vendredi 27 février 2015

La Voie électronique de l'épée

Les articles de la Voie de l’épée, corrigés et enrichis, existent désormais aussi en livres électroniques.

Ils sont disponibles sur Amazon en format Kindle mais tout le monde peut lire, même ceux qui ne disposent pas de liseuse Kindle, grâce à des applications gratuites disponibles ici pour les smartphones, les tablettes et les ordinateurs.

Il est possible également de les lire avec d’autres liseuses en utilisant le logiciel Calibre disponible ici.

J’ai regroupé les articles par thèmes, en m’efforçant de limiter les volumes à un format réduit (entre 50 et 90 pages).

Le volume 1 regroupe les réflexions sur les organisations et la manière dont elles font face à certains défis.

Le volume 2 est identique, avec quelques variations sociétales, sur des cas concrets civils.

Les volumes 3, 4 et 5 regroupent par année les analyses sur les conflits en cours et la politique de défense de la France.

La collection comprend aussi, en Hors série, le récit détaillé d’une expérience de lutte contre les snipers à Sarajevo en 1993. Elle comprendra aussi des notes d’analyse.

Bonne lecture. 

vendredi 20 février 2015

Majority report ou comment j'ai appris à tuer de manière algorithmique

                                                     

Publié le 17 mai 2013

Il y a bientôt 20 ans, j’ai passé plusieurs mois à traquer des snipers dans une ville fantôme de l’ex-Yougoslavie. J’ai d’abord tenté de les prendre en « flagrant délit » en faisant observer en permanence tous les environs. Il me fallut plusieurs jours et plusieurs nuits pour m’apercevoir que cette méthode était à la fois épuisante et stérile. Je décidais donc de changer d’approche et de ne plus chercher à punir des agresseurs mais à réduire l’espérance mathématique (probabilité d’occurrence x effet) de leurs tirs. La tactique devint ainsi algorithmique.

Je considérais que le groupe des agresseurs était une collection d'acteurs venant de tous les camps pour nous tirer dessus pour des motifs très variés allant de la vengeance après une nouvelle reculade de l'ONU à la pression pour nous chasser de la zone en passant par le simple loisir de la chasse. Ces acteurs agissaient le plus souvent seuls, de leur propre initiative ou en service commandé. Devant cette diversité de motivations mais cette unicité de comportement (tirer sur nous), je ne m’attachais pas au comportement de chacun mais à celui de la masse. 

Estimant que ces dizaines d’individus se répartiraient sur une courbe de Gauss en fonction de leurs compétences, je décidais de me désintéresser des « extrémistes ». Ceux du coin gauche, les « imprudents », ne nécessitaient pas d’effort particulier. Leur incompétence suffirait à les éliminer rapidement face à n’importe que dispositif antisniping un tant soit peu efficace. Il y eut deux cas de ce type. Ceux du coin droit, les « invisibles » qui tiraient de loin, à travers plusieurs petits trous de mur et quittaient les lieux immédiatement après, nécessitaient en revanche trop d’effort. Les éliminer aurait nécessité d’augmenter de manière exponentielle la prise de risque en allant les traquer au cœur de zones particulièrement dangereuses. En même temps, les précautions qu’ils prenaient étaient telles qu’ils tiraient peu et, s’ils maintenaient une menace permanente pénible, ils n’étaient statistiquement pas très « létaux ». Alors que ma mission n’était pas de tuer le maximum de snipers mais de sauver le maximum de soldats français, je considérais que face à eux l’action la plus efficace était justement de ne rien faire.

Entre ces deux extrêmes restaient les tireurs occasionnels qui s’efforçaient juste de ne pas être vus quand ils nous tiraient dessus et qui peuplaient la grande bosse centrale de la courbe de Gauss, Sachant que je ne verrais sans doute jamais aucun d’eux, je décidais de me concentrer non pas sur chaque individu mais sur leur action d’ensemble.

Je commençais par une analyse précise de l’environnement urbain pour déterminer les zones d’où il était possible de tirer. Chaque nouvel impact de balles fut observé pour essayer de trouver des angles de tir. J’expliquais également à mes hommes comment analyser les phénomènes sonores des balles qui passaient à proximité d’eux pour essayer de trouver la zone d’origine (il faut comparer le bruit du bang supersonique et celui de la détonation de départ). En se renseignant auprès de la population, on apprit également que ces snipers « centristes-gaussiens » ne se mélangeaient pas avec la population, ce qui réduisait encore les zones de tirs et augmentait notre liberté d’action en éliminant le paramètre de la présence possible de civils. Simultanément, l’analyse des horaires des tirs fit apparaître des périodes privilégiées comme les fins de matinée et d’après-midi et d’autres largement délaissées comme les horaires de repas et la nuit.

