samedi 23 juillet 2016

Au bonheur des drames

En avril 2015, je m'interrogeais sur la stratégie de la France vis-à-vis des organisations djihadistes. Maintenant, les choses sont plus claires : il n’y en a pas, ou plus exactement des listes d’annonces après chaque attentat en font office. On navigue au petit bonheur des drames en s'efforçant de rester en surface des choses.

La guerre en plastique

Rappelons cette évidence qu’une stratégie suppose de définir un objectif face à un ennemi. Encore faut-il avoir défini au préalable cet ennemi, et le « terrorisme » (avec ses déclinaisons : organisations, groupes armés (GAT) et maintenant « armées » terroristes) ne saurait être un ennemi puisqu’il s’agît là d’un mode d’action. L’Etat islamique ou AQPA font-il la « guerre au bombardement » ? Aux « groupes armés droniques » ? Je ne crois pas.

Il y a là une forme d’évitement tout à fait pernicieux, qui finit même par être suspect. On ne fait la guerre qu’à un ennemi, c’est-à-dire une ou plusieurs entités politiques, et la moindre des choses c’est de les désigner : nous faisons la guerre à des organisations islamistes radicales, l’Etat islamique bien sûr, (autant l’appeler par le nom qu’il se donne depuis dix ans) mais aussi Al-Qaïda au Maghreb islamique ou Al-Mourabitoune. Ces organisations sont changeantes mais elles sont liées par une vision très semblable du monde.

Une première difficulté stratégique réside évidemment dans le fait de choisir. Faut-il considérer ces forces dans leur globalité et s’attaquer à ce qu’elles ont de commun ? Faut-il décider de faire la guerre à toutes les organisations armées salafistes ou fréristes du monde ou considérer simplement celles qui attaquent la France ? Dans le premier cas, pourquoi la France ne frappe-t-elle pas Ahrar al-Sham en Syrie ou Ansar al-Charia en Tunisie et dans le second pourquoi avoir attaqué le Hezb-e-Islami Gulbuddin en Afghanistan ou même l’Etat islamique (qui n’avait pas tué de Français avant septembre 2014) ? La chose est d'autant plus délicate que cela suppose d’intervenir dans des Etats souverains, que l’on a du mal à ne pas suivre les Etats-Unis lorsqu’ils le demandent et que parmi nos principaux partenaires économiques, on trouve les poumons financiers de l’idéologie qui nourrit nos ennemis (il était surréaliste de voir Nicolas Sarkozy justifier depuis Ryad la lutte contre les Talibans, ces monstres qui ne respectent pas les femmes). 

L’équation est évidemment complexe mais elle ne dépend finalement que d’un paramètre principal : le courage politique, vertu qui a semble-t-il déserté notre classe dirigeante. On attend donc toujours une vision claire et sérieuse de ce que l’on souhaite : la fin de l’islamisme radical dans le monde ? La « simple » destruction de l’Etat islamique ? D’Al-Qaïda ? De toutes les organisations djihadistes existantes et futures ? La fin des attaques contre le sol français ? La stabilisation des pays arabes ?

Outre la nécessité de définir au minimum ce que l’on veut, la difficulté d’une bonne stratégie est d’accorder l’objectif et les moyens. On peut dire ce que l’on veut de la vision américaine de la « guerre contre le terrorisme » (expression dont tout individu un peu sérieux s’étonnait alors en France) après 2001 et de ses résultats mais au moins les Etats-Unis se sont donnés les moyens d’agir. Pour notre part, on fait des discours lyriques, on annonce la guerre (mais surpris par tant d’audace on ne dit pas contre qui)…mais la mobilisation des forces qui devrait suivre une telle déclaration est minuscule. C’est la Marseillaise sans la levée en masse.

Ce ne sont pas en effet les quelques rectifications, certes bienvenues, à la loi de programmation militaire ou les plans de lutte contre le terrorisme qui vont rattraper la division par deux en vingt-cinq ans de l’effort de l’Etat dans sa mission de protection (défense, intérieur, justice) de la France et de ses intérêts. Il est vrai que le renouvellement de notre classe politique est tel que la classe dirigeante actuelle est celle qui a décidé, par petits calculs, de baisser la garde tout en regardant la progression parallèle de la menace islamiste. L’emploi de l’expression « dividendes de la paix » par Laurent Fabius a précédé ainsi de quelques mois les attentats de Paris de 1995 qui constituaient en fait le début d’une autre guerre. Cette crise des ciseaux (développement de la menace et en même temps réduction des moyens d’y faire face) a même connu une accélération forte depuis 2008 jusqu’à ce que les dindes découvrent l’existence de Noël et la faiblesse de leurs marges de manœuvre, sans faire appel au courage.

Pour que l’Etat retrouve des moyens sérieux (on n’est pas sérieux, par exemple, quand l’armée de l’air se considère « en limite » avec 18 avions de combat engagés), il faut par effet de dominos restructurer toute la dépense publique, donc susciter des perdants dans les acquis qui ne manqueront pas de faire savoir leur mécontentement. On ajouterait ainsi à l’ennemi extérieur une hostilité intérieure en pleine période électorale (la seule campagne qui soit sans doute vraiment pensée par notre chef des armées et son prédécesseur) et l’expérience tend à démontrer une aussi grande timidité vis-à-vis, des corporations organisées, au sens large, que face à « ce qui n’est pas nommé ».

