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mercredi 4 janvier 2017

Les griffes du Tigre


En mars 2016, lors d’un débat télévisé consacré à la guerre contre l'Etat islamique la question fut posée de la suite des opérations après la reprise de Ramadi puis de Palmyre. Je me montrais à l’époque beaucoup plus prudent que ceux qui voyaient un assaut imminent sur Deir ez-Zor et sur Mossoul, ne serait-ce, dans ce dernier cas, que pour offrir une victoire majeure à la fin de Présidence Obama. 

J'avais tort, les exigences politiques l’ont emporté en Irak sur la prudence militaire. Depuis sa prise par l’Etat islamique en juin 2014, Mossoul a toujours été  le centre de gravité des opérations militaires en Irak. Pour les Américains, leader de la coalition formée à ce moment-là et plutôt adeptes de stratégie directe (surtout quand il s’agit de rester le moins possible sur un théâtre), la reconquête de cette grande ville devait être la priorité. Le gouvernement irakien de son côté était plus prudent, considérant les menaces plus immédiates envers Bagdad notamment depuis l’Euphrate, la complexité politique des provinces du nord et aussi la faiblesse des moyens militaires disponibles. En Irak, l’Etat islamique se trouvait entouré des armées du Parti démocratique du Kurdistan (PDK), de l’Union populaire du Kurdistan (UPK), des milices chiites regroupées dans les unités de mobilisation populaire (UMP, Hachd al-Chaabi) et des ministères de l’intérieur et de la défense. Si, après les défaites initiales et avec l’aide de l’Iran et de la Coalition américaine, chacune de ces armées pouvait résister, aucune d’entre elles n'était en mesure de reconquérir le terrain perdu. Tikrit avait bien été reprise en mars 2015 par les UMP mais avec de telles difficultés et de telles conséquences pour les populations, que cela avait plutôt dissuadé de recommencer l'expérience.

En l’absence d’unités de combat terrestres de la coalition, il fallut donc en passer par une nouvelle reconstitution des forces irakiennes régulières. En décembre 2014, le gouvernement américain décidait d’un plan de formation et d’équipement (Iraq Train and Equip Fund, ITEF) de 1,6 milliards de dollars pour un total estimé de 65 000 hommes. Les alliés, dont la France, contribuaient à ce plan avec des équipes de formateurs et la livraison de quelques équipements. Ce plan s’est révélé finalement beaucoup plus long à mettre en oeuvre que prévu et au bout d’un an, le fer de lance de la contre-offensive était constitué par les Forces spéciales irakiennes, élevées au niveau d’une division (la division d'or, au sens strict la 1ère brigade des trois du Couter Terrorisme Service, (CTS) forte en théorie de 13 000 hommes) et constituant un quasi-ministère. Cette unité est une unité d’élite bénéficiant des meilleurs personnels et abondamment équipée de matériels individuels ou de véhicules modernes comme les M-ATV. En deuxième échelon, plusieurs divisions régulières irakiennes comme les 6e, 15e, 16e et 9e blindées ont également été partiellement reformées et rééquipées. Le ministère de l’Intérieur dispose également d’une division d’intervention rapide (RID) ou 5e division, en réalité une unité d’infanterie spécialisée dans le combat urbain. Au total, au bout de deux ans d’effort, on restait loin des 65 000 hommes prévus, et pour une qualité moyenne, hors unités d’élite, encore fragile. Depuis la contre-offensive sur Ramadi en décembre 2015 cette force, en particulier le CTS, est engagée presque sans discontinuer et peine à compenser ses pertes ou même à conserver ses soldats en fin de contrat. On a du mal ainsi à capitaliser et à simplement maintenir une force opérationnelle de 40 à 50 000 hommes. 

C’est donc cet instrument fragile qui a été lancé à l’assaut de Mossoul dès la fin de la conquête de Falloujah, car au sein de la coalition des quatre armées réunies autour de la troisième ville du pays, c’est bien cette force régulière qui a, seule, la charge de s’emparer de ce nouvel objectif. Or, celui-ci est d'une autre ampleur que les combats menés jusque-là.

Sans surprise, l’Etat islamique a profondément organisé la défense de cette ville grande comme cinq fois Paris intramuros. Dans les localités autour de Mossoul, un premier dispositif visait avec quelques équipes légères voire des combattants isolés, à freiner et désorganiser les colonnes adverses. Surtout, à l’intérieur même de la ville, 5 000 combattants (sans certitude) soit 3 à 4 fois plus qu’à Ramadi ou Falloujah, peuvent s'appuyer sur une forte densité de population civile, qui, contrairement à ces deux localités largement désertées, leur sert de bouclier. Ils ont surtout eu le temps de mettre en place un réseau de points d’appui et de tunnels souterrains ou inter-bâtiments qui leur permet de circuler sans être vus, ils ont aussi eu le temps de préparer des centaines de véhicules-suicide qui leur servent de missiles de croisière en appui d’un combat décentralisé « en essaim » très efficace.



