jeudi 5 juillet 2018

Bataclan


Modifié le 07/07/2018

Quand on a été soi-même victime ou que l’on a perdu des proches dans une attaque comme celle du Bataclan le 13 novembre 2015, on est en droit de demander des comptes à celui qui était chargé de sa protection, l’Etat, et plus particulièrement son instrument premier sur le territoire national : le ministère de l’Intérieur. Au niveau le plus élevé la réponse aux interrogations n’a pas été, c’est le moins que l’on puisse dire, à la hauteur du courage de l’échelon le plus bas, faisant de l’ « aucune faille n’est survenue » un mantra dont on espérait alors que par répétition il puisse devenir une vérité. Cette petite attitude n’est hélas pas nouvelle.

C’est la raison pour laquelle on fait parfois appel directement aux représentants de la nation, issus des différents courants politiques, pour qu’ils mènent une enquête indépendante. Une commission d’enquête « relative aux moyens mis en œuvre par l’État pour lutter  contre le terrorisme depuis le 7 janvier 2015 » a ainsi rendu un rapport, et des propositions, en juillet 2016. Il faut en saluer le travail d’une grande exhaustivité et j’avoue mon interrogation sur le fait que l’on en soit encore à demander des explications, alors qu’il en existe des centaines de pages et publiques. 

Je m’interroge aussi, et m’inquiète surtout, que l’on demande désormais ces explications à la Justice. Peut-être fait-on plus confiance à celle-ci qu’à ses propres représentants. Plus probablement, le travail d’investigation de la commission abordant un sujet complexe comportait-t-il trop de choses pour le cubisme fragmenté des médias ou trop de points délicats pour certains acteurs politiques concernés pour qu’il en fut fait une exposition suffisante. Tout y est pourtant, et tout ce que je vais dire par la suite en est issu (et de quelques petits témoignages).

Sentinelle le 13 novembre

Le plus surprenant dans ce nouvel épisode est que l’on s’en prenne surtout aux militaires. Là encore, il est vrai ce n’est pas nouveau, les militaires ayant la faculté d’être visibles (c’est d’ailleurs la raison principale de l’existence de Vigipirate-Sentinelle) et de ne jamais se plaindre. Ils constituent donc une cible facile. Disons-le tout de suite, dans l’attaque du Bataclan, c’est totalement injuste, au moins pour les soldats qui ont engagés ce soir-là. 

Rappelons d’abord une première évidence : le soir du 13 novembre 2015, comme depuis vingt ans que des militaires sont engagés à Paris, Sentinelle n’a rien empêché, en grande partie parce que ce n’est pas possible. Il est possible bien sûr de protéger quelques points précis, de riposter contre les attaques contre soi (et on notera que ce sont les soldats eux-mêmes et non ce qu’ils protégeaient qui ont toujours été les cibles) ou, avec la chance d’être à proximité, d’intervenir très vite, comme à Marseille en octobre 2017, mais l’empêchement ne peut venir que du hasard heureux du terrorisme visiblement armé qui tombe nez-à-nez avec un patrouille inattendue. Notons au passage que cette probabilité est d’autant plus faible que les soldats sont plus visibles (ce qui permet il est vrai d'illustrer de belles photos tous les articles sur la lutte anti-terroristes en France tout en constituant sa composante la moins efficiente). 

Le dispositif Sentinelle a au moins le mérite d’être souple et plutôt bien organisé, en grande partie parce qu’il est proche d’une organisation permanente de combat. Le 13 novembre 2015, le chef de la BRI a été mis en alerte à 21h20, c’est le seul parmi les unités d’intervention à l’avoir été officiellement. Toutes les autres unités, ainsi que Sentinelle, se sont « auto-alertées », en fonction des bruits, parfois au sens premier, reçus. Dans les faits, elles l’ont toutes été pratiquement au même moment et se sont toutes mobilisées.

Du côté de Sentinelle, le colonel commandant le groupement de Paris intra muros a installé en quelques minutes son poste de commandement tactique et son petit état-major permanent Place Bastille, de manière à coordonner toutes les unités militaires dans la « zone de contact » du 11e arrondissement, 500 soldats engagés au total, qui ont à chaque fois contribué à organiser les points attaqués, les sécuriser avec des moyens « forts » (et pour le coup la visibilité a été utile pour rassurer), et surtout faciliter les secours, en particulier aux abords de la Belle équipe grâce à l’initiative d’un sous-officier en quartier libre non loin de là.

Avant toute chose, rappelons donc que si les soldats de Sentinelle n’ont pas empêché les attaques, ils ont malgré tout contribué, avec beaucoup d'autres, à sauver de nombreuses vies. Par ailleurs, au niveau opérationnel (Sentinelle, île de France) et notez bien la distinction militaire avec le PC qui gérait l’immédiat (sans aucun correspondant de l'Interieur) et celui qui gérait ce qui se passait tout autour. En périphérie de la zone d'action 500 autres soldats ont pris en compte immédiatement la surveillance de quatre nouveaux points sensibles (Matignon, l’Assemblée et le Sénat, l’hôpital Necker) pour y relever des forces de police ou parce que ces sites pouvaient être attaqués.

De 22h à 21h15 au Bataclan

Concentrons-nous sur le Bataclan. L’arrivée sur place d’un groupe de combat est aussi une initiative d’un sous-officier qui se rendait avec son groupe en véhicule pour prendre sa mission de garde boulevard Voltaire. Voyant des civils s’enfuir d’une zone non loin, il décide d’y aller, et rend compte à son chef, qui approuve, par téléphone portable.  Il arrive sur place juste après 22 heures. L’attaque sur place a commencé vingt minutes plus tôt. Le commissaire adjoint commandant la BAC 75 Nuit, rentrant de service, est déjà intervenu de sa propre initiative, « au son du canon et des infos radio » et à abattu un terroriste à 30 mètres au pistolet, avant d'être pris sous le feu des deux autres et obligé de sortir. 

Quatre policiers de la BAC 94 arrivent à ce moment-là et donc presque tout de suite après le groupe SentinelleLe massacre a déjà eu lieu, les coups de feu ont cessé à l’intérieur et les terroristes encore vivants sont à l’étage avec des otages. Le maréchal des logis (MDL) fait débarquer ses hommes entre le square à côté et la façade du Bataclan et leur fait prendre les dispositions de combat. Les soldats ne savent alors strictement rien de la situation et le MDL se met à la disposition de la BAC, selon le vieux principe qui veut que le « premier arrivé commande » et de toute façon, la mission générale est d'appuyer les forces de sécurité intérieure.

Une rafale de fusil d’assaut survient alors immédiatement du côté du passage Saint-Pierre Amelot à l’arrière du Bataclan sans pouvoir en déterminer l’origine, probablement un tireur depuis l’arrière d’une fenêtre. Un deuxième tir surviendra de la même façon quelques minutes plus tard, puis un troisième, toujours un balayage au hasard, après l’ouverture de la porte de secours. Entre temps, le MDL a demandé à son chef la possibilité d’ouvrir le feu, qui lui est accordée. On reviendra sur cette exigence de toujours demander des autorisations de faire alors qu’en l’occurrence ce n’est pas nécessaire.

Avec les policiers présents, il n’y a alors que deux options. Pénétrer ensemble à nouveau dans la grande salle, l’évacuer et la fouiller, et s’en prendre à l’étage en même temps ou successivement, ou alors, deuxième option, sécuriser la zone autour du Bataclan en attendant l’arrivée d’une unité d’intervention de la Police. La décision en revient aux policiers, qui sont prêt à entrer mais demandent d'abord au centre opérationnel de la Préfecture de Paris. Les militaires sont prêts à les aider dans les deux cas, quoique dans le deuxième il aurait sans doute fallu (ou le sous-officier se serait-il cru obligé de) demander une nouvelle autorisation à la chaîne de commandement. C’est à cette occasion qu’un des policiers de la BAC aurait demandé qu’on lui prête un Famas au cas où il irait sans les militaires, ce qui témoigne que ce n’était pas si évident. Au passage, le militaire refuse, ce qu’on ne peut lui reprocher mais qui personnellement ne m’aurait pas choqué.