Bien sûr, les budgets ne sont pas seuls en cause. Les organisations bureaucratiques et les sous-organisations développent aussi toujours leurs objectifs et leurs pratiques propres qui ne sont pas forcément corrélés à l’objectif stratégique (surtout si celui-ci est flou). La description de la structure byzantine du renseignement intérieur, alors que celui-ci a clairement été pris en défaut depuis au moins quatre ans, suffirait à démontrer qu’il n’y a pas, derrière la « voix blanche », de réelle volonté politique de transcender les blocages. La défense ne vaut guère mieux, avec sa difficulté à trouver un modèle cohérent avec les défis actuels mais également à s’ajouter de la rigidité. Quant à la Justice, le spectacle de notre politique carcérale suffit à lui-seul à montrer que là non plus la guerre n’a pas été prise au sérieux.

Au bilan, non seulement nous n’avons pas d’objectif clair, ce qui complique forcément la possibilité de l’atteindre, mais nous (et surtout nos dirigeants) ne nous sentons visiblement pas suffisamment en guerre pour pouvoir transcender les blocages intérieurs de tous ordres et se donner des moyens un peu plus conséquents. Pour autant, même si ne nous intéressons pas beaucoup à l'ennemi (pour ne pas commencer à l'excuser paraît-il), celui-ci s'intéresse quand même à nous. Nous sommes réellement en guerre mais engagés à force d'empilement de réactions sur plusieurs fronts intérieurs et extérieurs sans en maîtriser aucun. 


A l’offensive

Je crois pour ma part, mais j’ai conscience des faiblesses d’un raisonnement d’un seul homme, qu’il faut commencer par désigner l’islamisme radical comme définitivement incompatible avec les valeurs de la République française et combattre tout groupe ou individu qui prônerait l’imposition de la Charia en France, sous forme « quiétiste » ou non. Les démocraties n’ont pas hésité à le faire pendant la Seconde Guerre mondiale avec les groupes et partis proches de l’idéologie ennemie, faisons de même. Cela fâchera les monarchies du Golfe (et leurs petits amis dans notre classe politique) et cela stimulera la colère de l’ennemi. Qu'il en soit donc ainsi. A l’extérieur, la France doit lutter, de toutes les manières possibles, contre les organisations djihadistes qui la menacent directement et aider les Etats locaux à neutraliser le phénomène. 

Cet effort de longue durée suppose une volonté ferme et partagée. Il suppose bien sûr que l'Etat reprenne à son compte son rôle premier de protection des Français. Rappelons une nouvelle fois que si on faisait le même effort qu’en 1990, on consacrerait chaque année au moins 30 milliards d’euros de plus aux ministères régaliens. Gageons, que toutes choses égales par ailleurs, les choses seraient déjà un peu différentes de ce qu'elles sont aujourd'hui (et je ne parle pas des centaines de milliards qui auraient pu être investis dans ces champs depuis 1990). Dans un pays qui produit annuellement 2 100 milliards d'euros de richesse et qui tolère assez facilement au moins 60 milliards d'évasion fiscale, cela doit être malgré tout possible, avec un peu d'imagination et surtout de volonté.

Cela serait cependant insuffisant sans une adaptation, matérielle, culturelle et organisationnelle à la guerre en cours des ministères directement concernés (et même plus ou moins directement des autres) et leur subordination à un Etat-major (oui, si on fait la guerre, il faut un organe permanent de commandement, c’est la base) ou peut-être deux (action intérieure et action extérieure).

En matière de sécurité intérieure, les préconisations de la commission parlementaire semblent être de bon sens. La priorité est évidemment de redonner de l’efficacité au renseignement intérieur, de reconstituer les réseaux des anciens renseignements généraux (et une vraie police de proximité), d’intégrer de gré ou de force les différentes chapelles du ministère de l’intérieur. Les juges doivent avoir les moyens de traiter les dossiers plus rapidement et efficacement. La politique carcérale doit également faire l'objet d’un effort considérable. Les prisons doivent devenir des lieux de réintégration dans la société et non plus des usines à radicalisation ou des zones de contact avec les réseaux criminels, réseaux qui doivent aussi être conçus comme un champ de bataille dans cette guerre. 

Il faut sans doute aller encore plus loin que la commission dans la capacité d’intervention et donc à faire confiance (en format et équipant en conséquence) à des agents de sécurité de proximité, des agents privés et même des citoyens sélectionnés (anciens militaires, gendarmes ou policiers notamment). Quant à nos soldats, déjà peu nombreux, ils ont bien d’autres choses à faire hors des rues de France, hors interventions d’urgence. C’est une « révolution dans les affaires de sécurité » qui doit être menée si on veut vraiment obtenir un bouclier efficace et le chantier est immense.

A l’extérieur, il faudra intégrer bien mieux qu’on ne le fait actuellement (on ne le fait pratiquement pas en fait) combiner les instruments d’action et d’influence de la défense et du ministère des affaires étrangères. L'opération militaire Barkhane au Sahel c'est bien mais c'est très insuffisant par rapport aux problèmes que rencontrent les Etats locaux. Entre autres choses, l'équivalent de Barkhane pour aider l'agriculture locale y serait au moins aussi efficace à long terme pour lutter contre les organisations islamistes que le simple ciblage de ses membres. 

