mardi 1 septembre 2015

Les 22 guerres de la France depuis 1961 (1)


Selon les termes du droit international humanitaire, la guerre est un conflit armé entre Etats et/ou groupes politiques non-gouvernementaux. Selon cette définition, qui exclue les missions de police et de stabilisation (où aucun ennemi n’est désigné), comme l'opération Sangaris en Centrafrique par exemple, et en ne comptant que celles qui ont fait des victimes civiles ou militaires, on peut considérer que la France a été engagée, ou l'est encore, dans vingt deux guerres depuis la fin de la décolonisation.

Dix peuvent être qualifiées d’interétatiques, ce qui correspond à la vision classique que l’on peut en avoir de la guerre. La réalité est un peu plus floue.

Le premier de ces conflits a opposé la France seule à la Tunisie en juillet 1961 au sujet de la possession de la base de Bizerte. L’action de la force s’y est limitée à une intervention française qui a permis de dégager la base après plusieurs jours de combat violents. La victoire y a été nette même si la base a finalement été abandonnée quelques années plus tard.

Par la suite, les affrontements, qui sont apparues surtout dans la période internationale très tendue du début des années 1980, ont été souterrains. Il y a eu le conflit avec la nouvelle république islamique d’Iran, sur fond de contentieux financier (Eurodif). La France a soutenu militairement l’Irak de Saddam Hussein contre l’Iran, celui-ci a riposté par le biais d’organisations alliées, au Liban (prise d’otages et surtout attaques contre le contingent militaire français à Beyrouth) ou à Paris avec les attaques du réseau Abdallah de 1981 à 1984 et surtout les attentats du groupe Fouad Ali Saleh en 1985 et 1986 (14 morts et plus de 300  blessés). Pendant la période de 1983 à 1984 au Liban, on peut même considérer que nous avons été en guerre, sans le vouloir (ce qui ne suffit pas pour l’empêcher), contre la Syrie, associée à l’Iran dans ce combat. Dans les deux cas, nous avons été vaincus.

A la même époque, la France est engagée une nouvelle fois au Tchad en 1983 pour soutenir le gouvernement d’Hissène Habré contre des organisations armées soutenues par la Libye du colonel Kadhafi. L’intervention française, soutenue par les Etats-Unis, a pris la forme d’une ligne défensive dissuasive au sud du pays, avec une brigade et une force aérienne, puis l’appui, par des raids aériens ou l’aide technique, à la reconquête du nord par l’armée tchadienne. Le colonel Kadhafi a accepté un cessez-le-feu en 1988 et renoncé à ses revendications territoriales mais les attentats de Lockerbie et du vol 772 UTA en 1989, où ont péri (entre autres) de nombreux Français, ont encore relevé de ce conflit. Le colonel Kadhafi reste à ce jour l’ennemi qui a tué le plus de civils français, depuis la fin de la guerre d’Algérie.

L’attaque de l’aviation ivoirienne le 6 novembre 2004 à Bouaké a marqué la transformation de l’opération de stabilisation Licorne en guerre limitée de quelques jours contre le gouvernement Gbagbo, alors considéré comme légitime. Il faudra encore cinq ans pour que la France aide militairement le Président Ouattara à chasser Laurent Gbagbo.

Les autres conflits interétatiques ont eu lieu en Coalition et après la fin de la guerre froide. La France a ainsi participé à libérer le Koweït, en évitant toutefois la désastreuse la guerre larvée puis ouverte qui a suivi. La France a ensuite contribué, après l’échec de l’opération des Nations-Unies à laquelle elle participait, à imposer la paix à la république bosno-serbe et à la Serbie après des campagnes de frappes et une menace d’intervention terrestre. Elle a participé aussi, très modestement, à chasser le régime Taliban de Kaboul et, beaucoup plus activement, à détruire celui de Kadhafi. Dans les deux premiers cas, ces interventions ont été suivies de longues campagnes de stabilisation qui ont permis d’aboutir à une forme de normalisation. Cela n’a pu être le cas en Afghanistan et cela n’a même pas été essayé en Libye.

En parallèle, succession ou en conjonction avec ces conflits contre des Etats, nous avons été aussi dix fois en guerre contre des organisations armées, ou des coalitions d’organisations, c’est-à-dire, encore une fois, des entités politiques qui veulent imposer par les armes leur volonté à l’Etat.

Ces entités peuvent être intérieures. C’est le cas de de l’Organisation armée secrète (OAS) et de ses avatars Charles Martel ou Commandos delta pour l’extrême-droite, c’est le cas d’Action directe et de quelques groupuscules pour l’extrême-gauche. La lutte contre ces organisations a duré jusqu’au début des années 1980. On peut considérer aussi le Front de libération nationale corse (FLNC, créé en 1976) et le Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS, créé en 1984), pour ne considérer que les groupes qui ont tué pour des raisons politiques comme des ennemis de l’Etat, et donc aussi de la France. L’Etat d’urgence a été décrété en Nouvelle-Calédonie en 1984.

