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jeudi 19 décembre 2013

Dans la tête des insurgés-un livre de Hugues Esquerre

Hugues Esquerre, Dans la tête des insurgés, Editions du Rocher, Lignes de feu, 8 novembre 2013, 320p.

De Galula à Trinquier en passant par Kitson et Robert Thompson ou encore John J. McCuen, nombreux sont les auteurs à s’être penchés sur l'étude de la contre-insurrection.Hugues Esquerre, lui, a choisi de se plonger « dans la tête des insurgés », il fait le choix de se placer du côté des insurgés pour comprendre leurs motivations, leur organisation et leur identité. Tout en revisitant les auteurs « classiques » de la contre-insurrection, il fait aussi la part belle aux théoriciens de l’insurrection tels que Lénine, Mao, Che Guevara ou encore Ben Laden. Cette forme ancienne de conflit a retrouvé une actualité depuis la fin de la Guerre froide. Les Russes en Tchétchénie, tout comme les Américains en Afghanistan et en Irak la redécouvrent à leurs dépens, mettant en lumière l'urgence d'un renouvellement de la pensée en matière de contre-insurrection. Hugues Esquerre y répond à merveille dans cette analyse historique des insurrections.

L’insurrection reste difficile à définir. En France, deux termes cohabitent : l'insurrection et la rébellion. La rébellion désigne la situation dans laquelle la population est majoritairement neutre, alors que l’insurrection est une situation dans laquelle la population est assez largement opposée au pouvoir. Dès lors, il apparaît que la population est un élément central à prendre en compte en matière d’insurrection. Elle n’est pas non plus une révolution populaire pour Lénine qui considère cette dernière comme le fruit de l’action des travailleurs qui fragilisent un pouvoir en place jusqu’à créer les conditions d’une rupture. Celle-ci peut alors être un préalable à une insurrection mais celle-ci n’est en aucun cas ni spontanée ni désorganisée et nécessite un fort degré de préparation pour aboutir. L’autre différence avec la rébellion est que celle-ci est surtout un refus d’obéir pour attirer l'attention et stopper un système alors que l’insurrection tend à renverser dans la violence un système et à détruire les structures qui imposent la désobéissance.

L’étude des stratégies d’insurrection constitue la première partie de l’ouvrage. Se fondant sur les théoriciens communistes (bolcheviques, castristes, maoïstes…), l’auteur distingue trois phases à l'insurrection. La première est clandestine et défensive puis se transforme en guérilla par la multiplication des attaques. La troisième phase de l’insurrection est ensuite le passage à la guerre conventionnelle contre les forces loyalistes, censée mettre en lumière pour les insurgés la capacité à incarner un autre État. La discipline d’action est primordiale ici. Il est nécessaire de tempérer l'ardeur à combattre pour définir un plan de campagne. Cela implique la présence de chefs respectés et compétents au sein de l'insurrection. L'organisation est ainsi l'élément clé de l'insurrection.

Contrairement à l'image populaire de l'insurgé enthousiaste au combat qui compense son infériorité par sa ferme intention de vaincre, l'insurrection apparaît dans l'ouvrage comme le résultat d’un travail opiniâtre de constitution de réseaux, de structures et d'unité. L’insurgé n’apparaît plus ici comme le héros romantique se lançant sur les barricades mais comme un soldat discipliné et un gestionnaire sérieux. Hugues Esquerre distingue quatre piliers autonomes au sein de l'organisation de l'insurrection : l'organisation politico-administrative, l'appareil militaire (créer des unités, des milices puis des forces régulières pour la dernière phase de l'insurrection) ; la branche terroriste (elle est incontournable et doit être encadrée tout en restant autonome de l'appareil militaire pour ne pas le mettre en danger) ; ainsi que une ou plusieurs vitrines légales (parti politique, associations, clubs sportifs, …). La coordination de ces piliers sera déterminante pour l’insurrection et doit être commandée par un chef unique. Cette autorité unique n’est cependant pas nécessairement un seul et même individu mais peut se présenter sous la forme d’un commandement unifié. L’unité doit être à tout prix préservée, car les luttes intestines constituent un des dangers principaux auxquels doit faire face l'insurrection, l’histoire nous l’enseigne. Si l’organisation est nécessaire, elle ne doit cependant pas se faire au détriment de l'autonomie et de l’initiative de la base sans quoi l’insurrection serait menacée de mort. Aussi, si le pouvoir doit être absolu à la tête de l'insurrection, le militaire doit être subordonné au politique en ce que l’insurrection est avant tout un projet politique pour construire une société nouvelle.