La force de projection militaire, devenue squelettique, doit retrouver de la force. Il faut reconstituer le réseau dense de conseilleurs dont nous disposions il y a quelques dizaines d’années, disposer d'unités expéditionnaires souples plus puissantes et adaptées, constituer des unités mixtes franco-locales à la manière de l’armée tchadienne en 1970, etc. le tout bien sûr dans le respect des souverainetés locales. 

Le plus important de tout reste cependant la volonté de combattre, c'est à dire concrètement d'accepter que des soldats tombent éventuellement. Nous avons accepté que plusieurs dizaines de soldats français soient été tués ou blessés au Mali face à des adversaires qui n'avaient pas tués plusieurs centaines de personnes en France. Pourquoi n'est ce pas le cas face à l'Etat islamique ? Avons-nous donc perdu tout courage ou sommes-nous si nuls pour imaginer qu'on ne peut combattre au sol sans s'enliser ? Là aussi, tant de choses à faire, et si peu de choses de faites depuis le début de la guerre.

Mais ne nous y trompons pas, lutter contre des hommes armés ne suffira pas si on ne s'attaque pas non plus aux raisons qui font que ces individus acceptent de prendre les armes, de mourir et de tuer des innocents. On peut se contenter, faussement, de n'y voir que la manipulation d'esprits simples, voire dérangés. On peut considérer aussi la capacité de notre société libérale-libertaire à, selon un paradoxe qui n'est qu'apparent, à se rigidifier et produire massivement de l'humiliation sociale.   

De ces drames peut finalement sortir un bien commun. A la France des mornes années trente et du désastre de 1940 a succédé la France de trente glorieuses. On parlait alors de miracle français. Le nouveau miracle français consistera sans doute à redevenir un modèle de société séduisant pour ses membres et pour le reste du monde. Ce sera encore plus puissant pour l'emporter que toutes les forces militaires ou de sécurité que nous pourrons (et qu'il faudra) aligner. Cette guerre est un défi pour toute une génération, une « grande génération ».

vendredi 22 juillet 2016

Etat Islamique, le fait accompli-Un livre de Wassim Nasr

Contrairement à ce qu’a pu affirmer un temps le « responsable de la mise en œuvre de la défense », l’expérience tend à prouver qu’analyser son ennemi en temps de guerre s’avère plus efficace que de ne pas le faire. Cela permet, par exemple, d’être moins surpris et de ne pas se contenter seulement de réactions. Une des forces de la démocratie, quoiqu’en puisse en dire d'autres, réside ensuite dans le partage de cette analyse et la difficulté réside alors à distinguer, au sein d’une masse d’informations,  ce qui est sérieux et utile de ce qui n’est qu’opportunisme parasite ou simple bruit. 

Par définition, les journalistes sont parmi les premiers, au sens chronologique, producteurs d’informations. Ils ne résistent pas toujours à l’attrait du bruit rapide et manquent parfois de profondeur. Il est donc important, dans ces temps difficiles, de distinguer ceux qui comme Wassim Nasr, spécialiste reconnu, apportent vraiment à la connaissance des organisations djihadistes et donc à la manière de les combattre. Combinant, ce qui n'est pas si évident, la force des témoignages de première main et la mise en perspective, Etat islamique, le fait accompli « éclaire » l’ennemi par treize courts chapitres qui dévoilent autant d’aspects, depuis le terme de Daech jusqu’à l’emploi médiatique de la terreur en passant par le financement de l’organisation ou ses rapports ambigus avec un certain nombre d’acteurs locaux. C’est l’occasion au passage de dégonfler certaines croyances superficielles ou simplement d’expliquer, ce que l’on fait rarement, le pourquoi de la réussite de l’organisation. Le soldat que je suis trouvera bien que, par tropisme, l’auteur insiste beaucoup plus sur le champ de bataille médiatique que sur les tactiques de terrain, mais c’est ce que j’ai lu récemment de plus intelligent sur la question avec Le piège Daech de Pierre-Jean Luizard et Blood Year: Islamic State and the Failures of the War on Terror de David Killcullen.


A lire par ceux qui s’intéressent à la guerre dans laquelle nous sommes engagés.

Wassim Nasr, Etat islamique, le fait accompli, 192 pages, Plon, avril 2016.

vendredi 15 juillet 2016

Le goût du fer

Publié le 14 juin 2016

Quelle surprise, l’ennemi attaque ! Un peu comme à chaque fois qu’il se trouve en difficulté en fait, pas seulement certes mais surtout dans ces moments-là. C’est une vieille tactique, que l’Etat islamique n’a pas inventé non plus, visant, au pire, à obliger les gouvernements à replier visiblement les forces de sécurité auprès de la population et non contre soi et, au mieux, à créer des dissensions communautaires et/ou à influencer la politique extérieure de ces mêmes gouvernements. Pour rappel, 94 civils mouraient dans trois attentats le 11 mai puis 40 autres le 17, 20 le 30 et encore 22 le 9 juin. Tout cela, c'était juste avant le massacre d’Orlando mais il y a bien longtemps qu’on ne parle plus de Bagdad. Cela n'est bien sûr pas sans lien avec l'offensive en cours contre, notamment, Falloujah où les soldats Irakiens sont en première ligne appuyés par les Américains. 

