La plus grande évolution de la Première Guerre
mondiale réside dans l’emploi militaire à grande échelle de la troisième
dimension. Ballons, avions et obus lourds se déploient principalement dans la
zone du champ de bataille mais très rapidement et alors que la fixation du
front donne un caractère d’immense guerre de siège au conflit, on imagine aussi
de frapper « au-delà de la muraille », hors de la zone des armées.
Deux types d’objectifs se dégagent. Le premier est
constitué par les cibles d’« intérêt militaire » c’est-à-dire qui
contribuent au renforcement ou au fonctionnement des armées, le second est formé
par les villes, dont on se persuade que les populations paniqueront et feront pression
sur les gouvernements pour demander la paix. Si les premières cibles ne
suscitent pas beaucoup de réticences, les secondes - parfois difficiles à
distinguer des premières - sont moralement et même juridiquement plus
problématiques. Toutefois, comme le souligne l’amiral von Tirpitz dans une
lettre à un ami en novembre 1914, « si
l’on pouvait mettre le feu à Londres en trente points, alors ce qui est odieux
à petite échelle deviendrait quelque chose de beau et fort (1) ».
Gotha et Bertha
De fait, les Allemands saisissent très tôt toutes
les occasions de frapper directement la population avec tous les moyens
possibles. Dès le 4 août, lendemain de la déclaration de guerre, les croiseurs Goeben et le Breslau bombardent Bône et Philippeville et tuent une trentaine de
personnes. Le 30 août 1914, un avion jette quatre bombes de deux kilos sur
Paris. Quelques jours plus tard, Reims commence par être frappée par
l’artillerie lourde et elle le sera de manière presque continue pendant un an.
En novembre, un premier bombardier frappe le sol anglais. Il n’y a dans tout
cela aucun objectif précis sinon celui de terroriser. Paris et Londres sont proches
des lignes et bases allemandes et il est donc très tentant de les frapper.
La marine allemande est impuissante avec sa flotte
de surface. Pour gagner la guerre à elle seule, il lui reste les sous-marins et
les Zeppelins, dont elle a récupéré l’emploi. Avec ces moyens, elle ne peut
cependant attaquer que des civils – navires marchands ou villes – pour espérer
obtenir des effets stratégiques. Les dirigeables peuvent voler à très haute
altitude, plus de 6 000 mètres, ils ont un grand rayon d’action et peuvent
porter plusieurs tonnes de bombes, soit plus que les bombardiers B-17 de la
Seconde Guerre mondiale. C’est eux que H.G. Wells décrit en 1908 The War in The Air en train de semer la
terreur dans les villes. Les Zeppelins sont cependant également peu fiables
mécaniquement, vulnérables surtout gonflés au très inflammable hydrogène, et
très sensibles aux vents de haute-altitude. Ils sont également trop peu
nombreux, 115 au total. Le premier raid sur l’Angleterre est néanmoins lancé le
19 janvier 1915 et d’autres suivront au rythme d’un toutes les deux semaines
environ. Paris est frappé également, le bombardement du 29 janvier 1916 fait 26
morts et qui horrifie la population qui s’insurge contre les « pirates des
airs ».
L’armée allemande lance également sa propre
campagne contre les populations, indépendante comme toujours de celle de la
marine. Elle utilise pour cela ses avions Gotha IV puis, plus rarement, des Staaken
R-VI qui peuvent emporter respectivement 600 kg et 2 t de bombes. En arrière de
la bataille de Verdun, la ville de Bar-le-Duc est sans la première en 1916 à
faire l’objet de bombardements aériens visant directement la population, notamment
celui du 1er juin qui tue 64 personnes, mais le premier raid de
bombardiers sur Londres a lieu en mai 1917 et sur Paris en janvier 1918. Les
derniers ont lieu en septembre 1918.
Comme l'avait prédit Jules Vernes en 1879 dans Les cinq cents millions de la Bégum l’armée allemande s’enorgueillit également d’avoir
mis au point des canons capables de frapper les villes à grande distance. Dans
ses mémoires, le maréchal Hindenburg en parle comme des « merveilles de la
technique (2) » en expliquant même que le but de chasser les Britanniques
des Flandres en 1918 était de pouvoir placer ces canons géants sur la côte afin
de tirer sur l’Angleterre. Les premiers tirs sur Paris, seule cible possible
pour une arme aussi imprécise, surviennent le 23 mars 1918.