Face à cette organisation prévisible, il aurait été logique de faire pénétrer simultanément dans la ville les quatre divisions régulières prévues (CTS, 16e, 9e et RID). Cela n’a pas été le cas. Par optimisme ou désir d’obtenir une victoire rapide, la division CTS a reçu l'ordre de pénétrer dès le 4 novembre dans les faubourgs est de Mossoul. Pendant tout le mois de novembre, la division CTS a progressé de plus en plus méthodiquement, s’efforçant de préserver la population, qui lui a fait bon accueil, et d’étanchéifier son dispositif face aux infiltrations de l’Etat islamique. En pointe du dispositif, les forces spéciales ont cependant du faire face au gros des forces ennemies qui qui ont multiplié les attaques suicides (plusieurs par jour) et les harcèlements. Un bout d’un mois, la division d'or n’a finalement libéré qu’un dixième de la ville au prix de près de 2 000 pertes. La 16e division est venue au nord appuyer les Forces spéciales mais avec peu de forces en première ligne. Deux brigades ont été engagées également au sud-est sous le commandement de la 9e division blindée. Ne possédant pas les compétences d’infanterie des Forces spéciales, la 9e division a été lancée le 4 décembre dans un raid en direction de l’hôpital Salaam, point d’appui de l’Etat islamique près de l’Euphrate. Le 6 décembre, une colonne de la division atteignait bien l’hôpital mais tombait dans une grande embuscade, encerclée par des sections infiltrées de l’Etat islamique. Une centaine de soldats ont été tués et des dizaines de véhicules détruits. Il a fallu l’intervention d’avions de la coalition sur l’hôpital (sans présence de civils) et des Forces spéciales pour sauver la 9e division en repli. Les 4 000 hommes de la division d’intervention rapide de la police, qui devaient être engagés au sud-ouest sur l’aéroport sont envoyés en renfort à l’est. Le terrain perdu est en partie regagné puis les opérations sont stoppées à la mi-décembre avant de reprendre dix jours plus tard.

La situation est désormais bloquée et c’est une mauvaise surprise. Je pensais pour ma part que l’offensive était prématurée, qu’il aurait fallu disposer d’un meilleur rapport de forces en troupes compétentes et avoir nettoyé la poche de Hawija entre Mossoul et Bagdad. J’estimais cependant que les forces irakiennes seraient capables d’atteindre le centre de la ville à la fin novembre avant de mener un combat de nettoyage pendant plusieurs mois. Les forces irakiennes, hors de la division d’or qui avaient assumé la majeure partie des combats de Ramadi et Falloujah, étaient plus faibles que je ne le pensais et en plus, elles étaient mal coordonnées.

Alors que plusieurs centaines de milliers de civils sont encore présents, l’Etat islamique conserve encore au moins 70 % de ces forces et le centre-ville est encore plus facile à défendre que la périphérie. Les gains en prestige de la résistance héroïque commencent à compenser la perte, inéluctable, de Mossoul. L’Etat islamique, qui est encore moins inquiété du côté de Raqqa malgré, là encore, une offensive lancée à grands renforts de communiqués début novembre, conserve des capacités d’action comme en témoignent la reprise de Palmyre et les attaques sur Bagdad.

Débloquer la situation implique maintenant de changer le rapport de forces. Les marges de manœuvre de l’armée régulière sont limitées. La 15e division, présente à l’ouest de Mossoul est disponible, au risque de laisser les UMP s’emparer de la ville de Tal Afar, et la 16e division a encore été peu engagée. Cela risque d'être insuffisant. Il est possible de faire venir encore quelques unités en provenance de Bagdad mais au risque de dégarnir la capitale et l’Euphrate face aux possibles retours offensifs de l’Etat islamique. La deuxième option est d’engager les UMP dans Mossoul. Le Premier ministre Abadi s’y refusait jusqu’à présent, cantonnant les UMP dans une mission de cloisonnement des abords ouest de la ville mais il subit désormais de fortes pressions pour engager au moins les milices Badr et Kaitaib Hezbollah. 