L'insurgé lui-même doit être entraîné et discipliné, sa foi en la victoire doit être cultivée par l'organisation, allant jusqu’à une véritable religiosité qui s'apparente parfois en l'endoctrinement. L’usage de nombreux témoignages par l'auteur, par exemple de nombreuses lettres de Ben Laden, donnent à voir, de façon éminemment vivante, le caractère sacerdotal de l'engagement de l'insurgé.

Le recours à la violence est l'autre point central de l'ouvrage. L’audace, l’offensive et l'initiative sont les maîtres mots des insurgés. Elles lui permettront de conserver ce qu’il a de plus précieux : sa liberté d’action.

Le recours à la guérilla est ici la forme la plus répandue: l’objectif n’est pas de défaire l'ennemi dans des batailles pour l’amener à capituler mais de détruire sa volonté de combattre jusqu’à son effondrement. Une leçon ressort alors de l'analyse : la violence sans l'intelligence avantage le plus fort alors que la violence avec l'intelligence avantage le plus souple et le plus rusé. C’est la course dans ce que Clausewitz nomme « l'art de la tromperie ». Dans son activité de guérilla, l'insurgé a pour lui différents outils : le « coup de main », qui désigne les petites opérations militaires visant un objectif précis, l'embuscade et le harcèlement. C’est là qu’apparaît un concept clé de l'insurrection : la supériorité numérique relative, que Mao résume en ces termes : « d’un point de vue stratégique, le principe de guérilla est de se battre à un contre dix, mais d’un point de vue tactique, c’est de se battre à dix contre un ». L’objectif de l'insurgé sera alors de créer un surnombre local malgré un sous-nombre global. Dans cette optique, les cibles les plus faciles (objectifs non gardés, objectifs civils ou objectifs militaires isolés) seront frappées en priorité. Il faudra alors, pour l'insurgé, faire preuve de furtivité pour préserver ses forces.

Le terrorisme est l'autre manière répandue de mener l'insurrection. Si son emploi ne fait pas l'unanimité parmi les insurgés, il reste amplement utilisé. Son usage est risqué, car il peut retourner la population contre l'insurrection mais ses effets psychologiques ainsi que son faible coût le rendent non négligeable pour une insurrection.

L'action psychologique est déterminante. La propagande, le renseignement et l'action politique sont primordiaux pour l’insurrection. L'insurgé cherchera alors à rallier un maximum de soutiens. La première des propagandes est ici l'attitude des insurgés, qui se doit d'être irréprochable, exemplaire. Elle doit aussi chercher à faire peur aux ennemis, chercher à le diviser, à le décrédibiliser. La population apparaît alors comme l'enjeu central de l'insurrection. Elle est pour Mao « l'eau dans laquelle nage l’insurgé ». Pour les forces légalistes, elle est avant tout un moyen de maintenir le système existant, un outil au service de la victoire et du contrôle. En revanche, pour les insurgés, elle est plus que cela : elle est aussi un outil au triomphe mais ils présentent une relation plus étroite à la population, car ils en sont issus. Elle est aussi et surtout à la fois la cause et le but de leur action. Notons toutefois qu’il n'est pas forcément besoin d'avoir le soutien de la population pour réussir mais il faut à tout prix éviter qu’elle soutienne massivement les forces légalistes : la passivité de la population peut être suffisante aux insurgés. Pour s'assurer de la neutralité ou du soutien de la population, la persuasion et la peur sont les deux outils à la disposition des insurgés : c'est la « conquête des cœurs et des esprits » (Sir Gerald Templer, 1952). Convaincre est insuffisant, il faut aussi intimider la masse de la population pour l'empêcher de basculer dans l'autre camp.

