dimanche 24 juin 2018

L’art de la guerre dans Starship Troopers- 2 L’armée du rétro futur


Guerre et Marine

La force armée de la Fédération terrienne est séparée entre les deux organisations multiséculaires de milieux : la Flotte, pour tous les espaces fluides (espace et air, la mer sans doute aussi qui n’est jamais évoquée) et, pour les espaces solides, une armée de Terre qui n’est jamais nommée comme telle et qui se confond largement avec l’Infanterie mobile (IM)[1].

Cela correspond aux deux secrétariats de la Marine et de la Guerre regroupés aux Etats-Unis en 1947 dans un secrétariat de la Défense. Toute la décennie qui a précédé la parution de Starship Troopers a été le théâtre d’une grande lutte de périmètres entre les services entre eux, dont celui nouvellement créé de l’Air force, (qui peut disposer de l’arme atomique ? à qui appartiennent l’aéronavale, les hélicoptères, les fusées ? les divisions de Marines ne sont-elles pas redondantes avec celles de l’Army ? etc.) mais entre militaires et civils. Dans ces luttes, Navy et Corps des Marines y ont toujours été les plus hostiles à ces changements qui leur paraissaient défavorables. En 1958, le Department of Defense Reorganization Act est venu renforcer encore l’autorité du Président et du Secrétaire d’Etat à la Défense et a séparé clairement les fonctions organiques des armées des commandements régionaux opérationnels.

Dans ST, il n’est question du Département de la Défense, associé au contrôle civil des opérations, que pour le critiquer d'être trop sensible à la pression de l'opinion publique (« Les Départements de la Défense n'ont jamais fait la décision »[2]). La Navy et l'Army connaissent néanmoins une forme d’intégration puisqu’il est précisé que les commandements supérieurs sont interarmées et supposent d’avoir commandé préalablement dans les deux services (ce qui ne manquerait pas de poser de nombreux problèmes concrets).

La Flotte spatiale est assez peu décrite, ce qui peut paraître étonnant pour l’ancien officier de marine Heinlein qui a servi de 1929 à 1934 sur trois navires. Les vaisseaux de la Flotte spatiale y sont surtout des transports de troupes comme le Rodger Young. Ils sont capables de se déplacer dans l’espace à la vitesse de plusieurs dizaines d’années-lumière par semaine (déplacement inter-théâtre) mais peuvent évoluer aussi en intra-théâtre, c’est-à-dire au cœur des planètes, avec la possibilité, au moins pour les transports, de se poser et de décoller verticalement. Ce sont donc des sortes de V-22 Osprey capables à la fois de s’arracher à l’attraction d’une planète et de se déplacer ensuite plus vite que la lumière. Ces transports de dimension variable (le Rodger Young embarque une section de 53 hommes en plus de l’équipage et le Tours peut en accueillir plus de 600) semblent disposer aussi d’armements de bord et il est sous-entendu que la Flotte dispose aussi de cuirassés capables de fournir des feux puissants en particulier thermonucléaires, depuis les orbites.

Heinlein aurait pu imaginer une rupture de milieux entre vaisseaux spatiaux gigantesques et engins atmosphériques transportés par les premiers, à la manière du porte-avions Lexington sur lequel il a servi mais il n’en est rien. Les vaisseaux de la Flotte prenant en compte la couche haute de l’atmosphère (lorsqu’il y en a une) et les fantassins mobiles la couche basse, Heinlein considère sans doute qu’il n’y a besoin ni d’avions, ni d’hélicoptères.

L’Army de son côté ressemble par de nombreux aspects au Corps des Marines. Comme des Space Marines (le terme apparaît chez Heinlein en 1939 dans Misfit sept ans après son premier emploi par Bob Olsen dans la nouvelle Captain Brink of the Space Marines), les fantassins mobiles passent plus de temps dans les coursives des vaisseaux qu’au sol mais le terme Marine n’est pas utilisé et les soldats de l'IM combattent surtout comme des parachutistes. Rodger Wilton Young, le héros de référence du livre est par ailleurs un soldat de l’Army tombé en 1943 dans les îles Salomon. 

