mardi 29 janvier 2013

Les joueurs du non-E


Le rôle premier d’une armée est d’affronter d’autres armées. Le rôle premier désormais des forces armées françaises est d’affronter les armées, on les baptisera milices, que les organisations non-étatiques parviennent à sécréter pour défier l’autorité d’un Etat local défaillant. Dans un contexte de mondialisation qui tend à affaiblir les instruments régaliens de nombreux Etats (dont le nôtre) tout en favorisant le développement d’organisations armées connectés sur de multiples réseaux de ressources et de frustration, il est d’ailleurs probable que ce rôle, déjà dominant, ira croissant.

Présentée comme asymétrique au regard des forces en présence, ce combat est en réalité beaucoup plus équilibré qu’on ne l’imagine. Un adversaire un peu ingénieux trouve toujours des moyens de réduire notre puissance de feu en utilisant un terrain difficile et/ou la couverture d’une population civile. Normalement incapables de nous affronter en rase campagne sous peine de destruction immédiate, ces milices peuvent développer des moyens, le plus souvent indirects, pour nous frapper par exemple par engins explosifs cachés le long des routes ou par des tirs indirects sur les bases.  Si les pertes ne sont pas au rendez-vous, le réflexe de la protection visible et de l’intrusion politique a au moins pour effet de réduire les possibilités de manœuvre. Au point ultime de ces deux logiques, les forces antagonistes peuvent refuser d’aller sur le terrain favorable à l’autre et leurs frappes à distance finissent par tuer plus de civils que de combattants. C’est le cas des combats entre l’armée israélienne et les organisations armées palestiniennes.

Surtout, la milice tire une force particulière de la motivation et de la propension au sacrifice de ses membres, là où les armées occidentales lancées au loin dans un combat non vital pour leurs nations d’origine acceptent nettement moins les pertes. En 2004, il fallu ainsi plusieurs mois à l’armée américaine pour s’emparer de Falloujah tenue par quelques milliers de combattants mal équipés mais très motivés, alors qu’il avait suffi un an plus tôt de quelques jours pour s’emparer de Bagdad peu défendue par l’armée de Saddam Hussein.

Un cas particulier survient lorsque cette milice, protégée par un milieu favorable, dispose également de moyens qui permettent de mettre en défaut la protection assurée par le blindage et le ciel, concrètement des missiles antichars et antiaériens modernes, éventuellement des mitrailleuses ou canons-mitrailleurs lourds et des roquettes antichars. Les modes d’action nécessaires pour vaincre cette force « missiles » (certains parlent de techno-guérilla) sont évidemment plus complexes à mettre en œuvre que pour affronter une milice « kalashnikovs », comme l’a constaté l’armée israélienne en 2006 en affrontant le Hezbollah après des années de lutte contre des groupes palestiniens pauvrement équipés.

En fonction de leur capacité d’implantation, de leur motivation et de leur armement, sans oublier le facteur démographique, on obtient ainsi tout un spectre de milices depuis la petite bande en rébellion comme certaines troupes mutines en Afrique sub-saharienne jusqu’à l'armée du Hezbollah, bien équipée, parfaitement implantée dans son milieu géographique et très motivée.

La force expéditionnaire doit se modeler, en général en quelques jours, en fonction du degré de dangerosité de cet adversaire et de l’urgence de la situation. Elle comprend normalement trois composantes : la force locale et ses conseillers, la force terrestre plus ou moins protégée selon l’urgence et la menace mais toujours mobile, des moyens d’appui feux enfin, le plus souvent dans la troisième dimension avec les hélicoptères d’attaque comme fer de lance. A cet égard, l’opération Serval est un modèle du genre.

Le combat qui s’engage ensuite contre les milices est généralement victorieux mais il n’obtient que rarement un succès décisif car l’acteur non-étatique ne respecte que peu le schéma clausewitzien de soumission politique après la défaite militaire. Organisations réticulaires certainement et telluriques parfois peuvent reconstituer leurs forces à l’étranger tandis que sur place les éléments survivants adoptent des modes d’action plus furtifs, de terrorisme dans le premier cas, de guérilla dans le second. En résumé, la force expéditionnaire ne vainc pas vraiment l’ennemi, elle le transforme. Un autre combat commence alors, au milieu des populations, généralement beaucoup plus long et qui nécessite d’autres moyens et une autre approche.

Il ne faut pas oublier enfin que la force expéditionnaire ne transforme pas seulement l’ennemi mais aussi la société au sein de laquelle elle se greffe. Une expédition qui se prolonge finit par susciter autour d’elle une économie de guerre déstabilisante et des réactions nationalistes, surtout si cette expédition accompagne un projet de transformation de la société. Il faut donc savoir arrêter une expédition lorsque son rendement diminue, et passer à une opération de stabilisation, quitte à revenir en force si des milices resurgissent. 