Ces points constituent les enjeux de l'insurrection. Cette forme de conflictualité conserve une grande actualité, les conflits en Afghanistan ou en Syrie en sont témoins. Hugues Esquerre, par une analyse historique d'une grande richesse redonne ses lettres de noblesse à une théorie qui intéresse de nouveau les chefs militaires d'aujourd’hui.

Adrien Desbonnet

samedi 16 juin 2012

BH-S’adapter pour mieux répondre aux défis des opérations de stabilisation et de contre-insurrection-Hugues Esquerre


L’armée de terre doit être en mesure de remplir les contrats opérationnels qui lui sont fixés par le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale, qui constitue la vision stratégique de la France. En matière d’équipements et d’entrainement, son effort principal se porte sur le combat aéroterrestre dans un cadre blindé-mécanisé qui, peu ou prou, renvoie à l’image de la guerre telle qu’elle est entrée dans l’imaginaire collectif depuis la seconde Guerre mondiale, et qui constitue le type de conflit pour lequel la préparation est la plus longue. Pourtant, ce type de conflit est bien celui auquel l’armée de terre est le moins souvent confronté. Ou même plutôt auquel elle n’a jamais été confronté depuis 1945, la Guerre Froide n’ayant été qu’une vaste préparation et la première Guerre du Golfe l’enfoncement d’un glaive d’acier dans un bouclier de carton pâte.

En revanche, les « petites guerres », guérillas, rébellions, insurrections, ont dans le même temps continué à proliférer partout dans le monde et ce sont 87 soldats français qui sont morts en Afghanistan dans un engagement de ce type. La puissance conventionnelle occidentale, jugée invincible frontalement, est à l’origine même du développement des conflits asymétriques, qui devraient continuer à prospérer à l’avenir.

Or dans le domaine de la préparation des forces, qui peut le « plus » ne peut pas forcément le « moins » car la contre-insurrection (COIN) et les opérations de stabilisation ne sont pas le moins, la version dégradée, du combat conventionnel. Il faut donc réfléchir à la façon d’accroître et de renforcer l’aptitude des forces terrestres à s’engager dans des opérations de COIN sans toutefois grever leur capacité à mener une guerre de haute intensité, l’un n’étant pas l’ennemi de l’autre.

Dans ce but, il est possible de formuler quelques propositions concrètes et réalistes répondant au double défi de la poursuite de la préparation au combat de haute intensité et de la poursuite des restrictions budgétaires et des restructurations.

1.       Mieux exploiter les compétences existantes.

En premier lieu, il serait utile de créer des parcours professionnels relatifs aux opérations militaires d’influence (OMI) en fédérant les actuels domaines de spécialité des actions civilo-militaires (ACM), des opérations d’information (Info Ops) et de la communication opérationnelle. Cette dernière serait ainsi également séparée de la communication institutionnelle qui est un métier différent. Dans un domaine relativement récent (les premières doctrines françaises relatives aux OMI ont moins de dix ans), le décloisonnement de ces trois spécialités permettra à des spécialistes polyvalents de mieux conseiller les chefs opérationnels et d’obtenir une efficacité accrue sur le terrain. L’influence est une manœuvre et non pas simplement l’empilement d’actions ayant une logique commune.

