Bras de fer
On peut donc se féliciter
de la prise par les Ukrainiens du village d’Urozhaine dans le secteur de Velika
Novosilka ainsi que sans doute de celle prochaine de Robotyne dans le secteur d’Orikhiv,
mais ce ne sont toujours pas des victoires stratégiques. Les forces
ukrainiennes sont toujours dans la zone de couverture d’un dispositif de
défense russe qui reste solide. On reste donc toujours très en dessous de la
norme de 50 km2/jour qui, assez grossièrement, indique si on est en
train de réussir ou non l’opération offensive selon le critère terrain. Ajoutons
que dans les opérations ukrainiennes périphériques : l’encerclement de Bakhmut,
la guérilla dans la région de Belgorod ou les coups de main sur la rive est du
Dniepr dans la région de Kherson, les choses évoluent également peu. La
progression autour de Bakhmut semble même arrêtée par la défense russe sur place,
mais aussi peut-être par la nécessité ukrainienne de renforcer la zone de Koupiansk
à Kerminna où les 6e, 20e et 41e armées russes,
renforcées du 2e corps d’armée LNR, exercent une forte pression avec
même une petite progression en direction de Koupiansk. Dans les faits, le
transfert de forces du secteur de Bakhmut vers les secteurs menacés plus au
nord semble être le seul vrai résultat obtenu par l’opération de revers russe. Comme
on ne voit pas comment l’armée russe serait montée en gamme d’un coup, on ne
voit pas non plus comment elle obtiendrait maintenant ce grand succès offensif
qui lui échappe depuis juillet 2022.
On reste donc sur un bras
de fer où les mains des deux adversaires bougent peu, mais ce qui importe dans
un bras de fer n’est pas visible. À ce stade, l’hypothèse optimiste pour les
Ukrainiens est que les muscles russes perdent leur force plus vite que les
leurs et les choses basculent d’un coup. Or, les chiffres de pertes matérielles
constatées de manière neutre (Oryx et War Spotter) ne donnent toujours pas une
image claire d’un camp qui l’importerait nettement selon le critère des pertes.
Premier combat, celui des
unités de mêlée : du 7 juin au 15 août, on constate que les Russes ont eu
10 véhicules de combat majeurs (tanks + AFC + IFV + ACP) russes perdus ou
endommagés chaque jour, contre 4 à 5 pour les Ukrainiens. Ce qu’il faut retenir
c’est que les Ukrainiens perdent chaque jour l’équivalent d’un bataillon de
mêlée (chars de bataille-infanterie) sur les 400 dont ils disposent pour conquérir
7 km2. Les Russes perdent sans doute également un bataillon chaque
jour mais plus gros que celui des Ukrainiens. La tendance depuis deux semaines
est plus favorable aux Ukrainiens, mais sans que cela puisse être considéré
comme un écart décisif.
Deuxième combat, celui de
la puissance de feu : avec 231 pièces russes détruites ou endommagées, on
est dans un rapport de 2,3 pièces par jour depuis le 8 mai, en baisse donc depuis
le pointage il y a deux semaines (2,6), pour 0,7 pièce ukrainienne. La bataille
de la contre-batterie semble nettement à l’avantage des Ukrainiens et plutôt plus
qu’il y a deux semaines, mais l’intensité des feux russes semble finalement peu
affectée selon le site Lookerstudio, très favorable aux Ukrainiens, puisque le
nombre moyen de tirs quotidiens ne diminue pas, au moins dans la catégorie des
lance-roquettes multiples. Il en est de même pour les frappes aériennes russes
et les attaques d’hélicoptères, toujours aussi redoutables.
En dehors des quelques
images spectaculaires de frappes dans la profondeur, qui perturbent incontestablement
les réseaux logistiques (carburant et obus) et les réseaux de commandement, il
n’y a pas d’indice flagrant d’une diminution rapide de la puissance de feu
russe. L’introduction d’obus à sous-munitions américains, déjà utilisés semble-t-il,
pour
la prise d’Urozhaine par les
brigades d’infanterie de marine ukrainiennes, peut peut-être changer un peu la
donne s’ils arrivent en masse, mais il en est de même si les Russes parviennent
à compenser la « famine d’obus » par des aides extérieures.
Depuis février 2022, les
opérations offensives d’un camp ou de l’autre n’ont jamais duré plus de quatre
mois, et en étant larges, du fait de l’usure des hommes, des machines et des ressources
logistiques, mais aussi de la météo et surtout de la réaction de l’ennemi en
défense. On peut grossièrement estimer qu’il reste un mois et demi pour que l’hypothèse
du bras de fer gagnant, ou de la « percée de la digue » selon l’expression
de Guillaume Ancel, se réalise. Plus le temps passe et plus sa probabilité d’occurrence diminue au profit de l’hypothèse du bras de fer.