Pour la France, il n’y a même pas besoin d’offensive en cours pour l’attaquer. On le sait, la France pour ce qu’elle a fait dans le monde arabe, pour ce qu’elle est avec sa laïcité et son mode de vie oh combien licencieux, ou simplement pour sa décision de suivre les Américains en Irak, elle mérite d’être frappée selon tous les djihadistes du monde et pas seulement ceux de l’EI. Elle le mérite d’autant plus qu’elle est visiblement une cible facile, coincée entre le souci de ne pas créer de dissensions internes en pointant le caractère « islamique » de l’ennemi, de ne pas fâcher les amis, parfois personnels, des pétromonarchies, l’absence totale de vision et d’autorité de ses gouvernants et la faiblesse, pour de multiples raisons internes ou budgétaires, des instruments à leur disposition pour protéger les Français et châtier leurs ennemis. Ce n’est pas l’Etat d’urgence qu’il fallait déclarer mais l’urgence d’un Etat.

Pourquoi se priver alors ? Les seules réactions seront des moulinets et des gesticulations. La France d’aujourd’hui ne réagit plus quand on massacre 130 Français en plein cœur de Paris sinon par un Etat d’urgence permanent, une succession de lois dont certaines assez étranges et de beaux discours, compilés dans un livre au titre qui sonne comme un oxymore un seul mot : « L’exigence ». Ah oui, il y a bien eu une intensification des frappes aériennes, avec, dès le 14 novembre, un décollage intempestif de 10 avions de combat frappant largement du vide faute d’avoir eu le temps de trouver des cibles avant de parvenir à lancer en moyenne chaque jour une bombe sur l’équivalent en superficie du Royaume-Uni. On est quand même loin du Blitz, on est même loin d’avoir un impact simplement significatif sur l’ennemi, au moins à la hauteur symbolique de ce qu’il nous a fait, nous fait et nous fera certainement encore.

Côté intérieur, en quoi le dispositif de sécurité a-t-il vraiment et visiblement progressé, disons depuis 2012 ? Comment se fait-il que l’interpellation d’Abdelhamid Abaaoud et d’Hasna Aït Boulahcen à Saint-Denis en novembre dernier ressemble encore furieusement à celle de Mohamed Merah ? On en vient même à se demander si ce ministère est même adaptable tant il paraît rigide et incapable d’accepter la critique. Que font ensuite nos soldats massivement dans les rues de nos villes depuis plus d’un an au lieu d’être dans celles de ceux qui ont organisé les attaques ? Quel plus grand symbole de notre refus de combattre ?

En bref, qu’avons-nous fait et que faisons-nous vraiment pour vaincre l’ennemi ? La réponse est simple : rien ou pas grand-chose. Derrière l’agitation pas de vrai frémissement, nous attendons visiblement, comme le docteur Queuille, que le problème se résolve de lui-même ou au moins que les autres le résolvent à notre place. Cela tombe bien, l’Etat islamique semble reculer sur le terrain...comme l’an dernier à la même époque juste avant qu’il ne multiplie les attentats et qu’il ne s’empare de Ramadi et de Palmyre. S’il faut se féliciter des coups que prend Daech, il faut rester prudent. Le combat sera encore long et surtout incertain. On ne sait toujours pas ce qui se passera dans les territoires reconquis mais ce qui est sûr est que la bête est loin d’être morte, qu’elle peut, comme dans le passé, prendre d’autres formes et surtout que ce n’est pas la seule sur le marché. 

Le goût du fer c’est pour l’instant plutôt nous qui l’avons dans la bouche et ce n’est pas fini. Des attaques, il y en aura d’autres et des très violentes, durant l’Euro 2016, le 14 juillet, le tour de France ou rien de tout cela car c’est trop évident. On ne pourra de toute façon pas protéger tout le monde et on ne pourra protéger, la preuve encore hier, tous les protecteurs. Des coups, on en prendra donc encore, la seule question c’est combien avant de faire la guerre, c'est-à-dire d'avoir une action politique réfléchie et forte, plutôt que de la simuler. 

jeudi 7 juillet 2016

« Quand un truc s’appelle Louvois, comment veux-tu que ça aille droit ? »

« Quand un truc s’appelle Louvois, 
comment veux-tu que ça aille droit ? » 
Nicole Ferroni, France inter

On ne dira jamais assez combien les années du quinquennat Sarkozy ont été désastreuses pour les armées. Ce ne sont pas les seules depuis la fin de la guerre froide, grande période de gestion à la petite semaine, mais ce sont sans aucun doute, avec le « quinquennat » Jospin, les pires. On pourrait évoquer les rapports calamiteux entre l’exécutif politique et les militaires. On s’attachera plutôt à l’agitation réformatrice qui régnait alors. Sous la double impulsion d’un Livre blanc de la défense et, pour la première fois, de la sécurité nationale, qui expliquait que face à un monde plus dangereux il était nécessaire de supprimer 30 000 postes au ministère de la Défense, et de la Révision générale des politiques publiques (RGPP) qui y ajoutait  24 000  « gisements de productivité » (comprenez « des hommes et des femmes »), juste pour économiser de l’argent.

Passons sur le Livre blanc et la loi de programmation qui lui a succédé et qui, comme toutes les autres, n’a pas été respectée. En fait, votée au moment même de la chute de la banque Lehman Brothers, elle était caduque avant d’être mise en œuvre, et l’idée de supprimer des postes de militaires pour financer les industriels (le loyer de 350 000 euros/jour payé à Bouygues pendant 30 ans pour le nouveau site de Balard, par exemple) avait bien peu de chances de réussir complètement. Il faudra quand même s’interroger sur ce double exercice consistant à faire une analyse géopolitique sans stratégie (établir une liste de menaces ne fait pas une stratégie), conclure qu’il faut donc être plus réactif, efficace, efficient, ramassé, rationalisé, etc. (lire « réduire les moyens ») et exprimer cela dans une loi de programmation à l’euro près dans un environnement très incertain.