Un deuxième point serait d’identifier un vivier de réservistes possédant des compétences civiles reconnues comme nécessaires à la conduite d’une opération de COIN (ethnologues, linguistes, sociologues, historiens, agronomes, etc) et de les gérer distinctement du reste de la réserve. Une telle gestion permettrait à la fois de connaître instantanément les lacunes existantes dans certaines compétences recherchées et ainsi de démarcher des spécialistes pour leur proposer un engagement dans la réserve quand le besoin apparaît concrètement, mais aussi de motiver des personnes de haut niveau désireuses de servir leur pays sans être attirées par un travail d’état-major en tant que réserviste généraliste ou par la réserve citoyenne.

Enfin, il serait utile de revoir certains organigrammes pour que les unités opérationnelles soient structurellement mieux armées pour s’engager dans une opération de contre-insurrection. Il serait ainsi utile d’augmenter le nombre de spécialistes OMI dans les états-majors de tous niveaux (brigades, EMF, CRR), le nombre de spécialistes du renseignement aux plus bas échelons avec notamment la mise en place d’un sous-officier spécialisé dans les unités élémentaires, ou encore de mettre en place un officier COIN identifié et formé dans chaque bureau opérations instruction (BOI) des régiments. Ces derniers seraient capables de dispenser une instruction de base à tous les soldats du corps et d’organiser des exercices.

Ceci amène tout naturellement au deuxième volet de propositions qui concernent la formation des cadres.

2. Développer et maintenir la compétence spécifique COIN.

Toutes les études historiques montrent que les armées qui ont eu les meilleurs résultats face des insurrections ont créé pour cela des écoles de contre-insurrection ou développé des stages de formation à destination des cadres : les Britanniques en Malaisie, les Colombiens contre les FARC, et bien sûr les Français en Algérie avec l’école d’Arzew.

La création d’une école d’entrainement et d’expertise COIN qui pourrait être adossée à une école existante (EMSOME, EAI, EEM ou autre) aurait deux vertus majeures :

  1. Tout d’abord homogénéiser les approches de contre insurrection pour assurer la cohérence doctrinale de l’armée de terre avec les doctrines alliées et interarmées, mais aussi entre les armes, en lui confiant la coordination de toute la réflexion et de la production dans ce domaine, en liaison avec les écoles d’arme. Cette centralisation permettrait également de toujours incrémenter et actualiser le corpus établi.
  1. Ensuite d’œuvrer directement à la compréhension des enjeux et des fondements de la COIN avec la responsabilité de la création et de la mise en place d’une politique de formation destinée aux cadres de tous niveaux. Elle pourrait ainsi coordonner des formations génériques destinées à être dispensées en formation initiale (ESCC et ENSOA), des formations de spécialité dispensées selon les fonctions opérationnelles d’emploi (écoles d’application, états-majors de brigade et de force), des formations de niveau pour les officiers (EMS1 et 2). Elle-même pourrait aussi directement dispenser des formations spécialisées et approfondies de COIN pour des officiers et sous-officiers destinés à travailler plus spécifiquement sur ces problématiques : cadres de la filière OMI, officiers COIN des BOI dans les régiments, formateurs COIN des autres centres et écoles.
Aujourd’hui, l’armée de terre se prépare davantage pour la guerre de haute intensité que pour des opérations de stabilisation ou de COIN. La haute intensité et la stabilisation sont deux choses différentes qui requièrent des préparations différenciées et complémentaires. La stabilisation peut même apparaître comme plus délicate à mener que la haute intensité, moins « concrète » et moins « facile » parce qu’elle fait appel aux effets cognitifs et à un spectre global de moyens. Qui plus est, la stabilisation et la COIN représentent l’essentiel des interventions actuelles et cela devrait durer. C’est pourquoi il ne faut surtout pas négliger leur préparation sans pour autant la mettre en concurrence avec la préparation à la haute intensité. Les quelques propositions présentées ci-dessus y contribuent. Du moins je l’espère.

