vendredi 18 mai 2012

40-Achille avant Troie


Sergent Maurice Boyau
Ces « acteurs » exceptionnels est-il possible d’en établir un profil type décelable avant le révélateur du combat ? En examinant la vie de ces 40 premiers As français avant 1916, quelques traits saillants apparaissent. Beaucoup ont eu manifestement le goût pour l’action avant de devenir aviateur et avant même la guerre. Certains peuvent être qualifiés d’aventuriers comme Nungesser, qui avant 1914 avait pratiqué une multitude de métiers à travers le monde. La guerre le surprend dans une plantation au Brésil. Il s’engage alors volontairement et se distingue dès le 3 septembre 1914, pendant la bataille de la Marne, alors qu’il est avec une poignée d’hommes sur les arrières de l’ennemi. Par un coup d’audace, il arrête une auto allemande abat froidement ses quatre occupants et rejoint les lignes avec son lieutenant blessé et deux fantassins. L’automobile étant de marque Mors, il devient  le « hussard de la Mors », qu’il transformera en « hussard de la Mort ». Il faut noter que parmi les quarante As, il y a cinq étrangers (Lufbery, d’Argueff, Putnam, Baylies, Waddington) et, outre Nungesser, six autres français sont des voyageurs civils ou militaires (deux ont fait campagne au Maroc) ou des résidants en Afrique du Nord. Pourjade, dans sa quête spirituelle, voyage en Espagne et en Suisse avant la guerre et devient missionnaire en Océanie ensuite. Il meurt en 1924 en soignant des lépreux.

Beaucoup d’entre eux sont d’excellents sportifs, à une époque où le sport n’est pas encore une activité de masse. Il existe même une escadrille, la N77 dite « des sportifs », qui regroupe de nombreux champions dans diverses disciplines : Decoin (natation), de Mouronval et Strohl (rugby), Felloneau (boxe, foot), Mevius (tennis), Boilot (automobile) et deux grands As, Maurice Boyau (35 victoires), 11 fois international de rugby et capitaine de l’équipe de France, y compris pendant la guerre, et Luc Sardier (15 victoires), champion de boxe et pratiquant assidue de cyclisme, cross-country et équitation. Parmi les autres, Nungesser, Chaput ou Haegelen sont aussi d’excellents sportifs avec toujours une prédilection pour les sports « virils ». On peut classer aussi comme sportifs, Madon, Pinsart, Jailler, Navarre et Tarascon, qui se sont passionnés avant guerre pour l’aviation. Le frêle Guynemer est bien sûr un contre exemple mais sa faiblesse physique était pour lui une source de frustration quand il se comparait à ses rivaux. Ajoutons qu’avec une moyenne d’âge de 24 ans en 1916, ils sont en pleine possession de leurs moyens physiques et cognitifs et que la pratique avant-guerre d’un sport, de l’automobile ou de l’aviation est plutôt le signe d’appartenance à un milieu social aisé.

Ces hommes ont trois origines militaires principales. Dix d’entre eux commencent la guerre directement dans l’aviation. Les autres viennent essentiellement d’armes combattantes, infanterie (dix) et surtout cavalerie (quinze). Ce sont visiblement des hommes qui recherchent le combat. Beaucoup sont militaires d’active ou engagés volontaires pour la durée de la guerre, ils appartiennent à des armes combattantes où ils s’illustrent déjà souvent par leur agressivité. Mais ce sont pourtant des frustrés qui s’« ennuient » dans la guerre de tranchées. C’est clairement le cas des cavaliers, dont les montures n’ont visiblement plus leur place sur le nouveau champ de bataille et qui voient de profondes analogies entre l’avion et le cheval. Pour les fantassins, il s’agit surtout de blessés, devenus inaptes au combat de tranchées, ou d’individus affectés dans des postes non combattants. Parvenus dans l’aviation, pour la plupart à une époque où les avions de chasse n’existent pas, ils continuent à faire preuve d’une grande agressivité contribuant ainsi à faire de l’aviation une arme de combat. Madon largue des obus de 90 mm dans ses missions de reconnaissance. Boyau invente un système permettant de porter cinq bombes entre les roues de son avion et initie les bombardements d’aérodromes à faible altitude. Pinsard est le premier à effectuer une « mission spéciale » consistant à déposer ou récupérer un agent sur les arrières de l’ennemi. Il est d’ailleurs capturé à cette occasion mais s’évade et reprend le combat. Alors même que les monoplaces sont apparus mais que les combats aériens sont encore rares, Heurtaux et Deullin défoulent leur agressivité en mitraillant les fantassins allemands et effectuent ainsi les premières missions d’appui aériens. Beaucoup commencent d’ailleurs dans l’aviation de bombardement qui, en 1915, se bat beaucoup plus que la chasse embryonnaire. Nungesser effectue ainsi 53 missions de bombardement.
(à suivre)

jeudi 17 mai 2012

40- L'Illiade dans le ciel ?


