mardi 5 mars 2019

Le transfert du risque


Publié dans Défense et sécurité internationale n°129 mai-juin 2017

Deux critères principaux et contradictoires président à la prise de risque : l’importance des enjeux et la proximité de l’ennemi. Comme le soulignait Ardant du Picq, la situation la moins inconfortable est celle qui permet de tuer de loin à coup sûr, sans être soi-même en danger et si possible sans voir la chair que l’on déchire. Soutenu par une valorisation héroïque, on n’acceptera le combat rapproché qu’en cas de nécessité, lorsqu’il n’est pas possible de faire autrement pour vaincre ou lorsque ce que l’on est censé protéger est directement menacé.

Un art français de la mise à distance de la mort

Le comportement des États n’est finalement pas très différent de ces comportements individuels, comme l’illustre le modèle stratégique français mis en place à la fin de la guerre d’Algérie. On y distinguait plusieurs «cercles» d’intérêt, et donc aussi d’engagement, depuis la vie de la nation, pour la préservation de laquelle on était (et on est toujours) prêt à déclencher une apocalypse nucléaire et un suicide collectif, ses abords dans lesquels on concevait un affrontement conventionnel de très grande ampleur, et enfin le cercle des intérêts lointains où l’emploi de la force et la prise de risque n’étaient envisagés que très limités.

Dans ces différents espaces, c’est finalement le cercle lointain qui a été seul l’objet de combats. La prise de risques y a évolué avec le temps. Dans une première phase, de l’intervention à Bizerte en 1961 jusqu’à la fin de l’opération Tacaud, en mai 1980, les forces françaises ont été engagées directement contre les forces adverses. Grâce à la combinaison de la qualité des soldats français et du monopole des appuis dans la troisième dimension, toutes les batailles ont été gagnées. Pour moins de 100 «morts pour la France», plus de 5000 soldats ennemis ont été mis hors de combat, la base de Bizerte dégagée, le Tchad pacifié en 1972 et des milliers de civils sauvés. Seule l’opération Tacaud, dont l’exécutif politique a été incapable d’utiliser les succès tactiques pour dénouer l’imbroglio politique, s’est enlisée au Tchad de 1978 à 1980.

Cet échec et l’idée que ces pertes françaises étaient encore trop élevées ont incité à une approche plus indirecte. Avec l’opération Lamantin en Mauritanie en 1977-78 puis les nouvelles interventions au Tchad en 1983 et 1986 jusqu’à l’opération Noroît au Rwanda de 1990 à 1992, les forces françaises n’ont été engagées qu’en appui et soutien (équipement, formation, conseil) des forces locales. Les unités de combat rapproché (dites de «mêlée») françaises, lorsqu’elles étaient présentes, ne servaient plus que d’éléments dissuasifs tandis que les feux étaient portés par l’artillerie et surtout les forces aériennes. Si bien sûr les accidents perduraient, les pertes au combat se sont limitées durant tout ce cycle au commandant Croci, pilote de chasse tué au Tchad en 1984. Le risque s’est presque totalement reporté sur les forces locales. Les résultats stratégiques de cette approche indirecte ont cependant été mitigés. Des trois alliés cités, seul le Tchad est parvenu, avec l’aide de la France, à vaincre son ennemi local et surtout l’armée libyenne installée au nord du pays. Au bilan, la décision restait très largement tributaire de forces locales aux performances d’autant plus aléatoires que, par principe, elles faisaient appel à l’aide de la France parce qu’elles étaient plus faibles que leur adversaire.

Une nouvelle phase a débuté en 1978 pour devenir prédominante au début des années 1990 pendant laquelle l’évitement du risque a été poussé à son maximum par la négation même de notion d’ennemi. De l’engagement dans la Force intérimaire des Nations-Unies au Liban (FINUL) en 1978 jusqu’à l’opération Sangaris en République centrafricaine (2013-2016) en passant par la Force multinationale d’interposition puis de sécurité à Beyrouth (FMSB), les différentes missions des Nations-Unies au Cambodge, en Somalie et surtout en ex-Yougoslavie, les opérations Turquoise au Rwanda (1994) et Licorne en République de Côte d’Ivoire (2002-2015), la France a multiplié ces opérations sans ennemi. Au bilan, plus de 300 soldats y sont morts pour découvrir que ne pas vouloir d’ennemi n’empêchait pas d’en avoir et que les opérations de maintien de la paix n’étaient possibles que lorsque la paix était déjà là, le plus souvent imposée par la force comme en en Bosnie à partir de 1995 ou au Kosovo en 1999. Avec ces deux derniers cas, on inaugurait d’ailleurs une nouvelle manière d’agir.

