dimanche 18 août 2013

Des léopards dans la Casbah (1/3)

Projet avorté de livre

Pour compléter le billet d’Abou Djaffar sur La bataille d’Alger, le film (lire avec grand intérêt ici). La bataille d'Alger, le récit. Article paru dans Ligne de front n°33, octobre 2011.


Pourquoi le terrorisme urbain en Algérie ?

L’idée d’extension de la rébellion aux agglomérations urbaines et plus particulièrement à Alger pour s’en servir comme caisse de résonance médiatique trouve son origine au Congrès de la Soumman qui définit la stratégie et l’organisation sur le terrain du Front de libération nationale (FLN) en août 1956. Le contexte est alors favorable puisque la « question algérienne » doit être débattue à l’ONU au début de l’année suivante. Cette stratégie s’appuie sur une organisation établie l’année précédente mais qui ne devient effective qu’à l’été 1956 après l’élimination du Mouvement National Algérien, l’organisation rivale. Le chef de la Zone autonome d’Alger et de sa banlieue (ZAA) est Ben Khedda, étroitement contrôlé par Ben M’Hidi, membre du comité de coordination et d’exécution (CCE), le « gouvernement » du FLN.

La ZAA est divisée en trois secteurs (centre-ville, banlieues sud et ouest), eux-mêmes divisés en quartiers et îlots. Chaque secteur est encadré politiquement par une pyramide de cellules ternaires. A chaque échelon, un homme ne connaît que son chef et ses deux subordonnés. Cette organisation politico-administrative (OPA) a pour mission d’encadrer la population, collecter les fonds et articles, procéder aux enquêtes, diffuser les mots d’ordre et veiller à leur application sur une zone bien délimitée. Le contrôle de la population se fait par le biais de multiples comités (justice, intellectuels, femmes, avocats) et surtout de la « police politique ». Sur l’ensemble du département d’Alger, pour une population musulmane de 400 000 habitants sur 890 000, on peut estimer les effectifs des militants à 5 000 et celui des exécutants à 1200, pour beaucoup cachés dans les cités périphériques et surtout la Casbah, un immense labyrinthe de 15 000 maisons serrées au centre de la ville.

A cette structure politique se superpose une structure militaire opérationnelle de maquis urbain dirigée par Yacef Saadi, membre du FLN depuis 1955 et déjà arrêté par les Français puis libéré contre la promesse de servir d’informateur. Il est secondé par un proxénète de 25 ans, redoutable tueur régnant sur la pègre, Amara Ali dit Ali la Pointe. Le cœur de cette organisation est le « réseau bombes », avec ses artificiers, en nombre et en compétence toujours insuffisants, et ses « poseuses » musulmanes ou européennes, entourés d’une multitude de tueurs, ravitailleurs, armuriers, guetteurs, agents de transmission, agents de renseignements et logeurs.

Après les attaques contre les membres du MNA, la première agression d’ampleur a lieu le 19 juillet 1956 à Bab El-Oued, quartier européen d'Alger par un commando du FLN qui mitraille des civils et fait un mort et trois blessés. En représailles, les plus radicaux des militants de l’Algérie française se regroupent sous la direction d'André Achiary et organisent un attentat dans la Casbah qui provoque, officiellement, 16 morts et 57 blessés dans la nuit du 10 août 1956. Jacques Susini, futur chef de l’Organisation armée secrète (OAS), avance le chiffre de 400 victimes. Cet attentat, déclenché vraisemblablement avec la complicité de la police, et qui restera comme le plus meurtrier à Alger durant toute la guerre, marque un tournant. Les dernières réticences à frapper les Européens de la même manière sont alors levées.

Le 30 septembre 1956, deux bars du centre d’Alger, le « Milk bar » et la « Cafétéria », explosent faisant 4 morts et 52 blessés dont beaucoup de jeunes atrocement mutilés. Une troisième bombe placée au terminus d’Air France n’explose pas. Le 12 novembre, c’est un autobus qui est frappé à la gare de Hussein Day faisant 36 victimes dont de nombreux enfants. Deux jours plus tard, le communiste Fernand Iveton est arrêté porteur d’une bombe après en avoir déposé une première qui n’explosera pas. Cette première campagne est combinée à des assassinats presque quotidiens et l’annonce d’une grève scolaire illimitée pour le 1er novembre avant la grève générale de janvier.

Les autorités civiles sont surprises et quelque peu désemparées devant ce phénomène nouveau qui apparaît quelques semaines avant l’évocation de « la question algérienne » aux Nations-Unies et juste après l’échec de négociations secrètes à Belgrade. Le ministre-résidant Robert Lacoste fait face à une situation particulièrement difficile. Une partie d’Alger est sous le contrôle du Front de Libération Nationale (FLN). Les populations musulmanes, les plus frappées, sont terrorisées et les Européens, excédés. Le 27 décembre, Amédée Froger, le très populaire président de l’interfédération des maires d’Algérie, est assassiné et ses obsèques sont l’occasion d’une émeute anti-musulmane (« ratonnades ») qui fait plusieurs victimes. Quelques jours auparavant et alors que les parachutistes reviennent de l’expédition de Suez, le général Salan, ancien commandant en chef en Indochine et adepte de la guerre révolutionnaire est nommé à la tête des forces armées en Algérie. Salan s’entoure de vétérans de la guerre d’Indochine, dont les généraux Dulac ou le lieutenant-colonel Trinquier.

