jeudi 14 mai 2015

Si vous saviez ce que ces yeux ont vu

« J'ai vu tant de choses que vous ne pourriez pas croire. 
De grands navires en feu surgissant de l'épaule d'Orion.
J'ai vu des rayons fabuleux, des rayons C 
briller dans l'ombre de la porte de Tannhäuser.
Tous ces moments se perdront dans l'oubli 
comme les larmes dans la pluie »
Roy Batty dans Blade Runner.


Voici quarante témoignages de soldats français de tous grades et de toutes fonctions suivis de celui de la veuve de l’un d’entre eux. C’est un nombre infime parmi les dizaines de milliers d’expériences vécues au cours de trente-deux années d’opérations. C’est un nombre suffisant pourtant pour décrire tous les aspects de cette vie près de la mort reçue et donnée. Atome au cœur de réactions en chaîne, les soldats en opération voient peu de choses mais ils les voient bien et ces moments qui concentrent les émotions de toute une vie, ils ne les oublient pas. Ils sont tous là, ceux pour qui les nuits sont devenues aussi laides que les jours passés à enterrer des cadavres par milliers ; ceux qui ont survécu par miracle à l’explosion du bâtiment qui a tué tous leurs camarades et les a condamné à revivre éternellement cette apocalypse sur un hectare ; ceux qui ont cru mener un combat noble avant de comprendre que la seule noblesse de l’affaire était leur innocence ou leur naïveté ; ceux qui ont assisté et continuent à assister, plus ou moins impuissants, au déploiement du plus vil de l’âme humaine ; ceux qui ont connu l’emprisonnement ; ceux qui ont vu leur corps mutilé ; ceux qui ont vu leur âme se briser ; ceux qui ont perdu leurs amis, leur mari…mais aussi ceux, souvent les mêmes, qui racontent aussi la puissance et parfois la beauté de ce qu’ils ont vu, les rencontres incroyables, la force de l’amitié, l’humour comme antidote, le sentiment de vivre vite et fort, l'excitation du combat. Tous ces yeux ont vu, depuis le ciel ou au ras du sol, des choses incroyables.

Dans les années 1970, une série télévision américaine racontait les voyages toujours surprenants de deux héros passés malencontreusement à l’intérieur d’une machine à remonter le temps. Ces dizaines d’images accolées par Antoine Sabbagh et Hubert le Roux font aussi une série, qui mériterait d’être télévisée. Cette série-là décrit de cette guerre mondiale en puzzle que nous vivons en réalité depuis plus de cinquante ans avec, il est vrai, une accélération forte depuis que nous avons décidé de toucher les « dividendes de la paix ». Expérimentateurs de la mondialisation, nos héros à nous voyagent aussi. Du Liban à partir de 1978 à, peut-être à nouveau, la Libye, les théâtres d’opérations surprenants se succèdent d’épisode en épisode. Ces parcelles de gloire et de misère décrivent aussi en creux la manière dont nos soldats sont engagés et employés en tant qu’instruments politiques. Le bilan est pour le moins mitigé. S’il faut se féliciter que les gouvernants de la France n’hésitent pas à engager la force armée, tous ces témoignages, regroupés par « saisons » parfaitement expliquées, montrent aussi combien la manière dont cette fore est engagée par le haut peut avoir des conséquences désastreuses tout en bas.

Les premières expériences décrites, celles du « soldat de la paix », rassurantes pour les gouvernants sont finalement les plus terribles. C’est l’engagement au Liban où selon les mots de François Mitterrand « la France n’a aucun ennemi » mais où pourtant, et mystérieusement donc, sont tombés le plus de soldats français. C’est l’engagement en Bosnie où les humiliations ne les disputaient qu’à l’ignominie des situations, ceux qui ont eu pour mission d’empêcher des gens de fuir Sarajevo assiégée tout en étant censés les défendre…et en les combattant parfois, comprendront. C’est l’engagement neutre au Rwanda, deux ans après s’y être engagé au combat, comme si le statut humanitaire pouvait faire oublier à nos ennemis d’il y a peu que nous venions de les combattre. L’intention était noble et, il faut rappeler sans cesse le nombre de vies que nous avons sauvé, mais quelle naïveté ! Les soldats français sont désormais rarement battus sur le champ de bataille, mais ils peuvent l’être dans nos propres médias par l’action de plus habiles que nous en mensonges, parfois aidés par quelques idiots utiles. Les accusations ignobles, même stupides, sont toujours plus collantes que les reconnaissances. Elles constituent, avec les attaques-suicides, les armes les plus efficaces contre nos soldats. Malgré tout, nous avons persisté dans cette indécision en Côte d’Ivoire, expérience très peu évoquée dans ces témoignages de même que le Kosovo ou la Bosnie d’après 1995 mais sur lesquelles il y aurait aussi beaucoup à dire. 

