mercredi 8 août 2012

Réagir à une innovation tactique (1/2)


Les Britanniques de la campagne d’Afrique du Nord en 1941-1942 et les Israéliens de la guerre du Kippour en 1973 ont en commun d’avoir eu à faire face à la même surprise tactique : l’apparition en face d’eux d’armes antichars, respectivement le canon antiaérien de 88 mm et le missile Sagger, capables de briser facilement toutes leurs attaques de chars. Ces armes miracles ont complètement bouleversé le paysage tactique et auraient pu avoir de grandes conséquences stratégiques si des parades n’avaient pas été trouvées. Mais là où les Israéliens ont mis dix jours pour résoudre le problème, il a fallu presque deux ans aux Britanniques. C’est ce décalage dans la réaction que nous allons examiner ici.

Le refus de voir et d’apprendre

Au départ, la source de la surprise est sensiblement la même : le refus de voir. Dans les deux camps, les matériels sont déjà connus. Le canon de 88 mm est en service dans l’artillerie antiaérienne depuis 1936 et il a déjà employé contre les Britanniques en Belgique et en France. Le missile Sagger est en service dans les armées égyptienne et syrienne depuis 1970 et il a même été utilisé à quelques reprises contre les Israéliens. Des rapports et des articles existent décrivant les capacités de ces engins. Les deux armées ont donc eu la possibilité d’appréhender les armes qui vont leur poser tant de problèmes mais elles ne l’ont pas fait.

L’origine du problème est à la fois culturelle et organisationnelle. L’armée britannique de l’époque est une armée très cloisonnée qui cultive le culte du régiment. Les officiers britanniques font toute leur carrière dans un corps particulier, ce qui provoque un attachement particulier mais au détriment de la connaissance des autres. Les tankistes, premières victimes des canons antichars, sont issus de deux traditions : celle du Royal Tank Corps (RTR), création de la Première Guerre mondiale défendue ensuite par ses promoteurs contre le conservatisme du reste de l’armée, quitte à adopter, pour se faire entendre, des positions radicales (« le char sert à tout et n’a pas besoin des autres) ; celle de la cavalerie, qui, après une forte résistance, a été contrainte de troquer ses chevaux contre des engins à moteur en 1936 mais qui conserve la même culture, les mêmes missions et souvent les mêmes méthodes qu’avant. Si les unités du RTR sont malgré tout conçues pour travailler avec l’infanterie comme en 1918, les unités de cavalerie considèrent qu’elles n’en ont pas besoin. Les brigades blindées et même les divisions qui sont formées au début de la guerre, ne comprennent que des unités de chars comme unités de manoeuvre.

L’armée israélienne commençait à avoir sérieusement le même problème au début des années 1970. Après les victoires spectaculaires des guerres de 1956 et de 1967, sans parler des raids de la guerre d’usure, le couple chars-avions est considéré comme un binôme invincible. On augmente donc le nombre de brigades blindées au détriment des autres armes et même dans ces brigades la tendance est à la monoculture puisqu’on dépouille les bataillons de chars de ses mortiers et que l’infanterie mécanisée est négligée. Comme dans le cas britannique, les exercices de coopération entre les armes sont les premières victimes des restrictions budgétaires car elles ne servent pas le centre « noble » du métier.

Les conséquences cognitives sont importantes. Les officiers d’active israéliens, qui sont très jeunes, oublient très vite les mécanismes de coopération avec les autres alors que les Britanniques ne les acquièrent pas. Dans les deux cas, par un biais classique on en vient à exagérer son propre objet de connaissance et à sous-estimer celui des autres. Les officiers de chars britanniques et israéliens en viennent à résumer le combat à des duels de chars et éventuellement des charges pour mettre en fuite l’infanterie. On ne s’intéresse pas au canon de 88 mm allemand d’autant plus que c’est un engin antiaérien, ni au missile antichars, assez délicat d’emploi à l’époque puisque le tireur doit guider le projectile sur la cible pendant plusieurs dizaines de secondes, ce dont on estime les Arabes incapables. A aucun moment on n’imagine comment ce type d’adversaire peut innover, en employant le 88 en antichars ou en tirant les missiles par salves.