Si les Marines américains se sont, une nouvelle fois, illustrés en Corée en particulier en 1950 et 1951, les unités militaires « à la mode » et les plus visibles dans le monde à la fin des années 1950 sont les parachutistes. Les Français les ont beaucoup utilisés (et de plus en plus avec des hélicoptères), en Indochine et en Algérie. Si elle a été un fiasco diplomatique, la campagne de Suez en octobre 1956 a été un grand « show » avec des OAP (opérations aéroportées) simultanées de trois armées différentes. Le caractère égalitaire et démocratique de ces unités plait aussi visiblement à Heinlein. On notera au passage qu’il n’est jamais fait mention de couleurs de peaux ou d’origine dans l’Infanterie mobile d’Heinlein et comme dans la 202e brigade parachutiste israélienne qui a sauté en 1956 dans le Sinaï tous les officiers sortent du rang.

D’autres armes sont évoquées dans cette force terrestre, comme le Génie, les unités cynophiles (néochiens), la logistique et les services techniques spécialisés (chimique, biologique, psychologique et même écologique) « émergents » depuis la Seconde Guerre mondiale. Il existe aussi une unité de Talents spéciaux, des individus dotés de capacités de perceptions extra-sensorielles, un champ destiné aussi à un certain succès dans les forces armées et les services de renseignement américains jusque dans les années 1970.

Il n’est pas question en revanche d’artillerie ou de blindés, même si des unités plus lourdement armées que l’IM sont évoquées. Un fantassin mobile est blindé, peut faire des bonds sur plusieurs kilomètres et dispose d’une puissance de feu supérieure à un bataillon d’artillerie (il peut porter des projectiles atomiques). Heinlein considère qu’il peut donc remplacer à lui seul un groupement interarmes du XXe siècle au moins dans le diptyque puissance de feu-mobilité. En réalité ce groupement pourrait résister sans doute plus longtemps sur un même espace-temps et surtout pourrait occuper le terrain plus complètement. Dans Starship Troopers, il n'est pas question de contrôle ou de guerre au milieu des populations, le fantassin, le soldat en général, ne fait que combattre ou se préparer à combattre. 

La vraie particularité, comme aux Etats-Unis dans les années 1950, est que ces soldats existent en nombre dès le temps de paix.

Les volontaires du ciel

Avec l’exemple de la Rome antique, des dragonnades en France et surtout, repoussoir majeur, de la tyrannie d’Olivier Cromwell, créateur et chef de l’armée du Parlement anglais contre le Roi [3] avant de prendre le pouvoir, les Pères fondateurs américains ont toujours considéré que « les moyens de la défense contre le danger extérieur étaient aussi les instruments de la tyrannie à l’intérieur » (James Madison). La Constitution de 1787 prévoit donc bien une marine permanente mais seulement une armée temporaire (pour deux ans seulement, la durée de service dans Starship Troopers) formée après déclaration de guerre et financement du Congrès.

Dans l’imaginaire de l’époque, ce sont plus les Minutemen, ces miliciens volontaires des différents Etats, que la Continental Army, l’armée régulière « fédérale » de Washington, qui ont été les instruments premiers de la Révolution. En 1791, il est bien créé à côté de celui de la Marine, un département de la guerre et une petite Regular Army mais ceux-ci servent surtout de cadre de mobilisation. Au même moment, le 2e amendement de la Constitution reconnaît officiellement la possibilité pour le peuple américain de constituer des milices et donc aussi le droit pour des civils de porter des armes. Ces milices ou gardes nationales (à partir de 1903) servent ainsi à la défense locale, constituent une base pour une éventuelle mobilisation fédérale et forment enfin une garantie contre le basculement toujours craint de l’Etat fédéral dans la tyrannie (encore le thème politique central de la saga Star Wars).

L’Army n’est donc formée qu’en cas de menace commune, avant d’être confiée au commandement du Président des Etats-Unis qui lui-même, dans une conception très jominienne, délègue très largement la conduite des opérations à ses généraux. 

Le système de la conscription, tel qu’il se met en place en Europe, est alors considéré comme une insupportable atteinte à la liberté individuelle. L’armée américaine constituée est formée de citoyens libres et volontaires. C’est le cas en 1812 puis aussi au début de la guerre de Sécession, avant que les besoins soient tels qu’il faille malgré tout faire appel à des conscrits tirés au sort, ce qui suscite alors de très violentes réticences. Le premier véritable système de conscription généralisée, le draft, date de 1917, pour les besoins de la guerre. Il est remis en place en octobre 1940 et consiste d’abord en un recensement sur des listes dans lesquelles on puise, par tirage au sort, en fonction des besoins. En parallèle, il est toujours possible de se porter volontaire avant le tirage au sort, ce qui permet de choisir son armée d’affectation.