L’Afghanistan occupe une place à part et c’est logique dans ces Paroles de soldats. Il s’agit de l’expérience commune la plus importante pour la génération actuelle des soldats français, encore vivante dans leurs esprits mais qui, il est vrai peu rappelée par ceux qui l’ont provoqué, s’estompe déjà dans celui des autres Français. C’est surtout le moment où on renoue véritablement avec la guerre, c’est-à-dire l’affrontement politique violent, après l’expérience étrange de la guerre du Golfe et surtout celle des opérations africaines des années 1970. Cela ne va pas sans susciter encore des réticences politiques, au bout du compte étouffantes pour nos soldats, mais l’époque change. La dernière partie du livre est ainsi pleine de descriptions de combats, de la Kapisa-Surobi, au Mali en passant par la Libye, de plus en en plus politiquement assumés et cela se ressent. La frustration, l’incompréhension, la colère font de plus en plus place, malgré la violence, à la fierté. Cette fierté, il n’est malheureusement pas évident qu’elle perdure devant le retour à certains errements antérieurs, en Centrafrique notamment, et le sentiment de trahison intérieure (alors que ce n’est souvent que de courte vue bureaucratique et comptable) sous couvert d’économies budgétaires.

Nos soldats, même tous professionnels, ne sont pas des « réplicants » de citoyens « normaux », juste utiles pour effectuer les missions grises de la nation. Ils ont une âme, la voici ouverte dans ce livre indispensable à ceux qui veulent savoir ce qu’est la vie près de la mort, indispensable à ceux qui veulent la vivre.

Antoine Sabbagh, Hubert le Roux, Paroles soldats, les Français en guerre : 1983-2015, Tallandier, 2015.

Les droits d’auteur de ce livre vont à la belle association Terre fraternité

vendredi 8 mai 2015

Désespérer Montbéliard-par Jacques Soulhier

L’UGAP, centrale d’achat public, l’a décidé : les 1000 prochains véhicules de liaison de l’armée française seront américains, des Ford Ranger, version mili. En lice jusqu’au bout, le Berlingo, (que l’on connait bien depuis la Yougoslavie), mais surtout le  le Duster de Dacia « durci » par Poclain resteront sur les étagères. Ils n’ont pas dit leur dernier mot, l’enjeu est de 5000 véhicules. Gageons que le lobbying ne fait que commencer.  

Les militaires français viennent de voir s’échapper une opportunité : celle de rouler dans un véhicule low-cost peint en vert, qui aurait affiché le génie français partout où ils  portent  les armes.  Et zut. Et pourtant.

Réformée P4

Les plus anciens se souviennent avec douceur des heures passées à essayer de dormir vautrés sur les sacs entassés sur le plateau arrière, bâché, d’une P4 fendant la bise en surrégime à 90, 100, 110 pour les plus téméraires, entre Istres, Mourmelon,  Canjuers, la Courtine, et Paris, par exemple. Pour une raison simple : une vitesse supérieure aurait mis en danger un véhicule d’abord conçu pour crapahuter avec bonheur sur les chemins défoncés, ce qu’il faisait très bien. Cette coopération européenne alliait une carpe allemande, un très bon chassis Mercedes, et un lapin français, un très bon moteur, le 2L essence de la Peugeot 504 puis le 2.5 diesel de la 505. La P4 pèse 1700 kg. Si le moulin Peugeot a démontré sa capacité à résister dans un cadre germanique, il était conçu au départ pour une berline de 1100 kg. Rappelons que Peugeot était jusqu’à l’avènement de Toyota le maître de la route africaine, grâce à ses véhicules légers, puissants, rustiques, simples, son réseau de mécanos formés dans les garages et les usines de métropole. On imagine la tête des ingénieurs qui ont réussi à ne pas se faire imposer un moteur teuton sous le capot : ça au, moins, les boches ne l’auront pas. Ils ne l’ont pas eu, nous non plus.