Les machines volantes et le transfert du risque aux civils

Après la fin de la guerre froide, la combinaison d’une grande liberté d’action diplomatique pour les pays occidentaux, et en particulier les États-Unis, la suprématie aérienne et le saut technologique des munitions de précision ou des moyens de renseignement offrait, semblait-il, des possibilités extraordinaires. Cela a autorisé des campagnes aéroterrestres classiques, directes ou en liaison avec des alliés locaux, de même type celles menées par la France en Afrique, mais à une tout autre échelle comme pendant la guerre du Golfe (1990-1991). Cela a surtout permis d’expérimenter des campagnes de siège, parfois à l’échelle d’une nation toute entière. Ces sièges se sont avérés concluants lorsque l’ennemi acceptait finalement de négocier comme la République bosno-serbe en 1995, la Serbie en 1999, l’armée du Mahdi à Bagdad en 2008 ou encore le Hamas face à Israël en 2008 et 2012. Dans ces cinq cas, il a été possible d’imposer sa volonté au prix de pertes très limitées, 36 soldats tués au total. Cela s’est révélé en revanche un échec lorsque cet ennemi refusait toute négociation et imposait de revenir à un engagement direct pour obtenir une décision.

Cela s’est avéré aussi très coûteux. Financièrement d’abord avec un coût moyen de plusieurs centaines de milliers de dollars par ennemi mis hors de combat par des feux aériens, ce qui induit rapidement l’engagement de ressources colossales dès lors que l’ennemi est un peu important en volume. Humain surtout, avec la révélation de l’impossibilité, malgré la précision des moyens et les précautions prises, d’éviter les pertes civiles. En 78 jours de campagne aérienne contre la Serbie en 1999, 23000 munitions ont été larguées provoquant la mort de 500 civils selon l’organisation Human Rights Watch, mais de plusieurs milliers selon d’autres sources. Lors de la campagne de 2001 en Afghanistan, les frappes aériennes américaines ont provoqué en trois mois la mort de 1000 à 1300 civils et plus de 3000 autres par la crise humanitaire engendrée. Les 72000 munitions larguées en Irak et en Syrie par la coalition menée par les États-Unis depuis 2014 auraient provoqué la mort de 2700 civils selon l’organisation AirWars.

Au regard du nombre de frappes, les pertes civiles sont historiquement faibles. Elles existent pourtant et peuvent même apparaître, paradoxalement, d’autant plus incongrues et intolérables que l’on affiche un souci et les moyens de les éviter. Ces pertes apparaissent aussi d’autant plus choquantes qu’elles sont très supérieures à celles des soldats occidentaux ou israéliens, entre 50 et 300 fois plus selon les campagnes de 1995 à 2017. On rompt ainsi le principe selon lequel il est plus «normal» que le soldat tombe que le civil et que le premier fasse tout, y compris en prenant des risques, pour que le second ne soit pas touché. La force étrangère qui agit de cette façon ne peut qu’apparaître comme lâche et l’exploitation de ses bavures est une arme médiatique qui en enrayera le fonctionnement et recrutera pour l’ennemi.

Pour la France participer à ce genre de campagnes équivaut donc à accepter un rôle mineur, car elle ne dispose pas des ressources pour mener des campagnes autonomes de très grande ampleur. Cela impose aussi d’en endosser le transfert de risque aux civils et, lorsque l’ennemi refuse de se plier, à défaut de s’engager de s’en remettre une nouvelle fois aux acteurs locaux pour obtenir une décision.

