samedi 2 mars 2019

La censure des militaires comme prélude aux désastres


Tribune publiée dans Le Monde 
en date du 26 février 2019

Sous le Second Empire, on rayait de l’avancement tout officier dont le nom se trouvait sur la couverture d’un livre. En 1935, après la publication de Vers l’armée de métier par le lieutenant-colonel de Gaulle, il était imposé un imprimatur officiel à toute publication d’article ou de livre par un militaire. Le général Weygand parlera plus tard d’un vent glacial vidant d’un seul coup un espace intellectuel jusque-là bien occupé.  Dans les années qui ont suivi ces deux exemples, la France a subi un désastre militaire qui, à chaque fois, a été qualifié de défaite intellectuelle.

Inversement, les forces armées françaises n’ont vraiment été fortes que lorsqu’elles ont non seulement pensé, cela toutes les organisations le font, mais débattues. Les innovations militaires de la Révolution et de l’Empire n’auraient jamais eu lieu sans les «Lumières militaires», la victoire de 1918 n’aurait pas été possible sans le bouillonnement intellectuel qui a précédé et accompagné. Il y a eu des centaines de livres et d’articles écrits par des militaires avant 1914. On y réfléchissait sur son propre métier, de la même façon qu’il y avait des débats dans les autres disciplines, comme la médecine, ou dans les sciences. Rétrospectivement, on y trouve beaucoup de bêtises, mais pas plus que dans les doctrines officielles, mais aussi tout le stock d’idées alternatives qui a permis au bouillonnement intellectuel de perdurer pendant la guerre, d’innover à grande vitesse et justement de faire évoluer les doctrines, jusqu’à la victoire finale. Après le désastre de 1940, l’armée de la France libérée a connu à son tour une effervescence de réflexions professionnelles sur tous les domaines, depuis l’emploi des blindés jusqu’aux nouvelles formes de guerre et l’appréhension du phénomène nucléaire.

Clairement, dans l’armée de la Ve République, on hésite beaucoup plus. Le syndrome algérien, la fin des débats parlementaires sur les questions de défense au profit des conversations dans les cabinets d’un exécutif désormais prédominant ont induit la tentation de l’immixtion politique jusqu’aux échelons opérationnel et tactique. Les effets de ces immixtions ont rarement été bons. Le bon exercice du métier a besoin d’une direction stratégique, mais aussi d’une autonomie professionnelle. Que la stratégie soit claire sera déjà énorme. Pour le reste les soldats s’adapteront au contexte et surtout à l’ennemi. Ils s’adapteront d’autant mieux qu’ils réfléchiront et débattront.

En 2005, le général Petraeus demandait au général britannique Aylwin-Foster de faire dans la Military Review une critique de l’action militaire américaine en Irak. Le constat n’était pas flatteur, mais il était pourtant à l’intérieur une revue institutionnelle américaine. Il a suscité par la suite un débat, qui a contribué, avec de multiples autres contributions dans d’autres revues comme la Marines Corps Gazette ou Parameters, à faire évoluer la pratique militaire américaine en Irak. Aucune intrusion dans le champ politique, aucun secret dévoilé évidemment, mais un débat entre professionnels sur la manière de l’emporter sur le terrain. Inversement, le politique ne se mêle pas de ces choses techniques.

Il y a quelques jours dans le numéro de la Revue Défense Nationale (RDN) de février 2019, un officier publiait une analyse opérationnelle et tactique de la manière dont la coalition combat au Levant contre l’État islamique. Il n’y avait là rien d’un pamphlet mais un discours argumenté, rien de politique non plus, aucun secret dévoilé et aucune attaque personnelle. Il répondait d’une certaine façon à un autre officier qui dans les numéros précédents de la revue faisait également une analyse militaire de la situation. Mais si ce premier article, il est vrai très laudateur sur la méthode opérationnelle américaine en vigueur dans toute la coalition, n’a pas été inquiété, le plus récent, plus critique, a fait l’objet d’une réaction de cabinet.

C’était oublier que nous étions en 2019 et non dans les années 1930, et qu’à l’ère d’Internet et des réseaux sociaux, en voulant censurer on prend désormais le risque d’amplifier. L’article attaqué, qui sans cela serait resté dans un cadre restreint, est donc devenu à ce jour le plus lu de l’histoire de la revue. Le public sait que le cabinet du ministère a voulu le censurer et tuer ainsi toute réflexion professionnelle future.

Une armée plus que toute autre organisation car elle fait face constamment à des ennemis mortels a toujours besoin d’évoluer et de s’adapter. Notre armée a donc nécessairement besoin aussi de zones refuges de la pensée marquée «expression libre» pour des auteurs qui n’engagent pas ainsi l’institution, y compris dans ses revues institutionnelles.