Après la Seconde Guerre mondiale où l’enrôlement a été massif, le système est renouvelé en 1948. Les besoins sont alors très réduits et peu d’hommes sont appelés jusqu’à la guerre de Corée. Dans cette guerre impopulaire, les volontaires sont nombreux mais surtout pour devancer le sort et rejoindre l’Air force et la Navy, nettement moins exposées. C’est donc l’Army qui reçoit la très grande majorité des tirés au sort, peu motivés donc et par ailleurs issus des milieux qui n’ont pas pu bénéficier des nombreuses exemptions qui existent alors.

La question fait l’objet de débats après 1953 alors que l’on maintient sous les drapeaux beaucoup plus de soldats qu’auparavant avec un pouvoir exécutif qui a, double nouveauté, engagé une guerre en Corée de sa propre initiative et exercé un contrôle étroit sur les opérations jusqu’à limoger le général Mc Arthur et accepter une fin « non victorieuse ». Cette situation est considérée par beaucoup comme contradictoire avec les idéaux fondateurs. En 1957, Samuel Huntington écrit The Soldier and the State où il étudie les relations civilo-militaires aux Etats-Unis et son dernier chapitre est consacré à leur crise dans les années 1950.

Heinlein rejoint Huntington dans l’idée de la nécessaire neutralisation politique des militaires. Dans Starship Troopers, comme sous la IIIe République en France, les militaires n’ont pas le droit de vote. Il n’est par ailleurs nullement question de contester publiquement, y compris dans l’arène politique, les ordres du Commandant en chef comme a pu le faire le général Mc Arthur. Le monde de ST est une démocratie parlementaire américaine traditionnelle qui exerce un « contrôle objectif », pour reprendre les termes d’Huntington, sur une armée disciplinée. 

Cette armée est d’autant plus disciplinée qu’elle est professionnelle, dans toutes les acceptions du terme. Elle ne commente pas les choix politiques et ne donne que des avis techniques. Elle reçoit en contrepartie et en toute confiance, une grande liberté pour l’accomplissement de sa mission qui est fondamentalement de vaincre l’armée ennemie. Cette armée est aussi d’autant plus efficace qu’elle est composée de volontaires, par principe motivés.

On notera que ce n’est pas la pression de l’armée qui fait changer le régime de la Fédération terrienne, comme en France en mai 1958, mais celle des vétérans, qui obtiennent que le droit de vote soit réservé à ceux qui ont effectué un service militaire volontaire. Dans cette tradition conservatrice américaine, il y a deux garants de la liberté contre la tyrannie possible de l’Etat : le Congrès et l’homme libre armé (qui induit à la fois un risque physique pour soi mais aussi le risque moral d’avoir à tuer).

La conduite de la guerre du Vietnam et l’effondrement moral du corps expéditionnaire semblent finalement donner raison à ce courant. En 1973, la War Powers Resolution encadre l’emploi de la force armée par le Président des Etats-Unis et une All-volunteer force est mise en place.

Ce n’est cependant sans risques, l’armée formée de volontaires est forcément plus réduite en volume qu’une armée de conscription, ce qui a toujours posé des difficultés dans les conflits engageant la vie de la nation, comme celui opposant la Fédération terrienne aux Arachnides. Dans les deux conflits mondiaux, les pays anglo-saxons ont dû finalement improviser des armées de conscription, ce qui a demandé à chaque fois beaucoup d’efforts et de temps alors que la nation et, surtout, les alliés étaient en danger. Contrairement à la force professionnelle française actuelle, la All-volunteer force américaine peut être massivement renforcée de réservistes et de Garde nationaux  en cas de besoin (formant par exemple 40 % du contingent américain en Irak en 2005). Rien de tout cela n’est décrit dans Starship Troopers alors qu’après le bombardement de Buenos Aires et l’échec de l’opération DDT la situation est décrite comme très critique pour la Terre.