De toute façon, le CO de la Préfecture coupe court très vite aux supputations en interdisant de faire quoi que ce soit à l’intérieur et notamment l’engagement des militaires (« nous ne sommes pas en guerre » aurait, paraît-il, été la justification), sous prétexte qu’on applique ainsi la procédure en attendant l’arrivée de la BRI. Un de mes chefs (loin de l’école de pensée dite de la « longue capote », voir plus loin) me disait : « tu as l’initiative tant que tu n’as pas rendu compte ». Il est probable et assurément heureux que le commissaire qui était entré dans le Bataclan quelques minutes et fait cessez le massacre en tuant un des terroristes n’ait pas demandé l’autorisation d’intervenir. Il serait sinon probablement toujours devant la porte. 

Après l’appel au CO (de la même façon que lorsque le 7 janvier il avait ordonné à la BAC de boucler Charlie-Hebdo mais pas d’intervenir), la situation est réglementairement gelée. Comme l’expliquera Christophe Molmy, chef de la BRI, devant la commission : « Ils [les policiers présents, il n’est jamais question de militaires dans les auditions des chefs de la BRI et du RAID] avaient cessé leur intervention puisque les tirs avaient cessé. Dans l’hypothèse où les tirs cessent leur travail n’est pas en effet d’entrer et de progresser-les risques de la présence d’explosifs ou de terroristes embusqués et le risque de sur-attentat sont importants-mais de figer la situation, ce qu’ils ont d’ailleurs très bien fait ».

Du côté de Sentinelle, le groupe de soldat est alors séparé en deux. Une équipe de 4 est postée du côté du square, dans l’axe de tir des terroristes, pour en interdire la zone (aux journalistes notamment) et aider à l’organisation des secours à proximité. Une autre est placée en couverture avec des policiers face au passage Saint-Pierre Amelot. Précisons que l’accès au Bataclan, par une porte de secours blindée ou par les fenêtres, est alors techniquement impossible par ce côté. Personne ne dispose des moyens de forçage ou d’escalade qui permettrait éventuellement de tenter une pénétration, avec par ailleurs très peu de chances de succès. 

Le passage est alors une zone de feux asymétrique. Les deux terroristes peuvent y tirer facilement depuis les fenêtres ou même la porte d’accès en l’ouvrant subitement. Inversement, et hormis le cas, très improbable, de l’ennemi qui se présente pleinement à la fenêtre pendant au moins une seconde, il est difficile, même avec un fusil d’assaut, de toucher ces mêmes tireurs. On ne les voit pas (un avant-bras est apparu furtivement), on est presque certains qu’ils sont entourés d’otages et ils sont par ailleurs bardés d’explosifs. La seule possibilité est de couvrir la zone, c’est-à-dire concrètement d’empêcher de fuir les terroristes de ce côté. Quelques minutes plus tard, cela aidera une équipe du RAID de venir récupérer des blessés dans le passage avec un véhicule blindé.

BRI-RAID-FIPN-GIGN-PP-DGPN-DGGN

C’est à ce moment-là, à 22h15-20, qu’arrive l’ « unité d’intervention rapide » de la BRI depuis le 36, quai des orfèvres. Nous sommes dix à quinze minutes après le blocage des six premiers policiers qui pensaient probablement que de toute façon, la BRI arriverait dans la minute. Devant la commission, Christophe Molmy justifie cette vitesse relative (le « 36 » n’est qu’à 1 500 mètres à vol d’oiseau) par la nécessité de se reconfigurer au dernier moment en « version lourde » après avoir appris l’usage d’explosifs par les terroristes. Il faut rappeler aussi, comme l’a fait Jean-Michel Fauvergue (patron du RAID) devant la même commission, que les fonctionnaires de police en alerte le sont chez eux et, même équipés partiellement à leur domicile, il faut toujours prévoir un temps de regroupement. Pour autant, au mieux l’unité aurait peut-être pu arriver au Bataclan dix minutes plus tôt, un quart d’heure grand maximum mais une éternité pour ceux qui sont à l'intérieur. Comme toutes les autres unités d’intervention (par principe, l’unité d’intervention est forcément en retard sur les événements) cela n’aurait pu empêcher l’attaque du Bataclan.

Arrivée donc de la BRI, et dix minutes plus tard d’un détachement du RAID, « auto-allumé ». Commence alors en arrière fond une nouvelle guerre de périmètre des polices qui se traduit en arrangements aigre-doux forcés sur le lieu de l’action. Le 13 novembre, la Préfecture de police de Paris (de fait, la troisième composante du ministère avec la Police nationale et la Gendarmerie au sein du ministère) a justifié de sa souveraineté territoriale pour ne pas activer autre chose que sa propre unité d’intervention. Est-ce que l’activation de la Force d’intervention de la Police nationale (FIPN), chargée de coordonner l’action de tous les services d’intervention de police, aurait changé les choses ? Le chef du RAID qui arrive aussi très vite au Bataclan en est apparemment persuadé considérant que les moyens (sinon les compétences mais cela affleure dans les propos) déployés tout de suite par la BRI sont trop faibles. Le chef de la BRI est évidemment d’un avis opposé et dément tous les chiffres cités par son collègue. Dans les faits, il n’est certain que l’activation de la FIPN aurait permis de faire mieux. Cela aurait fait simplement du chef du RAID le patron de l’opération. Là, c’est plutôt celui de la BRI qui décide et pénètre dans le Bataclan à 22h20.

Que faire alors ? Tout en évacuant quelques premiers blessés proches, la première équipe considère la situation  : la salle de concert avec son spectacle épouvantable de centaines de morts, blessés, sidérés, valides, mais aussi ses menaces éventuelles cachées déjà évoquées ; puis il y a l’étage avec les derniers terroristes et des otages en très grand danger. La décision est prise, avec les hommes de la BRI et du RAID ensemble, de boucler et sécuriser le rez-de-chaussée puis d’évacuer valides et blessés après les avoir fouillés. L’évacuation prend fin vers 22H40. 

A ce moment-là le GIGN arrive à la caserne des Célestins, près de la place Bastille. Il est placé en réserve d'intervention. C'est un choix logique, sa présence serait alors inutile au Bataclandéjà pris en compte et on ne sait alors pas encore si les attaques sont terminées. Alors que le chef du GIGN cherche désespérément un donneur d'ordre, le problème est que cet ordre opérationnel vient...du cabinet du ministre. Le spécialiste en organisation notera qu'on se trouve donc désormais avec deux centres parallèles donnant des ordres aux mêmes unités mais toujours pas, comme les militaires, deux niveaux différents : un pour la conduite tactique sur place et un pour la gestion au-dessus et autour (organiser le bouclage de Paris, etc.). Tout se fait en même temps et selon des voies parallèles. Il n'est pas évident que la place du décideur opérationnel, a priori le Préfet de Paris, fut alors d'être collé au chef de la BRI mais je m'avance sans doute.

L’étage supérieur du Bataclan est abordé à 23h par la BRI, pendant que le RAID prend en compte le rez-de-chaussée et les abords où il incorpore d’ailleurs l’équipe de Sentinelle. Une colonne d’assaut de la BRI trouve les deux derniers  terroristes retranchés avec une vingtaine d’otages dans un couloir fermé. Après quelques tentatives de dialogue qui servent surtout d’appui à l’assaut, celui-ci est lancé avec succès à 00h18. Foued Mohamed-Aggad, et Ismaël Omar Mostefaï sont tués et les otages libérés sains et saufs.

Est-ce que cette intervention de la police aurait pu mieux se passer ? Les chefs ont fait les choix qui leur paraissaient les plus justes (ou les moins mauvais) en fonction des informations, limitées et confuses dont ils disposaient et des risques possibles. Terroristes cachés ou pièges ne sont pas apparus, ce qui rétrospectivement peut induire l’idée d’une trop grande prudence alors que des dizaines de blessés demandaient des soins. Oui mais voilà, les décisions ne se font jamais en direction du passé connu, elles se font en direction de l’inconnu et elles sont prises dans le feu, la confusion et l’urgence. Si effectivement, ce qui était possible, une attaque dissimulée avait été déjouée, le jugement rétrospectif serait différent. Cela incite à une grande prudence et à une grande modestie quand on analyse techniquement l’action d'une force  armée sans contredire toutefois son absolue et transparente nécessité…mais surtout pas par le biais d’un Juge. Le plus sûr effet que l’on peut attendre de l'appel à la Justice est d’introduire des gouttes supplémentaires d’inhibition chez les futurs décideurs de vie et de mort (ceux qui se disent « qu’est ce qui se passe si je me plante »). Or dans ce type de contexte l’inhibition fait généralement plus de morts qu’elle n’en sauve.

Obéir..ou pas ?