Ce nouveau système de tir a reçu plusieurs noms,
« Max le long » « Frédéric le long », « canons de
Paris » ou « la Parisienne » par les Allemands, et par confusion
avec une autre pièce « Grosse Bertha » par les Alliés. Il s’agit en
fait d’une batterie de trois canons géants de 210 mm (au premier tir et 235 mm
au 65e lorsqu’il faut changer le tube) installée dans plusieurs bois
successifs à moins de 120 km au nord de Paris (3). Les Allemands sont informés,
en quelques heures, des résultats des tirs par les comptes rendus des espions
puis la lecture des journaux français.
Les effets matériels de tous ces instruments de
terreur sont finalement minuscules à l’échelle de l’ensemble des destructions
de la guerre. L’ensemble des bombes larguées sur Londres équivalent à peu près
à 25 000 obus de 155, alors que des millions d’obus de ce calibre ont été
tirés sur les champs de bataille. La ville de Paris reçoit 266 obus de gros
calibres qui tuent 226 personnes dont 92 dans l’Eglise Saint-Gervais frappée le
29 mars 1918. L’ensemble de toutes ces campagnes aériennes de terreur en France
et en Grande-Bretagne tue environ 2 300 personnes sur quatre ans, soit l’équivalent
d’une seule journée de pertes de soldats. L’effet stratégique le plus important
a sans aucun doute été le détournement de grandes ressources pour mettre en
place de systèmes de défense nouveaux.
Les deux capitales ont été entourées de cordons
éloignés d’observateurs, les lumières ont été interdites la nuit, des
escadrilles de chasse retirées du front ainsi que de l’artillerie
anti-aérienne, des ballons, des projecteurs. A lui seul le dispositif
britannique représente 17 000 personnes au début de 1918. Des abris et des
systèmes d’alerte ont été installés. On a même commencé à mettre en place un
faux Paris en bois et toiles peintes au sol pour tromper les bombardiers au
nord de la capitale. Face à la « Grosse Bertha », il a fallu
également monter une opération d’artillerie spécifique. La conjonction
d’observations aériennes, d’agents locaux puis les calculs du service de
repérage au son ont permis de repérer très vite l’origine des tirs. Une force
de contre-batterie de huit pièces d’artillerie lourde, voire très lourde
(jusqu’à 340 mm) à grande portée a été mise en place qui a permis dès le 27
mars d’endommager une des pièces. Finalement une autre des trois pièces a été
détruite par explosion prématurée d’un obus et la dernière a cessé de tirer le
9 août avant d’être rapatriée en Allemagne avant d’être rejointe par l’avancée des
troupes françaises.
Cette défense anti-aérienne a effectivement absorbé
de grandes ressources mais les forces de frappe, 230 bombardiers lourds, 110
zeppelins, les canons géants, ont également coûté très cher en ressources
encore plus rares pour l’économie de guerre allemande. La construction des
seuls Zeppelins a représenté plusieurs fois le coût des destructions qu’ils ont
opérées et si le but avait été de détourner des ressources pour la défense
aérienne, une seule des deux campagnes, Zeppelins ou avions Gotha, aurait
suffi. Cette force de terreur est elle-même largement étrillée à la fin de la
guerre. A la fin de la guerre, il ne reste plus de disponibles que quelques
bombardiers géants et neuf Zeppelins.
L’objectif était surtout de frapper les esprits et
cet objectif a été atteint, si des batailles ont été oubliés on se souvient
toujours aujourd’hui de la « Grosse Bertha ». Plus de 300 000
parisiens ont fui mais finalement ce n’est pas la demande de paix mais surtout
celle de représailles qui émerge en 1918. Sur la réponse à cette demande,
Français et Britanniques divergent.
Air Powerless
Les Français sont sans doute les premiers à avoir
créé un groupe de bombardement dès septembre 1914 à Nancy, suivi de trois
autres au printemps 1915. Cette première force a ensuite conduit une série de
raids à partir de mai 1915 sur des objectifs industriels sur la Ruhr. Cette
première campagne de bombardement a été un échec complet. Les effets sur la
production industrielle ont été nuls et les Allemands ont rapidement mis en
place un système de défense antiaérien dévastateur pour les appareils utilisés
par les Français à l’époque. En attendant un engin performant, on a donc
renoncé du côté français au bombardement en profondeur, sauf de nuit ce qui s’avérait
encore moins précis. La force de bombardement française est cependant utilisée
pour frapper directement Karlsruhe le 22 juin 1916, en représailles directe du bombardement
allemand sur Bar-le-Duc quelques jours plus tôt. L’attaque fait 150 morts
et plusieurs centaines de blessés. Peut-être saisis par l’horreur de ce qu’ils ont
fait, les Français n’organiseront plus jamais de raids aériens de terreur sur une ville.