On rappellera au passage pour cet exemple récent que le comité de rédaction de la RDN relève de l’association de 1901, est financièrement indépendant et revendique dans sa mission « la diffusion d'idées nouvelles », ce qui n’est pas synonyme, loin de là, de « communication ministérielle ». Il faut rappeler également que la nécessité d’une autorisation préalable de publier a été supprimée depuis longtemps pour les militaires. Il appartient aux comités de rédaction seuls de juger de la qualité de l’article, de sa conformité avec le devoir de réserve (ce qui est le cas ici) et du bon moment de sa publication (ce qui n’était pas forcément le cas ici mais c’est une toute autre question) mais à partir du moment où il est publié, un article écrit par un militaire doit être intouchable. Il peut faire l’objet d’une réponse, il peut initier un débat intéressant mais il doit être inconcevable d’en modifier une virgule.

Ne nous y trompons pas, c’est comme cela qu'on évolue vraiment et qu’on développe des idées neuves, et donc par définition avec une dose de critique autour de l’action qui n’exclut en rien la discipline dans l’action. Quitte à imiter les Américains autant imiter ce qu’ils font de bien, et leur liberté de réflexion professionnelle, préservée de toute intrusion politique, est un modèle. On doit pouvoir faire au moins aussi bien dans ce domaine. Cela sera bien plus utile pour la France qu’une censure politique qui au regard de l’histoire s’apparente toujours finalement à une forme de traîtrise.


Michel Goya

13 commentaires:

  1. eh bien pour moi quand j'ai fait un article sur l'intervention en libye sur mon site http://jgrattepanche.free.fr/ en qualifiant l'opération de renversement de régime j'ai été appelé par des amis "bien placés" pour que ce qualificatif soit retiré et ne l'ayant pas fait j'ai fait l'objet d'une demande de punition (elle meme arretée par intervention du cabinet de chef d'état major de l'armée de l'air grace à mon chef intervenu en ma faveur).
    La suite m'a bien entendu donné raison ...

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    1. jean louis, j'espère qu'il en sera de même pour notre Colonel ^^

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    2. :) Ca va pas de se mettre à penser tout seul ???

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    3. réfléchir c'est déjà désobéir disais un de mes chefs ...

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  2. La différence fondamentale entre l'armée française et l'armée américaine est que les Etats-Unis sont encore un pays indépendant et souverain, qui mène sa propre politique et sa propre stratégie, ce que la France n'est plus.

    C'est pourquoi, dans un cas, il y a encore quelque chose à débattre alors que dans l'autre, on s'amuse à faire semblant.

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  3. Totalement en phase avec ce commentaire, clair et bien pondéré.
    Les règles de départ ont été respectées par cet officier, il n'y avait - à mon humble avis - pas de raison valable de le censurer.
    Le ministère (quelques personnes au cabinet de la ministre) en a décidé autrement... Ils ont rendu célèbre le modeste billet d'un colonel bien au-delà de ce que l'auteur aurait jamais imaginé.
    Il y a là une certaine ironie du sort, mais qui était prévisible.
    En tous cas, bravo aussi pour toi. Pour avoir relevé le gant.

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  4. L'effet Streisand commence à être connu pourtant...

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  5. Il vaut mieux avoir tord avec tout le monde qu'avoir raison contre tous...
    L'absence de pensée et d'esprit critique est la fosse fait le lit des défaites irréversibles et de l'effondrement des civilisations.
    http://www.iris-france.org/128747-trump-syndic-de-faillite-de-lhegemonie-liberale-3-5-lunanimisme-ideologique-des-think-tanks-americains/

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  6. Merci Michel GOYA pour votre article précis et objectif.
    Pour alimenter la réflexion, l'article du COL LEGRIER , appliqué au niveau tactique, mériterait une réponse de ses contradicteurs de niveau stratégique ou politique dans le prochain numéro de la RDN.
    EHR

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  7. les politiques n' ont toujours rien compris à l' utilisation d' internet apparemment.c'était déjà constaté dans un ouvrage écrit par une universitaire en 2015 je crois

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  8. "laissant derrière nous les germes d’une résurgence prochaine d’un nouvel adversaire", dit le colonel Legrier, dénonçant l'emploi de moyens disproportionnés.
    Ceux qui le critiquent devraient méditer le fait que les bombardements d'objectifs civils en Allemagne en 1944-45 sont employés aujourd'hui comme argument par les néo-nazis.
    Abbé Bernard Pellabeuf

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  9. Mon Colonel,
    je constate que par une curieuse ironie, le texte du colonel Légrier a traversé l'Atlantique, et qu'un journal américain a été ébloui par la justesse et la liberté de ton de cet officier, reprochant aux officiers des forces armées américaines de faire preuve justement de pusillanimité face au pouvoir, par carriérisme ou par suivisme. Voici le lien vers l'article: https://www.defenseone.com/ideas/2019/03/french-officer-speaks-truth-about-war-syria/155304/?oref=d-dontmiss
    Comme quoi, l'herbe semble toujours plus verte chez le voisin.

    Respectueusement.

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  10. Mon colonel, est-il normal que cet article et celui de la bataille d'Hajin, que j'avais publiés sur Facebook parce que je trouvais important que des gens qui ne sont pas des habitués des blogs de défense en prennent connaissance, que ces articles, donc, aient été censurés par Facebook sous le prétexte qu'ils ne respecteraient pas les "standards de la communauté" ? Peut-on faire quelque chose?

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