La troisième option consiste à modifier les règles d’engagement des moyens d’appui feux en particulier ceux de la coalition. Il est difficile d'obtenir des effets tactiques avec des frappes aériennes contre un adversaire retranché dans un milieu urbain complexe surtout si la population civile y est encore présente en nombre et que l'on a le souci de la préserver. Même ainsi et avec l’emploi systématique de munitions aériennes de précision, le site Airwars recense 73 cas de frappes ayant provoqué des pertes civiles en Irak durant le seul mois de novembre (contre, si on veut comparer, 215 en Syrie pour les seuls Russes qui emploient beaucoup moins de munitions guidées et ont moins de scrupules), ce qui en fait déjà à cet égard le mois le plus meurtrier depuis la création de la Coalition. Des règles d’engagement moins restrictives, faciliterait la progression des troupes au sol mais multiplieraient ces pertes civiles. Avec l’engagement de milices chiites, la bataille prendrait un tour beaucoup plus sanglant pour la population et se rapprocherait de ce qui se fait en Syrie. Outre que cela nuirait passablement à l’image de la Coalition, cela engagerait aussi très probablement l’avenir politique de cette région sensible, alors même que les forces régulières se trouveraient affaiblies par rapport aux milices de tous les camps. 


La bataille de Mossoul a été mal engagée. Elle sera gagnée malgré tout mais la manière de parvenir à la victoire influencera fortement l’avenir, alors même que la disparition territoriale de l’Etat islamique est loin d’être achevée et que les causes qui ont provoqué sa renaissance au sein de la population arabe sunnite locale sont encore largement présentes.  

jeudi 20 octobre 2016

Mossoul, la bataille des cinq armées

A la fin du roman Le Hobbit, JRR Tolkien, décrit une grande bataille qui réunit une coalition d’armées pour le moins disparates, et habituellement antagonistes, face aux forces du mal. La grande bataille qui se déroule désormais dans le nord de l’Irak autour de la grande ville de Mossoul ressemble, en réel tragique cette fois, à cette grande confrontation finale où tous les acteurs de la guerre sont réunis. Essayons de décrire comme elle peut se dérouler.

Mossoul, comme centre de gravité

Mossoul est immense et concentre le sixième de toute la population contrôlée par l’Etat islamique ainsi qu’une bonne partie de ses ressources. C’est aussi une base historique pour l’organisation, l’endroit où elle a survécu clandestinement après les défaites de 2007-2008, celui d’où elle est repartie à la conquête des provinces sunnites de l’est de la Syrie et de l’Irak, le lieu enfin de sa plus grande victoire en juin 2014 et de la proclamation du Califat. Pour les adeptes d’une approche directe, comme les planificateurs militaires américains, Mossoul constitue donc un « centre de gravité » idéal, un objectif clair dont la conquête permettra d’atteindre des résultats décisifs. A cet égard, la volonté de territorialisation de l’EI aura permis, contrairement à l’action réticulaire et clandestine prônée par Al Qaïda, de donner au monde des repères beaucoup plus visibles de succès ou d’échecs. Cela a contribué un temps au succès de l’Etat islamique, les conquêtes spectaculaires suscitant admiration et allégeances. Les drapeaux plantés sur la carte sont désormais plutôt ceux de leurs adversaires. Cela contribue donc à l’inverse à la désagrégation de l’alliance de groupes et tribus que l’Etat islamique avait formé à sa suite et à l’accélération de son reflux.

La conquête de Mossoul est donc depuis le début de son intervention en août 2014 dans les plans du Central Command américain, pressé d’en finir et de se retirer à nouveau de ce théâtre maudit. De son côté, le gouvernement irakien a toujours été plus prudent, soucieux des menaces plus immédiates contre Bagdad comme de la complexité politique d’une telle opération au cœur d’un nœud d’intérêts contradictoires. Avant d’envisager cette bataille décisive, il aura donc fallu en passer par la lente reconstitution de forces de manœuvre et l’endiguement des dernières attaques de l’Etat islamique au printemps 2015 pour procéder seulement ensuite à la reprise du terrain. Après la reprise de Tikrit, victoire difficile et isolée en mars 2015, la reconquête a commencé véritablement à la fin de l’année sur l’Euphrate avec les batailles de Ramadi puis de Falloujah au printemps. Les efforts se sont portés ensuite sur le Tigre avec une progression rapide, signe d’un affaiblissement certain de l’ennemi, depuis Tikrit et Baiji sur l’autoroute n°1 jusqu’à la route qui relie celle-ci à Erbil, dans la zone de Qayyarah, Makhmour et Gwer. Les forces gouvernementales y effectuent alors leur jonction avec les forces du gouvernorat kurde laissant toutefois en arrière, entre le Tigre et la ville de Kirkouk, une poche encore tenue par une brigade de l’Etat islamique (soir entre 1 000 et 1 500 combattants et une centaine de véhicules) autour d’Hawija. Outre cette poche d’Hawija, l’EI ne contrôle plus alors en Irak qu’une partie de l’Euphrate à la frontière de la Syrie et surtout la région de Mossoul.