Il existe, dans cette guerre de tranchées, plusieurs approches de la mort donnée ou reçue, avec des conséquences psychologiques très différentes. La mort donnée par l’artilleur est industrielle, anonyme et lointaine. La réticence à tuer et le stress qui en découle sont donc réduits. La peur de la mort est également rendue plus supportable par un taux de pertes très inférieurs aux autres armes et le caractère de solidarité croisée imposé par le service des pièces dont on sait qu’il constitue un des meilleurs soutiens moraux. Le combat des fantassins est tout autre. Pour Jean Norton Cru, « il n’y a pas de lutte, sauf dans des cas très exceptionnels : presque toujours l’un frappe, l’autre ne peut que courber le dos et recevoir les coups […] Les soldats sont bourreaux ou victimes, chasseurs ou proie, et dans l’infanterie nous avons l’impression que nous jouâmes la plupart du temps le rôle de victime, de proie, de cible. » Le courage, dans ce contexte, relève beaucoup plus du stoïcisme que de la bravoure. Pour le commandant Coste, le fantassin moderne a l’impression de se mesurer avec des choses plutôt qu’avec des hommes, « aussi son habileté personnelle n’est-elle plus une garantie de survie. Sa protection propre, force est de la confier aux autres, puisque le plus souvent, il est dans l’impossibilité de riposter aux coups qu’il reçoit. Dès lors, il lutte contre lui-même plus encore que contre l’ennemi, semble-t-il. Et, pour vaincre, il doit d’abord se vaincre. » Le courage demandé à l’aviateur paraît exactement inverse, pour le lieutenant Marc, pilote de chasse : « Quand l’aviateur est brave, sa bravoure est de même nature que celle du héros de jadis […] Au contraire, pour le fantassin moderne, la bravoure est tout simplement une des formes du sacrifice. » 

Outre des conditions de vie très supérieures, l’avantage considérable du pilote sur le fantassin est qu’il a un sentiment de contrôle sur son destin. En revanche, ce contrôle impose, outre les risques d’accidents qui représentent presque la moitié des pertes, d’aller affronter volontairement des mitrailleuses à vingt mètres et d’aller tuer à bout portant, ce qui est, dans les deux cas, psychologiquement assez difficile. C’est la raison pour laquelle les attaques par l’arrière et sur des cibles faciles sont privilégiées. Ce combat, comme le décrit Jean Morvan, pilote à la SPA-163, est ainsi beaucoup moins chevaleresque qu’il n’y paraît : « un combat aérien procède plus d’un guet-apens que d’un duel. On descend rarement un adversaire qui cabriole. On assassine le promeneur qui rêvasse. Par derrière, sans qu’il s’en doute, de près si possible, il faut en quatre ou cinq secondes pouvoir tirer quarante ou cinquante projectiles. » La frappe par l’arrière permet une forme de distanciation morale qui facilite le meurtre car il est nettement plus facile de tuer un homme qui ne vous regarde pas. Guynemer est resté marqué par l’image d’un mitrailleur d’un biplace allemand continuant à lui tirer dessus alors que le pilote a été tué et que l’avion plonge vers le sol. La germanophobie est une autre forme de distanciation morale.

Les cibles préférées des As sont les avions d’observation, souvent encombrés de matériels de TSF ou de photographie, et qui représentent la moitié des engins volants, donc des cibles. Qui plus est, pour remplir leur mission, ils doivent survoler les lignes amies, là où les témoins susceptibles de faire homologuer les victoires sont les plus nombreux et les risques moindres en cas de poser. Ces lourds biplaces, même dotés de mitrailleuse, n’ont en fait guère de chance face à un monoplace de chasse bien piloté. Fonck avoue lui-même « il était nécessaire d’en abattre le plus possible. Je n’ai jamais distingué entre chasseurs, régleurs ou photographes ! tout est bon à supprimer ». Sur les 53 avions détruits par Guynemer, une douzaine seulement sont des monoplaces de chasse. Les combats chasseurs contre chasseurs eux mêmes se limitent souvent à une approche discrète par l’arrière suivi d’un foudroiement à bout portant. La véritable rareté est constituée par les combats tournoyants. 