mardi 8 mai 2012

Dans la tête d’un insurgé (2/2)- par Hugues Esquerre


L’analyse de la façon dont Che Guevara entend développer une insurrection selon le principe du foco permet en effet d’identifier quatre modes d’action qui sont à même de réellement affaiblir un mouvement insurrectionnel. Ces modes d’action sont :

1)     Le recours à la communication en tant qu’arme de propagande. L’objectif est ici d’employer la même arme que les insurgés tout en appliquant systématiquement les principes de transparence et de vérité. Cette communication doit être agressive et ne doit pas être contrainte par une fausse pudeur : il ne faut ainsi pas hésiter à montrer les exactions commises par les rebelles pour sensibiliser les opinions publiques occidentales comme les populations locales.

2)     L’infiltration permanente des mouvements ennemis. Face à un ennemi qui a l’avantage de choisir où et quand il veut agir et frapper, il est impératif de rechercher à limiter cette liberté. L’infiltration systématique des mouvements (par des agents amis ou en soudoyant des combattants ennemis) est fondamentale pour cela car elle permet d’une part d’obtenir du renseignement et donc d’anticiper les actions ennemies, d’autre part de cibler et neutraliser les chefs rebelles et enfin de créer un climat de suspicion à l’intérieur même du mouvement insurgé, pouvant amener à des purges dont l’effet sur la cohésion sera néfaste.

3)     La destruction méthodique des structures d’entrainement insurgées. La formation et l’entrainement des combattants sont des fonctions vitales pour l’ennemi sous peine d’être acculé à des modes d’action purement terroristes. Or ces fonctions nécessitent des infrastructures et des moyens qui peuvent être détectés, ciblés et détruits. De telles opérations permettent ainsi de maintenir l’ennemi à un niveau militaire faible, ce qui contribue, à défaut de le faire battre, à éviter qu’il ne l’emporte militairement.

4)     Le respect absolu de règles éthiques. Pour gagner « les cœurs et les esprits » et éviter leur propre décrédibilisation, les forces anti-insurrectionnelles doivent faire preuve d’un comportement éthique strict. Un tel comportement implique :
·        de développer un profond respect des cultures locales pour entretenir de bonnes relations avec les populations et leurs représentants ;
·        d’adapter son comportement aux différentes missions et situations (combat, police, humanitaire…) afin d’éviter tout dérapage ou de créer des tensions inutiles ;
·        de préserver au maximum la vie des non-combattants, même si cela implique pour les troupes d’accepter des risques supplémentaires ;
·        de respecter les prisonniers et de les traiter humainement dans le respect des conventions internationales.

Dans un environnement hostile et violent, le maintien de valeurs éthiques élevées n’est pas forcément simple à appliquer. Il relève donc directement des prérogatives et des devoirs du commandement, d’autant plus que sa criticité dans la lutte est avérée. Une instruction spécifique, des rappels permanents, des consignes claires et largement diffusées doivent donc être mises en place. Par ailleurs, tout manquement à l’éthique doit faire l’objet d’une enquête et d’une sanction s’il est avéré, mais aussi d’une étude au profit des autres soldats. Enfin, il ne faut pas hésiter à faire connaître la sanction aux populations locales si sanction il y a eu pour montrer l’importance que l’on attache à ce domaine.

Plutôt délaissée dans les études militaires qui redécouvrent depuis une petite dizaine d’années les théoriciens de la contre-insurrection, les auteurs « insurgés » ouvrent pourtant un champ de réflexion et de compréhension nécessaire à la planification et la conduite d’une campagne de ce type. Que ce soit d’un point de vue politique, stratégique ou tactique, au sujet de la lutte armée ou de la constitution de mouvements clandestins, les écrits de Lénine, de Engels, de Mao, de Giap ou de Guevara sont de véritables mines. Ce dernier notamment a une pensée qui s’adapter particulièrement bien aux situations actuelles que rencontre le monde occidental face à la « franchise » Al-Qaïda. Il est donc urgent de le lire et de l’étudier !