Outre la zone désertique à son sud-ouest, cette région de Mossoul est un cercle assez plat d’environ 30 km autour du centre de la ville avec des excroissances vers l’ouest en direction de Tal Afar (à 50 km) et Sinjar et vers le sud en direction de Qayyarah (à 60 km environ). La ville de Mossoul elle-même représente une zone urbanisée trois fois plus vaste que Paris intramuros, entourée de petites villes et villages sur les six axes routiers qui partent dans toutes les directions. La zone la plus densément urbanisée est à l’est sur l’axe en direction d’Erbil, la capitale du Kurdistan. La population résiduelle à l'intérieur de Mossoul est au moins de 600 000, soit le tiers environ d’avant-guerre.

Les options militaires de l’Etat islamique

On ignore quelles sont les forces réelles de l’Etat islamique dans cette région. Les estimations varient de 3 000 à 9 000 combattants, sachant qu’il est toujours difficile de distinguer entre soldats permanents, auxiliaires des milices locales, plus ou moins volontaires, ou policiers. C’est dans tous les cas relativement peu, par rapport aux dimensions de la zone de bataille mais aussi par rapport aux effectifs totaux de l’organisation, qui eux-mêmes varient de 30 000 à 100 000 hommes suivant les estimations. Il est vrai cependant que l’EI, victime de son hubris, n’a pas développé ses forces au rythme de ses conquêtes et qu’elle doit contrôler encore 90 000 km2 tout en faisant face simultanément à plusieurs fronts. Dans les principales batailles urbaines précédentes en Syrie comme en Irak, il déployait seulement une à deux brigades. Pour la défense de Mossoul, d'une bien plus grande importance stratégique, il est probable qu’il engage nettement plus de forces en fonction des modes opératoires choisis.

L’Etat islamique peut en effet ne pas vraiment combattre. Il est possible que Daesh soit abandonné par certains de ses alliés, voire même par une partie de ses combattants les moins motivés, laissant sur place un petit groupe de combattants isolés. Il est plus probable cependant qu’un repli général, s’il s’effectue, soit volontaire afin de ne pas perdre le gros de ses forces dans un combat conventionnel jugé perdu d’avance. Ce repli peut se faire vers le reste de l’Irak sunnite ou, surtout, la Syrie, avec les difficultés toutefois de franchir une route 47 sous le feu des Kurdes de Sinjar ou de la force aérienne de la coalition. Une méthode classique d’exfiltration consiste alors à se noyer dans le flux des réfugiés. Si l’Etat islamique laisse partir facilement la population civile de Mossoul, qui constitue autrement son principal bouclier, cela peut-être un indice de ce choix. Le repli peut s’effectuer aussi à l’intérieur même de la ville par un passage à la clandestinité, comme par exemple lors des opérations de reprise de Mossoul en novembre-décembre 2004 ou en 2008 après avoir été chassé de Bagdad et des provinces purement sunnites.

L’EI peut, au contraire, décider de combattre jusqu’au bout, en espérant, à l’image du premier siège de Falloujah en avril 2004, lasser et user ses ennemis par une résistance acharnée et l’exploitation médiatique des dommages collatéraux qui ne manqueront pas de survenir. Avec le temps, il peut espérer aussi que les antagonismes entre les Alliés renaîtront et enrayeront leur action. Dans cette hypothèse, les moyens mis en œuvre par l’organisation seront plus importants que ce qui est généralement estimé actuellement.

On assistera probablement, comme en témoignent les préparatifs depuis des mois, à un mélange de ces deux options, avec en parallèle de l’évacuation d’une partie des forces vers Raqqa, dont les leaders, un long combat de freinage mené par trois à huit brigades suivi peut-être d’un passage local à la clandestinité. Lors de la deuxième bataille de Falloujah en novembre 2004, les forces rebelles avaient diminué de moitié avant la bataille et les principaux leaders s’étaient enfuis. Les 3 000 combattants restant en revanche avaient combattu jusqu’au bout pendant plus d’un mois. 