Ces entités ont surtout été étrangères. Nous en avons combattu, en lien avec le gouvernement local, six principales : contre l’Union des populations camerounaises (UPC) jusqu’en 1963, le Front de libération nationale (Frolinat) au Tchad de 1968 à 1979, les Tigres Katangais au Congo en 1977 et 1978, le Polisario en Mauritanie en 1977-1978, le Front patriotique rwandais de 1990 à 1993, une coalition regroupant Al Qaïda, les Talibans et sans doute surtout le Hezb-e-Islami Gulbuddin en Afghanistan, surtout à partir de 2008. 

Nous menons ce jour encore deux guerres, et de ce dernier type, une contre les organisations djihadistes au Sahel et, ce depuis au moins 1995, et une autre contre l’Etat islamique, né sous ce nom en 2006 mais que nous n’affrontons réellement que depuis 2014. Ces deux conflits présentent la caractéristique particulière de se dérouler simultanément à l’extérieur et sur le territoire métropolitain, à la fois contre des combattants étrangers et des traîtres français.

dimanche 23 août 2015

La litanie de la peur-Un inconnu vous aborde avec une kalashnikov

Pas de bonheur sans liberté, pas de liberté sans courage
Périclès
Pour Damien, Mark, Chris, Alek, Anthony et Spencer, hommes d’honneur.

Le 21 août 2015, vers 18h00, dans le train Thalys reliant Amsterdam à Paris s’est ouvert un trou dans l’espace-temps normal. A la place est apparue une bulle de violence terroriste, tragédie hélas désormais classique et dont la fin tient largement à la répartition des rôles sur la scène. Celle-ci, cette fois, a été heureuse, et comme d’autres bulles se formeront immanquablement, il n’est pas inutile de comprendre pourquoi.

La manière dont on réagit à la peur dépend de l’interaction de plusieurs systèmes nerveux. Tout part de l’amygdale, placée dans le système limbique, et qui constitue la sentinelle du corps. L’amygdale combine en permanence et de manière inconsciente des perceptions à des émotions vécues. Lorsqu’elle décèle un danger, elle provoque immédiatement une alerte vers le cerveau reptilien et ses circuits nerveux rapides qui mobilise alors les ressources du corps par une série d'ordres bioélectriques et des sécrétions chimiques.

Cette mobilisation immédiate se traduit par une concentration du sang sur les parties vitales au détriment des extrémités (qui donc saignent moins en cas de blessures) ainsi qu'une atténuation, voire une disparition, de la sensation de douleur (Spencer Stone a raconté ne pas avoir senti ses blessures). Surtout, elle provoque une augmentation du rythme cardiaque afin de permettre des efforts physiques intenses. Tout cela est évidemment essentiel pour faire face à la menace mais le problème majeur est que si l’intensité de mobilisation est trop forte, celle-ci devient contre-productive. Au-delà d’un premier seuil, l’habileté manuelle se dégrade et des gestes jusque-là considérés comme simples peuvent devenir complexes, comme téléphoner ou armer un fusil d’assaut. Au stade suivant, les sensations se déforment. C’est le moment où on bascule dans le monde expressionniste, celui dont le temps ne s’écoule plus de la même façon, avec des accélérations et des ralentissements, et où la vue peut se concentrer sur un point unique et occulter complètement des éléments essentiels. Dans un troisième stade, ce sont les fonctions cognitives qui sont atteintes et il devient de plus en plus difficile puis impossible de prendre une décision cohérente. C’est le stade où on va arriver à faire des tâches simples, puis s’en remettre aveuglément aux ordres, de l’ennemi, d’un chef, ou simplement de quelqu’un qui a encore la faculté de réfléchir et parler. A défaut, on imitera ce que font les autres, surtout fuir. Au stade ultime de stress, le comportement de l’individu n’a plus de lien avec la survie. On peut rester ainsi totalement prostré et souvent incontinent face à quelqu’un qui va pourtant visiblement vous tuer.

Cette intensité, qui échappe alors à tout processus conscient, dépend de plusieurs facteurs comme évidemment le degré de danger estimé mais surtout la surprise. Les deux sont très largement dépendants de l’expérience antérieure des individus. La sentinelle-agmydale saura d’autant plus vigilante que l’individu croit à la possibilité d’une menace. Elle sera d’autant plus performante que le même individu a en mémoire d’informations, comme un comportement suspect ou le bruit de l’armement d’un fusil d’assaut, qui permettent de déceler des indices de menace au milieu du « bruit » ambiant. Sans expérience véritable, hors films et jeux vidéos, de la violence et en imaginant qu'un train est un espace complètement sécurisé, on est évidemment très vulnérable à une attaque surprise. 

Vient ensuite le moment où l’alerte de l’amygdale atteint le néo-cortex, quelques fractions de secondes après le cerveau reptilien. Le jugement de la situation qui est alors fait, en quelques secondes au maximum, est influencé par plusieurs facteurs contradictoires comme l’analyse de la capacité d’action sur la menace (je suis coincé dans mon siège, je n’ai aucune compétence en combat rapproché, je suis à mains nues, je ne suis pas personnellement menacé, etc.), l’idée que d’autres plus compétents ou payés pour cela vont agir, une réticence naturelle à tuer ou blesser gravement des individus de son espèce, la volonté, toute aussi naturelle, de protéger ses proches ou, plus subtilement, le jugement moral que les autres peuvent porter sur son attitude (Suis-je seul ? Me regarde-t-on ? Me connaît-on ? Ai-je des responsabilités particulières ?). A la mise en garde de l’amygdale répond ainsi un feedback du « cerveau d’en haut », le néo-cortex, qui va influer le branle-bas de combat déjà déclenché par le « cerveau d’en bas », reptilien. C'est à ce moment-là que s'effectue généralement la bascule entre les acteurs et les figurants, les « combattants » et les immobiles. Si les « voyants » sont majoritairement négatifs, la réaction du corps sera amplifiée et donc dégradée en direction de la fuite ou de la paralysie. Si les « voyants » sont positifs, on peut espérer surmonter la peur et contrôler son corps.

