mardi 6 janvier 2026

Les Trumpettes de la renommée, épisode 2 : Tous à Zanzibar

Le 25 août 1896, le sultan Hamad ibn Thuwaini, fidèle au protectorat britannique, meurt brutalement. Khalid bin Barghash, neveu du défunt, s’empare immédiatement du palais et se proclame sultan sans l’accord des Britanniques. Ceux-ci, très mécontents, lui ordonnent de quitter le palais le 27 août 1896 à 9 h 00 afin de mettre en place un nouveau sultan plus conforme à leurs vues. Barghash refuse. À 9 h 02, les navires britanniques au large de l’île bombardent le palais. À 9 h 45, toute résistance a cessé, établissant ainsi un record de brièveté pour une guerre. Khalid bin Barghash s’est enfui et les Britanniques peuvent installer le docile Hamoud ibn Mohammed.

Pas de maracas à Caracas

Dans l’épisode précédent, il était question de la mise en place de l’armada américaine dans les Caraïbes : une énorme (et coûteuse) machine à donner des coups, c’est-à-dire des frappes aériennes et des raids héliportés, mais rien — en clair, des brigades de l’US Army — qui autorise des opérations de conquête et de contrôle du terrain.

En même temps, l’administration Trump a pris soin de constituer l’architecture juridique encadrant son action. Il n’y est jamais question de droit international ni de fariboles comme les défunts mandats du Conseil de sécurité, mais seulement de contraintes légales américaines. Le président des États-Unis (POTUS) n’a normalement pas le droit de lancer une guerre de sa propre initiative, sauf, comme en 1989-1990 au Panama, pour protéger des citoyens américains immédiatement menacés, ou encore dans le cadre des Authorization for Use of Military Force (AUMF) du Congrès de 2001 et 2002, autorisant sans limite de temps et d’espace la lutte contre Al-Qaïda et les groupes affiliés.

Tout cela ne collait pas bien avec l’intention d’en finir avec le sultan indocile et tyrannique Nicolás Maduro au Venezuela. Qu’à cela ne tienne : si la guerre était difficile à déclarer, il y avait toujours la possibilité de lancer une mission de police — l’autre emploi légitime de la force légitime — en accusant Maduro et son régime d’organiser le trafic de cocaïne et même de fentanyl. On a donc mis en avant un très flou Cartel de los Soles, qui associerait plusieurs dignitaires du régime à de véritables réseaux de trafic comme celui du Tren de Aragua, piloté depuis la prison de Tocorón, ou encore ceux de Sinaloa et des Zetas au Mexique. Le département de la Justice, via une cour fédérale à New York, a ainsi directement inculpé en 2020 Nicolás Maduro de narcotrafic, avec plusieurs membres de sa famille.

Le problème est que l’action de police comprend tout de même de fortes contraintes dans l’emploi de la force. À la guerre, on utilise la force contre des gens pour ce qu’ils sont : des combattants ennemis. Dans une mission de police, on l’utilise pour ce qu’ils font — des crimes et délits — afin de les remettre à la justice. En clair, des policiers ne flinguent pas a priori des criminels, sauf pour leur autodéfense. C’est embêtant. Qu’à cela ne tienne : il suffit de qualifier les cibles de « terroristes » pour, avec une interprétation très extensive, jouer la carte des AUMF contre Al-Qaïda et ses affiliés, de plus en plus éloignés du jihadisme mais de plus en plus proches des États-Unis. Le Cartel de los Soles, le Tren de Aragua et Sinaloa ont donc été inscrits très récemment sur la liste des organisations terroristes pour devenir ainsi des groupes « narcoterroristes ». Cela ne veut évidemment rien dire, mais l’essentiel est que cela autorise à user contre eux, comme cela arrange, de la légitimité de la mission de police et de la violence des méthodes de guerre, non plus clandestinement comme dans le film Sicario, mais à ciel ouvert et même mises en spectacle. L’opération Southern Spear est ainsi une opération mixte police-guerre, un mélange des genres qui autorise tout, y compris sur le territoire national, si l’on n’y prend pas garde.

On avait les moyens et on avait le cadre, avec cet impératif d’aller relativement vite quand le simple fonctionnement de la force déployée coûte plusieurs millions de dollars de l’heure, et cette contrainte de ne donner que des coups sans envisager, pour l’instant, des opérations de conquête. Les coups ont d’abord porté sur les embarcations de trafiquants, allégrement pulvérisées — soit de fait autant d’exécutions extrajudiciaires qui n’émouvaient pas grand monde mais, au bout du compte, ne servaient pas à grand-chose. On est passé ensuite à la traque des pétroliers fantômes assurant le commerce illicite de l’or noir, une action dont les effets ne pouvaient survenir qu’à long terme. On ne comprenait pas très bien, en fait, la stratégie américaine, ni même s’il y en avait une.

Et puis tout s’est éclairé ce week-end avec, d’abord, la capture de Nicolás Maduro par un raid héliporté. Ce raid, en soi, n’est pas une surprise, puisqu’il faisait partie des deux modes d’action possibles et qu’il a par ailleurs souvent été pratiqué dans le passé par les forces américaines, surtout contre des groupes armés. La vraie nouveauté est que Donald Trump, jusque-là aussi prudent en actes militaires que matamore en paroles, a accepté le principe de cette opération risquée. Il l’avait déjà fait en 2019 en autorisant le raid d’élimination d’al-Baghdadi à Idlib, en Syrie, mais cette fois les choses paraissaient beaucoup plus difficiles, avec un assaut en plein cœur de Caracas. Un échec comme celui de l’opération Eagle Claw en avril 1980 en Iran, sous Jimmy Carter, aurait été désastreux, mais les Américains ont fait d’énormes progrès depuis et bénéficiaient sans doute de complicités internes qui ont grandement facilité l’opération. Le raid a donc été un succès éclatant, montrant déjà au monde que Trump — surnommé TACO (Trump Always Chickens Out) — pouvait en fait prendre des risques, ce qui contribue grandement à sa crédibilité.