Le dispositif de la coalition

Pour réaliser cette conquête, plusieurs armées ont été réunies autour de la plaine de Mossoul, selon un dispositif triple : zone statique de bouclage, plus ou moins étanche, et zone d’attaque.

D’ouest en est, à partir du barrage de Mossoul et sur les trois quarts de la ligne de front on trouve les forces du gouvernorat du Kurdistan. En 2014, l’ « armée » kurde irakienne comportait en fait trois composantes, une force commune et très négligée de brigades de réserve et surtout les milices, de 25 000 hommes chacune environ, du PDK du clan Barzani, proche de la Turquie, et de l’Union patriotique kurde (UPK) du clan Talabani, proche de l’Iran. Après la découverte de l’extrême faiblesse de l’armée irakienne en juin 2014, celle des Peshmergas (combattants kurdes) lors de l’offensive de l’EI en août en direction d’Erbil a été encore plus surprenante. Ceux qui avaient été capables de résister à Saddam Hussein pendant des années ne parvenaient à stopper les forces de l’Etat islamique qu’avec le secours de la coalition menée par les Américains. Le gouvernorat kurde irakien, au contraire du mouvement kurde syrien formé en 2011, s’est largement démobilisé avec les années de paix et la prospérité pétrolière. Depuis la stabilisation du front kurde irakien, les opérations y sont très statiques à l’exception de la reconquête des monts Sinjar et de la ville de Sinjar en novembre 2015, avec l’aide des forces kurdes turques du Parti des travailleurs (PKK) et syriennes du Parti de l’union démocratique (PYD).  Les forces kurdes ont intégré également les petites milices syriaque, assyrienne et yézidi présentes entre Sinjar et Telskuf au nord de Mossoul.

Grâce à l’appui du PDK, la Turquie, traditionnellement protectrice de la minorité turcomane mais cherchant aussi à se positionner comme défendant aussi les populations arabes sunnites, a installé une base à Zaylkan près de la ville de Bashiqa au nord-est de Mossoul où elle forme, équipe et encadre une petite milice arabe sunnite, la Garde de Ninive, dirigée par l’ancien gouverneur Atheel Nujaifi. Les effectifs globaux de cette force commune sont sans doute faibles, quelques milliers d’hommes au maximum. Son emploi reste une inconnue, le gouvernement de Bagdad étant très hostile à cette présence turque. Outre que les capacités militaires de cette force sont limitées, il est probable qu’il s’agit surtout là d’un instrument politique visant à peser sur la suite des évènements.

Les forces offensives de leurs côtés sont réunies au sud-est de Mossoul sur un front d’une centaine de kilomètres de front de Khazar à l’autoroute n°1. Elles comprennent quatre groupements.

Sur l’axe Mossoul-Erbil (autoroute n°2) et à partir de la ville de Kalak on trouve une (la 70e) à deux brigades (avec la 80e) kurdes, soit au maximum 6 000 combattants, associés à un bataillon de la 16e division d’infanterie et un bataillon de la division d’or, l’unité militaire « anti-terroriste » (forces spéciales). Ce groupement est le plus proche de Mossoul mais il doit parcourir 30 kilomètres sur l’axe le plus urbanisé et donc sans doute le plus difficile. Au regard des forces engagées, ce n’est pas l’axe prioritaire.

Plus au sud, c’est l’armée régulière qui est presque entièrement à l’action, soutenue par deux fortes bases-arrières installées à Kara Soar et à Qarrayah. Cette armée régulière est le vrai instrument de manœuvre irakien mais toujours plus ou moins associé aux Américains, leur créateur. Après l’effondrement de 2004 puis celui de 2014, c’est quasiment une troisième armée irakienne que les Etats-Unis ont reconstitué depuis l’invasion de 2003, avec l’aide d’Alliés de la coalition, dont la France en bonne place avec 300 conseillers et formateurs. Cette « nouvelle nouvelle » armée irakienne, qui s’ajoute au reliquat des 14 divisions de l’époque Maliki, est forte d’environ 4 divisions équipées et formées par la coalition et de l’unité anti-terroriste, équivalente à une forte division. L’ensemble représente, avec les services, une masse de manœuvre d’au maximum 50 000 hommes, tous volontaires, efficace mais constamment employée. Environ la moitié de cette force est déployée au sud de Mossoul.