(à suivre)

[1] Laurent Henninger, Espaces fluides et espaces solides, Revue Défense nationale, octobre 2012-n°753.
[2] Robert A. Heinlein, Etoiles, garde-à-vous ! Jai Lu, 1974, p. 162.
[3] Et perd à cette occasion son qualificatif de « Royal » au contraire de la Marine puis de l’armée de l’Air.

2 commentaires:

  1. Merci mon Colonel pour cette analyse littéraire. Votre démonstration des différences entre armée professionnelle et armée de milice est intéressante, cependant je me pose la question des domaines de spécialités: peut-on avec une armée de milices disposer de spécialistes compétents dans des domaines clés particulièrement techniques comme le renseignement, les transmissions, ou puisque vous en parlez ici des parachutistes? Et si oui à quelles conditions ?
    Respectueusement.

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  2. En 1987, le critique littéraire, éditeur et écrivain Denis Guiot a écrit : « La science-fiction n’en finit pas de parler de guerre ». La science-fiction militaire est un genre littéraire du domaine de l'anticipation. Ses auteurs centrent leurs œuvres sur l'armée ou sur un conflit armé, avec pour objectif de faire ressortir la nature humaine et certaines questions politiques, philosophiques ou sociales.
    La branche dite " militariste " fait une apologie de la guerre, parfois au détriment de valeurs fondamentales de la civilisation telles que la liberté, la tolérance et l'égalité politique. Lors de l'Âge d'or de la science-fiction, dans les années 1930-1940, de nombreux auteurs ont mis en scène des personnages appartenant à l'armée. Toutefois, Robert A. Heinlein est le premier à en faire le thème central de son roman Starship Troopers paru en 1958. Il y décrit un futur où l'armée s'impose comme seul organe de régulation de la société. Personne n'a jamais vu les Taurans, ni su à quoi ils ressemblent, ni connu leurs intentions. Or, une fusée terrienne vient d'être détruite par ces extra-terrestres, ou tout du moins c'est ce qu'on annonce à la télévision. Aussitôt, les politiciens et généraux décrètent qu'il faut en finir une fois pour toutes avec cette menace intolérable. Sont décidées la Grande Conscription de 2009 et la constitution d'un corps expéditionnaire d'élite. Ainsi, William Mandella se trouve engagé dans un conflit qui va durer plus de mille ans, du fait des distorsions du temps … Le roman The Forever War de Joe Haldeman, ancien combattant au Viêt-nam, publié 1974 et dans sa version française La Guerre éternelle en 1976 a obtenu les prix Nebula, Hugo et Locus. Que faire quand on a 75 ans et qu'on a perdu sa femme ? Partir vivre au soleil ou s'engager dans la Force de défense coloniale ? Pour John Perry, c'est l'occasion de donner du sel à une vie qui ne lui réserve plus grand-chose. Or, ce vieil homme possède l'âge minimal requis pour intégrer cette force qui combat dans les profondeurs de l'espace contre des créatures extra-terrestres exotiques et imprévisibles. Après avoir été « refité » de la tête aux pieds, s'il survit aux 10 ans de service armé, il pourra s'établir dans une nouvelle colonie. Là, il va découvrir tous les secrets que son contrat d'engagement recèle … Tel est le thème du roman Old man's war de John Scalzi, prix Hugo et Campbell, paru en 2005 et dans sa version française Le vieil homme et la guerre en 2007.
    La branche dite " épique " ne porte pas de jugement moral sur la guerre, si ce n'est l'affirmation de sa nécessité. La guerre étant inévitable, il convient de la gagner. Les pertes et les souffrances engendrées sont certes regrettables, mais elles ne doivent pas empêcher les héros de « faire ce qui doit être fait ». Parmi les séries cultes du genre, il est à citer la Saga Vorkosigan de Lois McMaster Bujold qui a été récompensée par 4 prix Hugo, 2 prix Nebula et 2 prix Locus. Son premier intérêt est son univers cohérent et riche. Dans le futur, l’humanité est parvenue à coloniser de nombreux systèmes stellaires en utilisant des « points de saut » à travers l'espace-temps. Les sociétés peuplant ces nouvelles planètes sont variées et ont toutes des organisations et des systèmes de valeurs différents liés à l’héritage culturel des premiers colons et aux aléas de leur histoire propre … À suivre.

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