Au cœur de cette petite bulle de violence que se forme d’un seul coup, ce qui fait la grande différence entre le combattant, au sens large, et le novice n’est pas la force physique ou la maîtrise technique, mais bien une gestion plus efficace de cette peur inévitable. Par entraînement, simulation, visualisation, le combattant accumule les informations qui lui permettent de déceler plus facilement les dangers et d’y faire face. Il dispose d’une base de données de situations et solutions immédiates à appliquer dans des cas similaires. A force de tirer ou frapper, à blanc, réellement ou même en imagination, sur des cibles à forme humaine, il dépasse la réticence à faire mal. Tout cela lui permet, outre d’être moins surpris, de contrôler le niveau de mobilisation organique à un niveau positif. Hormis quelques experts très entraînés, il est plus maladroit que d’habitude et agit assez simplement, ou au moins essaie, et c’est là l’essentiel.

Ayoub El Khazzani, était un combattant car il avait préparé, anticipé, visualisé, accepté son action violente mais ce n’était pas, comme souvent, un bon combattant. Il bénéficiait d’un armement redoutable et de la surprise face à des gens désarmés mais il a été incapable d’utiliser ces avantages énormes. Soumis lui-aussi à la peur, il s’est avéré maladroit, ne parvenant pas à utiliser correctement son fusil d’assaut. Il a beaucoup effrayé mais le piège du confinement s’est finalement retourné contre lui à partir du moment où il a trouvé autour de lui d’autres combattants, même désarmés. Ces hommes, militaires ou non, ont réussi en quelque secondes à contrôler suffisamment bien leur peur, par formation et/ou volonté, pour décider d’agir immédiatement. Cela a sans doute surpris l’agresseur et accentué encore sa propre peur. Comme souvent, il aura suffi qu’un seul, à plus forte raison des amis, initie le mouvement ou donne des ordres pour que d’autres, encore hésitants, basculent aussi dans l’action et permettent d'avoir la masse critique pour neutraliser l'agresseur. C’est ce qui fait souvent la différence entre le groupe amorphe devant une agression et celui qui la rejette. Ce n’est pas la compétence en combat rapproché ou la force physique qui sont décisives, Chris Norman est un consultant britannique de 62 ans, mais bien la volonté d’agir et le sens de l’honneur. 

Nous sommes en guerre contre des organisations qui pratiquent le terrorisme et le minimum pour gagner une guerre c’est d’avoir des combattants, beaucoup de combattants même. Les circonstances de l'attaque du Thalys étaient favorables, cela n'a pas toujours été le cas dans le passé et cela ne le sera sans doute pas non plus dans le futur, mais plus on multiplie les combattants, y compris civils, et leur capacité d'agir et plus on multiplie les chances de victoires. Il est temps de mobiliser. Il est temps de se mobiliser. 


Neurocombat, de Christophe Jacquemart, indispensable à tout combattant.

vendredi 21 août 2015

Touchdown

Publié le 07/12/2011

Au début des années 2000, l'économiste David Romer entreprit d’analyser par ordinateur 700 matchs de National Football League. Il parvint ainsi à déterminer quelles étaient statistiquement les meilleurs choix tactiques (tenter d’avancer, taper le ballon au pied, etc.) en fonction notamment de la position de l’équipe sur le terrain. En comparant ces résultats et les choix réels des coaches, il s’aperçut que non seulement leurs décisions se ressemblaient beaucoup mais qu’ils étaient aussi systématiquement plus prudents que l’ordinateur. Au bilan, en termes économiques, la plupart des stratégies adoptées par ces gens pourtant compétents étaient sous-optimales.

Ce comportement apparemment irrationnel s’explique d’abord par le principe de la « preuve sociale ». Si tout le monde fait cela c’est que cela doit avoir un sens. On peut donc prendre une décision rapide (souvent juste mais pas toujours) sans avoir à trop réfléchir. Il s’explique surtout par la « pression sociale ». Si tout le monde fait cela, il est simplement difficile de ne pas le faire. Ces deux facteurs sont évidemment exacerbés si tous les décideurs sont issus de la même communauté, ont reçu la même formation et obéissent à la même culture.

Le plus important réside cependant dans les conséquences d’un échec éventuel. Le coût d’un échec conformiste n’est pas le même que celui d’un échec audacieux, puisque dans le deuxième cas on passera en plus pour asocial ou même fou. Or, un coach poursuit toujours deux objectifs : à court terme gagner des matchs et à long terme réussir sa carrière. Ces deux objectifs sont évidemment corrélés mais ne coïncident pas complètement. Il faut être bon mais aussi et peut-être surtout convaincre que l’on est bon ou au moins que l’on est sérieux. Ajoutons à cela le fait que l’échec est toujours psychologiquement plus fortement ressenti que la réussite (dans un rapport de un à quatre) et on obtient une forte tendance à la prudence et au conformisme dans une population d’individus apparemment indépendants et libres de leurs choix.