Dans les deux cas, le choc avec la réalité est terrible. Dans le Sinaï, les premières contre-offensives israéliennes menées par petits paquets du 6 au 7 octobre 1973 puis par brigades complètes (mais sans artillerie) le 8 octobre sont des désastres comparables aux charges des chevaliers français contre les archers anglais à Crécy. Les premières opérations offensives britanniques contre Rommel, Battleaxe en juin 1941 et Crusader en novembre, se brisent également contre les murs antichars que les Allemands déplacent juste derrière leurs unités de chars et derrière lesquels ils se replient après le premier contact. Dans leur désarroi et face au vide (les pièces de 88 mm camouflées tirent deux fois plus loin que les chars britanniques), les Britanniques refusent longtemps de croire que ce ne sont pas des chars allemands qui leur tirent dessus.
(à suivre)

8 commentaires:

  1. Pour enfoncer le clou : Le canon DCA anglais de 3,7 pouces était l'équivalent du fameux 88, les deux matériels étant de conception analogue et ayant des performances semblables. Il est surprenant de voir que les Britanniques voulurent toujours ignorer les leçons de leurs adversaires en ce qui concerne l'emploi de ces matériels dans la lutte anti-char. Le 3,7 anglais n'eut jamais l'occasion de prouver la sienne. Même à Elamein, alors que les alliés avaient une supériorité aérienne écrasante et que la 8ième armée disposait d'un nombre considérable de canon de 3,7 pouces (94 mn).
    source : doc hachette histoire armes de la 2 GM

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    1. Relativisions toutefois à deux niveaux :

      Le 8,8cm a été conçu dès l'origine comm eun canon polyvalent, c'est à dire que dès 1938, il était foruni avec obus explosifs. Les obus spécifiquement antichars seront produits avant l'entrée en guerre.

      Rommel utilise ses 88 en avant de ses colonnes, aussi bien contre des cibles blindées que contre des retranchements et des positions d'infanterie (ceux sont les premiers canons à tirer sur la forteresse de Tobrouk).

      La qualité de ce matériel tient donc plus à cette polyvalence, et cette versatilité.

      Du côté anglais, avec des obus antiaériens, face à des PzIII ou IV vous faites quoi ?

      Ce n'est pas tout d'avoir un matériel de calibre et de vitesse initiale équivalente, il faut aussi avoir les munitions antichars (ou explosives) pour cela.

      C'est ce qui fait l'avantage d'un 88, d'un 75, ou d'un 76,2 russe...

      Pour finir, les britanniques utiliseront leurs 3,7 inches antiaériens en antichars au moins une fois : lors de la chute de Tobrouk au soir du 20 juin, les colonnes de la 21. panzer-division sont arrêtées par une batterie lourde antiaérienne à l'entrée du port. Mais cette résistance sera rapidement submergée.

      Cordialement,

      Cédric Mas

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  2. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

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  3. En Avril 1972 les Nord-vietnamiens ont fait usage du 9M14M Malyutka avec succès au début, les Sud-vietnamiens concentrant ensuite le feu des armes en direction du départ du missile, le servant ne pouvant être éloigné au plus de 15m ("ARVN crewmen would fire all weapons towards the Sagger's firing position, which would make the gunner flinch and lose control of his missile" Wiki). Cela pose la question d'un bon & rapide retex des conflits dans laquelle une armée n'est pas partie prenante. Cela pose encore plus la question de la diffusion de l'information aux niveaux les plus opérationnels. Souvent l'information reste coincée quelque part, n'est-ce pas ?