L’appel aux Centurions

Le 4 janvier 1957, en s’appuyant sur la loi sur les pouvoirs spéciaux votée à la quasi unanimité en mars 1956, le président du Conseil Guy Mollet décide de confier à l’armée la responsabilité de la lutte contre le terrorisme. Deux jours plus tard, Robert Lacoste, ministre-résident annonce au général Salan, commandant les forces françaises en Algérie depuis quelques semaines, sa décision de passer la main au jeune général Massu et à sa 10e division parachutiste (DP) si efficace dans le « djébel ». Le lendemain, le préfet Serge Baret signe une délégation de pouvoirs au général Massu dont l’article premier est rédigé ainsi :

Sur le territoire du département d’Alger, la responsabilité du maintien de l’ordre passe […] à l’autorité militaire qui exercera, sous le contrôle supérieur du préfet d’Alger, les pouvoirs de police normalement impartis à l’autorité civile.

Massu est chargé par ce décret :

d'instituer des zones où le séjour est réglementé ou interdit; d'assigner à résidence, surveillée ou non, toute personne dont l'activité se révèle dangereuse pour la sécurité ou l'ordre public; de réglementer les réunions publiques, salles de spectacle, débits de boissons; de prescrire la déclaration, ordonner la remise et procéder à la recherche et à l'enlèvement des armes, munitions et explosifs; d'ordonner et autoriser des perquisitions à domicile de jour et de nuit; de fixer des prestations à imposer, à titre de réparation des dommages causés aux biens publics ou privés, à ceux qui auront apportés une aide quelconque à la rébellion.

La bataille d’Alger commence. Les premières unités parachutistes arrivent dans la nuit du 7 au 8 janvier et marquent leur volonté d’agir en fouillant de fond en comble la Casbah quelques jours plus tard. Les « paras » pénètrent même dans le refuge de Yacef Saadi, 7, rue de la Grenade, mais ils ne songent pas encore à sonder les murs, ce qui sauve non seulement Yacef mais aussi Ali la Pointe et surtout Larbi M’Hidi, cachés dans un faux mur. Au bilan, 1 500 suspects sont arrêtés dans ce premier bouclage mais les renseignements obtenus sont peu nombreux. Ils permettent cependant de commencer à remplir par la base les organigrammes de la ZAA et surtout ils montrent à tous que l’armée est décidée à relever le défi. Les quatre régiments « paras » qui se partagent la ville sont aidés du 9e régiment de zouaves, présent dans la Casbah, de deux régiments de cavalerie placés en périphérie, de tous les organes de police et des Unités territoriales (des réservistes souvent européens activistes, normalement dédiés à la garde des points sensibles et dont les plus déterminés servent dans une unité blindée de 1 500 hommes).

Le 18 janvier 1957, le général Massu donne la méthode à suivre  dans son ordre d’opération :

Il s’agit pour vous, dans une course de vitesse avec le FLN appuyé par le Parti Communiste Algérien, de le stopper dans son effort d’organisation de la population à ses fins, en repérant et détruisant ses chefs, ses cellules et ses hommes de main. En même temps, il vous faut monter votre propre organisation de noyautage et de propagande, seule susceptible d’empêcher le FLN de reconstituer les réseaux que vous détruirez. Ainsi pourrez-vous faire reculer l’ennemi, défendre et vous attacher la population, objectif commun des adversaires de cette guerre révolutionnaire !

Ce travail politico-militaire est l’essentiel de votre mission, qui est une mission offensive. Vous l’accomplirez avec toute votre intelligence et votre générosité habituelles. Et vous réussirez. Parallèlement se poursuivra le travail anti-terroriste de contrôles, patrouilles, embuscades, en cours dans le département d’Alger.

L’orientation est très clairement celle de la guerre révolutionnaire ou guerre psychologique que les vétérans d’Indochine, très impressionnés par l’efficacité des méthodes vietminh, parviennent à infuser dans l’ensemble des forces armées en Algérie. Selon cette conception l’action militaire doit avoir pour objectifs simultanés le contrôle étroit de la population et le démantèlement des réseaux combattants, la première nourrissant les seconds et les seconds terrorisant la première.

Le 18 janvier, un bus est attaqué en pleine ville. Le 26 janvier, trois bombes explosent dans des lieux publics très fréquentés, faisant 5 morts et 34 blessés, et la grève générale est annoncée pour le 28 janvier. Le général Massu décide de la briser.