Pour reprendre la distinction que fait Edgar Morin entre la programmation (la gestion des moyens pour atteindre des objectifs) et la stratégie (la même chose mais face à des adversaires), le propre des armées est de fonctionner à la fois sur « courant continu », la gestion courante, et « alternatif », avec les engagements opérationnels, le plus souvent imprévus. Le premier cas relève de la programmation, comme toute autre administration, le second cas de la stratégie, ce qui ressemble plus au fonctionnement de grandes entreprises, à ce détail près que c’est un fonctionnement où on meurt et où on tue. Vouloir gérer le ministère de la défense simplement comme une administration, c’est à coup sûr interférer sur la capacité opérationnelle. Un budget interministériel est bien prévu pour faire face aux surcoûts des opérations, mais sciemment calculé très en deçà des besoins (1/3 de la réalité pour cet exercice), il finit encore par pénaliser doublement les armées. Il contraint d’abord les volumes de forces engagées pour essayer de rester autant que possible dans l’enveloppe prévu, ce qui est bien sûr une aberration opérationnelle, et il fait largement payer à ses mêmes armées en fin d’année, sur leur budget de fonctionnement, le surplus imprévu. Une grande partie de notre malheur vient de cette confusion entre administration normale et administration qui mène aussi des opérations face à des ennemis.

Au bout du compte, des ambitions du Livre blanc de 2008 ne reste finalement que l’idée de la suppression des postes, au moins pour sauver autant que possible le budget. Restait à savoir comment supprimer une nouvelle fois ces postes après « armée 2000 », les dividendes de la paix et la professionnalisation, et surtout comment le faire vite.

Découvrant un peu tard que ses nouveaux matériels coûtaient beaucoup plus chers à l’emploi que les anciens, et que les anciens que l'on conservait finalement et qui, fatigués, coûtaient aussi plus chers qu'avant, l’armée de terre s’est retrouvée en situation de faillite de sa maintenance. Elle a donc mis œuvre à partir de 2008 la politique d'emploi et de gestion (traduire « gestion de la misère ») des parcs (PEGP). L’idée était de « rationaliser » l’emploi des véhicules en les retirant en grande partie des régiments pour les stocker dans différents parcs (entraînement, alerte, stockage). Depuis, les véhicules sont fournis en flux tendus pour les unités qui en ont besoin dans les camps d’entraînement ou pour partir en opération. Sans parler des pertes de compétences techniques et même tactiques en l’absence « de vie avec » les matériels, des problèmes de maintenance posés par l’entretien de véhicules qui ne sont plus « les siens », c’était accepter une chute de la disponibilité et donc aussi de notre capacité opérationnelle. Contrairement à ce qui se passait pendant la guerre froide, où les taux de disponibilité étaient sévèrement contrôlés dans les unités, les régiments qui restent (deux à trois fois moins qu'à l'époque) sont désormais incapables de tous partir au combat en même temps. Bien entendu, cette PEGP fut néanmoins présentée comme « un atout pour l’armée de terre » un modèle de rationalisation qui servit pour les êtres humains.

Car le maître mot sera désormais de « mutualiser pour économiser ». Voulant toucher le moins possible aux « muscles », les unités de combat c’est au soutien administratif et logistique, le « back office » pour reprendre le jargon qui fleurit alors, que l’on a décidé de s’attaquer. Les commissaires aux armées sont regroupés dans un service unique en 2010, ce qui contribue déjà un temps à la désorganisation qui va suivre. Surtout, en s’attachant à, comme pour la PEGP, retirer le « soutien de proximité » pour les placer dans des bases de défense (BDD), qui n’ont de base que le nom, puisqu’il faudrait plutôt parler de « cercles » ou de « patates de défense » dessinées sur les cartes. Ce qui pouvait avoir une cohérence dans une base navale ou aérienne où tout le monde est regroupé au même endroit, l’avaient beaucoup moins pour des unités disséminées de l’armée de terre qui voyaient ainsi disparaître des liens humains au profit, dans une grande illusion technologique qui a eu sa part dans le désastre, de liens informatiques. Désormais, pour changer une ampoule et en espérant que le plafond ne soit pas trop haut (car tout cela s’est accompagné aussi bien sûr d’une surabondance réglementaire), il ne suffit plus d’appeler le service du casernement, qui n’existe plus. Désormais il faut faire une demande « sillage » à la BDD, demande qui est examinée, priorisée, puis éventuellement satisfaite en faisant appel à une société civile qui va venir changer l’ampoule. Immense progrès, encore enrichi par la mise en commun en interarmées, histoire d’ajouter de la complexité et de la rigidité au nom d’économies de bouts de chandelle. En février 2010, le commandement interarmées du soutien (COMIAS) était créé, achevant la « secondempirisation » des armées. Comme sous Napoléon III, les chaines opérationnelles et de soutien étaient séparées, s’accordant par la bonne volonté des uns et des autres pour monter des bricolages opérationnels jusqu’au désastre final face à une opposition sérieuse. On mettait à bas, pour économiser quelques postes, toute l’organisation qui avait mis en place ensuite par le IIIe République, non sans certains succès dont nous fêtons les centenaires. A l’époque, on mettait, sans ordinateurs, quelques jours ou quelques semaines pour décorer nos soldats. A l’époque de la mise en place des BDD, forts de nos logiciels et de notre modernisation, il fallait plus d’un an. Nombre de soldats qui s’étaient distingués par leur courage, en recevaient le témoignage par la poste, redevenus civils entre temps.