Le procès qui (re)pointe contre les militaires de l’opération Sentinelle est un mauvais procès. Le sous-officier arrivé au Bataclan a obéi à tout le monde, depuis le ministre de l’Intérieur pour qui, devant la commission « Une intervention pour sauver des vies n’est possible que dès lors qu’il y une maîtrise totale du lieu et des conditions de l’intervention » (il ne pense pas alors aux militaires dont la présence dans son périmètre ministériel l’énerve profondément) jusqu’au Gouverneur militaire de Paris (GMP), le général Le Ray, qui affirme de son côté qu’ « on n’entre pas dans une bouteille d’encre » et pour qui « il était exclu que je fasse intervenir mes soldats sans savoir ce qui se passait à l’intérieur du bâtiment » (ce qui supposait donc qu’il faille qu’on lui en fasse la demande préalable).

Le sous-officier aurait pu envoyer balader tout le monde comme le commissaire de la BAC 75 N avant lui. Après tout, quoiqu’en dise le GMP (dont l'incroyable « Il est impensable de mettre des soldats en danger dans l’espoir hypothétique de sauver d’autres personnes ») qui visiblement n’aurait jamais pris, lui, l’initiative de ce commissaire, les soldats ont été quand même un peu inventés pour justement « entrer dans des bouteilles d’encre ». C’est même souvent pour cela que l’on s’engage dans une unité de combat. 

Il aurait donc pu désobéir à tout le monde, y compris un peu à lui-même (« Nous [tankistes] ne sommes pas entraînés à discriminer dans les conditions d’une attaque terroriste effectuée en milieu urbain »)C’est déjà difficile pour un jeune sous-officier (dans mon année de formation de sous-officier je me souviens d’avoir infiniment plus entendu parler de « discipline », d’ « obéissance »,  de « culte de la mission reçue » que d’initiative) habitué à faire des comptes rendus et recevoir des ordres mais c’est encore possible. Après tout, il est venu au Bataclan de sa propre initiative.

Détail significatif, les soldats de Sentinelle, dont on a toujours peur qu’ils fassent des bêtises, sont alors équipés d’un « témoin d’obturation de chambre » (TOC) dans la chambre de leur Famas et qui empêche tout tir intempestif. Ce TOC doit normalement être dégagé en armant le fusil. Dans ce cas précis devant le Bataclan, en prenant les dispositions de combat, trois armes sur huit ont été bloquées et sont donc devenues inutilisables. C’est un symbole de la manière dont, à force de méfiance et de contrôle, on finit par bloquer et sous-employer son potentiel.

Envoyer balader d’accord mais ensuite pour quoi faire ? La principale plus-value des soldats lorsqu’ils arrivent au  Bataclan est qu’avec leurs fusils d’assaut ils peuvent interdire la sortie, et donc la fuite, par l’arrière du bâtiment sans avoir à pénétrer dans le passage Saint-Pierre Amelot. Avec leurs armes de poing et les calibres 12, les policiers de la BAC sont un peu courts en portée pratique pour y parvenir. Cette mission indispensable de couverture, qui aurait été assurée ensuite par la BRI ou le RAID, a été prise en compte tout de suite par les soldats. 

Et ensuite ? Rappelons qu'à ce moment-là tout le monde est persuadé que la BRI arrive dans la minute mais admettons que le MDL passe outre. Admettons aussi que les policiers présents ne s'y opposent pas et qu'avec les quelques soldats restants (ou même avec tous en faisant l’impasse sur la couverture) il se lance dans le bâtiment. Le voici donc avec quatre ou six soldats dans la salle (au passage, le patron du RAID accuse la BRI de n’être venu qu’à 7, chiffre jugé insuffisant par lui pour assurer la mission, la BRI dément tout). Avec ça, il peut effectivement commencer à fouiller la zone, en deux petites équipes de part et d’autre de la salle…pendant trois à cinq minutes, le temps que le chef de la BRI n’arrive, furieux, et exige leur départ. Suivra ensuite l’opprobre de ce dernier puis celle du chef du RAID, du Préfet de police arrivé sur place, puis de ses chefs pour avoir agi sans ordre, outrepassé la mission de Sentinelle et sans doute d’avoir créé un incident avec le ministère de l’Intérieur. Beaucoup d’ennuis donc en perspective, et on n’imagine même pas l’hypothèse où ayant abandonné la couverture du passage, les deux terroristes seraient parvenus à s’enfuir du Bataclan. 

Le choix de l'embarras

S’en prendre aux acteurs des différents services sur le terrain, dont on notera au passage qu’ils s’entendent tous et s’accordent bien, c’est comme s’en prendre à un gardien de foot (voire aux poteaux) parce qu’on a pris un but, en oubliant que si le gardien est sollicité c’est que tout le système défensif avant lui a échoué. Le vrai scandale des attaques du 13 novembre est qu’au niveau plus le plus élevé, on n’y était pas préparé malgré les évidences et tous ceux qui disent qu’il était impossible de prévoir une telle combinaison d’attaques sont des menteurs et des lâches devant leurs responsabilités.

Le ministère de la défense a pu justifier de la « militarisation »  (lire « l’emploi d’un AK-47 par un homme ») des attaques le 7 janvier pour introduire Sentinelle, extension en volume de la déjà permanente Vigipirate. Ce magnifique moyen d’ « agir sans agir » et de se montrer sans risques (« vous nous attaquez ? Tremblez puisque nous envoyons et collons nos combattants…chez nous », séquence répétée d’ailleurs après le 13 novembre) arrangeait tout le monde, sauf les soldats et le ministre de l’Intérieur, depuis le Président (« je montre que je fais quelque chose ») jusqu’à l’armée de Terre (« mes effectifs sont sauvés »). 

Depuis vingt ans, début de Vigipirate qui correspond par ailleurs sensiblement à l'apparition des procédés des attaques terroristes multiples « militarisées », personne n’a cependant visiblement imaginé que l’on pouvait avoir à combattre en France au delà d'un accrochage en autodéfense et surtout pas à l’intérieur d’un bâtiment en France. 

Pourtant, je connais des groupes de combat d'infanterie (et pas forcément de Forces spéciales) qui auraient pu intervenir efficacement dès le début du massacre au Bataclan. Avec des équipements spécifiques de pénétration, mais pourquoi pas (il suffit d'investir), il aurait peut-être été même possible de forcer les retranchements avec les otages. Cela aurait été très délicat, mais possible. L'opération suivante, le 18 novembre à Saint-Denis, était par exemple largement à la portée d'une section d'infanterie renforcée d'un bon sapeur-artificier. 

Avec les tankistes, comme ceux qui étaient là le 13 novembre au Bataclan, ou des artilleurs ou d'autres dont par définition le combat d'infanterie n'est pas le métier premier, les choses auraient été techniquement plus difficiles mais en arrivant en premier (il ne s'en est fallu que de quelques minutes), il aurait fallu y aller quand même et sans avoir à demander d'autorisation (on appellerait cela « assistance à personne en danger »), surtout pas au GMP. Cela aurait été sans doute plus maladroit qu'avec des fantassins (ce n'est pas parce que les soldats-Sentinelle se ressemblent tous qu'ils ont les mêmes compétences) mais malgré tout préférable à ne rien faire. 

Dans ce genre de situation, il faut arbitrer entre la vitesse d'intervention et sa qualité en fonction de l'ampleur et de l'imminence du danger pour les civils. Un adage militaire dit qu'il vaut souvent mieux une solution correcte qu'une solution excellente une demi-heure plus tard (l'attente de la solution parfaite risque de prendre un temps infini). Dans le cadre d'un massacre, j'ai personnellement tendance à penser que la solution rapide, disons avec l'intervention d'un groupe de soldats proches plutôt qu'avec le RAID une demi-heure plus tard, est préférable. En fait, l'intervention d'un individu seul armé (et compétent bien sûr), même en tenue civile ou même civil tout court suffirait déjà à mon soulagement si j'était à l'intérieur du groupe attaqué.

L'hypothèse que des militaires arrivés les premiers devant un lieu de massacre fermé interviennent à l'intérieur  a-telle seulement été sérieusement envisagée ? En écoutant les auditions, et notamment celle du GMP, le général Le Ray, j'en doute fort. Il est vrai que cela ne faisait que vingt ans que des militaires étaient dans les rues de France. En 2015, l'attaque d'un commando à Louxor datait déjà de dix-huit ans, celle du théâtre Dubrovka de Moscou de treize, de Beslan de onze, de Bombay de cinq, de Nairobi de deux, de Charlie-Hebdo et de l'Hypercacher de onze mois seulement, compte-à-rebours sinistre que certaines unités spécialisées ont pris en compte tactiquement mais clairement pas les armées et ceux qui leur donnaient des ordres.