Quelque jours avant la grève, la division parachutiste lance l’opération « Champagne », qui consiste à arrêter simultanément et de nuit tous ceux qui sont à même de jouer un rôle dans la préparation de la grève. Plusieurs centaines d’entre eux sont rassemblés à l’école de transmissions militaires de Ben-Aknoun. Des tracts sont largués par hélicoptères au dessus des terrasses de la Casbah incitant les musulmans à se rendre au travail. Le 28, tous les points vitaux de la ville sont tenus par les paras. Les piquets de grève des services publics (électricité, gaz, transports) sont dispersés et des équipes vont réquisitionner les travailleurs. Au bout de quelques heures, les services publics fonctionnent à nouveau. Les commerces sont obligés d’ouvrir, quitte à arracher les rideaux de fer. A l’Arba, village proche d’Alger, le colonel Argoud fait même, après sommation, tirer au canon de char sur un rideau fermé. D’un autre coté, les pillards qui profitent de l’ouverture des rideaux de fer et de l’absence des boutiquiers sont arrêtés. La population voit ainsi des Européens arrêtés par les parachutistes. Les grévistes sont systématiquement contrôlés et parfois remplacés (et payés !) sur leurs lieux de travail par des suspects retirés du centre de Ben-Aknoun. Simultanément, les paras sont omniprésents dans la Casbah et manquent de peu, une nouvelle fois, de capturer Yacef Saadi. Celui-ci est dès lors obligé à une mobilité permanente qui gêne son action et ses rapports avec le CCE. 

Le 4 février, l’échec de la grève générale est flagrant. C’est la première victoire des parachutistes contre les terroristes. Ceux-ci ripostent par des attentats particulièrement meurtriers tels que ceux qui frappent les stades d’El Biar et du Ruisseau le 10 février et qui tuent 11 personnes et en blessent 56. La population européenne, furieuse, tue trois musulmans innocents tandis que trois condamnés à mort dont Iveton, sont exécutés.

(à suivre)

dimanche 11 août 2013

La fabrique des soldats

Modifié le 13/08/2013

« Je ne me suis pas engagé pour devenir moi-même 
mais pour devenir un autre »
Sergent Yohann Douady

Après des centaines d’années de pratique empirique on sait fondamentalement comment faire faire des choses extraordinaires à des hommes ordinaires. Il suffit de les modeler à l’aide de plusieurs méthodes plus ou moins dangereuses suivant un dosage délicat qui dépend en grande partie de la vision que l’on a de l’homme. 

L’école du dressage

Une première approche, héritée de l’époque moderne, à la fois scientiste et aristocratique considère le soldat comme un rouage dans une grande machine, rouage dépourvu fondamentalement d’honneur et à qui, bien avant Taylor et Pavlov, on impose un apprentissage de gestes élémentaires par répétition ou drill. Bien plus que le courage on recherche chez lui la discipline. Le soldat avance alors sous le feu par dressage (le terme est utilisé jusqu’au XXe siècle) et par peur du châtiment inévitable s’il trahit. Cette école n’est pas sans mérite, comme dans les disciplines sportives, la répétition incessante de gestes individuels et collectifs est encore le meilleur moyen de les accomplir lorsque le réflexe doit remplacer la réflexion. Elle induit aussi un conditionnement utile à l’obéissance. Elle est cependant évidemment insuffisante à faire face à l’accroissement de la complexité du combat.

Elle est surtout limitée par sa sous-estimation des capacités humaines. Selon l’article de l’Encyclopédie écrit par le philosophe Jeaucourt, le soldat français est recruté dans la partie la plus vile de la nation. A partir de la Restauration, il n’est même plus volontaire puisque tiré au sort dans les milieux les plus pauvres et sans instruction pour effectuer six à huit ans de carrière militaire. L’idée persiste donc longtemps de sa faible valeur intellectuelle ou morale et cela aura des conséquences stratégiques considérables.

La première, c’est particulièrement le cas en France au moins jusqu’à une époque récente, est qu’on considère que les limitations intellectuelles des hommes du rang sont telles qu’on pense qu’il ne sert pas à grand-chose de pousser l’instruction technique très loin. Avant la Première Guerre mondiale, on considère ainsi que les artilleurs servant le canon de 75 ne sont capables d’apprendre que trois types de tir pendant leur service, alors que la guerre montrera qu’ils sont capables d’en maîtriser plus de vingt. Plus grave, on considère à la même époque que le fantassin français est forcément un tireur médiocre, on ne fait donc pas d’effort particulier pour relever le niveau et on privilégie les tirs collectifs. Dans ces conditions et alors que des prototypes de fusils automatiques, c’est-à-dire se réarmant seuls, existent avant la Grande guerre on refuse d’en équiper les hommes pour éviter le gaspillage de munitions qui résulterait inutilement de cette grande cadence de tir. Le sous-armement des fantassins français est d’ailleurs une constante au XXe siècle, avec le coût humain que l’on imagine. L’armée française est encore la dernière armée moderne à adopter un fusil d’assaut à la fin des années 1970, plus de trente ans après les premiers modèles allemands.

On considère aussi que cette limitation est aussi morale et que si on relâche la surveillance et la pression les hommes vont se relâcher, de la même façon, le repos et des conditions de vie courante trop agréables vont entrainer un ramollissement. C’est notamment le cas lorsque les lignes de tranchées apparaissent à la fin de 1914. L’obsession du commandement français, qui se méfie du « confort » des tranchées, est alors de maintenir l’ « élan » par des attaques incessantes aussi meurtrières que le plus souvent inutiles. L’infanterie termine l’année 1915 terriblement meurtrie et épuisée, au bord de la rupture. C’est à ce moment-là seulement que l’on commence à prendre en compte la nécessité du repos et de la reconnaissance, avec la croix de guerre. Cette conception d’un décalage moral entre le corps des officiers et le reste de la troupe n’a pas forcément complètement disparu. En 1989, un de mes instructeurs à l’Ecole militaire interarmes introduisait le cours d’éthique et déontologie en disant que l’éthique était ce qui différenciait l’officier du sous-officier.