A Gwer, c’est l’équivalent d’une brigade mécanisée qui est déployée, la plupart des éléments venant de la 9e division irakienne, la seule unité blindée de l’ordre de bataille. Elle a une quarantaine de kilomètres à franchir jusqu’à Mossoul sur un espace relativement ouvert. A Qarrayah, on trouve également l’équivalent d’une brigade avec deux bataillons de la 15e division d’infanterie, un élément de la division d’or et un autre de l’unité anti-teroriste du ministère de l’intérieur ainsi que des éléments de la police fédérale. Cette brigade plus légère est à 50 km de Mossoul sous un espace ouvert, hors des grands axes. L’élément principal se trouve au sud de Qarrayah entre l’autoroute n°1 et la Tigre. On y trouve une brigade lourde, un bataillon blindé de la 9e division et deux bataillons mécanisés, et des unités des unités de la 16e division placées sur l’autoroute. La brigade mais probablement engagée, comme élément offensif principal, en direction de Mossoul, 80 km plus au nord, par l’autoroute. La 16e division a peut être engagée avec cette brigade ou avoir pour mission de préserver l’axe logistique Bagdad-Qayyarah notamment des menaces pouvant survenir du désert à l’ouest ou de la poche d’Hawija.

Dans cette zone de l’autoroute n°1, un second échelon est formé par les milices des Unités de mobilisation populaire (Hachd al-Chaabi). Ces UMP sont en réalité, avec l’aide de l’organisation iranienne al-Qods une réunion de plusieurs dizaines de milices, presque toutes chiites, sous un même commandement. On y retrouve en particulier d’anciens adversaires des Américains comme l’armée du Mahdi, devenue « brigades de la paix », le Kataeb Hezbollah ou le corps Badr, bras armé du Conseil suprême islamique irakien, le grand parti chiite. Cet ensemble disparate et sans grand cohésion opérationnelle, où certains groupes sont classés comme terroristes par les Etats-Unis, a été capable de défendre les lieux saints et la province de Diyalah au nord de Bagdad au moment de la grande offensive djihadiste du printemps 2014. Leur entreprise de reconquête de Tikrit, à moins de 200 km de Bagdad, en mars 2015 a cependant témoigné aussi de leur difficulté à mener des manœuvres offensives complexes. Malgré une supériorité numérique considérable, il a fallu faire appel à l’aide américaine et l’intervention de la division d’or pour débloquer la situation après plusieurs semaines de combat. Les UMP se sont signalés pendant et après la bataille par leur exactions auprès de la population sunnite. Depuis ces forces ont été réduites en volume et utilisées plutôt comme force d’appoint mais tout le monde s’inquiète de leur attitude dans les provinces sunnites.

En parallèle de cette armée chiite, le gouvernement Habadi et les Etats-Unis se sont efforcés aussi de s’associer de plus en plus de forces sunnites, souvent des milices tribales. Avec le reflux de l’Etat islamique depuis un an et le passage assez rapide de son image de libérateur à celui d’oppresseur, ce recrutement a obtenu de plus en plus de succès et environ 20 000 hommes combattants sunnites peuvent être alignés contre l’Etat islamique. S’ils ne contribuent guère à la capacité offensive de l’ensemble, ils sont importants car ils constituent, pour l’instant, les forces de présence les mieux acceptées dans les provinces sunnites. Ces deux forces, milices chiites et sunnites, sont présentes entre le Tigre et l’Euphrate en arrière de la brigade blindée-mécanisée. Leur mission est peut-être, dans un premier temps, de tenir l’axe vers Bagdad puis, au moins pour les milices sunnites d’occuper le terrain conquis.

L’ensemble de ces forces est appuyé depuis août 2014 par la coalition menée par les Américains selon une stratégie indirecte de frappes (en appui ou en profondeur) et soutien (formation, équipements, formation, renseignement) des troupes irakiennes. Longtemps limité à des frappes aériennes, la capacité de raids et frappes s’est peu à peu élargie à l’emploi d’avions et même d’hélicoptères d’attaque, de forces spéciales et de pièces d’artillerie. Les Alliés ont suivi strictement le mode opératoire décidé par les Américains malgré ses fortes limitations initiales. L’ensemble de cette coalition permet de réaliser une moyenne de 20 frappes aériennes quotidiennes (dont 15 par les Etats-Unis) et désormais d’appuyer au plus près et de manière souple les troupes terrestres grâce à l’artillerie et aux hélicoptères d’attaque.

La manœuvre d’approche

La manœuvre des Alliés pour prendre Mossoul est très classique, dans son séquençage américain : préparation, attaque, sécurisation, contrôle. Il y manque toutefois, au moins pour l’instant, les leurres habituels (attaque selon un axe inattendu par exemple).