En croisant patiemment toutes ces données, il fut donc possible de déterminer quelques « agrégats » de probabilités évoluant dans l’espace et le temps et de proportionner face à aux les moyens de surveillance et surtout de frappe. Ces moyens de frappe, canon de 20 mm et surtout fusil de 12,7 mm, étaient par ailleurs choisi non pas pour frapper précisément mais pour percer un mur et ravager la pièce derrière. Ces armes de destruction micro-massive étaient insuffisante pour les « invisibles » et surpuissantes pour les « imprudents » (tant pis pour eux) mais parfaitement adaptées aux « centristes gaussiens ». Sans voir qui que ce soit, ou presque, chaque agression provoquait en quelques secondes une riposte puissante sur une plusieurs zones probables.

Je me rendis compte alors que quand on tire sur des probabilités et non sur des hommes, rien ne ressemble plus à un tir après agression qu’un tir avant agression. Je décidais donc de glisser de la réponse à l’anticipation et de m’efforcer ainsi par un tir préventif d’empêcher la montée de l’espérance mathématique plutôt que de la forcer à descendre par un tir de représailles. J’interprétais donc le concept de menace avérée des règles d’engagement (qu’est-ce qu’une menace avérée sinon une menace hautement probable ?) pour effectuer des tirs a priori sur les points où j’estimais probable la présence d’un élément hostile. A la manière des Précogs de Minority report de Philip K. Dick, mais sans avoir les freins législatifs et culturels des policiers, je traquais l'ennemi avant qu’il le devienne ou prouve qu’il l’était. Ces tirs préventifs étaient évidemment beaucoup plus aléatoires que les tirs de riposte, facilités par l'action préalable de l'ennemi dissipant d'un seul coup le brouillard . Je me taisais toutefois que transférer un peu d'incertitude chez l'autre et que combiner l'aléatoire a priori du tir et le déterminisme a posteriori ne pouvait pas faire de mal.

Au bilan, cette méthode fut efficace. Tant que ce dispositif « algo-tactique » fut en place, les tirs adverses diminuèrent en nombre et surtout en précision. Aucun soldat français ne fut touché par un tir d’arme légère à l’intérieur ou à proximité de la base. Il est en revanche très difficile combien de snipers adverses furent touchés puisque nous tirions sur de l’invisible probabilistique. Il y eut bien quelques confirmations (y compris par des adversaires admiratifs) mais peu importait.

Bien entendu, j'avais conscience que nous évoluions dans un univers knightien, où, à la manière d'un lancer de dés, toutes les inconnues possibles étaient connues. Il suffisait que les conditions changent radicalement autour de cette bulle d'affrontement autonome pour en changer complètement les règles. Cela fut le cas à la fin de notre mandat lorsque le gouvernement bosniaque décida d'en finir avec les brigades mafieuses qui régnaient sur la vieille ville. Le raid sur le poste de commandement de la 10e brigade de montagne qui nous entourait et l'élimination de son chef (par le père d'un enfant qu'il avait égorgé) aplatit singulièrement la courbe de Gauss. Il apparut ainsi que la plupart des « centristes » étaient en service commandés de harcèlement. Ne restèrent que les « invisibles », surtout serbes, et les « imprudents » des amateurs bosniaques agissant par pulsion. Le dispositif algorithmique n'avait plus de raison d'être. 

Ce type de combat, systémique, n’était pas une nouveauté en soi. Il l’était cependant à cette très petite échelle. Il esquissait sans doute, avec des moyens primitifs, les possibilités de l’algorithmique, possibilités désormais considérables grâce aux nouvelles puissances de calcul. 

lundi 16 février 2015

Djihadist sniper

Le combat d’infanterie est pratiqué depuis des millénaires. Il constitue donc une source inépuisable d’inspiration pour les organisations qui veulent terroriser les peuples. Dans le dernier numéro de Défense et sécurité internationale, Yves Trotignon décrit parfaitement ce qui s’apparente désormais à un combat mondial de tirailleurs en périphérie des fronts principaux du Djihadisme. Ce combat de tirailleurs terroristes n’est pas nouveau en soi, les groupes palestiniens l’ont par exemple pratiqué dans les années 1950 contre les villages israéliens proches de la frontière de Gaza et de la Cisjordanie. Il s’agissait alors de raids en aller-retour proches dans leur forme des razzias des bédouins ou des commandos de la Seconde Guerre mondiale.