Une autre conséquence est qu’avec cette vision de l’homme, former un soldat acceptable demande du temps, au moins deux ans pour le commandement français au XIXe siècle. C’est le minimum pour envisager une armée mobile et offensive, en deçà, cela paraît impossible. C’est une des raisons pour laquelle, le corps des officiers français s’oppose farouchement à l’armée de milice proposée par Jaures, méprise les réservistes et bascule de la doctrine hyper-offensive et agressive de 1914 à une doctrine de plus en plus défensive au fur et à mesure de la réduction de la durée de service dans l’entre-deux guerres. Même le colonel de Gaulle lorsqu’il envisage sa force blindée de réaction rapide en 1934 ne conçoit pas qu’elle puisse être servie par des conscrits. Il faudra l’expérience de la Seconde Guerre mondiale et des exemples des armées créées à partir du néant comme l’armée américaine pour comprendre qu’on peut, en partant de rien mais avec une organisation adaptée, construire des unités efficaces, y compris des divisions blindées, en moins d’un an. 

Des hommes entourés d’acier

A cette conception à la fois aristocratique et behavioriste (un environnement dur va engendrer des hommes durs) on peut opposer une autre approche plus démocratique et inspirée de la pyramide de Maslow, dont le principe premier est qu’on accomplit plus facilement des tâches plus difficiles dans un environnement sécurisé. Au moins jusqu’à une époque récente, l’armée israélienne est un bon exemple de cette approche. Les hommes y sont rares en Israël par rapport à leurs adversaires d’alors et le soin apporté à leur productivité tactique a longtemps été considéré comme le premier facteur de la puissance nationale. Prenons l’exemple des tankistes israéliens pendant la guerre du Kippour en 1973.

Les équipages israéliens n’étaient pas seulement bien formés, ils étaient aussi placés dans une situation suffisamment sécurisante pour leur permettre de combattre efficacement bien plus longtemps que leurs adversaires. Si on calculait en termes de chars le rapport de forces était défavorable aux Israéliens ; si on calculait en potentiel d’heures de combat par semaine, ce même rapport de forces basculait nettement en leur faveur. Pour y parvenir, les Israéliens ont combiné des facteurs humains, techniques et organisationnels. Ils ont d’abord mis l’accent sur la résistance physique des hommes. Les guerres israélo-arabes se comptent en jours. Des équipages capables de combattre efficacement trois jours de suite avec peu de repos constituent un atout énorme, surtout lorsqu’on combat sur un petit territoire et que les renforts ne peuvent intervenir qu’au bout de deux jours de mobilisation.

Le plus grand soin a ensuite été apporté au confort des hommes dans les engins. Les Israéliens ont toujours préféré les chars à fort blindage, comme le Centurion, aux engins plus petits et inconfortables comme ceux de leurs ennemis. Ils ont aussi développés des blindages passifs (patins de chenilles, plaques additionnels) et ont été sans doute les premiers à expérimenter les blindages actifs, c’est-à-dire des blocs d’explosifs pour repousser les charges creuses. Cet effort de protection et de confort rencontrait des limites pour des engins qui n’avaient pas été conçus en Israël mais ce fut une des priorités dans l’élaboration du char national Merkava dans les années 1970.

Simultanément, un effort particulier avait été fait sur la sauvegarde des hommes blessés et la réparation rapide des machines. Les hommes avaient reçu un entraînement poussé aux premiers soins et les procédures d’évacuation par hélicoptères étaient et sont toujours très rapides vers des hôpitaux proches du front. Les blessés légers pouvaient souvent rejoindre leurs camarades avant même la fin des combats. Les unités de chars bénéficiaient également de la présence de fantassins mécanisés dans la brigade blindée dont une des missions prioritaires était l’évacuation ou la protection des équipages de chars détruits. Lorsque le char Markava a été conçu ensuite, il a été prévu de pouvoir enlever très vite une palette d’obus à l’arrière pour y protéger un ou plusieurs hommes. Les Arabes, qui ne disposaient pas de tels systèmes de protection et d’évacuation ont perdu beaucoup plus rapidement leurs personnels qualifiés.

Le même principe était appliqué aux engins. L’accent mis sur la capacité de réparation des unités (pièces vitales facilement accessibles et remplaçables, formation des équipages, unités de maintenance jusqu'au niveau de la compagnie, ateliers de réparation bien équipés et abondamment pourvus en personnels qualifiés) permettait de récupérer jusqu'à 50 % des engins dans les quelques jours qui suivaient leur mise hors de combat et de reconstituer rapidement les unités blindées. On a même vu sur le Golan dans les deux premiers jours de la guerre, des blessés sortant des hôpitaux de campagne pour former des équipages de fortune et récupérer des chars en réparation dans un atelier à proximité et repartir au combat.

Un dernier effort était fait également pour réduire au minimum les pertes de temps dues aux approvisionnements en carburant et obus. Le char Merkava, conçu d’abord par des équipages de chars, ne reçoit plus ses obus un par un par un trou mais par palettes entières. Coté arabe, le manque de personnels qualifiés et la légèreté de la logistique, obéraient ces possibilités. La conception et l’installation des différents ensembles des chars soviétiques empêchant pratiquement toute réparation sur le terrain ce qui entraînait soit l’évacuation loin à l’arrière, soit l’abandon du véhicule.