Un échec, la P4 ? Non, un bond technologique par rapport à la Jeep Hotchkiss. Avec 5000 Ford Ranger, ses 13500 exemplaires ne seraient donc remplacés qu’en partie, avec en plus quelques Land-Rover et coûteux PVP. Aujourd’hui très démodée, sa rusticité fait employer la P4 depuis 1984. Un exploit du aux ingénieurs de Peugeot et de Mercedes plus qu’à ceux de l’armement... et à la maintenance régimentaire, capable de ressusciter depuis 30 ans des portes en plastique avec une serrure en tôle emboutie.  Par exemple. Pas de regrets, bye bye P4.

La guerre à la française

Alors un véhicule léger pour quoi faire ? La guerre à la française, soit des Opex, Afrique, Moyen-Orient, Yougoslavie… et surtout beaucoup, beaucoup de liaisons intérieures, pour lesquelles les P4 étaient particulièrement inadaptées. Aujourd’hui, la plupart des liaisons se font en gamme civile commerciale, et personne ne s’en plaint. Qu’une mise en alerte envoie 7 000 hommes en patrouilles dynamiques, et les agences de location se frottent les mains. Le lien armée nation vibre, sonnant plus que trébuchant, mais quand même un peu des deux.  

Dans cette configuration, le Dacia Duster était loin d’être une mauvaise idée.  Une voiture légère, de maintenance facile, capable d’emprunter les chemins creux : bref le véhicule idéal pour aller à la chasse. Où en camp au Valdahon. Ce véhicule serait capable de franchir des gués de 80 cm. Je n’ai, pour ma part, en 20 ans de réserve opérationnelle, exercices, OPEX et OPINT,  jamais eu à franchir un gué en véhicule. Je pense d’ailleurs que nous sommes un certain nombre dans le même cas, d’active ou de réserve.  Le Duster peut embarquer 4 personnels et leur barda. Voilà du cas concret. Mais honnêtement, je ne l’en pense pas capable, sauf, peut-être, pour un sac d’alerte en version légère, et sans GPB. Bref, oui pour une liaison, mais pas pour l’aventure.  

On devine l’ire poindre jusque sous les tricornes des X, recyclés dans le civil comme ingénieurs en charge du destin des armes de la France et des industries qui les fabriquent. Quoi ! Un tel marché nous échappe, à nous, élite formée par l’État pour répondre à ces besoins, en organiser le profit?

Effectivement. Mais là, mon sang et je pense celui de beaucoup de camarades, ne fait qu’un tour. 

- Depuis trente ans, on se promène en P4, sorte de Méhari durcie, sous prétexte de produire français. Notre VAB, lui, conçu pour avoir trois essieux, n’en a jamais eu que 2, au nom des économies… et d’une habitabilité déjà plus que limite.

- Notre excellent fusil d’assaut, le Famas, l’est resté tant qu’il pouvait compter sur des munitions avec un étui en acier et des ogives adaptées à son pas et sa feuillure. Comme celles que nous  produisions. Au nom d’une obscure réglementation, nous ne fabriquons plus désormais cette munition, mais l’achetons sur étagère, avec un étui en cuivre, une feuillure et une ogive conçues pour d’autres armes. Résultat, un phénomène de bascule met le projectile en travers dès 10 m (testé en stand), sans compter les enrayages à répétition. Depuis on multiplie les générations de munitions, sans retrouver le succès initial qui était juste la norme.   Si l’on ajoute à cela les problèmes de précision du fusil allemand (le HK G36 dont le canon ne supporte pas les températures supérieures à 30 °), voilà le pilier de la défense européenne, l’axe central franco-germanique, qui se retrouve depuis plus de 15 ans à tirer dans les coins, au coup par coup, au nom de décisions technocratiques plus que techniques, certainement prises très très loin.

Travailler encore

Alors le Duster pour quoi faire ? Paul Bernard, directeur général de Poclain, entreprise qui fait de la transformation de véhicules à Etupes (Doubs), est déçu :

« Ce marché (5000 véhicules, ndlr) représentait 10 000 heures de travail pour nous, sept à huit personnes à l’année. Sans parler des 100 000 € investis dans le développement pour répondre au cahier des charges de l’armée et les essais de ce Duster modifié. » (L’Est-Républicain).  

Sauver entre 7 et 8 emplois pendant 5 ans. Fichtre. Depuis 10 ans la Défense en a perdu près de 80 000.