On revient toujours à ce besoin de visibilité mais...à basse violence et surtout sans imaginer que les choses puissent changer. L'équation se résumait à des missions normales de vigiles (avec légitime défense restreinte, TOC et demandes d'autorisation en cascade montante pour éviter les bêtises) et au plus fort un appui aux forces de sécurité intérieure en cas de coup dur. Et qui dit appui, dit tout sauf assaut. Qui a imaginé alors que l'on pouvait peut-être éventuellement un jour avoir peut-être à monter un assaut soi-même sur le territoire national ? Soyons-clair, personne. Il faudra que je vous reparle du principe de la dinde.

Au passage, notons que les interventions les plus rapides de toute l’opération Sentinelle le 13 novembre ont été le fait de deux sous-officiers qui n’étaient pas encore ou plus de service. Si l’un d’eux alors en train de boire un verre, avait choisi le bar un peu plus loin et s’il avait conservé une arme de service (rappelons que même en tenue civile un homme ou une femme conserve des compétences), un massacre aurait peut-être été évité, arrêté ou enrayé. L'attaque terroriste multiple la plus vite stoppée à eu lieu au Mali l'an dernier, lorsque le commando s'est retrouvé nez-à-nez avec un militaire français en maillot de bain et tongs...mais armé.

En fait, le soir du 13 novembre, le dispositif Sentinelle le plus efficace aurait été de placer en alerte les groupes de combat d'infanterie (pas chez eux mais déjà groupés et équipés, avec des véhicules), de mettre les autres en patrouille de zone (pas en surveillance de points) et d'accorder à ceux qui sont en quartier libre, le droit de porter une arme de poing. Bien entendu tous auraient déjà disposé (en non,cela paraît incroyable d'inertie, six mois plus tard) du droit de légitime défense élargie à la « menace réitérée »Il s’en serait trouvé mécaniquement dans tous les bars qui ont été attaqués et au concert du Bataclan. Ils seraient donc intervenus tout de suite avant d’être rejoint par des camarades bien plus rapidement que n’importe quelle unité d’intervention à 30 minutes « après rassemblement ». Mais rappelons-le, le but de Sentinelle n’est pas d’empêcher les attaques terroristes contre la population (sinon ce serait un piteux échec) mais de protéger des points particuliers, comme des vigiles, travail qui peut être effectué aussi bien par...des vigiles (adéquatement formés évidemment).

Du côté de l’Intérieur, un mot juste pour souligner la misère de voir un ministre freiner toute enquête et toute critique, comme si les critiques étaient des traîtres à la patrie (alors qu’en général, ils cherchent plutôt à mieux éliminer ces derniers). Les renvois de balle, les luttes de périmètre qui transpirent dans certaines auditions (mais que faisait le RAID à l’Hypercacher ? Mais que faisait la BRI à Saint-Denis ? Quel est le con de préfet qui a fait appel aux militaires à Saint-Denis (là c’est un témoignage) ?) ne sont pas d’une excessive noblesse. Chacun de ses services a travaillé pour s’adapter mais à l’échelon supérieur quelle pitié de voir un ministère, dont c’est pourtant le rôle, s’interroger après le 13 novembre 2015 sur le fonctionnement « non optimal » du centre opérationnel de Paris (comme le 7 janvier d’ailleurs et à chaque fois compensé par beaucoup d’improvisations et d’arrangements à la base), et sur la manière d’y « intégrer les militaires de la force Sentinelle ou les médecins civils » (oui, oui cette phrase date de plus d'un an après l'attaque du 7 janvier 2015).

Toujours après ! (devise des grandes organisations rigides)

Au bout du compte, ce qui fait le plus mal c’est de voir que depuis trois ans (et je pourrais dire depuis 2012) si les acteurs à base se débrouillent avec énergie et abnégation, il faut au sommet des « cygnes noirs » (terme élégant pour «grosses claques et grandes souffrances ») pour vraiment faire évoluer les choses, au-delà de la communication s’entend. Toutes les grandes inflexions de la politique de défense ou (oui je dis bien ou) de sécurité, des budgets, de l’organisation ont été prises après l’action violente des salopards, jamais avant et notamment lors de l’exposé des gens honnêtes, sans doute parce que l’émotion provoquée par les premiers est toujours plus forte que l’exposé rationnel des seconds. Tout était clair depuis longtemps pourtant dans la stratégie et les modes d’action de l’ennemi. Répétons-le, comme dans une tragédie grecque nombreux sont ceux qui ont assisté à la mécanique implacable et sans surprise vers les attaques terroristes de 2015. 

Il aurait peut-être fallu considérer aussi nos ennemis pour ceux qu’ils sont, c’est-à-dire justement des ennemis et non des criminels, des politiques rationnels dans un cadre idéologique particulier et non de simples psychopathes. Cela aurait peut-être aidé à privilégier l’action en profondeur et sur la durée (ce que l’on appelle une stratégie) à la réaction gesticulatoire. Beaucoup de progrès ont été accomplis mais à quel prix.

35 commentaires:

  1. Merci de cet exposé clair (comme tous ceux que vous publiez ici).

    Il reste un trou dans le délai de première alerte, qui rappelle, pour moi, en tout cas, un peu le drame d'Utoya (les explosions de Saint Denis jouant un rôle "sidératoire") mais aussi le problème du CHU de Strasbourg.

    Mais cela rappelle aussi les 30 minutes perdues à ne pas appeler les F 15 de l'USAF avant les attentats du 11 Septembre 2001...

    Avez-vous une idée expliquant pourquoi nos politiques démontrent un tel déni de la réalité ?
    Pour moi, cela préexiste à la IIème Guerre Mondiale.

    Vous n'évoquez pas le GIGN mais je doute qu'il eut été inutile dans le traitement des choses ce soir là...

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    1. J'ajouterai peut-être quelque chose sur le GIGN, prêt à agir mais je ne suis pas du tout certain que son action aurait changé quelque chose.
      De quel trou dans le délai d'alerte parlez vous ?

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    2. Pardonnez-moi ce retard. Ce que j'appelle "trou dans le délai d'alerte" est, d'après ce qui fut rapporté par les médias, une personne du n° de la police qui "aurait" voulu qu'une des otages des terroristes parle plus fort dans son téléphone pour mieux pouvoir la comprendre.
      A mon sens, ces personnes devraient être équipés de systèmes amplificateurs permettant d'entendre.
      Mais, en dehors de cet aspect bassement technique, le trou est lié au double attentat : On a perdu un certain nombre de tués, et l'esprit refuse que ce nombre de tués soit augmenté d'un facteur 2 ou 3...

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  2. Bravo pour cet article mon Colonel.

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  3. Merci mon Colonel.
    Dans le chapitre "De 22h à 21h15 au Bataclan" le peloton de combat sentinelle arrive-t-il à 20h ou à 22h ?

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  4. Les têtes pensantes furent dépassées par les évènements...le vivre ensemble était mis à mal...

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  5. Merci beaucoup pour cet exposé. Il ne me reste plus que deux interrogations sur le déroulement de cette nuit.
    - Pourquoi ce délai d'à peu près une heure entre l'arrivé des unités d'intervention et leur entrée dans le bataclan ? Etant donné l'importance de la "golden hour" pour la prise en compte des blessés... ça fait mal d'y penser.
    - Sait-on pourquoi la première équipe de la BAC (dont on ne saluera jamais assez l'initiative) n'est pas resté dans le bataclan après son premier contact avec les terroristes ? Leur tête de pont était-elle tactiquement intenable ? Ont-il reçu un ordre de sortir ? Ou plus humainement, ont-ils laché prise face à l'ampleur du drame à l'intérieur ? Je ne peux m'empêcher de penser que cela aurait accéléré la prise en compte des survivants s'ils avaient pu être relevé en place par la BRI/RAID.

    En espérant que vous serez en mesure de fournir des éclaircissement sur ces deux points.
    Encore une fois merci,
    TGM.

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    1. En fait, il y a deux éléments : le commissaire de la BAC75N avec son conducteur, puis la BAC 94. Je crois qu'à leur arrivée ils demandent l'attitude à suivre et le CO leur donne l'ordre de stopper (à confirmer).Quant à la BRI, il faut cumuler alerte + regroupemeent des éléments chez eux + équipement et rééquipement + minimum de renseignement (où aller ?). Une unité d'alerte groupée et permanente sachant que le point encore chaud est le Bataclan aurait sans doute pu arriver vers 22h00. Autant que je sache, la BRI est alors l'unité d'intervention la plus proche (à confirmer aussi).