Les choses ont changé lorsque ces modes d’action sont devenus suicidaires et n’ont donc plus pris en compte la phase de repli, souvent la plus complexe à organiser. On s’est aperçu ainsi que si le conditionnement psychologique nécessitait un certain contexte et quelques délais de préparation, les savoir-faire nécessaires pour obtenir des effets étaient en revanche souvent moins sophistiqués. Il était techniquement plus facile pour un avion kamikaze de se jeter sur un bâtiment de l’US Navy que d’essayer de larguer avec précision une bombe ou une torpille. L’avion lui-même étant sacrifié n’avait pas besoin de revenir et le carburant emporté permettait d’accroitre considérablement le rayon d’action et la charge explosive. L’avion et son pilote humain étaient devenus un missile de croisière. Les véhicules-suicide et les fantassins-suicide apparus dans les années 1980 en sont devenus les équivalents terrestres face à des forces terrestres occidentales (israélienne inclue) devenues aussi difficiles à vaincre en combat rapproché que pouvait l’être la Task Force 58 dans le Pacifique.

Comme souvent le plus compliqué fut d’introduire l’innovation. Jusque-là les guérillas sunnites, palestinienne ou afghane face aux Soviétiques, ne pratiquaient pas le combat-suicide. C’est par l’islam chiite, empreint de l’éthique du sacrifice, qu’est apparu, le premier emploi moderne systématique de combattants-suicide au Moyen-Orient. Ils ont d’abord été utilisés comme « missiles de croisière » puis, alors que des parades étaient trouvées par les armées occidentales, de plus en plus en conjonction avec des modes d’action classiques, en particulier en Irak puis en Afghanistan. Parmi de multiples exemples, en mars 2005, à Bagdad, un commando a pénétré en force dans le ministère de l’agriculture ouvrant la voie à un camion-suicide rempli d’explosif. Le 2 avril suivant, une cinquantaine de rebelles ont attaqué la prison d’Abou Ghraïb, en commençant par neutraliser les tours de contrôle à l’arme légère et au lance-roquettes puis en lançant, en vain, une voiture suicide contre la porte d’entrée. Le combat a duré ensuite plus de douze heures avant que le commando ne se replie.

Après son emploi en va-et-vient il est apparu rapidement que par sa capacité à durer et sa capacité d'adaptation au terrain et à l’ennemi, les effets du commando d’infanterie pouvaient être multipliés s’il était délibérément sacrifié. Le 16 septembre 2012, un commando pénétrait ainsi dans le Camp Bastion, grande base de la Coalition dans la province afghane du Helmand et, avant d’être détruit, y réalisait des dégâts considérables. Six avions de combat du Corps des Marines y étaient ainsi détruits, les plus grandes pertes aériennes américaines en une seule journée depuis la guerre du Vietnam.

Quelques années plus tôt, en novembre 2008, le procédé du commando-suicide avaient été employé par le Lashkar-e-Taïba (LeT) aidé par l’Inter-Services intelligence pakistanais pour attaquer directement la population civile au cœur de la ville indienne de Mumbaï. L’opération avait été minutieusement préparée pendant treize mois mais réalisée avec des moyens low cost, un armement important mais classique et courant (AK-47, pistolet automatique, grenades) associés à des équipements civils (téléphones portables, Thuraya, Garmin GPS, cartes Google map) et beaucoup de drogue. La pénétration dans le port immense s’était faite assez facilement grâce à un petit caboteur.

Les pays cibles sont attaqués maintenant par des mini, voire mono, commandos. Rien n’empêche l’apparition de procédés plus sophistiquées, organisés sur le territoire même ou venus de l’extérieur. On peut très bien imaginer désormais un raid amphibie venu d’une ville côtière de Libye, Syrte ou Derna, sur les côtes provençales ou l’infiltration d’un commando sur une ville ou même n’importe quel village français, sans avoir forcément à charger une cible symbolique. Il est possible aussi et même probable, la surprise (et donc l’inattendu) étant une qualité en soi des actions terroristes, qu’il s’agisse d’un mode d’action inédit. Le sniping, par exemple, déjà utilisé pour terroriser les populations en Bosnie ou en Irak serait redoutable. Un seul sniper, équipé d’un fusil Dragunov, le plus courant sinon le plus performant, des fusils de tireurs d’élite, placé sur un toit, au mieux dans un appartement parisien ferait des ravages sur les foules rassemblées, par exemple, un soir de 14 juillet ou du 31 décembre, profitant même des bruits (feux d’artifice) pour camoufler ses tirs. Il serait déjà particulièrement difficile à déceler. Il le serait encore plus s’il se déplaçait sur plusieurs emplacements de tirs avec armes prépositionnées. Plusieurs snipers croisant leurs feux ou se succédant dans l’action à partir d’angles différents sèmeraient, outre des pertes humaines, une confusion considérable. 

On peut imaginer malheureusement beaucoup d'autres procédés et l'ennemi ne manque pas d'imagination. La guerre est loin d'être terminée. 

Joseph Henrotin, « Le terrorisme comme forme de guerre » et Yves Trotignon, « Menace djihadiste : quelle évolution », in Défense et sécurité internationale n°111, février 2015.