Imaginons maintenant le cas d’un colonel commandant un groupement tactique interarmes (GTIA) dans une opération de guerre au sein d’une coalition sur-dominée par un grand allié. Outre son code éthique, les décisions de ce colonel vont subir trois pressions : celle de la hiérarchie opérationnelle du grand allié qui exige des résultats concrets, celle des habitudes qui indique ce qu’il est « normal » de faire et celle de sa propre hiérarchie nationale dont le jugement va fortement influencer le futur post-opération du colonel et de son régiment.

L’action du GTIA sera de durée limitée et noyée dans l’action de dizaines d’autres bataillons. Elle n’aura donc qu’un impact limité au niveau du théâtre tout en étant très importante pour lui. S’il est audacieux et prend des risques, il ne peut espérer que quelques succès limités et provisoires alors que s’il échoue sa carrière est compromise et la réputation de son régiment terni. En revanche, s’il est conformiste et prudent, il peut espérer présenter un bilan peu glorieux mais sans craindre un désastre. Les pertes humaines passeront beaucoup plus facilement dans ce cas.

Au dessus du colonel, l’action s’inscrit dans un cadre politique national dominé par l'approche des élections présidentielles et dans celui d’une coalition asymétrique où chacun des alliés cherche à présenter un bon bilan diplomatique au moindre coût. Les moyens sont donc réduits au « juste suffisant » et la priorité est d’éviter un choc médiatique. En dessous du colonel, chacun des cadres est soumis au même dilemme qui peut se résumer à leur niveau à une question : est-ce que cela vaut vraiment le coup de risquer ma peau et celle de mes hommes ? Si cette valeur est jugée faible (par manque de reconnaissance par exemple), le rendement réel et cumulé de toutes les actions ne peut qu’être faible également.

C’est ainsi que, à force de prudence, on peut imaginer un jour voir dans une petite province d'un lointain pays d'Asie centrale quelques centaines de combattants équipés de kalashnikovs tenir tête pendant des années à l’ex-première armée du monde. 

samedi 15 août 2015

La camisole dorée-Petit intermède économique et social

Version du 16 août 2015

Reprenons quelques faits. Alors que le taux de croissance de l’économie française, en monnaie constante, était en moyenne de 6 % de 1950 à 1969, il passe à 4 % jusqu’en 1979, avec une récession de – 1 % en 1975. A partir de 1980, la croissance devient à la fois plus fluctuante, entre bulles et crises, et surtout nettement plus basse. Elle est de 2,3 % en moyenne jusqu’en 1990, première phase d’ouverture et de libéralisation, puis à 2 % de la fin du bloc soviétique jusqu’à l’adoption de l’euro. A partir de 2002, la croissance de l’économie française passe à 1,77 % jusqu’au début de la crise de 2008 et à 0,38 % depuis.

Les causes de cette stagnation semblent assez bien cernées. Le libre échange généralisé, en particulier financier, qui caractérise la « mondialisation » a abouti dans les pays qui l’ont initié à une répartition des revenus beaucoup plus favorable qu’auparavant au Capital par rapport au Travail. Cela a un premier impact négatif sur la croissance économique dans la mesure où les revenus issus du Travail (les salaires) alimentent, en proportion, plus la consommation que ceux tirés du Capital. Ainsi alors que la seule consommation « tirait » la croissance à hauteur de 3 % par an pendant les trente glorieuses, elle atteint difficilement 1 % depuis leur fin et en partie grâce à l’aide de la dépense publique.

Le Capital à, au moins, la vertu de plus alimenter l’épargne et les investissements que le Travail (ainsi que le « déplacement » fiscal). Il y a néanmoins deux nouveaux problèmes. Le premier est que la valeur totale des dividendes par rapport aux investissements en France est passée de 50 % à 360 % de 1980 à aujourd’hui [ici]. Le second est que, contrairement au capitalisme du XIXe siècle et début du XXe, le bilan des entrées et sorties des investissements du territoire national est défavorable, favorisant plutôt le développement du Travail à l’étranger en particulier dans l’industrie. Selon les travaux de Lilas Demmou, la France perd ainsi entre 30 000 et 40 000 emplois industriels chaque année du fait de la concurrence internationale, avec une accélération depuis 2002 [ici]. Au bilan, l’investissement qui, là-encore, représentait en moyenne 2 % dans la croissance annuelle jusqu’en 1973 se situe entre 0,5 % le 1 % depuis, avec des fluctuations importantes. Quant au troisième moteur possible de la croissance, le commerce extérieur, il s’effondre depuis 2002. La chute s’est stabilisée à partir de 2008 autour d’un déficit moyen annuel de 55-60 milliards d’euros, dont une moitié pour l’Allemagne, qui bénéficie d’une dévaluation permanente de sa monnaie depuis la fixation, très avantageuse pour ses exportations, des taux de change européens avant adoption de l’euro [1].