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    2. En ce qui concerne le délai d'alerte.

      J'ai vu sur Youtube récemment un reportage sur une unité spéciale des Carabiniers italiens, ou de leur police, équivalent du GIGN ou du RAID.

      Cette unité, peu après le carnage du Bataclan, avait déployé en permanence dans les rues de Rome deux véhicules banalisés avec du personnel en alerte. ces véhicules patrouillaient - patrouillent encore?- dans le centre ville, en mesure de réagir et d'assurer un harpon permettant le renseignement de leur commandement.

      L'idée m'avait paru excellente.

      A-t-on eu la même en France? Et si quelqu'un l'a eu, l'a-t-on mis en oeuvre?

      CNE VQE

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  6. Excellente explication. Enfin, un vrai RETEX.

    Mes obligations de réserve et de discrétion m'interdisent de dire qu'il n'y a pas qu'au Bataclan que notre pays fonctionne de cette manière, car si l'on réagit vite on dérange souvent.

    Nos concitoyens peuvent mourir ou être gravement blessés pour faire briller des gens qui ont voulu montrer qu'ils "gèrent" la situation depuis un fauteuil.
    Alors que nous savons bien qu'elle se gère dans l'instant, sur site, et tant bien que mal.

    Parfois, c'est mal, il y a des pertes, ces pertes dont "on" ne veut pas pour le "13h00" ou le "20h00".
    Oui, c'est le risque de la vie.
    Mais ne pas le prendre est criminel.
    Nous sommes en guerre. Il faudrait peut-être s'en persuader et s'y adapter...

    En attendant, belle écriture.
    Bravo.

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  7. Merci pour ces explications claires qui remettent les choses en place. Et qui font voir l'ampleur de la tâche....

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  8. Merci mon colonel pour cette analyse précise et fort bien détaillée, de ce drame du Bataclan.

    Question subsidiaire : les TOC vu les graves incidents qu'ils génèrent, est qu'ils sont toujours en usage au sein de "sentinelle" ?

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  9. « aucune faille n’est survenue »

    Espérons ne jamais avoir à lire le retex d’une attaque terroriste sur un site nucléaire, mais si cela devait arriver nous connaissons déjà la très probable réponse du niveau politique.

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  10. bonjour Michel
    une analyse pleine de bon sens mais qui peut heurter le dogme.

    je viens de lire ton post avec beaucoup d'intérêt et partage ton analyse sur le "devoir d'initiative du chef militaire au contact". je le répète à tous les jeunes cadres que j'ai la chance de rencontrer. je préfère avoir des comptes à rendre pour être intervenu Plutôt que pour n'être pas intervenu.
    l'argument de la présence potentiellement dangereuse d'armes de guerre dans les mains de soldats de la république me révulse au plus haut point.
    je suis tout a fait convaincu que le point clef reste de briser la prise d'initiative de l'ennemi par une réaction offensive la plus rapide possible.
    je suis persuadé que l'engagement du groupe terroriste l'obligera mécaniquement à concentrer ses tirs sur l'unité qui aura pris le contact. on tire toujours sur celui qui vous tire dessus.
    je reste persuadé qu'un groupe d'infanterie, qui plus est en patrouille, est en mesure d’intervenir beaucoup plus rapidement sur une zone de crise par simple calcul arithmétique. n'importe quel groupe est capable de rallier en petite foulée une zone de combat située dans un rayon de 1km 10 minutes.
    de même à l'instar de nos amis anglo-saxons en irlande du nord. il me parait essentiel de densifier la mise en condition avant engagement d'une unité hors infanterie par un module "combat d'infanterie du niveau du groupe de 4 à 6 semaines.
    je suis un peu plus réservé sur ton analyse des systèmes. la guerre des chapelles ne démarre pas du haut mais des strates intermédiaires qui se font un plaisir de monter le bourrichon de nos politiques. ces derniers ont une responsabilité écrasante qui se cumule avec leur égo et leur agenda personnel. mais les guerres des polices (notamment entre PP et DGPN) n'est pas le fait du ministre mais des hauts fonctionnaires et des chefs opérationnels de ces organisations.
    je ne jugerai pas la position du GMP qui me semble surtout s’inscrire dans une dimension plus historique (depuis vigipirate), philosophique-éthique-politique, que sais-je, qui découle de l'emploi des armées sur le TN, sujet qui fait hurler les bien pensants mais aussi une part importante de la police nationale, cette dernière pouvant se sentir "dépossédée" de sa mission
    je reste enfin persuadé que les "forces obscures" de la police font tout ce qu'il faut pour que la protection du TN notamment en zone urbaine reste de leu unique ressort. pas de gendarmes ni de militaires dont "ma" basse cour. les guerres de chapelle sont le fait des cadres intermédiaires qui n'apprécieraient pas la comparaison au niveau des exécutants (compagnie-section-groupe).

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  11. Merci mon colonel pour ce témoignage clair et exhaustif sur la façon dont ont opéré les hommes de Sentinelle lors de l'attaque du Bataclan. Jusqu'alors, j'avais supputé quelques hypothèses et tentais d'en tirer des enseignements, dans les limites qu'imposait l'incertitude de la situation réelle. Désormais l'intelligence que j'en aie est plus fondée.

    J'ai déjà conversé anonymement avec vous, dans un autre article de ce blogue, à propos de l'utilité de l'opération Sentinelle. Nos opinions sont à ce sujet divergentes. Je suis très régulièrement acteur de cette opération et je souhaite apporter au lecteur de ce blogue le témoignage particulier d'un simple exécutant. Afin que celui-ci puisse situer mon action, je cite ma fonction: je suis adjudant, chef d'une section d'une trentaine de soldats en armes. J'accompagne systématiquement mes hommes sur le terrain même de l'action et jamais en retrait. Mon témoignage portera seulement sur quelques points particuliers de votre article qui me semblent mériter quelques compléments: l'emploi du TOC, la capacité du chef militaire à s'affranchir des ordres en vue de la réussite de la mission.

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  12. Le Témoin Obturateur de Chambre a pour fonction première de signaler aux éléments amis tiers (police, etc.) que le soldat sur lequel ils peuvent tomber incidemment ne dispose pas d'une arme chargée. Son emploi dans Sentinelle constitue un détournement de cette fonction. Son usage a été instauré sur décision du GMP environ trois mois après les attentats du Bataclan à la suite des nombreux tirs intempestifs survenus lors d'opérations de sécurité mal exécutées au retour des patrouilles. Il faut se rappeler qu'alors 10.000 militaires étaient en armes dans la capitale. Les armes ne disposaient d'aucun plombage afin, je suppose, de ne pas constituer un frein psychologique à l'armement. Chaque soldat exécutait 15 à 20 fois ces opérations par jour, soit environ 150.000 opérations de sécurité par jour. Un tir intempestif survenait à peu prêt chaque semaine, soit à raison d'environ 1 incident pour 1.000.000 d'opérations effectuées. Objectivement, le taux d'erreur était très faible mais il impliquait des conséquences possiblement très graves. Il y avait eu alors une bonne douzaine de tirs non voulus, bienheureusement sans blessé. L'autorité militaire se devait de réagir. Je me souviens très bien le contenu de la note imposant le TOC: il y était stipulé que son emploi limiterait, voire empêcherait, les tirs intempestifs. Ce qui est factuellement faux puisque les tirs survenaient surtout parce les soldats, très fatigués, commettaient l'erreur de réaliser leurs opérations avec un chargeur approvisionné. Avec ou sans TOC, le résultat reste le même. Néanmoins l'autorité militaire a pris une décision qui lui permet de délayer sa propre responsabilité et de "noyer le poisson" en cas de besoin. Les tirs intempestifs ont continué. On a alors cherché à plus responsabiliser les différents acteurs (chef de groupe, chef de section, commandant de compagnie) avec des menaces. Les tirs ont baissé sans disparaître tout à fait. A la fin, la manipulation des armes fut interdite durant les journées de patrouilles. Bien évidemment, c'était le seul moyen qui permettait d'empêcher radicalement qu'un tir ne survienne par inadvertance. Le TOC n'avait plus d'utilité. Il est néanmoins resté en usage. Il sera faux d'arguer que sa fonction première, à savoir montrer aux éléments amis le non chargement des armes, conservera toute son utilité. Les forces amies tierces ignorent sa fonction et n'en sont pas averties par leur hiérarchie qui sans doute aussi en ignore son emploi.