La guerre contre les organisations non-étatiques est une guerre de Sisyphe. Nous sommes au Sahel pour longtemps. 

dimanche 27 janvier 2013

Le monde des non-E


La France est engagée au Mali dans une guerre contre des organisations non-étatiques. A trois exceptions près (Irak en 1991, Serbie en 1999 et Libye en 2011), c’est ce type d’adversaire que nous affrontons depuis la fin de la guerre d’Algérie et c’est celui que nous avons encore toutes les chances d’affronter pendant encore des dizaines d’années. Comme je l’écrivais (ici) il y a peu, je pense que notre modèle de forces doit désormais être organisé pour affronter ce type d’adversaire, de loin le plus probable, tout en gardant la possibilité de monter en puissance très vite pour faire face aux surprises stratégiques. Cela suppose d’abord de bien appréhender ces ennemis non-étatiques et les manières de les affronter, assez loin des canons habituels de la guerre tels qu’ils se sont inscrits dans l’imaginaire collectif après les conflits continentaux. On peut les classer en deux grandes catégories.

Les organisations telluriques, selon l’expression de Carl Schmitt, se caractérisent par leur capacité à trouver des ressources (volontaires, renseignement, dissimulation, financement) dans un groupe humain (ethnie, groupe social et/ou religieux) particulier et leur capacité à utiliser un terrain complexe (urbain, montagne, forêt, désert). Le pendant de cette capacité est souvent la difficulté ou même la volonté de sortir de ce milieu géographique. L’armée du Mahdi, les Taliban, le Hamas, le Frolinat tchadien ou le Front patriotique rwandais sont ou ont été des organisations de ce type.

Les organisations non-telluriques ou réticulaires trouvent leurs ressources humaines et financières dans des réseaux nationaux ou, de plus en plus souvent, transnationaux. Elles peuvent parasiter certains milieux hôtes mais n’en sont pas dépendants. Al Qaïda et ses différentes « filiales » en constitue l’exemple parfait.

La frontière entre ces deux catégories est poreuse. Les organisations telluriques peuvent s’appuyer sur un milieu humain qui déborde largement les frontières et/ou rester d’un volume réduit. C’est le cas des deux organisations touaregs, le MNLA et Ansar Dine, présentes dans le nord du Mali. Les organisations réticulaires peuvent de leurs côtés avoir suffisamment de ressources pour recruter des mercenaires et s’implanter dans une zone géographique comme AQMI et le MUJAO. Tous ces groupes peuvent également, pour obtenir des ressources, se lier, se confondre et parfois même se fondre dans des réseaux criminels jusqu’à perdre tout aspect politique. Toutes ces distinctions sont importantes car les réponses à donner sont différentes.

La victoire contre les organisations telluriques passe par le rétablissement de l’autorité de l’Etat local sur le milieu hostile. La victoire contre les organisations réticulaires passe par une destruction par élimination directe de leurs membres et étouffement de leurs ressources. Il s’agit là, dans les deux cas, de processus généralement longs, aux phases plus ou moins violentes, et dont la fin n’a que rarement la netteté des capitulations en rase campagne. Si la guerre interétatique ressemble à un jeu d’échecs, la guerre contre les organisations telluriques ressemble beaucoup plus à un jeu de go avec ses coups nombreux et peu spectaculaires avec une fin de partie par accord, parfois tacite, mutuel. Quant aux réseaux, ils jouent aux échecs mais avec des pièces invisibles qu’il faut traquer. On peut en éliminer beaucoup et réduire l’activité ennemie à rien mais sans avoir la certitude qu’il ne reste pas quelques pions en sommeil.

Il importe particulièrement de ne pas traiter une organisation tellurique comme une organisation réticulaire, en la qualifiant notamment de « terroriste ». Se contenter d’en traquer et éliminer les membres d’une organisation de masse, c’est s’exposer à une guerre sans fin. Ce fut l’erreur des Américains à l’égard des groupes nationalistes sunnites irakiens en 2003. C’est la politique israélienne vis-à-vis des organisations palestiniennes (selon l'image du gazon à couper régulièrement). Inversement, croire que l’on peut apporter une réponse économique et sociale à un mouvement terroriste, c’est également s’exposer à de profondes désillusions. Bien entendu, la stratégie à adopter se trouver compliquée lorsque ces ennemis de nature différente s’associent dans un front commun, même si l’expérience tend à montrer que cette association résiste mal au temps. 
(à suivre)

mardi 22 janvier 2013

Quelles options opérationnelles au Mali ?

L’opération Serval est une action militaire d’ampleur mais qui reste un instrument au service d’une vision stratégique plus large englobant aussi nécessairement des actions diplomatiques et économiques voire idéologiques.  On ne peut donc lui demander plus d’effets politiques qu’elle ne peut offrir. C’est dans ce cadre que l’on peut essayer de réfléchir aux options opérationnelles possibles en fonction des forces disponibles de part et d’autre.