Aujourd’hui, quelles sont nos perspectives d’engagement ? Des missions de sécurité intérieure, certes, où l’affichage joue pourtant son rôle dissuasif. Surtout, nous sommes présents sur des terrains où il faudra bien un jour projeter un peu plus que des forces spéciales. Nous avons tous vu, en face, ces colonnes de véhicules 4X4, flambants neufs, sur les plateaux desquels sont montés mitrailleuses lourdes et canons anti-aérien. VBCI du pauvre, mais bien plus nombreux et maniables, ils viennent de faire basculer le Moyen-Orient dans d’autres mains.  

 Je ne vois pas toujours pas comment monter ne serait-ce qu’une ANF1 sur le toit d’un Duster. Quand à emmener en plus des 4 gars et de leur barda, un autre matériel de tir (Milan, AT4 CS, 12.7…) Or notre expérience des trente dernières années montre qu’un matériel militaire finit un jour où l’autre en situation de combat. Même cantonné au départ au territoire métropolitain comme annoncé, le Duster n’y échappera pas.     

Je ne pense pas, et souhaite ne pas me tromper, qu’un homme politique soit prêt à prendre la décision d’envoyer nos hommes en Duster, avec du 5.56 imprécis à partir de 100m, affronter des miliciens en 4x4  équipés d’armes lourdes. Tout ça pour sauver 8 emplois vers Montbéliard.

Peindre ou faire la guerre

Alors oui au Ford Ranger. Nous ne sommes pas capables de produire ce genre de véhicules. Acceptons-le. Nous avons fermé GIAT, Saint-Etienne, nos industries de défense, sous-traitons jusqu’à nos munitions. Allons jusqu’au bout de cette logique.

N’importe quel chasseur de sanglier sait le bénéfice qu’il a à posséder un Toyota Hi-Lux, un Nissan Patrol, plutôt qu’un Duster, même rehaussé, peint en vert, équipé d’un sabot en plastique et d’un différentiel de roue. Bien sûr, à la chasse, un Renault Express peut rendre service. Mais là il s’agit d’aller faire la guerre, pas de mettre un cochon à l’arrière avec les chiens sur le siège du passager.  

Gageons qu’une saine décision sera prise, et que pour sauver l’honneur et la rentabilité des trajets Mourmelon-Paris un échantillon de… allez, 1000 Duster affichera le succès des ingénieurs de Poclain Etupes.

Pour le reste, choisissons de faire la guerre avec du matériel de guerre.

Chef d’escadrons de réserve Jacques Soulhier

PS : Les habitants d'Étupes(25) sont appelés Lai Herbatons : agneaux nés en automne, ayant passé l'hiver à l'étable, découvrant avec étonnement le monde du printemps1.(source : Wikipédia). Tout un programme ? Vivement l’été. 

vendredi 1 mai 2015

Quatorze salopards ?

Actualisé le 02 mai 2015

On le sait depuis longtemps, il faut l’effort de milliers de courageux pour mettre un peu de lumières au cœur des ténèbres alors que le comportement d’un seul suffit à compromettre toute une opération militaire. Un soldat porte sur lui de quoi tuer 200 personnes, qu’il défaille, par exemple face à une foule manipulée qui l’insulte et le provoque de mille manières, et c’est le désastre sur tous les écrans. Si l’acte terroriste est une action médiatique provoquée par un acte de violence, faire faire cet acte par l’adversaire est évidemment encore plus rentable. Pour autant, les occasions d’ouvrir le feu restent rares en opérations. L’immense majorité du temps du soldat en opération est en attente, en déplacement ou en surveillance et très souvent au contact de la population locale pour laquelle, il constitue un corps étranger. Là aussi, par son comportement, il peut à tout moment provoquer le désastre.

Nous voici donc dans ce cas de figure, en attente des résultats d’une enquête pour savoir si nous, Français, allons rétrospectivement subir une défaite majeure sur le continent africain par l’action d’une poignée de salopards. Encore quelques jours et les médias auront de toute façon plus parlé de cela que des milliers de vies qui auront été sauvées par les soldats français plongés au cœur de ce chaos. Un grand mal est déjà fait.