Les Israéliens partaient du principe que le soin apporté aux hommes ne les amollissait pas mais leur permettait au contraire d’être plus efficaces au combat. La sécurisation n’était pas conçu comme paralysante mais comme permettant l’audace. C’est le même principe qui avait prévalu pendant la Seconde Guerre mondiale avec la mise en place par la marine américaine d’un système très performant de récupération en mer de ses pilotes. Non seulement cela leur permettait, contrairement aux Japonais qui n’avaient pas fait cet effort, de préserver un personnel très qualifié, mais aussi de faire preuve de plus d’audace comme pendant la bataille de Mariannes en juin 1944 où ils lancèrent leurs avions au-delà de leur rayon d’action, acceptant que 80 d’entre eux se crashent en mer au retour.

Cette approche devient toutefois contre-productive lorsque la protection devient une fin en soi et étouffe non seulement l’audace mais aussi la manœuvre. Les mêmes tankistes, si performants en 1973, se sont retrouvés dépourvus face aux combattants du Hezbollah en 2006.  

La mithridisation

La particularité de l’apprentissage au combat n’est pas l’acquisition de savoirs techniques individuels et collectifs, cela est commun à toutes les professions ou aux disciplines sportives. La vraie difficulté est l’application de ces savoirs à l’ambiance du combat. La maitrise des compétences est évidemment nécessaire pour assurer les missions, elle l’est également pour renforcer la confiance. Elle est cependant insuffisante pour appréhender la puissance des sensations à l’intérieur d’une zone de mort.

Faire en sorte que l’expérience la plus traumatisante de sa vie soit abordée avec le moins de stress possible est une préoccupation des armées depuis toujours mais elle a été renouvelée avec l’expérience terrible et massive de la Grande guerre. Le mois d’août 1914 vit en effet la conjonction de l’oubli de la guerre après 43 ans de paix et d’une capacité de destruction inédite. Les pertes françaises furent terribles et les défaillances nombreuses, y compris chez les généraux. L’armée française résista malgré tout, preuve que la discipline, l’entraînement physique et le conditionnement d’avant-guerre n’étaient pas sans qualités.

On constata aussi les insuffisances des méthodes classiques et on mit en place, pendant la guerre même, une nouvelle approche d’aguerrissement progressif par le contact avec les vétérans dans les centres d’instruction divisionnaire, l’instruction complémentaire sur les arrières  parfois sur des ouvrages reconstitués, l’incorporation en première ligne dans des secteurs calmes et lorsque la situation le permettait l’exécution de missions de danger croissant, en commençant par les patrouilles. Plus les unités au front avaient de l’expérience et, selon les termes d’un officier de l’époque, plus « le baptême du feu devenait pour les innombrables nouveaux venus un événement de plus en plus simple ».

Après la Grande guerre, l’apport des sciences sociales mais aussi des nouvelles technologies de l’information comme le cinéma permirent d’envisager également la possibilité de mieux appréhender les sensations du combat. Dans les années 1930 et aux débuts de la Seconde Guerre mondiale, cette approche réaliste se généralisa.

Pour réduire le décalage entre l’anticipation et la réalité, on découpa le cauchemar en morceaux en espérant le faire absorber progressivement comme Mithridate s'empoisonnant un peu tous les jours pour s'immuniser. Par des films et des photos, par la visite d’abattoirs ou en accompagnant des sapeurs-pompiers, on s’efforça de réduire le choc des visions horribles. L’entraînement physique, avec notamment l’influence de Georges Hebert et l’invention des parcours du combattant, s’efforça de coller un peu plus à la réalité de l’effort réellement demandé. Par des exercices à balles réelles, en faisant ramper par exemple sous des tirs de mitrailleuses, on espéra aussi habituer un peu les hommes à évoluer sous le feu. Cette approche réaliste porta ses fruits pendant la Seconde Guerre mondiale.Dans un sondage réalisé en 1944 en Italie, 80 % des fantassins américains se félicitaient de l’entraînement dur et réaliste qu’ils avaient reçu, beaucoup estimaient même qu’il aurait dû comporter plus d’entraînement avec balles réelles. Le combat lui-même fut étudié de plus en plus scientifiquement. Sur l’initiative d’officiers de terrain les méthodes d’entraînement au tir plus proches de la réalité furent mises en place dans les armées occidentales dans les années d'après-guerre

Cette approche réaliste trouva un nouveau souffle grâce aux nouvelles possibilités de simulation par l’emploi conjuguée de l’informatique et de moyens d’observation. A la suite de la découverte du faible rendement de leurs pilotes de chasse au Vietnam surtout dans leurs première missions, l’US Navy et le corps des marines puis l’US Air force mirent en place des centres d’entraînement permettant aux pilotes de réaliser des missions dans des conditions très proches de la réalité face à des adversaires qui évoluaient comme les ennemis potentiels. Le principe fut adopté par les forces terrestres avec en particulier la création du centre national d’entraînement de Fort Irwin en Californie en 1981, puis par la plupart des armées modernes.