La stagnation a évidemment des conséquences sociales. Les dépenses de protection sociale sont passées de 24,5 % du PIB en 1980 à 33,8 % en 2013. Le vieillissement de la population est évidemment une des causes de cette extension mais pas seulement. De 2002 à 2012, les revenus ont diminué de 6,2 % pour les 10 % de Français déjà pauvres alors qu’ils augmentaient de plus de 20 % pour les 1 % les plus riches [2]. Sauf en 2007, le taux de chômage n’a pratiquement jamais été en dessous de 8 % depuis 1984 et il dépasse désormais les 10 % de la population active et encore ne s’agit-il que du chômage au sens du bureau international du travail qui prend mal l’ampleur du travail précaire. Au bilan, selon Jean-Yves Archer, le coût du chômage peut s’estimer à 76 milliards d’euros annuels voire même jusqu’à 110 milliards en tenant compte des coûts sanitaires qui y sont liés [ici].

L'ampleur de ces prélèvements obligatoires, nécessaires pour contre-balancer les effets négatifs de la politique économique sur le pouvoir d'achat, a cependant aussi pour conséquence, à la fois de dissuader l'investissement privé en France et de limiter l'action de l'Etat dans l'exécution de ses missions premières. Malgré ses efforts, l'Etat ne peut ponctionner finalement « que » 14 % du PIB alors qu'il a, en réalité, besoin de 17 % pour fonctionner dans les conditions actuelles, qui sont elles-mêmes visiblement insuffisantes à empêcher une dégradation. Cette situation d’insuffisance perdure depuis longtemps mais elle s’est aggravée avec le temps. La dette publique est passée de 20 % du PIB en 1980 à 97 % aujourd’hui, avec une accélération là-aussi depuis la création de l’euro.

Le paiement des intérêts de cette dette a représenté 45 milliards d’euros en 2014, soit 2,5 % du PIB. Cette dépense aurait pu être annulée par une inflation équivalente en  pourcentage, mais outre qu’on ne sait pas très bien créer une « petite inflation », ce concept fait horreur à l’Allemagne. Cette dette pourrait être remboursée aussi à des créanciers français et financer ainsi des acteurs économiques nationaux. C’est le cas presque entièrement au Japon mais seulement pour un tiers en France. Ce sont donc, depuis le début de la mondialisation, un ordre de grandeur de 600 milliards d’euros d’impôts et taxes [3] qui sont partis enrichir des investisseurs étrangers, à comparer aux 200 milliards d’euros économisés sur la même période sur la défense. On notera au passage que le financement de l'Etat directement sur les marchés n'a pas, loin s'en faut, permis d'atteindre toutes les promesses affichées à l'époque.

En soi, une dette publique n’est pas un problème si elle contribue à soutenir, directement ou non (par un contexte), une croissance économique qui la finance en retour par les nouvelles rentrées fiscales. Elle peut même constituer un investissement rentable. Le problème est que, dans une économie ouverte, cela n’est possible que lorsque tous les autres font de même, sinon cela sert surtout à stimuler les importations venues des pays les moins chers. C’est ce que l’on est parvenu à faire dans l’urgence dans l’Union européenne en 2008-2009 pour sortir de la récession avant de revenir à l’orthodoxie. Depuis la sortie de récession, la croissance française est en moyenne de 1 %, ce qui est évidemment insuffisant pour réduire à la fois la dette publique et le chômage, ce qui est insuffisant aussi au fonctionnement d'un Etat, même en limitant ses ambitions à faire de la France quelque chose d’attirant pour les capitaux étrangers.

Au bilan, il est difficile de soutenir que la politique économique suivie depuis trente ans ait été un grand succès, hormis dans la lutte contre l’inflation. La France est en train de réaliser la prédiction d’Hannah Arendt dans Condition de l’homme moderne d’une société qui se dirige vers l’inertie. Face à cela, on peut faire comme les devins qui accusent les clients mécontents de ne pas voir venir l’amour et l’argent promis de ne pas y avoir assez crû et qui leur demandent de redoubler d’effort et d’apporter plus d’argent. C’est sensiblement la politique menée par les deux grands partis au pouvoir, devenus les partis de la classe (souvent par hérédité) de l’ « ouverture », associée à ceux qui en sont protégés dans leurs fiefs et corporations mais laissant de côté la « protection », économique, sécuritaire, identitaire même d’une majorité de la population française laissée en première ligne. Dans la « camisole dorée » décrite par Dani Rodrik, les « ouverts » ont préféré déléguer à des instances supranationales le soin d’essayer de réguler les choses alors que les « vulnérables » ont la nostalgie de l’Etat-nation, celui qui avait une politique monétaire, qui ne limitait pas sa protection économique aux artistes mais l’étendait aussi parfois aux ouvriers et même aux entrepreneurs, qui consacrait encore en 1960 6,5 % du PIB à ses missions premières (justice, police, défense et diplomatie) et non 2,8 % comme aujourd’hui. A ce rythme, il n’y aura d’ailleurs plus d’Etat régalien dans trente-cinq ans. 

Ce n’est évidemment pas possible. Il ne peut y avoir que réaction avant suicide et changement du sens de l'Histoire. Les temps à venir seront ceux de l'alliance, sous le drapeau français, de l'entreprise et de la protection. Il serait dramatique de laisser ce mouvement à un parti à l’ADN corrompu. 