Contournements et représailles

La conjonction de la puissance militaire et de l’évitement du combat direct a aussi un autre revers : le contournement. Lorsqu’il s’avère difficile de tuer des combattants adverses, trop puissants, trop protégés ou mêmes inaccessibles, l’ennemi aussi peut chercher à agir de manière indirecte et/ou frapper des cibles plus accessibles, y compris civiles. De son point de vue, les perspectives sont inversées et là où les enjeux peuvent apparaître limités pour la puissance intervenante, ils sont souvent considérés comme vitaux localement et peuvent donc tout justifier (rappelons que la France envisage de détruire par le feu nucléaire des dizaines de millions de civils si son existence s’avérait menacée).

Localement les attaques indirectes contre la force peuvent prendre de multiples formes depuis la guérilla sur les points faibles de la force (bases, axes routiers) jusqu’aux campagnes de dénigrement en passant même parfois par des attaques «non voulues» comme en 2004 en Côte d’Ivoire avec la frappe «accidentelle» sur les soldats français à Bouake ou le déchainement des Jeunes patriotes, mouvement politique «indépendant», contre les ressortissants français. On peut aussi frapper les populations de la nation ennemie, comme l’Iran avec les attentats de 1986 à Paris ou le colonel Kadhafi avec l’explosion du vol UTA 177 provoquant, en septembre 1989, la mort de 170 passagers dont 54 Français. Dans ce dernier cas, pour la première fois, les pertes civiles françaises d’un seul acte terroriste dépassaient les pertes de l’engagement militaire contre un pays. En 1995, le Groupe islamiste armé (GIA) algérien organisait également une série d’attentats en France qui faisait huit morts. L’attaque contre la population française métropolitaine restait cependant difficile et les pertes civiles restaient limitées jusqu’en 2012.

La mobilisation djihadiste dans une forme de guerre totale et globale, les complicités intérieures, la diffusion du procédé de l’attaque suicide (qui simplifie considérablement l’organisation d’une opération), les effets de la mondialisation plutôt favorables aux groupes armés et défavorables à la sécurité des États (flux d’informations, de personnes, d’armes d’un côté, restrictions de moyens de l’autre) ont modifié la donne stratégique. En mars 2012, un seul homme tuait sept personnes, soit presque autant que tous les attentats de 1995. À ce moment-là, après de nombreuses hésitations, la France avait déjà renoué avec le combat, en Afghanistan d’abord dont elle se désengageait alors après avoir perdu 89 hommes. Elle intervenait ensuite en 2013 au Mali, à la manière des années 1970 et avec les mêmes résultats. Six soldats tombaient pendant les quatre mois de combat, mais les bases djihadistes étaient détruites, plus de 300 combattants ennemis tués et 5000 ressortissants français protégés. Les forces armées françaises endossaient à nouveau le risque et diminuaient celui des civils.  

Les choses ont basculé encore à l’été 2014 lorsque la France a rejoint la coalition contre l’État islamique. Engagée à nouveau dans une guerre indirecte sous une direction américaine, la France a eu la surprise de voir Al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA) et surtout l’État islamique sortir du «troisième cercle» et frapper avec une grande violence au cœur même du territoire national. Pour autant l’emploi des forces armées ne changeait pas. Pire, au lieu d’engager les soldats contre l’ennemi, ce pour quoi ils sont faits, on les en a éloignés pour les placer en métropole et faire semblant d’y renforcer la sécurité. À la fin de 2017, l’équilibre des risques s’est totalement rompu dans cette guerre puisque désormais ce sont 237 civils qui sont morts contre trois soldats tombés en Libye et en Syrie.

Il existe un lien entre les risques encourus par les protecteurs et les protégés. Il est difficile d’envisager la mort des premiers si les seconds ne risquent strictement rien à la guerre en cours. Il est encore plus scandaleux de voir tomber les seconds au lieu des premiers. La guerre sans danger n’a plus de sens si les civils sont finalement plus menacés (ou se sentent tels) que les soldats. Il ne peut plus s’agir alors de «contenir et presser» à distance, mais de chercher la victoire au plus vite.

La notion de transfert de risque aux civils a été théorisée par Martin Shaw, The New Western Way of War, Polity Press, 2005.

2 commentaires:

  1. Je conseille à tous et à toutes cette brillante interview, avant que le ministère de la Vérité ne soit devenu une réalité. On arrive plus à comprendre les États-Unis et nous singeons leur politique et leurs méthodes (avec nos moyens).
    https://youtu.be/40iIDVT05WY
    Merci pour votre blog.

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