La sueur épargne le sang

L’approche réaliste comprend cependant une limite indépassable qui est que l’on n’y a pas vraiment peur de la mort puisqu’on sait qu’elle est, sauf accident, exclue de l’équation. On a donc cherché à compléter ces approches mécaniste, sécurisante et réaliste par une voie complémentaire, celle de la peur. A l’imitation des unités de commandos de la Seconde Guerre mondiale, on créa des centres où par des « pistes d’audace » on plaça les hommes dans des situations assez peu réalistes mais éprouvantes car jouant sur toutes les peurs possibles comme le vertige ou la claustrophobie. Cette approche s’est accompagné d’une intense formation physique dont le but étaient à la fois de former aux efforts spécifiques du combat mais aussi à pousser encore une fois les hommes jusqu’à leurs limites.

Dans un système de recrutement par volontariat, avec donc la possibilité de quitter volontairement le service, cette approche avait également pour vertu d’écarter les moins motivés. La limite est cependant ténue entre un entraînement dur et la torture, le risque est aussi de faire de cette expérience quelque chose de plus traumatisant encore que le combat ou qui s’ajoute encore à son usure. L’homme n’est capable que d’une certaine quantité de terreur, disait Ardant du Picq. Il n’est capable aussi que d’une certaine quantité d’effort et de peurs. 

Le soldat et particulièrement le soldat professionnel moderne est donc le fruit d’une alchimie complexe entre plusieurs approches parfois incompatibles et dont chacune présente des inconvénients. Cette alchimie nécessite donc d’être organisée rigoureusement, de comprendre des phénomènes de compensation du stress par la sécurisation et de l’effort ingrat par la considération. Elle suppose de s’appuyer sur le préalable d’une forte cohésion des individus avant que cette cohésion soit elle-même nourrie par l’épreuve. 

jeudi 8 août 2013

La guerre contre l'entropie

Modifié le 18/08/2013

D’après la deuxième loi de la thermodynamique toute structure isolée est inévitablement condamnée à se désorganiser progressivement. De la même façon, comme chacun des hommes qui la composent, une armée qui n’est plus confrontée aux réalités de la guerre tend inévitablement à perdre progressivement de sa capacité institutionnelle à les affronter. Cette entropie est le fruit de plusieurs facteurs.

Le premier, on l’a déjà évoqué, est le résultat de l’oubli lorsque les hommes qui « connaissent » quittent le service. Cet oubli peut encore être accéléré par l’institution lorsque celle-ci ne veut pas se souvenir, c’est-à-dire lorsque la dernière expérience militaire a été collectivement traumatisante. Ce fut notamment le cas en France après la guerre d’Algérie lorsque on voulut résolument faire table rase du passé et créer une nouvelle armée. On démobilisa massivement les vétérans de cette guerre devenue honteuse. On en éloigna d’autres, donnant naissance à la légende d’une école française inspiratrice des dictatures d’Amérique du sud ou d’Afrique centrale. On supprima Les « tenues cams » (camouflées) trop associées aux unités parachutistes (et réintroduite trente ans plus tard sous l’appellation « bariolées »). On alla même jusqu’à dissocier l’école de formation initiale des officiers qui depuis 1947 associait les recrutements internes de sous-officiers et les recrutements directs pour préserver ces derniers du contact des « Algériens ». On ne parla plus officiellement de contre-insurrection jusqu’en 2007.

Cet oubli peut signifier une perte sèche de compétences. Cette perte est par exemple visible lorsqu’on lit la revue de l’artillerie britannique des années 1920 et 1930 et qu’on constate que les articles très précis et techniques de l’immédiat après-guerre font peu à peu place à des articles sur le polo ou la chasse au renard. Cet oubli peut être aussi un remplacement. Si les compétences française de la « petite guerre » étaient sauvegardées un temps dans la mémoire des quelques unités professionnelles qui intervenaient en Afrique, les autres unités acquéraient ou perpétuaient celles nécessaires pour faire face aux forces du Pacte de Varsovie. Il s’agissait de compétences de combat de haute-intensité proches de celles de la Seconde Guerre mondiale mais dans un contexte très particulier ou la recherche de dissuasion s’était substituée à celle de la victoire. L’innovation tactique n’y était pas forcément stimulée puisqu’on bout du compte, il s’agissait de se sacrifier utilement dans le cadre d’une doctrine, dont, phénomène inédit, la remise en cause n’était pas synonyme de possible amélioration mais d’obligatoire affaiblissement.

Les vrais combats devenaient de toute façon très rares et on en oubliait les obligations. L’entraînement nécessairement dur s’est adouci au fur et à mesure que les accidents, paramètre inévitable dans ce cadre, paraissaient de moins en moins justifiables. En France, dans les années 1960, l’ « entraînement physique militaire » hérité de la Seconde Guerre mondiale et dont le principe était de se rapprocher le plus possible de l’effort demandé sur le champ de bataille (et donc effectué le plus souvent en tenue de combat) a fait place à l’ « entraînement physique sportif » beaucoup plus civil, jusqu’à l’absurde. Les tests physiques annuels devinrent par exemple de pures épreuves d’athlétisme, comme le saut en hauteur ou le lancer de poids, dont les techniques spécifiques sont pourtant très éloignées de celles demandées au combat. L’entraînement au tir, forcément dangereux, a fait l’objet de règlements de plus en restrictifs jusqu’à là-aussi le rendre irréaliste et donc au bout du compte et sans s’en rendre compte reportant le danger au moment du combat.