(à suivre)

mercredi 16 mai 2012

40-Monomaniaques volants


Ces prédispositions et ce cercle vicieux créés par l’accumulation des sensations fortes par les combats ou les honneurs, aboutit, chez ces hommes de 20 à 26 ans, à des comportements de monomaniaques obsédés par la recherche du combat. Dans ses lettres, Guynemer ne parle que de « sa » guerre, le reste du front semble ne pas exister. Presque sont blessés et parfois à plusieurs reprises. Pourtant aucun n’en profite pour se faire réformer et tous reviennent combattre le plus vite possible y compris pendant leurs convalescences. Le cas extrême est Charles Nungesser, le « hussard de la mort », très grièvement blessé le 29 janvier 1916 au cours d’un essai, qui part à Verdun deux mois plus tard, en béquilles et après avoir déchiré sa feuille de réforme. En décembre de la même année, il doit retourner à l’hôpital pour soigner ses blessures. Il refuse encore la réforme et profite de ses onze jours de convalescence, en mai 1917, pour abattre six avions, avant, épuisé, de retourner à nouveau à l’hôpital. Il accumulera ainsi les blessures suivantes : fractures du crâne, commotion cérébrale, lésions internes, cinq fractures supérieures et deux fractures inférieures de la mâchoire, éclat d’obus dans le bras droit, genoux et pied droit déboîtés, éclat de balle dans la bouche, tendons inférieurs de la jambe gauche atrophiés, atrophie du mollet, fractures de la clavicule et du poignet. Le fuselage de son avion était orné d’un cœur contenant un cercueil, une tête de mort et des tibias et encadré par deux chandeliers. Chaput de son coté avait baptisé son avion « La mort subite ».

Le combat est devenu, pour beaucoup, une compétition sportive. Dans les mémoires de Fonck les hommes tués ne sont plus que des numéros, des mesures de performances. Au début de ses succès, après avoir abattu un homme en pleine poitrine, il écrit : « c’était là du beau travail et si tous les jours ressemblaient à celui-là, les autres auraient fort à faire pour continuer à figurer devant moi parmi les as du tableau de chasse. » En 1918, « Quelques jours après mon arrivée, onze boches dont sept officiels sont tombés sous mes balles […] Le 1er août 1918, à 11 heures du matin, je descends mon 57 e boche à la lisière du bois de Hangard. Le 11 août 1918, en 10 secondes, je réussis à abattre trois boches. Ce fut mon record au point de vue vitesse. » Le 26 août, après avoir abattu six avions pour la deuxième fois en une journée, il note «  pour moi la journée avait été excellente : j’avais désormais officiellement 66 victoires à mon tableau. » Dans ses lettres, Guynemer a des réflexions du même ordre : « Combat avec deux Fokker. Le premier, cerné, son passager tué, a piqué sur moi sans me voir. Résultat : trente-cinq balles à bout portant, et couic ! chute vue par quatre autres appareils […] ça va peut-être m’amener la croix. » Le dimanche 5 décembre 1915, Guynemer abat un Aviatik d’observation près de Compiègne. L’avion s’écrase en forêt. De peur que sa victoire ne soit pas homologuée, il se pose près de l’Eglise où son père à l’habitude d’aller et fait appel à son influence. Celui-ci téléphone donc à tous les maires de la région pour que soit organisées des battues qui aboutissent finalement à la découverte de l’épave. Cela permet à Guynemer de faire le siège du service des homologations jusqu’à ce qu’il obtienne satisfaction, à grands coups de colère. Rares sont ceux qui échappent à cet état d’esprit. René Dorme, dont deux tiers des victoires ne furent pas homologuées car acquises en zone ennemie et donc non observables, est de ceux-là. Jusqu’à sa mort, le 25 mai 1917, il n’a jamais émis le moindre commentaire à ce sujet. Il y a également le cas de Léon Pourjade qui a participé à 67 combats en un an et a abattu une quarantaine d’appareils (surtout des ballons).

A la fin de son roman, Vercel décrit un capitaine Conan devenu alcoolique une fois rendu à la vie civile. A la différence des As des tranchées, les pilotes de chasse peuvent continuer à éprouver des sensations fortes soit en poursuivant une carrière dans ce qui n’est pas encore l’armée de l’air, soit comme pilote d’essais, acrobates aériens ou encore dans l’aéropostale. Certains, comme Nungesser aux Etats-Unis, reproduisent même leurs combats dans des meetings. Cette poursuite de la recherche de sensations finit d’ailleurs par tuer autant que la guerre elle-même. Sur les quarante premiers As français, dix sont tués avant la fin des hostilités et trois sont si grièvement blessés qu’ils ne peuvent plus rejoindre le front (ce qui évite à certains, comme Navarre, d’y périr certainement). Sur les trente survivants, dix meurent encore dans un avion dans les neuf ans qui suivent, comme Madon, Deullin et Marinovitch tués dans des exhibitions ou essais aériens, ou encore comme Nungesser en essayant vainement de traverser l’Atlantique. Cette traversée apparaît d’ailleurs comme le nouveau grand défi. Fonck s'y essaye, mais son avion s'écrase au décollage tuant deux membres d'équipage. Navarre y pense également, comme il envisage aussi le passage sous l’Arc de Triomphe. Il se contente de s’écraser à Villacoublay. Védrines, le mentor de Guynemer, spécialiste des missions spéciales sur les arrières de l’ennemi, se pose en 1919 sur le toit des Galeries Lafayettes et se tue deux mois plus tard au cours d’un raid.
(à suivre)