A ce stade, alors petite main à l’Etat-major des armées, je faisais remarquer qu’un capitaine ayant présenté un tel plan de campagne en école d’état-major se verrait retoquer sévèrement : flou sur « l’état final recherché » et sur l’« intention » pour l’atteindre, pas de réserve en cas de problème imprévu (ou d’opportunité à saisir) puisque c’est ce qu’on supprime en premier, négation justement de la possibilité de l’imprévu, lignes d’opérations lancées sans réfléchir à leur cadencement et à leurs interactions. Ces réformes lancées  la charge sans aucune vue d’ensemble, sinon d’aller vite pour faire des gains visibles, présentaient selon moi au moins deux risques. Le premier était celui de la désagrégation lente par le dégoût des membres d’une institution fondée, à 70 % de CDD, sur la bonne volonté à venir et à rester. Dans une armée de volontaires et plus que jamais le moral est la force principale. Que celui-ci s’effondre et c’est notre capital humain qui se dégrade avec des anciens qui ne rengagent pas et de jeunes qui ne viennent pas. Plus faible sélection à l’entrée, moindres compétences, le cocktail est dangereux dans une organisation dont l’action d’un seul de ses membres peut avoir des conséquences très importantes. Le second risque était l’incapacité à faire face à une « surprise stratégique », un événement imprévu et d’une grande ampleur, auquel on aurait du mal à faire face. Je faisais alors remarquer que le système des BDD était le même que celui qui, en 2006, avait paralysé la logistique israélienne lors de la guerre contre le Hezbollah. On me rétorquait (ironiquement) que des gens qui avaient réussi des concours difficiles ne pouvaient se tromper. C’est d’ailleurs l’argument qui sous-entend toujours le remplacement des militaires par des hauts-fonctionnaires civils au sein du ministère. Nulle prudence donc, au moment même où, en même temps (c’est important), on décidait aussi, parmi les 13 « chantiers de modernisation » du ministère gérés par le Secrétaire-général de l'administration Christian Piotre, de rationaliser le paiement des soldes.

Le système ancien, géré par armée, était fiable (1% d’erreurs avec une procédure sûre de rattrapage) mais coûteux, entre 6, 7 (armée de l’air) et 13,4 euros (armée de terre) par bulletin, avec 870 personnes entièrement dédiées au décompte en utilisant 15 outils informatiques différents et vieillissants. L’idée de réduire ces coûts n’était pas absurde, elle faisait même consensus depuis des années. La manière dont cela a été fait est désormais un exemple rare de suffisance, bêtise et lâcheté. 

Une des raisons de ces coûts élevés était et reste la grande complexité du système de paye avec la sédimentation de multiples primes, cas particuliers et exceptions. Seul un spécialiste pouvait comprendre son propre bulletin de solde (je n’y suis personnellement jamais complètement arrivé). Une bonne manière de réduire l’incertitude consiste à agir et la logique aurait voulu que l’on commence par débroussailler cette forêt. On n’a pas eu ce courage et on s’en est remis, illusion technophile, à l’idée d’un logiciel miracle capable de gérer à lui seul la complexité : Louvois (pour Logiciel unique à vocation interarmées de la solde). La régularité des échecs dans ce domaine des grands projets informatiques, en particulier dans le domaine public (comme par exemple celui du National Health Service au Royaume-Uni) aurait pu éveiller quelques soupçons. Ce ne fut pas le cas et dans une sorte d’optimisme teinté d'irresponsabilité et avec l’idée d’aller le plus vite possible, le système n’a même pas été testé à fond. Un audit de la direction générale des systèmes d’information et des communications (DGSIC) avait bien conclu, en septembre 2014, que Louvois se révélait « peu robuste, difficilement maintenable et exploitable ». Il fut décidé pourtant que les risques étaient acceptables et les problèmes rencontrés « en cours de résolution ». Malgré les mises en garde et l’insuffisance notoire des tests et simulations, Louvois fut donc mis en œuvre en avril 2011, en commençant par service de santé des armées jusqu'au raccordement prévu en 2017 à l'opérateur national de paye (futur autre fiasco). 

A ce stade, il n’y avait alors plus de moyens de revenir en arrière puisqu’on s’était empressé de supprimer au préalable tout ce qui aurait permis de faire face à un problème majeur (l’ « élément réservé » que tout bon capitaine garde dans sa main « au cas où »). Les centres territoriaux de l’armée de terre ont été supprimés au profit d’un seul Centre interarmées de la solde (CIAS) à effectif réduit. Comme par ailleurs cette suppression s’était faite en trois ans, les effectifs de spécialistes avait fondu, alourdissant la charge de ceux qui restaient. Au moment du basculement vers Louvois plus de 140 000 dossiers restaient encore à traiter (presque dix fois plus que ce qui était anticipé) et la qualité des données transmises au logiciel s’était dégradée. Bien entendu cela survenait aussi au moment où les dossiers des administrés étaient transférés aux bases de défense en cours de constitution.