Exit donc Nicolás Maduro, envoyé dans la foulée dans la sphère judiciaire, dont il ne sortira jamais, sauf à bénéficier de la même grâce présidentielle que Juan Orlando Hernández, ancien président du Honduras et narcotrafiquant notoire récemment libéré. Place à Zanzibar, avec le pétrole lourd en plus.

Mission accomplie

Dans son briefing de victoire post-opération, Donald Trump a proclamé urbi et orbi sa victoire et menacé un certain nombre de pays de subir une foudre identique, un peu à la manière de George W. Bush le 1er mai 2003 sur le porte-avions Abraham Lincoln, sur fond de bannière « Mission accomplie ».

Une première différence, cependant : Bush avait réellement effectué un changement de régime en Irak, ou plus exactement une disparition de régime suivie de celle de tous les instruments de sécurité, avec les conséquences que l’on sait. Il y avait au moins l’intention réelle de mettre fin à un régime despotique et d’instaurer une démocratie. La démocratie, en revanche, n’est pas le truc de Donald Trump, contrairement au pétrole. Le premier terme est pratiquement absent de son discours de victoire, le second y est prononcé 23 fois.

Petit problème : il n’est pas envisagé de conquête. Comment imaginer dès lors mettre à bas toute l’architecture complexe de sécurité mise en place par le régime, de l’armée nationale bolivarienne aux colectivos surveillant les quartiers, en passant par la Garde nationale, la milice bolivarienne, la police et ses forces spéciales, les services secrets (SEBIN) ou le renseignement militaire (DGIM), sans parler des groupes armés colombiens comme l’ELN ou les dissidents des FARC ? On pouvait imaginer appuyer par ses avions une rébellion armée, comme en Libye en 2011, mais visiblement cela n’intéresse pas Trump, trop compliqué sans doute.

Tant pis pour la révolution et place au Zanzibar, ce que l’on pouvait finalement deviner simplement en voyant les forces américaines déployées, et ce que confirmait Donald Trump en menaçant Delcy Rodríguez, nouvelle présidente proclamée à Caracas, de subir le même sort, voire pire, que Maduro, si elle ne se soumettait pas. Pas question de changement de régime, mais d’un arrangement avec le régime. L’attitude des dirigeants chavistes dans les jours à venir est dès lors à regarder de près.

S’ils se soumettent, après peut-être avoir trahi Maduro, et acceptent notamment de privatiser la société nationale Petróleos de Venezuela, S.A. (PDVSA) et d’accorder — ou de restituer, dans le langage trumpien — les parts de marché aux sociétés américaines, on sera dans du pur Zanzibar et dans le retour aux guerres des bananes, le pétrole et les métaux précieux remplaçant les fruits tropicaux. Il faudra des années d’investissement dans une ambiance assez volatile et dangereuse, mais l’essentiel, dans la politique prédatrice et mercantiliste de Donald Trump, sera que les richesses soient dans le coffre américain et non chinois. Pour le coup, contrairement à l’Irak en mai 2003, la mission sera réellement, cyniquement accomplie et l’on pourra passer à autre chose.

Le deuxième scénario, à l’iranienne, est que le système chaviste ne cède pas, malgré le blocus, les frappes et les éliminations. Que faire dans ce cas ? Augmenter les doses de raids et de frappes ? Après plusieurs milliards de dollars de munitions dépensés en vain, il faudra bien choisir entre arrêter piteusement ou passer à une très impopulaire opération de conquête et de contrôle.

Le troisième scénario, pas complètement incompatible avec les deux autres, est le basculement du pays dans une guerre civile, entre factions politiques locales, avec en plus les ingérences des cartels et groupes armés extérieurs, et sans doute une rébellion démocratique. Il faudra là encore choisir entre la non-intervention — adieu donc les perspectives trumpiennes de gloire et d’argent — et un appui au camp qui apportera le plus de garanties aux Américains, sous forme de coups portés à ses opposants ou, là encore, d’une intervention au sol, peut-être avec l’armée fantôme ou des sociétés privées.

Teasing de la saison suivante : l’axe de la revanche

Comme l’administration Bush fin 2001, qui pensait à l’Irak bien avant d’en avoir terminé en Afghanistan, un Donald Trump en pleine hubris évoque déjà les prochaines campagnes de remodelage de « l’hémisphère ouest ». Ce n’est plus « l’axe du mal » de l’époque, mais peut-être « l’axe de la revanche », mâtiné de bonnes affaires — y compris les petites, comme celles consistant à parier sur le site Polymarkets sur la capture de Maduro quelques heures avant les faits — avec une nouvelle liste de pays comme la Colombie, Cuba ou le Mexique, mais peut-être aussi le Nicaragua, voire le Groenland. Peu importe, en fait, puisque tout est apparemment possible avec la nouvelle doctrine Don-Roe, avec Don comme Donald ou Don Corleone, et la méthode police-guerre des coups et des captures.

À suivre.

1 commentaire:

  1. Souvenir personnel d'un séjour au Venezuela il y a 25 ans : au moment d'embarquer sur le vol Iberia pour rentrer à Madrid, le douanier nous fait remarquer que les dates d'entrée diffèrent de 24h00 entre nos 2 passeports... Il faut donc régulariser la situation. Mais que ça prend du temps... Mais qu'il peut faire malgré tout un effort. Pour US$150. On réussit à lui faire accepter pour US$100 et on monte à bord du DC-10 in extremis. Un geste politique sans doute, une contribution au bolivarisme...

    RépondreSupprimer