Ajoutons que plus le
temps passe et plus l’ampleur de la victoire éventuelle après une percée ou une
pression forte sera également faible. Avant l’opération offensive ukrainienne,
on évoquait Mélitopol ou Berdiansk comme objectifs dont l’atteinte pourrait
être considérée comme des victoires stratégiques. Plus le temps passe, et plus
on a tendance à considérer la prise de Tokmak sur l’axe d’Orikhiv ou celle de
Bilmak sur l’axe de Veliky Novosilky comme des victoires de substitution, avant
l’épuisement de l’opération. Mais même ainsi, et en considérant la possibilité
éventuelle de relancer une nouvelle opération à l’automne-hiver, on serait
encore très loin de l’objectif de libération totale du territoire ukrainien.
Et après
Si l’hypothèse du bras de
fer permanent se confirme, c’est-à-dire qu’il s’avère impossible avec les
moyens disponibles de bouger significativement le front, alors il faudra admettre
que perdre un bataillon pour libérer 7 km2 n’est pas viable. On n’est
pas obligé d’attaquer partout et tout le temps, si cela ne sert pas à grand-chose
pour très cher. Le général Pétain a pris le commandement des forces françaises
en mai 1917 après l’échec de la grande offensive organisée par Nivelle contre
la ligne Hindenburg. Son premier réflexe a été de tout arrêter et d’édicter une
série de directives non plus pour organiser une nième grande percée décisive,
mais pour transformer l’armée française afin qu’elle puisse enfin gagner la
guerre, non pas dans l’année comme tout le monde pressait les chefs militaires
jusque-là, mais un an voire deux plus tard. Sa Directive n°1, qui exprimait sa
vision générale, a été résumée par la formule « J’attends les Américains et
les chars ». Ce n’était pas évident
tant la perspective d’avoir à mener une guerre longue pouvait effrayer une
nation en souffrance depuis des années et une armée dont la moitié des
divisions venait de se mettre en grève, mais il n’y avait pas d’autre solution
et cela s’est avéré gagnant.
On suppose que le comité
de guerre ukrainien a déjà sa Directive n°1 en cas d’échec de l’offensive
actuelle. Il s’agirait de remplacer un temps les opérations offensives par une posture
défensive générale et des « coups » afin de continuer à avoir des
victoires afin de maintenir le moral des troupes, de la nation et des soutiens
extérieurs tout en affaiblissant celui des Russes, avec toujours le secret
espoir que ces coups peuvent par cumul faire chuter le régime russe. En 1917,
Pétain a organisé ainsi des victoires « à coup sûr » en réunissant
des moyens de feux écrasants sur des objectifs limités à Verdun en août et à la
Malmaison en octobre et pour le reste a organisé une grande guerre de « commandos »
le long du front.
La France y a peu participé
mais Britanniques et Allemands se sont aussi engagés à l’époque dans la
bataille des espaces communs afin de frapper directement les forces économiques
et morales de la nation, avec les raids de bombardiers, de zeppelins ou de
pièces d’artillerie géante sur les capitales ou les centres industriels, ou
encore par les blocus maritimes. Dans la guerre actuelle, les raids aériens de
machines inhabitées, missiles, roquettes et drones, ont encore de beaux jours devant
eux. On y constate même un équilibre croissant qui se forme, les Russes ne
tirant plus que ce qu’ils produisent en missiles de 1ère catégorie
et complétant avec du tout-venant, et les Ukrainiens développant leur propre
force de frappe à longue portée. Tout cela n’a pas la masse critique pour obtenir
des effets stratégiques par les dégâts causés – il faudrait que les avions de
combat puissent être engagés pour cela – mais maintient les esprits, y compris
les nôtres, dans la guerre. Il en est sensiblement de même sur les eaux où
missiles et drones navals dominent pour l’instant. Il s’y trouve encore beaucoup
de coups à donner et de raids amphibies à réaliser. Peut-être verra-t-on aussi les
cyberbatailles qui sont plutôt absentes depuis les premiers jours du conflit et
à coup sûr, les trolls s’efforceront de convaincre les opinions occidentales qu’il
faut cesser d’aider l’Ukraine pour X raisons, la plus hypocrite étant celle de
la « paix à tout prix ».
Et derrière cette agitation, il faudra travailler et innover plus que l’ennemi. Dans les six derniers mois de 1917 l’industrie française enfin organisée en « économie de guerre » a produit autant d’équipement militaire que depuis le début de la guerre. L’armée française, qui subit le moins de pertes de toute la guerre en 1917, en profite pour se transformer en armée motorisée, la première du monde. C’est cette mobilité qui a permis ensuite de faire face aux offensives allemandes du printemps 1918 puis de prendre l’initiative à partir de l’été. Je ne sais pas trop en quoi l’armée ukrainienne se transformera, mais il faudra qu’elle le fasse, pour multiplier par trois ou quatre sa puissance de feu opérationnelle et tactique et ses techniques d’assaut. À l’instar de l’opération Tempête en Croatie en août 1995, il sera alors possible, et seulement à ce moment-là, de reprendre soudainement l’offensive et de libérer tout le territoire ukrainien. Vladimir Poutine et ses fidèles tentent de faire croire que le temps joue pour eux, rien n’est plus faux. L’Ukraine et ses alliés Est européens forment la zone du monde qui s’arme et se transforme militairement le plus vite. Quand on se croit une puissance et que l’on veut participer aux affaires du monde comme la France, c’est sans doute là qu’il faut être.
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