Les réglementations se créant beaucoup plus facilement qu’elles ne se détruisent et la pression de l’alignement sur les pratiques du reste de la société s’accentuant au fur de l’apparente normalisation de la vie militaire, on assista alors à une multiplication des fils autour de Gulliver. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque peu de temps après mon retour de Sarajevo, où 26 de mes camarades avaient été percés de balles ou d’éclats d’obus, une jeune femme s’est présentée à moi comme responsable de l’hygiène et de la sécurité du travail et m’a demandé de lui donner la liste des emplois dangereux dans mon unité. Cette tendance bureaucratique est encore accélérée lorsque surviennent des incidents médiatisés qui appellent une « réponse ». Tel incident va ainsi susciter une réglementation supplémentaire alors qu’il suffisait souvent d’appliquer l’existante. Tout cela contribue à rendre la préparation au combat plus difficile et plus irréaliste.

Une autre source d’entropie provient des sollicitations extérieures d’autorités qui croient encore, comme à l’époque de la conscription, les soldats sont nombreux et généralement oisifs. Le temps disponible pour l’entraînement est donc rongé par de multiples missions et prestations de garde, de nettoyage de plages, d’alerte ou de présence diverses. Ces missions diverses ont aussi pour effet, outre d’être généralement peu stimulantes, de défaire la cohésion. Il n’est pas rare par exemple qu’un même équipage de chars passe sous le commandement de quatre chefs différents en une semaine pour réaliser des missions qui n’ont rien à voir avec son cœur du métier.

Mais même pendant le temps d’entraînement et de formation, on peut encore, si on n’y fait pas attention, s’éloigner de l’essentiel. Une étude américaine datant de 1985 montré comment le stage parachutiste avait gagné, pour le même objet, un jour de plus chaque année depuis la guerre du Vietnam et comment l’instruction des équipages de chars M1 ne comprenait plus qu’un tiers du temps en rapport avec le combat de chars.

Une autre force entropique est la rationalisation budgétaire. Entre les soldes et le financement des programmes industriels, le budget de fonctionnement est le maillon faible lorsqu’il s’agit de réaliser des économies. Tout vise là encore à le rogner ce qui, directement lorsqu’on réduit les capacités d’entraînement ou indirectement lorsqu’on ne fait pas vivre correctement nos soldats, finit toujours par affecter au bout du compte la capacité au combat. La logique de rationalisation est friande de regroupements et centralisation. Elle s’oppose donc directement à la logique de préparation au combat qui demande plutôt une décentralisation et parfois même une redondance des moyens. Lorsque la gestion des véhicules de combat est centralisée, les équipages qui sont censés les servir ne les voient plus beaucoup et les connaissent forcément moins. Lorsque les cellules de soutien sont regroupées dans des bases de défense, on a économisé quelques postes mais on a compliqué la vie de tous. Au bilan, si à court terme on peut espérer quelques gains, à long terme les effets humains sont souvent négatifs. Dans une armée de volontaires cela peut se traduire par une démotivation, des départs plus rapides et donc un niveau de qualification moyen qui diminue. Cela signifie aussi plus d’accidents en temps de paix et plus de victimes en combat.

L’exemple du Tactical air command (TAC) est devenu emblématique aux Etats-Unis des dangers d’une approche trop technocratique de l’organisation des forces.  En 1978, lorsque le général Bill Creech  en prend le commandement, les 115 000 hommes et femmes et les 3 800 avions du TAC ont été regroupés depuis plusieurs années dans 150 implantations où les fonctions opérations, maintenance et soutien sont strictement séparées et hautement centralisées. Le bilan est alors désastreux. Le nombre de vols d’entraînement diminue de 8 % chaque année, avec une moyenne de 10 heures de vol mensuelles par pilote (pour une norme de 15), la disponibilité technique des appareils est de 50% et le taux d’accident de 1 pour 13 000 heures de vol. Pour le général Creech, l’origine du mal était claire :

L’objectif presque exclusif était de faire des économies d’hommes et d’argent. Cela surpassait toute notion d’efficacité opérationnelle et quand vous parliez à ces hommes [les managers civils] d’esprit de corps, ils ouvraient de grands yeux. Ils ne savaient tout simplement pas ce que cela voulait dire.

Il s’en est suivi une bureaucratisation considérable des bases avec par exemple une moyenne de quatre heures pour amener une pièce jusqu’à un avion et 22 hommes et 16 heures de travail pour changer une roue. Cet alourdissement des tâches conduisait à l’annulation de beaucoup de vols, ce qui n’émouvait guère des techniciens déresponsabilisés et pour qui les pilotes n’étaient que des voix dans une radio. Au bilan, les gains directs et visibles obtenus au début de la centralisation ont été payés par la suite de dégâts humains considérables. La diminution des heures de vol réduisait  la qualité des pilotes mais augmentait leur frustration au sein d’un système considéré comme étouffant. Les relations étaient exécrables avec le personnel des autres fonctions et la chute du moral provoquait de nombreux départs, surtout parmi les plus qualifiés, ce qui réduisait encore la qualité générale et augmentait le taux d’accident.