A ce moment-là aucun retour en arrière n’étant possible, il fallut donc aller de l’avant. Le plus étonnant reste bien sûr qu’alors que des problèmes sont apparus dès la mise en place du logiciel au service de santé, l’armée de terre décidait malgré tout de l’adopter en octobre 2011, puis la marine en mars 2012, l’armée de l’air restant prudemment en retrait, ce qui témoigne au passage que c’était possible. Cette inconscience aboutit à la catastrophe que l'on sait en particulier pour l'armée de terre, de loin la plus touchée, les erreurs de calcul se multipliant, engendrant des problèmes majeurs voire des drames pour des militaires se retrouvant d’un seul coup sans solde. Les alertes et les plaintes ne furent guère entendues, masquées ou, le plus souvent, sous-estimées. La « réforme », la « modernisation » « devait» réussir. En dehors d’initiatives locales, par forcément légales par ailleurs, personne n'a sérieusement pris en compte le problème. 

Comme pour les BDD, la communication s’en est mêlé (il faudra réfléchir aussi à l’influence des communicants dans les désastres par leur volonté à étouffer toute voix discordante derrière les villages Potemkine). Louvois était forcément une chance et une réussite. Le contrôleur-général des armées (CGA) Jacques Roudière, alors DRH du ministère de la défense a même été élu « manager public de l’année 2011 ». En octobre 2011, son chef le CGA Piotre prenait la tête du Contrôle général des armées.

Il est vrai qu'aucun des décideurs du moment, ministre, contrôleur-généraux, chefs d’état-major, généraux directeur des RH, n’est géré par Louvois, ce qui n'aidait évidemment pas à se rendre compte des problèmes. Par ailleurs, aucun d’entre eux ne s'est senti la moindre responsabilité dans cet ensemble flou et collectif qui a pris les décisions, sans vraiment savoir. Le CGA Piotre a estimé devant la commission de l'assemblée nationale qu'« il n'y avait pas eu d'incurie, d'incompétence, ni d'irresponsabilité». Le CGA Roudière, qui a reçu, après le désastre, une mission de conseil de l’Union européenne en Grèce, s’est même agacé semble-t-il devant la même commission parlementaire qu’il puisse être mis en cause, déclarant qu’il referait la même chose. 

On cherche en vain le début d’une quelconque sanction ainsi d’ailleurs que le moindre regret, ajoutant encore au malaise. Il faut attendre l’arrivée d’un nouveau ministre pour avoir une réaction de la part du ministère qui tente de limiter les dégâts, avec des aides et un renforcement en catastrophe du CIAS pour tenter de gérer, difficilement, les dossiers. Au bilan, on voulait faire des économies. Le coût de la catastrophe se monte pour l’instant à dix ans de gestion précédente de la solde. Le prix du logiciel lui-même, qui n’est pas encore remplacé, ayant à lui seul coûté l'équivalent de deux ans. Il ne s’agit là que des coûts financiers. Qui estimera les coûts humains d’un tel désastre sur la lassitude des soldats ? Sur la confiance envers les chefs ? Sur l’image d’une administration qui avait jusque-là une réputation de sérieux et de fiabilité ?

Au bilan, autant d’efforts à supprimer des hommes et des femmes aura permis d’économiser 4 milliards d’euros sur une loi de programmation de 185 milliards, à comparer, par exemple, aux deux milliards de ristourne accordés à la Société Générale après l’affaire Kerviel. Pour autant, cela n’a pas suffi, puisqu’avec le changement de majorité, on décidait…d’un nouveau livre blanc, qui décidait…de nouvelles réductions d’effectifs afin de sauver une loi de programmation, perpétuellement menacée de l’intérieur. On ne voulait pas (trop) toucher aux unités de combat. On s’y emploie désormais à fond. Certains généraux zélés (toujours compter sur le zèle de certains généraux et amiraux) se félicitant même de les supprimer plus vite que prévu, alors même que se militarisait subitement la guerre contre les organisations djihadistes, nord-africaines d’abord, Etat islamique ensuite. Cela ne semblait visiblement pas troubler nos décideurs, tout à leurs petits projets à court terme, et oublieux du fait que dans une guerre l’ennemi peut aussi agir et réagir. Ce sera finalement l’action de quelques salopards, bien plus que tout ce que des citoyens sensés auront pu dire ou écrire, qui va enrayer cette spirale du vampire qui suce son propre sang pour se nourrir. 

Jean-Michel Palagos, Julia Maris, Diriger en ère de rupture : Brouillard et solitude, Editions Hermann, 2016.
Wikipedia-Logiciel unique à vocation interarmées de la solde

lundi 4 juillet 2016

L'artillerie des stratagèmes-Un livre du colonel Olivier Fort

Le petit n’est pas le simple. Ce qui se passe au niveau des particules subatomiques est au moins aussi complexe que ce qui se passe au niveau des astres géants. De la même façon, la tactique, l'équivalent de la mécanique quantique dans la chose militaire, est un art aussi riche que les spéculations stratégiques. Le premier mérite du colonel Fort est de rappeler combien ce petit espace de quelques centaines de mètres à plusieurs kilomètres où s'affrontent quelques individus doit contenir de compétences mais aussi d’imagination. Il ne s’agit pas ici d’un manuel d’artillerie mais d’un traité sur l’ingéniosité et plus particulièrement sur la manière d’utiliser un moyen a priori purement brutal, la projection de matières explosives, pour frapper les esprits. A cet égard, nombre des exemples cités peuvent largement et utilement être transposés dans d’autres champs tactiques et même dans tous les espaces de confrontation, y compris économiques ou politiciens.