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  13. Pour l'anecdote, j'étais en fonction quand l'utilisation du TOC a été décidée. Ma première réaction a été de l'essayer. J'ai immédiatement vu qu'il provoquait un taux élevé d'incidents de fonctionnement (risque de difficulté d'extraction de l'objet avec risque d'enraiement de l'arme) selon l'inclinaison du témoin. J'ai discerné également immédiatement le moyen d'apercevoir facilement cet enraiement et les mesures qu'il convenait que le soldat adopte pour lui permettre de retrouver l'usage nominal de son arme. Un ou plusieurs tap-rack suffisent ordinairement. Quand le témoin est de trop abimé par son emploi répété, le risque que le tap-rack ne suffise pas est important, rendant inexploitable à très court terme l'usage de l'arme. Néanmoins un contrôle régulier de l'état du TOC et de la possibilité de son extraction suffit largement à éviter ce problème. C'est pourquoi l'explication sur l'enraiement de trois armes sur huit au Bataclan me semble soit dissimuler une défaillance dans le contrôle des armes, soit permettre une explication plausible pour cacher autre chose qu'on ne veut pas révéler. Dans mon cas, j'ai décidé d'instruire immédiatement mon personnel sur les effets de ce TOC sur l'arme avant même la première patrouille avec. Bien m'en a pris. Un de mes hommes a été confronté par la suite à une attaque au couteau où il a eu à armer pour dissuader son assaillant et maîtriser sa violence. Le TOC n'a pas été extrait au premier coup. Le soldat s'en est aperçu. Il a "racké" plusieurs fois, quelques cartouches sont tombées à terre. L'attaque a été maîtrisée. L'instruction faite, j'ai relu attentivement la note d'utilisation du TOC ainsi que la note du GMP ordonnant son emploi. Il était flagrant que l'objet n'était pas en adéquation avec sa finalité revendiquée. J'ai aussitôt rendu-compte de mes observations qui ont remonté la chaîne. Depuis elles ont été maintes fois signalées à nouveau. Le TOC est après trois ans toujours là. Je considère que l'utilisation du plombage est plus adaptée. Il évite l'enraiement, empêche radicalement les tirs intempestifs. Pour limiter l'effet psychologique d'inhibition provoqué par l'opération d'armement, il suffit d'assouplir les règles de compte-rendu qui suive le déplombage d'une arme. Pourquoi cette option n'a jamais été choisie malgré les défauts évidents du TOC? Peut-être parce que le fil à plomb est lui-même assez difficile à faire céder. L'armée de l'air en a un bien plus fin et adapté. Elle a choisi, plus simple encore, d'apposer des adhésifs sur l'arme pour en contrôler son non emploi. Pour conclure, je considère que l'utilisation du TOC résulte de la combinaison de deux mesures, décidées à des moments différents, visant des finalités sans rapport, inefficaces et pernicieuses dans leur combinaison. Après trois ans, son maintien par l'autorité militaire devient clairement fautif.

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  14. Après les attentats du Bataclan, je me suis beaucoup interrogé, en qualité de chef de section, sur ce que j'aurais fait si j'avais été dans la situation du chef de groupe. J'ai, jusqu'à cet article, longtemps ignoré les modalités précises de la situation. Ainsi, j'ai crû longtemps que le sergent avait été le premier sur les lieux. J'ai supposé qu'une des premières choses qu'il avait faite était de rendre compte afin notamment de recevoir des ordres sur la conduite à tenir. Très tôt, on a su que le sergent avait reçu l'ordre de ne pas intervenir dans l'enceinte. Je supposais qu'il devait entendre les coups de feu répétés et qu'il ne pouvait pas ne pas imaginer que des meurtres se commettaient. Qu'aurais-je fait dans cette situation, me demandé-je? J'exclue le paramètre déterminant de la peur. On ne peut l'imaginer par avance avant de l'avoir vécue. Ainsi, supposant que j'aurai été capable de maîtriser ma peur – ce qui est très loin d'être sûr – qu'aurai-je fait? Hé bien, je n'aurais tenu nul compte des ordres et des interdictions. Qu'un général, qu'un préfet, qu'un ministre, ou quiconque d'autre ordonne l'inaction ou la limitation de l'action est sans valeur. Il n'est pas besoin d'ordres. La loi en est un supérieur à ces autorités. De surcroît, elle est conforme à l'esprit de la mission. Quelles eussent été les conséquences? Les terroristes auraient été maîtrisés plus tôt, probablement avec d'importants dommages collatéraux qui plus tard nous auraient été reprochés. On n'aurait pas songé aux vies épargnées mais aux vies détruites par notre action. Nous aurions été accusés, peut-être même condamnés, selon que notre action aurait été plus ou moins efficace. Je pense être prêt à assumer ce risque et cette responsabilité. Je tiens à préciser que je n'aurais pas contraint mes hommes à me suivre au péril de leur vie. Leur vie vaut autant que celle des victimes – et je ne loue pas l'action du colonel Beltrame -. Je n'aurais emporté avec moi que des volontaires. L'action réelle ne s'est pas passée ainsi. Le sergent est arrivé en second quand les meurtres avaient cessé. Ce qu'il a fait avec son groupe est sans doute le mieux qu'il ait été possible de faire en l'état.

    Il va sans dire que les accusations de non assistance à personnes en danger sont juridiquement inconsistantes. L'article 223-6 du CP est explicite:
    "Quiconque pouvant empêcher par son action immédiate, sans risque pour lui ou pour les tiers, soit un crime, soit un délit contre l'intégrité corporelle de la personne s'abstient volontairement de le faire est puni de cinq ans d'emprisonnement et de 75 000 euros d'amende.
    Sera puni des mêmes peines quiconque s'abstient volontairement de porter à une personne en péril l'assistance que, sans risque pour lui ou pour les tiers, il pouvait lui prêter soit par son action personnelle, soit en provoquant un secours."
    Il y avait péril pour leur vie. Ainsi l'obligation légale cessait.
    L'obligation morale, elle, n'est que de l'idéalisme et donc ne vaut rien. Il fallait alors peser si les chances étaient nettement en leur faveur ou non. Si elles l'étaient: y aller. Si elles ne l'étaient pas: ne pas y aller.

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  15. Les circonstances de l'intervention des forces militaires face à cette attaque amènent à se poser les bonnes questions.
    Faut-il intervenir sans ordre ou en contrevenant aux ordres?

    1er constat: la légitime défense consacre le droit absolu de défendre sa vie ou celle d'autrui. Dès lors, aucun ordre ne le surpasse et ne peut légitimement l'interdire. La seule restriction à ce droit tient aux effets de son intervention. Causera-t-on pire que ce que l'on cherche à empêcher? Ou son action provoquera-t-elle plus de victimes ou de dommages?

    2ème constat: toutes les attaques terroristes ont été enrayées dès lors que les terroristes ont été engagés, provoquant leur repliement et la fin de la perpétuation des meurtres. En conséquence, il faut engager au plus tôt les terroristes pour provoquer au moins leur repliement. L'action, alors, pourra être suspendue: le but poursuivi étant atteint de préserver immédiatement les vies.

    3ème constat: les forces militaires ont presque systématiquement un entraînement au combat nettement supérieur aux terroristes. Dès lors, les forces militaires disposent d'un franc ascendant opératif et psychologique. C'est pourquoi les terroristes assaillis se replient. L'équilibre des forces est alors en faveur des militaires. Il faut le dire et le redire.

    4ème constat: les terroristes ont l'avantage considérable de l'initiative: ils frappent où ils veulent et quand ils veulent. Cet avantage cesse dès lors qu'ils sont repérés. L'avantage passe alors aux militaires qui leur sont supérieurs. Il faut exploiter cet avantage jusqu'à la cessation de la perpétuation des meurtres. Il ne faut pas permettre aux terroristes de se réorganiser et exploiter l'ascendant pris.

    5ème constat: Dans les situations d'extrême urgence, le fonctionnement hiérarchique pyramidale est trop lent et inefficient à répondre à temps à l'urgence des situations. Le plus à même de gérer l'urgence est le plus gradé qui est sur place et qui connait le plus la situation. Tant que la situation n'est pas stabilisée, il devra conduire les opérations en fonction de ce qu'il sait et peut. Les seules questions qu'il a à se poser objectivement est: son action est-elle pire que l'absence d'action, a-t-il le temps d'attendre les unités spécialisées? La situation étant stabilisée, il devra s'interroger à nouveau s'il convient mieux d'attendre les unités anti-terroristes spécialisées et rendre son commandement à un niveau supérieur.