lundi 7 mai 2012

Dans la tête d’un insurgé (1/2)- par Hugues Esquerre


La seconde moitié du XXe siècle a été dominée par la Guerre Froide et la vision d’une guerre de haute intensité mobilisant des moyens technologiques considérables. La pensée militaire occidentale a longtemps été inspirée, si ce n’est limitée, par cette approche des choses. Pourtant, les « petites guerres », guérillas, rébellions, insurrections, ont dans le même temps continué à proliférer partout dans le monde. Les guerres d’Irak et d’Afghanistan ont ainsi rappelé durement aux nations occidentales qu’il est important de maintenir la compréhension et la capacité à conduire des opérations de contre-insurrection sous peine de connaître de graves déconvenues. Dans ce contexte, de nombreux théoriciens français, britanniques ou américains de ce type de guerres ont été redécouverts et à nouveau enseignés dans les écoles militaires. Inversement, il est également essentiel de comprendre le point de vue de l’ennemi potentiel – l’insurgé – pour mieux le combattre. C’est pourquoi il est important de lire Lénine, Giap, Mao ou encore Che Guevara, que Liddell-Hart considérait comme un théoricien de premier ordre en raison du caractère concret et pratique de ses écrits en la matière.

A l’instar du stratégiste anglais, il est intéressant de constater que les théories de Guevara, qui à première vue (superficielle) pourraient sembler obsolète tant la différence entre une insurrection marxiste sud-américaine des années 60 est éloignée d’une insurrection islamiste arabe ou perse des années 2000, conservent une force d’enseignement intacte.

Façonnée par son expérience de la révolution cubaine (1959), la théorie du foco développée par Guevara, et plus tard formalisée par Régis Debray, se démarque des approches marxistes ou trotskystes traditionnelles qui subordonnent le déclenchement de la lutte armée à l’organisation d’une force révolutionnaire structurée, équipée et entrainée. A cette approche il préfère la création de petits groupes armés destinés à lancer au plus tôt des attaques contre le pouvoir en place. Ces foyers (foco en espagnol) insurrectionnels doivent provoquer le ralliement progressif puis massif de la population à leur cause pour transformer l’insurrection en guerre révolutionnaire. Cette vision n’est pas sans rappeler les modes d’action des insurgés afghans qui, comme le notait le général McChrystal lorsqu’il commandait la force internationale dans ce pays, « n’ont aucune structure de commandement unifiée, n’ont aucune stratégie et aucun plan de campagne communs, chaque groupe développant les siens de son côté pour finalement parvenir à l’objectif commun qui est d’affaiblir le gouvernement afghan, de montrer son incapacité à faire régner l’ordre et à assurer la sécurité, et ainsi monter les Afghans contre lui ». Il n’est donc pas totalement dénué d’intérêt de découvrir plus avant la façon dont Guevara développe sa théorie.

La lecture de ses œuvres « militaires », et notamment La guerre de guérilla, permettent de découvrir le Guevara stratège qui pose quatre principes stratégiques à la réussite d’une insurrection, à savoir le gain de la population, y compris par la peur, l’emploi de la propagande, de la surprise et du terrain, et définit quelques principes tactiques incontournables comme la criticité de l’entrainement des guérilléros ou de l’organisation du commandement. Cette lecture permet aussi d’identifier à postériori quelques faiblesses comme le peu de cas que Guevara fait de la collecte du renseignement ou du combat en zone urbaine, auquel il ne croit pas du tout et prête des conséquences néfastes pour un mouvement insurrectionnel. Mais c’est essentiellement dans les enseignements que ces lectures nous apportent que l’œuvre de Guevara présente un véritable intérêt pour ceux qui sont aux prises ou s’intéressent aux guerres de contre-insurrection dans lesquelles la France et ses alliés sont engagées.