La quantité étant aussi une qualité, un autre aspect remarquable de L’artillerie des stratagèmes est l’incroyable quantité d’exemples qu’il recèle, tirés des conflits modernes depuis les guerres de l’Empire jusqu’aux conflits actuels, n’hésitant pas non plus à puiser dans d’autres champs tactiques, l’artillerie navale, le tir direct des chars, les frappes aériennes pour en tirer des enseignements pertinents. On reste impressionné par ce travail de collecte de longue haleine, au moins treize ans, et qui témoigne de la manière dont l’histoire peut être utilisée intelligiblement comme immense base de données à des fins opératives.

Le livre est lui-même partagé en cinq chapitres, les deux premiers n’en formant en fait qu’un seul sur l’évolution des ruses et stratagèmes en fonction de celle des techniques, avec cette rupture majeure que constitue la possibilité du tir indirect. Un des aspects que j’y ai trouvé parmi les plus intéressants est celui des rapports de ces évolutions et de la culture. Il est toujours étonnant de constater combien de nouvelles possibilités peuvent rester longtemps sous-utilisées car elles heurtent des valeurs. La description de la marine britannique de la fin du XIXe siècle continuant à rechercher le combat rapproché comme à Trafalgar et continuant même à s’entraîner à l’abordage alors que les pièces à bord permettent de tirer à plusieurs kilomètres est assez piquante. Celle des débats sur le caractère lâche des boucliers sur les canons et même du tir indirect sont toujours aussi étonnantes. Il est intéressant par ailleurs de constater, avec l’auteur, que les exemples français sont rares comme si coincée entre une tradition chevaleresque de la bravoure, méprisant « l’attaque par derrière », et celle très technique des armes savantes, excluant ce qui n’est pas calculable, il reste peu de place en France pour la ruse. C’est évidemment une faiblesse et il est heureux que le colonel Fort, chef de la direction des études et de la prospective de l'Ecole d'artillerie, ait choisi ce thème.

Le chapitre suivant sur « l’affrontement des volontés et des intelligences » est sans doute le plus original dans sa description des effets psychologiques indirects des tirs d’artillerie, par leur emploi surprenant le plus souvent mais aussi parfois et paradoxalement par leur emploi annoncé à coups de tracts et de haut-parleurs, confirmant qu’à la guerre ce n’est pas le nombre de soldats que l’on tue qui compte mais celui de ceux que l’on effraie, ce qui sous-entend que l’on connaisse parfaitement son ennemi. Les exemples tirés, dans les deux camps, des opérations de 1987 en Angola, avec notamment l’emploi de psychologues par l’armée sud-africaine, sont parmi les plus intéressants qui confirment bien par ailleurs, outre l’importance du facteur culturel (l’armée sud-africaine avait une tradition de guérilla qui valorisait l’emploi de la ruse), la stimulation que constitue la rareté, voire l’infériorité, des moyens pour leur emploi le plus efficient possible. A cet égard, une des interrogations finales du livre sur la possible contradiction entre la recherche d’effets psychologiques, qui implique souvent de ne pas toucher-au moins tout de suite-l’objectif, et le coût d’emploi des moyens de haute technologie qui exige apparemment un « retour sur investissement » immédiat est des plus intéressantes, qui déborde largement le cadre de l’ouvrage.

Le chapitre suivant décrit l’emploi de la ruse dans les conflits conventionnels, les deux conflits mondiaux en particulier mais pas seulement puisqu’on y trouve aussi notamment des cas tirés des guerres indo-pakistanaises. Le fait le plus remarquable y est sans doute la manière dont l’artillerie est utilisée pour changer le comportement de l’adversaire et notamment pour lui faire commettre des erreurs. Le dernier chapitre décrit enfin l’emploi de la déception dans les guerres de contre-insurrection, ou plus exactement au milieu des populations, car la véritable contrainte, en particulier des conflits contemporains est bien celle de cette population civile qu’il s’agit de préserver, alors même que l’adversaire l’utilise souvent pour se protéger (ou simplement parce qu'il vit avec). Plus que jamais et alors que l’artillerie moderne, conçue pour les affrontements géants sur les champs de bataille européens, n’a jamais été aussi puissante, elle se doit d’être « intelligente », ce qui ne concerne pas seulement les têtes des obus baptisés ainsi (parce que simplement précis) mais aussi ceux qui les utilisent. Chaque obus lancé doit désormais être pensé en fonction de ce que l’on veut éviter de faire (des dommages collatéraux) tout en recherchant un effet sur l’ennemi. Les multiples exemples de ce jeu subtil de chats et souris tirés de l’expérience afghane et plus particulièrement britannique, que l’auteur connaît bien, sont passionnants.

Pour conclure, ce travail impressionnant et original est évidemment à lire pour ceux qui pratiquent la chose tactique mais aussi pour ceux qui veulent en appréhender la complexité. Il reste à espérer qu’il introduise le goût et la pratique de la ruse dans nos affaires militaires. A quand un chapitre « déception » dans nos ordres d’opérations ?

Colonel Olivier Fort, L'artillerie des stratagèmes, Éditions Économica, 224 pages, 15 euros.