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  4. Pour faire le parallèle avec le présent et notamment ces Retex inter armées réclamés par Anonyme du 8 Août à 10:02, que propose t on quant à l'usage des blindés en milieu urbains, pour lesquels les Retex ne manquent pas après Grozny, Fallujah et ses Fantômes Furieux ?
    Après Grozny, les Russes ont développé le BMP-T, combinant un châssis de T-72 et une tourelle inhabitée de 30mm, afin d'avoir une structure plus mobile, plus apte à tirer vers le haut et surtout moins vulnérable aux tirs pénétrant par le haut , justement là où la cuirasse est moins épaisse ...
    Ce qui n'empêchera pas les US d'engager leur Abrams à Fallujah et de perdre des équipages justement lors de tirs pénétrant par la tourelle...
    Question :
    On fera quoi :
    EBRC là où les RETEX sont d'employer du lourd ?
    Donc Lecletc, son kit Azur et sa 12,7 télé opérée ?
    Domage pour le Leclerc T-40 proposé par Marc Chassilian depuis plusieurs années et qui colle le mieux au BMP-T russe , à un moment où la réduction prévisible de l'ABC va libérer des caisses de Leclerc...

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  5. Pas besoin d'aller chercher des RETEX chez les autres ou dans l'histoire, bien qu'utile et passionnant, nous pouvons aussi nous meme créer des retexs.Retour d'expériences, mais quelles expériences menont nous nous meme? Le Colonel GOYA nous montre la voie (sans jeu de mot) avec ses expériences avec les groupes de combat (voir dans la tete d'un sergent 1/3).Des expériences exploitées et exploitables immédiatemment.Une occupation bien utile pour une armée qui betteravise.Des expériences faciles à mener dans les camps d'entrainements (ou plutot d'évaluation) ou nos SGTIA se font étriller toutes les semaines par les FORAD.Il faudrait un blog d'échange tactique libre entre tous les cadres.Aujourd'hui quand on veut apprendre des choses sur son métier on va sur la voie de l'épée.Merci mon Colonel.

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  6. On peut faire un parallèle avec les engins explosifs improvisés (EEI).
    La menace n'est pas vraiment nouvelle, l'EEI n'étant que la version artisanale de la mine, elle-même largement employée au cours des conflits périphériques de la Guerre Froide ; et l'on se souvient également des "bobby traps" du Vietnam...
    Aussi lorsque cette menace prend une dimension nouvelle en Irak et en Afghanistan (1/4 des pertes en Irak, 1/3 en Afghanistan), des parades, imparfaites mais efficaces, existent déjà. En particulier, l’Afrique du Sud avait développé dans les années 1970 les premiers MRAP (Mine Resisitant Ambush Protected véhicules), employés par diverses armées nationales sud-africaines (déjà) confrontées à une forte menace de mines et d'EEI dans des conflits irréguliers.
    Il faudra malgré tout attendre 2006 pour que soit lancé un programme visant à équiper massivement les forces américaines en MRAP soit lancé.
    Il semble qu'ici les causes d'un tel retard soient plutôt à rechercher du côté des lourdeurs administratives du Pentagone, d'un certain aveuglement (la guerre serait rapidement terminée), et de la volonté des services de préserver leurs programmes phares (Future Combat System pour l'Army, et Expeditionary Fighting Vehicle pour l'USMC).
    En revanche, une fois le programme lancé, le MRAP sera un modèle de développement rapide (environ deux ans).

    http://www.dtic.mil/dtic/tr/fulltext/u2/a493891.pdf
    http://smallwarsjournal.com/jrnl/art/disruptive-technology-and-reforming-the-pentagon-establishment%E2%80%94part-ii

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  7. Dans les deux cas, les forces en présence avaient les ressources et les réserves suffisantes pour encaisser les pertes dues à la surprise tactique. Les Israéliens perdent plusieurs centaines de chars contre les défenses égyptiennes.

    Pourrons-nous demain survivre à une surprise tactique, avec nos 4 régiments de chars, 20 bataillons d'infanterie et une réserve bien peu opérationnelle?

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