[1] François Lenglet, La Fin de la mondialisation, Fayard, 2013.
[2] De 2004 à 2007, le 1% de ceux qui gagnent le plus (plus de 10 000 euros par mois) a vu son revenu croitre de 16 %. Au-delà, cela s’est envolé : + 27 pour les 0,1 %, + 40 % pour les 0,01 %. Thierry Pech, Le Temps des riches : Anatomie d'une sécession, Seuil, 2011
[3] 2/3 x 2 % x PIB moyen de 1 500 milliards d’euros x 20 ans.
Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, Pocket, 2002.
Denis Rodrick, The Globalization Paradox : Democracy and the Future of the World Economy, W.W.Norton and Company, 2012.

dimanche 9 août 2015

Un an de détermination absolue

10 août 2015

Voici donc un an que les Etats-Unis ont lancé l’opération Inherent Resolve (Détermination absolue) contre l’Etat islamique, suivis par vingt et un autres pays. Cette opération comprend un volet aérien, consistant à frapper, en Irak et en Syrie, les forces et structures de l’EI dans la profondeur ou en soutien direct des forces au sol ainsi qu'un volet terrestre de formation à l’armée irakienne et à certains mouvements rebelles syriens. 

Cette opération ne vise pas à détruire Daesh mais à le contenir de façon à permettre à ses ennemis, l’Etat irakien en premier lieu, de disposer de suffisamment de forces pour effectuer cette destruction (x). Ce procédé dit « indirect » n’est pas nouveau depuis l’engagement initial au Vietnam par Kennedy jusqu’au soutien des rebelles libyens en 2011 en passant par la campagne en Afghanistan en 2001. Il se distingue de l’engagement « direct » par l’absence de troupes combattantes au sol, toujours difficiles à engager dans le contexte institutionnel américain et encore plus après les précédents afghan et irakien. Les sociétés privées et les forces spéciales peuvent toutefois, et dans certaines limites étroites, constituer des substituts à l’US Army et du Corps des marines. Outre cette plus grande facilité d’engagement mais aussi de désengagement, le principal intérêt de cette approche pour les Etats-Unis est de réduire considérablement les risques de pertes humaines dans un retour au « zéro mort ».

Cette approche comprend aussi de nombreux inconvénients. Le principal est qu’on ne maîtrise pas vraiment les événements qui dépendent en réalité de la volonté et des capacités des acteurs locaux. Pour reprendre les exemples précédents, la présence de milliers de conseillers et de moyens d’appui n’a pas empêché la Sud-Vietnam d’être au bord de l’effondrement peu après la mort de Kennedy. Les Taliban ont été chassés relativement facilement de Kaboul par les seigneurs de guerre du Nord, avant que ceux-ci refusent d’aller plus loin. En excluant toujours l’engagement de troupes terrestres et en faisant confiance à des hommes forts beaucoup moins fiables, les Américains ont permis aux leaders ennemis, Oussama ben Laden et le mollah Omar, de s’enfuir et de poursuivre le combat depuis le Pakistan. En Libye, il a fallu attendre des mois pour voir enfin survenir des unités rebelles suffisamment compétentes pour profiter de l’affaiblissement de l’armée de Kadhafi. Un autre problème est qu’on ne maîtrise pas non plus vraiment les actions politiques des « champions » que l’on sponsorise. On peut donc se retrouver associés malgré soi aux coups d’Etat de Saïgon, aux massacres de prisonniers et à la mainmise sur le pouvoir à Kaboul par les chefs de l’Alliance du Nord, aux déchirements libyens post-Kadhafi ou, pour citer un cas français, aux agissements de nos anciens alliés rwandais après notre départ et la mort de leur leader. De ce point de vue, l’opération Inherent Resolve est particulièrement complexe, eu égard au nombre d’acteurs, aux intérêts contradictoires, qui sont soutenus par la coalition, entre les rebelles syriens et les gouvernements d’Irbil ou de Bagdad.

La formation de leurs troupes est, par ailleurs, encore loin de pouvoir prétendre à la masse critique nécessaire pour défier l’EI. Les 5 000 combattants rebelles syriens prévus ne sont, pour l’instant, que quelques centaines et les soldats irakiens formés par les Américains ne sont que 6 500 pour 4 500 encore dans les camps. On notera aussi que tout ce pan de l’opération est fondé sur l’idée que les ennemis de Daesh manquaient simplement de formation militaire et que cette lacune comblée, avec l'aide de quelques appuis aériens, ils l’emporteraient facilement. Il faut quand même rappeler que cette « nouvelle armée irakienne » est la troisième formée par les Américains depuis 2003, après celle du département d’Etat (et des sociétés privées) qui a explosé en 2004, puis celle du département de la Défense (DoD), qui, après une forte implication des troupes et plusieurs dizaines de milliards de dollars de dépense, a permis d’obtenir au bout de quatre ans une force à peu près efficace, au moins aux côtés des Américains, avant de redevenir une coquille creuse quelques années plus tard. Les forces irakiennes formées par les Américains souffrent en fait…d’être formées par les Américains, dans un contexte où ce qui importe surtout est la loyauté politique. Depuis 2004, les Irakiens, qu’ils soient au pouvoir ou dans la rébellion, n’ont eu de cesse de vider de leur substance les forces de sécurité formées par les Américains de façon à les rendre les moins dangereuses possibles, au profit de gardes personnelles et de milices de partis, considérées comme beaucoup plus fiables. On pourrait rappeler aussi les précédents de l’armée malienne formée par les Américains avant l’effondrement de 2012 ou, pour citer un exemple français, l’armée tchadienne du président Tombalbaye après notre victoire au Tchad en 1972. Le problème fondamental n’est pas la compétence tactique (l’armée de Daesh n’a pas eu besoin d’instructeurs occidentaux) mais la volonté de combattre. La compétence vient ensuite. Le pari de l’armée efficace sans avoir à changer le contexte politique est très loin d’être gagné.