Au onzième jour de l’opération, nous sommes encore dans une phase que l’on qualifiera de « bouclier » dont l’objectif premier est de protéger Bamako ou au moins Mopti de toute offensive ennemie, en attendant la fin de la montée en puissance du dispositif français et africain. Face à nous, les possibilités d’action des rebelles et djihadistes sont limitées mais pas impossibles dans le cadre qui sera désormais celui d’un combat psychologique appuyé par des actions de combat. Du fait de la faible densité des forces (la zone de front fait presque 400 km de large), il leur reste toujours la possibilité de s’infiltrer par petits groupes pour tenter des « coups » symboliques comme des attentats à Bamako, éventuellement contre des ressortissants français, ou des actions de harcèlement contre les forces de Serval considérant l’impact stratégique de chaque mort français. Les djihadistes peuvent aussi refuser le combat contre les Français pour s’en prendre aux forces maliennes, plus vulnérables.

La seconde phase de l’opération Serval aura, conformément aux objectifs définis par le Président de la République et à la résolution 2085 du CSNU, de rétablir l’autorité de l’Etat malien sur l’intégrité du territoire, en d’autres termes de reconquérir le Mali du Nord.  Cette phase peut débuter assez rapidement dans quelques jours si le critère premier est la vitesse, auquel cas les forces françaises seront les plus impliquées, ou plus tardivement s’il s’agit surtout de mettre en avant des forces africaines encore en cours de mise en place.

L’objet premier de ce Serval 2 sera bien entendu la prise des villes le long du fleuve Niger. On peut imaginer une double attaque vers Gao, le point clé de la zone, l'une à dominante tchadienne partant de Niamey, l'autre à dominante franco-africaine partant de Sévaré. On profiterait ainsi d’un rapport de forces très favorables et d’axes routiers de meilleure qualité. Cela permettrait de frapper d’abord un mouvement djihadiste, le MUJAO, et donc de laisser encore une possibilité de négociation à Ansar Dine. A partir de Gao, il est ensuite possible soit de pousser vers Kidal, le fief d’AQMI dans le Nord, soit vers Tombouctou à l’Ouest. La progression franco-africaine vers Gao peut s'effectuer aussi en parallèle sur les axes Sévaré-Gao et Diabali-Nampala-Tombouctou-Gao. 

Face à cette manœuvre, tout en ayant toujours la possibilité de tenter ses actions symboliques dans la profondeur, l’ennemi peut essayer de nous harceler le long des axes ou nous freiner à partir des localités où il peut toujours s’appuyer classiquement sur les deux diviseurs de notre puissance de feu que sont les infrastructures et la population. A partir de ces « petits Falloujah » (Gao compte au maximum 80 000 habitants, Tombouctou, 50 000 et Kidal, 25 000), il peut s’efforcer de résister suffisamment longtemps pour ternir l’image des forces françaises et lui infliger des pertes, en considérant encore une fois que son but n'est pas de vaincre l'armée française au Mali mais en France, en influençant le comportement de ses dirigeants. Il peut décider aussi de refuser un combat jugé trop défavorable pour lui et se réfugier dans la zone désertique et l’Adrar des Ifoghas. Dans tous les cas, il préférable que l’offensive alliée sur le fleuve Niger se termine avant le mois de mai et le début de la saison des pluies, susceptibles de réduire nos possibilités de manœuvre et d’appui.

Une fois la reconquête du fleuve Niger terminée, il s’agira ensuite de considérer la poursuite de la lutte dans une zone sahelienne et saharienne plus grande que la France et face à des groupes qui, non seulement connaissent parfaitement cette région mais ont également la possibilité de se réfugier dans les pays voisins. A l’instar des opérations aéromobiles dans le Tibesti tchadien en 1970, cette phase risque d’être la plus difficile. Il faudra peut-être alors se poser la question de son coût-efficacité et de la possibilité de se contenter, là encore comme au Tchad, de la restauration de l’autorité de l’Etat sur le « Mali utile », Kidal incluse, et de laisser les groupes rebelles gouverner des cailloux. Il faudra aussi se poser la question de l’alliance plus ou moins ouverte avec le MNLA susceptible de nous aider dans cette guerre du désert et donc de pousser l’Etat malien à des concessions politiques.

La dernière phase, qui débutera aussi après la reconquête du fleuve Niger et qui sera la plus longue, sera celle de la stabilisation. Il ne suffit pas en effet de libérer les villes, il faut aussi les tenir. Ce sera là, logiquement, la mission des forces maliennes mais en faisant en sorte que les mêmes causes ne produisent pas les mêmes effets et que ces forces ne s’effondrent pas à nouveau en cas de retour offensif des rebelles. Cette phase sera donc aussi une phase de transition avec la relève progressive des forces françaises et MISMA par des troupes maliennes à la fois solides et respectueuses de la population, chaque exaction de nos alliés entachant indirectement la légitimité de l’opération française. Une présence militaire française sera donc sans doute nécessaire, pendant plusieurs années, pour aider les forces locales, protéger les intérêts de la France et en premier lieu ses ressortissants tout en maintenant la pression sur les groupes djihadistes et sans apparaître comme une force occupante.

En résumé, la difficulté majeure sera sans doute de savoir où s’arrête ce qui suffit et de ne pas aller au-delà du point culminant de la victoire.