La phase d’attaque se déroule, on l’a dit, selon un modèle en bouclage sur les trois quarts de la zone et avance en piston sur un seul pan du périmètre. Il faut noter que le bouclage n’est pas tout à fait complet dans la mesure où les sorties ouest de la ville sont libres au moins jusqu’à Sinjar. Pour l'instant du moins car un effort semble actuellement être fait au niveau du Tigre sur l'axe Tal Afar-Mossoul.

Il s’agit peut-être dans cette, très relative, faiblesse du dispositif d’une porte ouverte laissé aux rebelles afin de les inciter au repli et affaiblir ainsi la résistance à Mossoul. Lors des sièges menés par les forces américaines en Irak de 2004 à 2008, les opérations de conquête (Falloujah, Mossoul, Ramadi, Tal Afar, etc) étaient effectivement précédées d’un bouclage très poreux, en partie par manque d’effectifs mais aussi certainement pour réduire les forces ennemies à combattre dans un contexte difficile. Les opérations de pression, contre l’armée du Mahdi essentiellement, à Nadjaf en 2004 ou à Sadr City en 2008, étaient au contraire très étanches. L’idée n’y était pas de conquérir le terrain mais d’user suffisamment les forces adverses pour obliger Moqtada al-Sadr, le leader mahdiste, à négocier. A Mossoul, il n’est pas question de négocier, sinon avec les groupes alliés à l’Etat islamique. 

L’attaque aurait pu se dérouler par infiltration (deux à trois jours de marche suffisent pour pénétrer dans la ville) et conquête depuis l’intérieur, d’autant plus qu’avec un maximum de 10 000 hommes, il est difficile à l’EI de totalement surveiller et contrôler une région grande comme deux départements français. C’est ainsi que les rebelles irakiens avaient procédé en novembre 2004 pour prendre d’un coup depuis l’intérieur le contrôle de tous les points clés de Mossoul et l’attaque de Daesh en juin 2014 avaient été précédée d’infiltrations à l’intérieur de la ville. Cela n’est pas cependant dans le style américain qui préfère la manœuvre ouverte mais il est probable qu’il y ait un certain nombre d’agents, introduits ou spontanés locaux, qui coopèrent avec les forces extérieures au moins pour fournir du renseignement et peut-être pour des actions armées.

A la place, on a surtout une attaque par colonnes protégées convergentes sur les grands axes, bénéficiant d’appuis et capables de s’aider mutuellement. Face à cela, il est probable que l’ennemi, qui encore une fois ne peut tout tenir, se contente d’un combat de freinage multipliant les engins explosifs et quelques actions isolées, souvent suicidaires. En arrière de la zone de combat, il tentera d’harceler les lignes de communications notamment à partir d’Hawija et de multiplier les attaques terroristes, à Bagdad en particulier, afin de pousser à détourner une partie des forces du front de Mossoul vers la sécurité intérieure et de faire pression sur le gouvernement. De manière plus ou moins organisée depuis Raqqa ces attaques terroristes peuvent toucher aussi les puissances impliquées dans la bataille, dont la France.

Durant cette phase d’approche, les populations civiles et notamment les réfugiés constituent un enjeu important. Plus la population quitte la zone des combats et plus l’opération militaire de la coalition anti-Daesh s’en trouve facilitée, cette population constituant, avec les infrastructures urbaines, le principal bouclier de l’ennemi face à la puissance de feu. C’est la raison pour laquelle l’organisation s’oppose généralement à ces mouvements de population, qu’il ne peut cependant pas empêcher totalement. Cette population de réfugiés doit être prise en compte, et celle-ci, du ressort des autorités gouvernementales avec l’aide d’organisations internationales, constitue aussi un test politique important. En 2004, la manière déplorable dont les camps de réfugiés de Falloujah avaient été gérés par le gouvernement irakien et son armée, avaient constitué une défaite en parallèle du succès militaire de la reprise de la ville. Il en est sensiblement de même pour la population qui sera mêlée au combat à Mossoul. Des erreurs de frappes aériennes (car contrairement à l’armée du régime d’Assad ou inversement de certains mouvements rebelles syriens, il n’y pas de volonté délibérée de s’en prendre à la population), des exactions menées contre les civils arabes sunnites par des forces engagées pendant ou après les combats, les règlements de compte en parallèle de la bataille, tout cela peut compromettre l’opération militaire et plus encore la gestion politique de la suite de la bataille.