Le deuxième inconvénient est que si on compense le refus d’engagement terrestre par une campagne aérienne, les coûts augmentent de manière exponentielle en fonction de la puissance de l’ennemi à surveiller et frapper. Le DoD vient de révéler que l’opération Inherent Resolve avait coûté 3,5 milliards de dollars (3,1 milliards d’euros) en un an et la campagne aérienne représente 75 % du total. Sur 10 millions de dollars dépensés chaque jour, 5 sont ainsi consacrés à l’OPTEMPO (le coût des vols) et 2,5 millions aux munitions « délivrées ».

Quels sont les effets obtenus pour une telle somme ? Comme d’habitude ce sont des chiffres qui sont présentés, comme si rien ne pouvait s’estimer autrement. En janvier 1968, le président Johnson présentait à la télé une série de statistiques destinées à prouver que l’armée américaine était sur le point de l’emporter au Vietnam…quelques jours que l’offensive communiste du Têt ne démontre exactement l’inverse sur les mêmes écrans. Le Pentagone annonce maintenant qu’en un an de campagne aérienne, plus de 45 000 sorties ont été effectuées, dont un peu moins de 6 000 sont des frappes (faisant ainsi passer le nombre total de frappes de « guerre contre le terrorisme » à plus de 120 000 depuis 2001, dont quelques milliers seulement par drones). Ces frappes auraient permis de détruire 8 800 objectifs, notamment 116 chars (véhicules blindés de tout type en réalité) et 336 Humvees (véhicules légers), fournis par les Américains eux-mêmes à l’armée irakienne (réalisant un danger exprimé à l’époque de voir cet équipement plus équiper l’ennemi que ses alliés). Dans la plus pure tradition du body count on se félicite aussi d’avoir tué 15 000 combattants ennemis. Ces chiffres peuvent paraître impressionnants. Il faut cependant les relativiser.

En premier lieu, ce n’est pas parce qu’ils sont précis que des chiffres sont vrais. Malgré un dispositif de surveillance (et d’estimation des dommages réalisés) sophistiqué, il y a toujours une marge non négligeable d’erreur et une surtout une forte incitation à annoncer les chiffres les plus favorables. Il y a deux mois, Antony Blinken, membre du Conseil de sécurité nationale américain, ne parlait que de 10 000 morts. Avec ces réserves, les pertes annoncées sont quand même loin d’être négligeables pour une organisation dont les effectifs combattants sont estimés, par le Pentagone, entre 20 000 et 31 500. Ce n’est pas décisif pour autant. A la fin de chaque année d’occupation de l’Irak, le même Pentagone annonçait toujours avoir éliminé plus de combattants rebelles…qu’il n’y en avait au total au début. Là, en l’occurrence, il semble que Daesh arrive à se régénérer encore plus vite que les mouvements rebelles sunnites de l’époque puisque ses effectifs militaires sont, semble-t-il, supérieurs (et parfois très nettement selon les estimations) à ceux d’août 2014. Il faut bien comprendre en effet que par les pertes civiles qu’elles occasionnent (l’organisation indépendante Airwars, les estime à 459 morts et plusieurs milliers de blessés, ainsi que 42 morts irakiens par tirs fratricides), la gêne que les destructions d’infrastructure provoquent, leur absence face aux forces d’Assad, leur existence même aux yeux du monde, ces frappes recrutent aussi sans doute pour Daesh. 

L’effet le plus efficace de la campagne est cependant la pression qu’elle permet d’exercer sur l’ennemi et l’entrave à ses mouvements ou concentrations, soit en profondeur, soit en soutien immédiat des forces alliés sur les points de contact. Les frappes aériennes, leur menace même, réduisent ainsi l’écart d’efficacité entre les combattants. Le DoD attribue à ce facteur les victoires défensives obtenues, comme à Kobane où les bombardiers B1B ont réalisé 600 frappes, et le gain de terrain sur l’ennemi, estimé à 25, voire 30 %, ce qui est, à la fois sans doute exagéré et, pour l’instant peu décisif. Outre que Daesh ne s'accroche aux terrains jugés secondaires, la progression dans les provinces de Diyala et de Salah al Din est bien plus le fait de milices chiites aidées par l’Iran que celui de l’armée régulière irakienne soutenue par les Etats-Unis. Le cœur géographique de l’Etat islamique n'est pas touché et il a, par ailleurs, obtenu deux victoires importantes, à Palmyre et surtout à Ramadi… trois jours après que le général Killea, chef d’état-major d’Inherent Resolve, ait annoncé que l’ennemi était partout sur la défensive. En réalité, l’EI avait déjà atteint dès l’été 2014, en particulier en Irak, les limites théoriques de son expansion. Il lui était impossible par exemple de s’emparer de Bagdad, dont la population seule (à majorité chiite) dépasse celle de tous les territoires qu’il contrôle ou même d’Erbil. La campagne aérienne a évidemment aidé mais il n’est pas évident que sans elle, les djihadistes soient allés beaucoup plus loin.