    6ème constat: les ordres des autorités civiles ou militaires ne visent pas systématiquement à une meilleure coordination et efficacité de l'action mais parfois à ce que ces autorités aient le moins à répondre de leur responsabilité. Ces autorités cherchent également à maîtriser systématiquement la situation. Cette maitrise est en grande partie totalement illusoire.


    Voilà concentrées, quelques unes des considérations que j'ai faites en imaginant ce que j'aurais peut-être pu faire dans une situation analogue et ce que j'essaierai de faire si elle survenait. Bien évidemment, la stupeur, la sidération empêchent que les choses soient si simples. Il vaut mieux toutefois prévenir que subir et se préparer comme on peut à faire face. J'imagine encore que ma position emportera la désapprobation de nombreuses autorités militaires qui sont presque chaque fois persuadées de la supériorité de leur science et de leur capacité. L'infatuation est un vice bien français. Seul avec moi-même, j'ai jugé de ce que je ferai et suis prêt à pleinement l'assumer.

    NB: je vous prie de m'excuser, mon colonel, mais je n'ai pu publier mon commentaire qu'en le fractionnant à cinq reprises

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    1. Bonjour mon adjudant et merci pour ces nombreuses précisions. Concernant les opérations de sécurité, un vieux problème, en 1986 j'ai connu comme sergent le passage de la méthode coup par coup à la méthode qui je crois est toujours actuelle. J'étais en mission, et j'ai pu constater immédiatement la multiplication des incidents avec la nouvelle méthode. On usait peut-être moins les percuteurs mais on balançait bien plus de cartouches en l'air (pour mon groupe 0 en 4 mois avec l'ancienne méthode, 2 rafales de 3 en deux mois avec la nouvelle). Je n'ai pas compris pourquoi on persistait, l'habitude peut-être simplement. Comme CDU j'ai ré-imposé l'anciene méthode (et la vie au quartier avec des munitions à blanc sur soi comme en opération) et je n'ai pu que m'en féliciter. Maintenant ce que proposez est encore plus simple. Il doit bien y avoir pourtant une chaîne retex pour Sentinelle.

      Pour le reste je partage votre point de vue à part qu'il est bien souvent difficile de mesurer de quel côté sont les chances. Merci encore pour ce témoignage.

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    2. bonjour mon adjudant, bonjour michel
      je réagis à votre dernier envoi, le plus important selon moi car il nous ramène à l'essence même du métier de soldat.
      toutes vos remarques sur la légitime défense sont frappées au coin du bon sens. je ne souscris pas complètement à votre analyse du choix du LCL BELTRAME mais elle est cohérente au cadre juridique dans lequel vous raisonnez, celui de la légitime défense et des limites de la légitime défense.
      le vrai débat reste le caractère de la tuerie de masse perpétrée par un groupe de terroristes. notre société a décidé de les criminaliser. c'est un choix mais peut-on raisonnablement considérer le bataclan comme un fait de droit commun ? ne faut-il pas l'assimiler à une action de guerre dans une environnement de droit commun ? dans ce cas là, il ne s'agit pas, surtout en tant que militaire dûment engagé sur une structure et avec un équipement de combat (le groupe, commandé par un sergent , avec gilet pare-balles et fusil d'assaut, a priori entraîné) d'apprécier les limites de la légitime défense. il faut engager le combat avec son degré d’incertitude , le fameux brouillard de la guerre, en faisant confiance aux hommes placés sous son commandement. cette prise de risque est assumée parce que justement nous ne serions plus en état de légitime défense. et que c'est notre raison d'être.
      entendons nous bien, il ne s'agit pas de partir bille en tête dans une zone de combat inconnue. l'investissement du bataclan était de ce point de vue d'une complexité sans nom, mais d’accepter et de diffuser l’esprit de la mission, à savoir " casser l'initiative de l'ennemi" et "inverser la peur". dans la lettre, il s'agit de prendre, préciser le contact, fixer et éventuellement neutraliser l'ennemi aussi rapidement que possible, et si possible dans la rue. ce qui reste le meilleur moyen de permettre à la population de fuir la zone des combats. cela seule une unité des forces terrestres sait le faire, pour peu qu'elle se soit entraînée pour cela . certes les unités d'infanterie sont prédisposées mais toute unité des forces terrestres, pour peu qu'elle ait subi un module de 4-6 semaines au niveau du groupe, saurait le faire. la question n'est pas seulement technique mais aussi éthique et psychologique : accepter le combat dans une dynamique à la fois offensive et maîtrisée.

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  16. Bonjour
    Vous n'évoquez pas dans votre excellent post, l'article de Christophe Labbé et Didier Hassoux publié dans « Le Canard enchaîné », intitulé « Ces gendarmes qu’on nous a planqués au Bataclan » sur le role de l'escadron de gendarmerie mobile 31/7 de Reims. Quels sont vos renseignements et votre avis sur ce que relate cet article. Très cordialement.

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    1. Le peu que j'ai lu (mais il y a peut-être autre chose) ne dit pas plus que ce que j'écris sur le GIGN. L'envoyer au Bataclan aurait été une erreur. Il n'y aurait servi à rien puisque la BRI et le RAID y étaient déjà, et à un moment où on ne savait pas très bien ce qui pouvait encore se passer dans Paris, il était beaucoup plus cohérent qu'il soit placé en réserve.

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  17. Colonel,
    Merci pour vos éclairages.

    Sur le Bataclan, vous et l'adjudant dans vos commentaires avez épuisé le sujet.

    Je souhaite simplement vous faire part de mes doutes sur le fait de laisser des armes aux mains de militaires hors service. Je saisis bien les avantages : diffuser des hommes et femmes entraînés au maniement des armes dans la population, et ainsi avoir une capacité de réponse immédiate et imprévisible par l'ennemi.
    Le souci, c'est "arme" et "bar" (donc alcool) dans la même phrase. Le taux d'accidents, et, plus grave encore, d'actes nuisibles (agressions, suicides) immanquablement pratiqués par une minorité suffira à tuer plus que ce que l'armement de "civil" est censé prévenir. Certes, la charge politique est moindre que dans un attentat, mais le résultat en terme de vies humaines ne sera pas brillant.

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    1. Vous avez raison. En statistiques, on appelle cela le biais de l'oubli des basses fréquences. Un grand nombre multiplié par une faible probabilité de connerie abouti à un nombre significatif de ces mêmes conneries. Pour peu que le nombre d'agressions auxquelles il faut faire face soit très faible et le remède sera plus dangereux que le mal (et cela s'applique à beaucoup de choses). On pourra dire que Sentinelle c'est l'inverse, un engagement massif avec très faible probabilité d'emploi efficace, donne un résultat négatif (les ressources engagées là dedans auraient été employées plus efficacement ailleurs pour le même objectif).
      Je ne méconnais évidemment pas le problème et je ne crois pas que la menace soit telle qu'il faille en venir là mais il faut être cohérent. Si on veut avoir plus de chances d'arrêter les attaques au plus tôt, il n'y a pas d'autre solution que d'augmenter considérablement la densité d'individus armés (et compétents + fiables évidemment). A défaut, on ne fait que de l'intervention et on accepte donc un certain nombre de victimes. C'est un choix.