L’exemple du TAC est un exemple de temps de paix. Le problème est encore pire lorsque cette logique entropique intervient alors que les troupes rencontrent à nouveau le combat.
Cela peut se faire par un passage brutal entre l’état de paix et l’état de guerre. Même si la capacité de rebond est remarquable, l’histoire est à cet égard plutôt cruelle avec l’armée française. Les déboires des premières troupes américaines engagées en Corée cinq ans à peine après la fin de la Seconde Guerre mondiale, ou de l’armée israélienne au début de la guerre du Kippour sont aussi emblématiques de la vitesse à laquelle l’endormissement peut survenir.

Cela peut se faire aussi de manière moins spectaculaire comme cette sorte de guerre mondiale en miettes à laquelle participent activement les forces françaises depuis la fin de la guerre d’Algérie et plus encore depuis la fin de la guerre froide. On se trouve dans cette configuration inédite d’un effort de défense qui se réduit depuis 1990 (depuis cette période, les dépenses de l’Etat ont augmenté de 80 % le budget de la défense de 1 %) alors même que les engagements et les pertes augmentent. La tension entre ceux qui prennent des risques et ceux qui donnent les moyens de les prendre est donc inévitable.

En 2006, les troupes canadiennes étaient surprises dans la province afghane de Kandahar. Le Canada demanda alors à ce que la France engage à leurs côtés la compagnie d’infanterie alors présente à Kaboul. La France avait alors finalement refusé, évitant ainsi sans doute de nombreux problèmes à cette unité qui n’était pas matériellement prête à mener des combats de haute intensité, cette hypothèse n’ayant jamais été sérieusement envisagée. Envoyé sur place en mission de « retour d’expérience », je listais les lacunes de cette unité, par ailleurs très motivée, et concluais qu’il fallait urgemment mieux se préparer au combat sur place. En 2007, un audit réalisé par le service de santé sur la capacité à mener des combats très durs peignait, après 600 entretiens, un tableau très négatif de la vision qu’avaient les hommes du rang de leur capacité à être engagé dans des combats très durs dans de bonnes conditions, en particulier dans les régiments les plus récemment professionnalisés. Finalement, le 18 août 2008, toujours en Afghanistan, une section se retrouvait isolée en Surobi dans la vallée d’Uzbin face à une centaine de combattants rebelles avec seulement 23 soldats à terre et 200 cartouches sur chacun d’eux, avec les mêmes équipements de protection improvisés qui avaient été adoptés plus de quinze ans auparavant. Rien de choquant en soi puisque tout cela était règlementaire mais les règlements n’avaient simplement pas été adaptés.

Il serait pourtant faux de dire que rien n’avait été fait. L’initiative d’un petit groupe d’hommes des forces spéciales et de la brigade parachutiste avait, à force d’obstination, permis d’adopter une nouvelle méthode d’instruction au tir beaucoup plus réaliste. Une procédure d’urgence opérationnelle permettant d’accélérer l’acquisition de matériels avait été initiée mais tout cela n’avait pas encore complètement porté ses effets. La première unité engagée en Kapisa, c’est-à-dire une zone de guerre, avait eu de grandes difficultés pour s’entrainer correctement. La priorité semblait alors plus au respect à l’homme près des effectifs donnés par l’échelon politique, quitte à découdre la cohésion des unités de combat, plutôt qu’à la fourniture de moyens adéquats. Malgré des demandes répétées, son chef n’avait pas réussi à obtenir que ses hommes qui étaient engagés dans le district de Surobi, à quelques dizaines de kilomètres de là, reçoivent la même sur-dotation en munitions car ils ne seraient pas sous son commandement et que dans ce secteur, il ne s’était jamais rien passé de dangereux.

En situation de rigidification croissante, il faut malheureusement souvent des chocs pour mobiliser les énergies. Cela a été le cas après l’embuscade d’Uzbin avec la mise en place d’une structure d’entraînement spécifique au théâtre afghan qui a permis de concentrer des moyens importants au profit des unités en partance. Avant de partir en Kapisa, le groupement formé autour du 27e bataillon de chasseurs alpins a par exemple tiré un million de cartouches. Les résultats sur place ont été probants même si souvent très inégaux suivant les unités. 

Cette concentration des efforts n’était pas non plus sans défauts d’abord parce qu’elle signifiait autant de moyens en moins pour les autres unités, dans un contexte de ressources déjà rares ; ensuite, parce qu’elle imposait aux unités pratiquement autant de temps de préparation que de temps de mission, soit un effort d’un an souvent loin des siens. La longueur de l’engagement en Kapisa-Surobi a cependant permis à toutes les unités de mêlée de l’armée de terre de passer par ce moule et d’en tirer des bénéfices encore visibles aujourd’hui mais pour combien de temps encore ?


La pression des réformes économiques qui pèse de tout son poids sur les hommes et particulièrement sur ceux du ministère de la défense, non syndiqués, ne peut pas ne pas avoir d’effets sur la préparation au combat des hommes. Or, contrairement aux autres ministères, tout relâchement dans ce domaine se paye au bout du compte avec du sang. Les combats contre des ennemis en armes sont paroxysmiques mais ils sont rares, le combat contre la rigidification et la vulnérabilité qu’elle induit doit être, lui, permanent.