Le bilan pour une puissance qui représente 37 % des dépenses militaires mondiale, face à une organisation armée de quelques dizaines de milliers de combattants avec de l’équipement léger, est donc quand même assez mitigé au bout d'un an. Il est mitigé et coûteux. Frapper un objectif coûte 300 000 dollars et tuer un seul combattant ennemi coûte 175 000 dollars. 

D’un point de vue opérationnel, cette opération indirecte serait en fait d’un rapport coût-efficacité bien plus efficace si elle intégrait des moyens d’appui au plus près des forces locales, hélicoptères d’attaque en particulier. Dans un contexte proche, cette introduction de machines à détruire massivement des objectifs de faible valeur avait largement contribué à faire basculer la situation à l’été 2011 en Libye, par son efficacité propre mais aussi par la possibilité d’utiliser les frappes aériennes, plus coûteuses et plus rares, sur des cibles de plus haute valeur. Il faudrait également, selon les mêmes principes, se doter d’une force de raids humains en profondeur qui permettrait de démultiplier l’action des forces spéciales, réservée aux missions les plus importantes. C’est sensiblement ce que fait la France au Sahel, à une échelle qui serait toutefois très insuffisante contre Daesh. Ce modèle de forces impliquerait de faire prendre un peu plus de risques aux soldats, ce qui reste encore inconcevable pour les Etats-Unis (qui tolèrent pourtant 65 meurtres par jour sur leur sol). Comme souvent, il faudra sans doute que la situation persiste dans l’impasse pour, après avoir constaté le temps perdu et les souffrances locales, envisager de s’impliquer plus avant.

Il serait possible également de former une armée locale entièrement sous contrôle. Les Américains l’ont déjà fait en 2007, recrutant 120 000 « fils de l’Irak », pour environ 10 % du prix de la campagne aérienne d’Inherent resolve. Comme beaucoup de ces miliciens étaient d’anciens membres des organisations rebelles, chaque fois que l'un d’eux était recruté, c’était un ennemi qui disparaissait et un allié qui apparaissait le tout pour 300 euros par mois (à comparer aux 175 000 dollars nécessaires pour le tuer depuis le ciel). Les « fils de l’Irak » ont largement contribué au retournement spectaculaire de la situation et la victoire, certes incomplète, sur ce qui s’appelait alors l’Etat islamique en Irak. Ce mouvement n’a été toutefois rendu possible que par des conditions politiques favorables, la détestation de l’EII par de nombreux sunnites et la présence américaine qui a permis de faire fi des réticences du gouvernement de Bagdad. La victoire obtenue et le départ américain acquis, celui-ci s’était alors empressé de dissoudre une force aussi efficace et il ne veut pas aujourd'hui entendre parler de son retour, préférant faire confiance à l’équivalent formé par l’Iran.

Qu’en-est-il de la France dans cette guerre ? L’opération Chammal représente 2 % du nombre de sorties américaines et nos instructeurs un peu moins de 8 % du contingent des instructeurs Américains. Autrement dit, notre action est marginale dans une opération globale dont les effets sont plutôt flous. Comme en Afghanistan et malgré les déclarations fortes, nous sommes trop faibles pour peser sur les orientations stratégiques. Comment peser d'ailleurs lorsque le coût d'une participation significative à une coalition menée par les Américains et selon leurs modes d’action est inaccessible à n’importe quelle autre nation. Inherent Resolve, c'est à peu près trois fois ce que la France dépense en moyenne chaque année pour toutes ses opérations. Elle ne représente pourtant que 6 % du budget américain des opérations extérieures (58,6 milliards de dollars, soit 0,32 % du PIB contre 0,05 % pour le budget français). Quand on veut avoir un poids stratégique, il faut au moins le vouloir. A défaut, on se condamne à ne pouvoir livrer des guerres importantes que lorsque les Etats-Unis le veulent bien et à leur manière, dont on a vu qu’elle n’était pas très efficace hors des cas, de plus en plus rares, de guerre interétatique.

Avec notre engagement, nous avons fait de l'Etat islamique un ennemi (il l’aurait sans doute été à un moment donné), sans avoir beaucoup d’effet sur lui, alors que lui-même a réussi à susciter des attentats en son nom et fixer 7 500 soldats sur le sol français. En échange, on peut se féliciter d’être le bon élève de la coalition en étant le deuxième contributeur et de pouvoir montrer le porte-avions Charles de Gaulle et des Rafale, on peut espérer aussi recevoir en retour quelque aide matérielle américaine au Sahel pour combler nos lacunes croissantes. Tout cela est très bien mais manque quand même un peu d'ampleur.

Peut-être que la résolution de tous à combattre l'Etat islamique n’était finalement pas si absolue que ça.