La prise de Mossoul

La bataille la plus difficile sera dans les quartiers même de Mossoul. Pour faire face à ces pénétrations, l’ennemi a probablement investi dans un « réseau de résistance » fait de points d’appui solides aux abords de la ville, puis à l’intérieur de petits postes de mitrailleuses lourdes et de snipers dans les points favorables (face à de grands axes ou des espaces ouverts), certains de ces postes sont protégés. Pour le reste le combat sera probablement décentralisé et mobiles par secteurs de combat, par blocs ou groupes de blocs d’immeubles, combinant l’usage de mines et d’engins explosifs avec le harcèlement de sections d’une vingtaine d’hommes circulant à l’abri des vues aériennes par un réseau souterrain ou à l’intérieur même des bâtiments. Si le ciel est à la coalition, le sol et le sous-sol est aux combattants de Daesh. L’engin explosif est l’instrument premier du freinage mais il est aussi délicat d’emploi pour les rebelles qui évoluent à proximité, sans parler de la population. On privilégie donc les systèmes télécommandés et on dissocie bien les zones piégées des axes de déplacement. Un certain nombre de combattants-suicide à pied ou en véhicules joueront aussi le rôle de missiles de croisière humains.

Pour autant, il est très difficile pour une force de quelques milliers d’hommes d’interdire complètement l’entrée dans une ville d’une circonférence de plus de 60 km. Il est donc probable que la phase de combat aux abords sera relativement brève. Elle se déroulera probablement d’abord au sud-ouest. Les collines qui s’y trouvent constituent un point clé dont la possession, permet de disposer de vues et de capacités de tir intéressantes sur l’adversaire, qu’il s’agisse de la plaine d’approche et de l’autoroute n°1 d’un côté ou de l’aéroport et même d’une grande partie de la ville de l’autre. Elles feront l’objet de combats préalables à l’entrée proprement dite. Puis les forces de la coalition s’empareront des espaces peu denses et de la zone industrielle et de l’aéroport immédiatement au nord de ces collines. Cela formera une solide base à l’entrée de la ville avant d’entamer une progression méthodique pour le contrôle des grands axes et des ponts sur le Tigre. Le deuxième axe de pénétration privilégié est le sud-ouest, relativement facile d’approche mais barré à la limite de la ville par un cours d’eau. On contournera donc probablement les quartiers sud de Hay Sumer et Domeez pour pénétrer par la route 80 et plus au nord par Judyafat. Cela se fera si possible en conjonction avec l’attaque par l’autoroute n°2 venant d’Erbil mais qui aura dû faire face plus tôt à des zones urbaines. On s’efforcera, là-aussi, ensuite de prendre le contrôle des axes de pénétration du nord.

Le ciel et les toits sont d’emblée à la coalition, en particulier ses moyens « persistants » de surveillance et de frappes précis (drones et hélicoptères d’attaque) et les grands axes le seront aussi à terme grâce à la combinaison de véhicules protégés, aux armes à longue portée (armes de bord), d’appui précis (mortiers plutôt pour les toits, artillerie pour les objectifs durs et proches et frappes aériennes pour les cibles les plus protégées et à l’arrière) et d’infanterie. La présence d’une partie de la population, plusieurs dizaines de fois plus importantes en volume que les combattants de l’EI, impose cependant de sévère contraintes à l’emploi des feux. C’est un facteur de ralentissement presque aussi important que la résistance ennemie. Un dispositif de bouclage où là-encore les moyens persistants de surveillance et de frappes sont essentiels, doit permettre de contrôler les tentatives de fuite, en particulier vers Tal Afar.

Après la pénétration et le contrôle des axes de la ville, la troisième phase consistera à nettoyer la ville de tous les engins explosifs et des résistances résiduelles. Cette longue phase occasionne généralement un tiers des pertes et est particulièrement éprouvante. C’est une mission de sapeurs et de fantassins, peu nombreux pour une ville de cette dimension. Il sera sans doute nécessaire de renforcer les forces déjà engagées, et déjà usées par des forces nouvelles, de l’armée régulière irakienne et sans doute surtout par des miliciens. Si les combats se déroulent de la même manière qu’à Falloujah, Ramadi ou Tikrit, on peut estimer que les forces de la coalition perdront entre 6 000 et 10 000 tués ou blessés, pour l’essentiel dans la masse de manœuvre de l’armée régulière irakienne, qui se trouvera alors presque entièrement concentrée dans Mossoul et largement épuisée.

Si la victoire aura été proclamée bien avant, probablement fin novembre, ce n’est qu’avec l’élimination,  sans doute pas définitive, de la présence organisée de l’Etat islamique que la bataille sera vraiment gagnée. Une autre commencera alors, celle du retour à une vie normale dans la ville et dans la région. Elle sera au moins aussi complexe à mener.