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    2. On peut poser le problème autrement : oui à des individus aptes à réagir, mais sans effet négatif. Sentinelle est à mon humble avis et après avoir bénéficié de vos éclairages inefficace et néfaste. Toute tentative de "diffuser" des militaires dans la population, de façon visible ou non, me paraît au mieux une ligne Maginot sur pieds, au pire un premier pas vers la militarisation du maintien de l'ordre. Le SAS en est réduit, paraît-il, à déguiser ses hommes en clochards, quand le GIGN placerait, dit-on, ses membres habillés en civil dans les trains. Engagez-vous, vous verrez du pays.
      Observons la situation autrement : les attaques coordonnées à plusieurs avec armes de guerre existent, mais exigent une préparation et une logistique qui les rendent finalement assez rares. En revanche, les "piqûres de moustiques", actions d'hommes solitaires et armés de façon plutôt hétéroclite, semblent prédominer, avec parfois un impact considérable (Nice, l'attaque dans laquelle A. Beltrame a trouvé la mort).
      Développons : en milieu urbain, on côtoie ses semblables et on interagit à des distances courtes, dans un environnement dense.
      Le pistolet (arme à feu dissimulable) ne permet, sauf exception, un tir en situation de combat précis (qui rentre dans la cible) qu'à une distance maximale de 7 m. C'est aussi une distance que l'on couvre, armé d'un couteau ou d'un gourdin, très rapidement. Donc, dans la sphère 0-7 mètres, "tout passe", tout est bon : arme à feu, fusil, masse, glaive, couteau... Au-delà, l'utilité du pistolet décroît fortement, le fusil reprend ses droits.
      Je pencherais plutôt sur le modèle improvisé par Spencer Stone dans le Thalys : maîtrise du grappling (mélange lutte + combat au sol) ; ruée sur l'individu menaçant, combat et victoire. Avantage : dissimulation et dissémination, arrêt de l'assaut, meilleure acceptation par la population (comparé à la diffusion d'armes à feu), pas de suicides ou d'utilisation nuisibles puisque pas d'armes. Inconvénients : exigence de formation très élevée.
      On peut combiner ce modèle avec la vision de John Brunner développée dans le roman de SF "Tous à Zanzibar" : armes non létales diffusée en sus de la formation au close combat chez certains civils, pour qu'ils agissent dans des situations similaires à nos attentats. En l'occurrence, le poing américain est parfaitement compatible saisie et grappling, tout en étant redoutable à courte distance. Ce serait un efficace démultiplicateur de force, mieux accepté que le pistolet tout en offrant un peu d'assurance à son possesseur.

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    3. ""Si on veut avoir plus de chances d'arrêter les attaques au plus tôt, il n'y a pas d'autre solution que d'augmenter considérablement la densité d'individus armés (et compétents + fiables évidemment)""

      c'est complètement évident et qui plus est en civil.Une des façons de déstabiliser l'adversaire et l'amener à faire des erreurs en n'étant plus poisson dans l'eau. Ce qui n’empêchera pas hélas d'autres modes d'actions terroristes...

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  18. Votre texte regroupe études de terrain avec le timing réel et réflexions tirées de votre expérience, c'est sensé et permet au lecteur de confirmer que nous sommes des ''Gallos Latins ''.
    Petite question/remarque: Pourquoi vous ne parlez pas de la réplique d'un élément du dispositif Sentinelle dans le hall de l'aéroport d'Orly?
    Il est vrai que les hommes et femmes constituant cette patrouille étaient des aviateurs...

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    1. Vous aurez noté que je me concentre sur les événements du 13 novembre et plus particulièrement sur l'attaque du Bataclan.Je me suis déjà exprimé à plusieurs reprises sur l'opération Sentinelle dans son ensemble. Pourquoi ne parler d'ailleurs de l'attaque d'Orly et pas celle de Nice, Valence, Paris-Louvre, Marseille et j'en oublie...parce que ce sont des aviateurs ? En quoi cela change-t-il quelque chose ?

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  19. Une grande différence existe entre les organisations qui réagissent aux crises par la déconcentration ou au contraire la concentration de la décision. Le culte du compte-rendu et du centre opérationnel qui donne des autorisations est adapté quand on compte en jours et en semaines, mais pas lorsqu'on compte en minutes et en secondes. Dans le second cas ce sont les compétences, l'expérience, le sens des responsabilités et les qualités humaines du premier échelon qui sont déterminantes.

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  20. Vu de l'extérieur, et ici c'est la Suisse, on peut tout de même légitimement se demander pourquoi la France refuse toujours d'appliquer ce qui marche depui longtemps à l'étranger et qui a été testé. En tout premier, first responder...first arrived, en cas d'amok, le premier arrivé engage...c'est bien pour ca que vos flics ont été équipés de fusil d'assaut ? ce qui est dommage, c'est qu'ils n'ont pas les ordres. Comme mentionné plusieurs fois et pire pas la formation car il n'y a pas de stand de tir homologué (un peu le serpent qui se mord la queue) , les fusils restent dans le coffre le temps qu'on ait trouvé une solution a la formation pour beaucoup. La leçon tirée est elle aussi indicative de l'incompétence, a quoi ca sert de ramener un délai pour des unités spécialisées a 20 min quand on connaît la cadence de tir en coup par coup d'un fusil d'assaut. Ceux qui y était savent ce que une minute est longue sous le feu. Après je passe sur quelques détails mais qui montre la lacune et celle la est de taille, c'est la formation, comment as ton pu mettre en place un TOC pour pallier a des problèmes de tir intempestif ? il y a 4 règles de sécurité valables , seulement 4 à appliquer. Une décharge accidentelle qui respecte les 4 règles n'est pas un problème, c0est au pire de la formation à refaire. Une arme qui s'enraye à cause d'un TOC est juste inutile. Une arme se porte chargée (règle 1 , une arme est toujours chargée et pas considérée comme), un balle dans le canon et assurée, le reste est tout aussi simple, doigt long jusqu'à ce qu'on soit sur la cible a détruire, on s'assure de la direction de son canon (peut être la plus difficile) et de l'environnement de sa cible (c'est tout et ca doit être appliqué tout le temps) . Ou alors comme les israéliens mais alors ils sont formés. La est le vrai problème, la formation au tir, on ne forme pas des tireurs avec 50 cartouches par an, reprenez un peu des dotations RAID et GIGN et donne les à la base, c'est eux qui doivent répondre en premier. Quand au permis de port d'arme pour les flics et soldats hors service, la on a plus de l'analyse mais du ressenti, un soldat peut avoir une arme tous les jours mais pas sur lui (idem pour un flic) et le plus beau , a cause de l'alcool ? mais n'importe qui y est confronté ne serait que à cause de la voiture, il suffit juste que celui qui a une arme doivent être a 0%o, clair, net et précis et vous aurez des gens armés capablent de riposter en temps et en heure immédiatement s'ils sont sur place (et vos soldats qui ont fait l'afghanistan ont cette formation, ils ont tous fait un peu de CQB. Ce permis de port devrait d'ailleurs être donné a tous celui qui a les mêmes qualifications qu'un flic et vu la formation, ca veut dire a peu près les 3/4 des licenciés de tir. On a l'exemple israélien (ca marche) pas un seul terroiriste qui n'est pas été immédiatement abattu. les tschèques, etc... Et juste pour montrer a quel point c'est intellectuellement biaisé, aux USA , les porteurs LEGAUX d'armes ayant un CCV sont 10 fois moins criminogène que la population en générale et encore 6x fois que les flics. C'est la seule piste si on veut donner une vraie réponse qui soit payable par le contribuable. Le reste c'est comme le plan sentinelle, de la poudre aux yeux qui coûte cher, qui démotivent les troupes et qui ne trompe que le gouvernement.

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  21. Merci de ce très bon article, une fois de plus !
    Je rebondis sur l'allusion faite, de façon relativement lapidaire, à l'attaque terroriste qui avait eu lieu au Mali : "L'attaque terroriste multiple la plus vite stoppée à eu lieu au Mali l'an dernier, lorsque le commando s'est retrouvé nez-à-nez avec un militaire français en maillot de bain et tongs...mais armé." Il me semble que vous y aviez déjà fait allusion dans une précédente (et également excellente) chronique sur à peu près le même thème mais c'est vraiment un évènement sur lequel les médias ont diffusé extrêmement peu de détails (et c'est à peine si l'épisode est connu). Pourriez-vous donner quelques précisions sur le déroulement des faits, si du moins cela ne compromet aucune source ni aucun processus de sécurité ?

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  22. Monsieur,

    Merci pour votre article très intéressant.

    Pourriez-vous me permettre de vous suggérer une correction pour le rendre meilleurs s'il vous plaît ?
    Trop de monde confond « on » et « l'on ». Le premier désigne une personne ou un groupe de personnes car indéfini tandis que le second désigne tout le monde car défini. « On » vient de « homme ». « L'on » vient de « l'homme ».
    Donc, on écrira « on marche au loin » & « on a construit un pont » et « l'on respire avec ses poumons » & « l'on fête Noël le 25 décembre ».

    Ainsi vos phrases « Quand on a été soi-même victime ou que l’on a perdu des proches », « et m’inquiète surtout, que l’on demande désormais ces explications à la Justic » et « dans ce nouvel épisode est que l’on s’en prenne surtout aux militaires. » seraient plus exactes si « l'on » était remplacé par « on ».
    Effectivement, seul un groupe de personne a perdu un proche, seul un groupe demande des explictaions et seul un groupe s'en prend aux militaires. Dans ces trois cas, il ne s'agit pas de tout le monde.

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