Le Breguet XIV, excellent bombardier, est mis en service
au deuxième semestre 1917 mais à ce moment-là, le commandement français
n’envisage plus de campagnes anti-industrielles. Les bombardiers français sont
intégrés dans les opérations aéroterrestres comme artillerie à très longue
portée, essentiellement pour des missions d’interdiction sur les axes
logistiques et les nœuds de communication. Ils ne sont que très
exceptionnellement utilisés pour frapper des objectifs économiques proches, à
Briey, en Sarre ou au Luxembourg. De son côté, répondant aux parlementaires qui
réclament une force de bombardement de représailles, Clemenceau se souvient de
Karlsruhe s’y oppose fermement en répondant : « Je ne veux pas être un assassin ».
Le gouvernement britannique résiste plus
difficilement à la pression de l’opinion et des parlementaires. En août 1917,
après les premiers bombardements de Londres, le général sud-africain Jan Smuts,
membre du Cabinet de guerre, écrit un rapport où il recommande la création d’un
ministère de l’air, d’une armée de l’air indépendante et d’une force de
bombardement en profondeur autonome. La Royal
Air Force est effectivement créée le 1er avril 1918 de la fusion
Royal Flying Corps de l’armée et du Royal Naval Air Service de la marine.
La force de bombardement indépendante, (Independant Air Force, IAF) est formée
de son côté le 6 juin 1918 près de Nancy sous le commandement du général Hugh
Trenchard et ne dépend que du ministre de l’Air. Elle dispose initialement de
neuf escadrilles de bombardiers, DH 4, DH9 et quelques Handley Page o/400, le
plus gros appareil allié jamais construit avec une capacité d’emport de 900 kg
de bombes et un rayon d’action de plus de 1 000 km. L’IAF représente au
total environ 120 bombardiers.
Les Britanniques poussent à en faire une force
interalliée. Les Français s’y opposent longtemps. Le 26 octobre 1918 cependant,
à quelques jours de la fin des combats, les Britanniques obtiennent gain de
cause et des escadrilles françaises, américaines et italiennes rejoignent l’IAF
qui passe sous le commandement de Foch. Le bilan de l’IAF est finalement très
mitigé. En 650 missions, elle a perdu 109 appareils pour larguer 585 tonnes de
bombes. Ces 585 tonnes de bombes, une nouvelle fois une puissance de feu infime
par rapport aux frappes d’artillerie, ont finalement tué plus de 700 personnes,
ce qui est comparable aux campagnes de terreur allemandes. Les études
d’après-guerre montrent que l’impact économique a été insignifiant. Le coût des
destructions a représenté au maximum une demi-journée du coût total de la
guerre pour l’Allemagne et la diminution de la production a été minime (4). Devant ce constat et a contrario de ce qu’ils ont pu observer sur leur
propre population, les promoteurs du bombardement en profondeur ont alors
invoqué les effets psychologiques qui auraient été dévastateurs sur les civils.
Au printemps de 1918, la supériorité des Alliés dans les espaces vides – air et eaux - est écrasante mais si elle permet d’exploiter au maximum les flux de ressources disponibles et de réduire drastiquement ceux des Puissances centrales, elle ne permet pas d’agir directement avec efficacité dans la profondeur de leur espace terrestre. Les systèmes de défense de zones, antinaval ou antiaérien, sont alors beaucoup plus efficaces que les systèmes d’attaque. Les opérations amphibies dans des zones défendues sont difficiles et les raids de bombardement ont peu d’effets matériels et des effets psychologiques incertains. Il en est de même pour les Allemands qui poursuivent des campagnes sous-marines et de bombardement qui n’apportent plus d’effets, sinon celui de satisfaire le désir de vengeance ou simplement celui d’agir malgré les contraintes. Par l’indignation qu’elles soulèvent ponctuellement en cas de massacres massifs de civils, elles ont même tendance à entraver le processus diplomatique. Du côté allemand non plus, ce n’est pas par cette voie que la victoire aurait pu être obtenue.
(2) Mémoires du maréchal Hindenburg cité par David T. Zabecki, The German 1918 Offensives: A Case Study in the Operational Level of War, Routledge, 2006, p. 206.
(3) Alain Huyon, « La Grosse Bertha des Parisiens », Revue historique des armées, n°253, 2008.
(4) W.Raleigh et H.A. Jones, The War in the Air, Oxford, Clarendon, 1922, vol. 4, p. 154.