Pour l’instant, comme tout autre citoyen, un soldat est innocent jusqu’à preuve du contraire . Les dégâts des affaires d'Outreau ou du "réseau de Toulouse" devraient déjà inciter à la prudence. Surtout, dans un contexte d’affrontement, avec notamment tous ces groupes qui ne sont pas satisfaits de ne plus pouvoir massacrer en rond, il ne faut pas exclure la manipulation. On l’a vu sur d’autres théâtres, en Bosnie déjà avec le relais de journaux britanniques (tiens donc ?), en Iturie où cette fois l’intox était suédoise, au Rwanda, là les complicités y compris françaises étaient nombreuses, mais peut-être surtout en Côte d’Ivoire où les mensonges et montages les plus dramatiques se sont succédés. J’ai ainsi le souvenir de la photo d’un soldat français apparemment indifférent au-dessus du cadavre d’un enfant mort. Bien sûr, le cadavre avait été placé sciemment et la photo prise juste avant que le soldat ne le voit. Pour avoir été en opération en Centrafrique, je sais aussi que les rumeurs y sont des armes en vente libre. Dans le cas présent, je m'interroge quand même sur l'ampleur étonnante du phénomène décrit. Quatorze tordus agissant sur plusieurs mois cela paraît étrangement beaucoup, en soi déjà -la perversion a ses limites statistiques- et pour passer inaperçu ensuite. Comme les preuves de manipulation sont toujours plus faibles que l’émotion des scandales, il en reste toujours quelque chose. Pourquoi se priver alors de cette info-arme, d'autant plus que nous sommes encore bien maladroits pour la contrer ?

Mais de la même façon qu’un soldat est présumé innocent, il peut aussi être coupable. Il ne faut pas être naïf, les centaines de milliers de soldats français qui ont été envoyés sur les théâtres les plus divers depuis cinquante ans n’ont pas tous eu un comportement exemplaire, simplement parce qu’ils sont aussi humains. Les tentations sont nombreuses et les contextes souvent suffisamment sombres et ambigus pour inciter aux petites et grandes magouilles (de l’or pour les braves cons), et, bien plus grave, faciliter ce « décrochage du sens moral » dont parle remarquablement Patrick Clervoy. Quand le sordide devient apparemment la normalité, le sens moral devient un îlot qui peut parfois être submergé. On en vient alors à se confondre avec ce qu’on est censé combattre, comme lorsqu’on finit par se croire obligé d’étouffer une ordure après l’avoir fait prisonnier. Ces faits sont en réalité extrêmement rares et c’est cette rareté qui doit en fait surprendre plus que le fait que des hommes soient faillibles.

Le soldat français est un soldat nomade. Il est même sans doute celui qui voyage le plus au monde et, il faut le répéter, sans doute aussi le meilleur dans ce rôle. Par formation, préparation (nous sommes les seuls à avoir une école dédiée à l'intégration avec les milieux locaux), la réputation du soldat pas seulement par principe éthique d’abord, pour éviter le scandale ensuite, parce que c’est un impératif tactique enfin. La population locale est ce qui nous soutient, nous renseigne, nous nourrit parfois. Elle est, le plus souvent, ce pour quoi nous sommes-là. J’ai le souvenir d’une mission où on m’avait dit : « La population de ce secteur est sous ta responsabilité et quand tu pars dans six mois, tout le monde doit pleurer ». J’avais compris alors que ces pleurs devaient être de tristesse et non de rage.

Alors si les faits dont on parle actuellement pour l’opération Sangaris sont avérés je vous dirais bravo les gars. Grace à vous, sordides salopards, toute l’action de vos camarades, les combats, les vies sauvées par milliers, l’aide, les soins, le tout dans un des contextes parmi les plus dégueulasses qu’on l’on ait connu depuis longtemps, tout cela sera sali. Grâce à vous, pauvres tordus, l’image de toute une armée et donc aussi de la nation sera engagée, en Afrique en particulier. J’espère, encore une fois si tout cela est vrai, que vous paierez très cher pour ce que vous avez fait d’abord, pour les autres dégâts que vous aurez causé ensuite.

jeudi 16 avril 2015

Lost in translation...ou "on espère que l'on n'envisage quand même pas d'abandonner nos interprètes afghans"

En France, on sait être grand, on sait aussi être mesquin. Après la bataille de Dien Bien Phu, quelqu’un avait proposé d’accorder symboliquement le brevet parachutiste aux « volontaires d’un saut » pour aller combattre avec leurs frères d’armes. Il lui fut répondu que ce n’était pas possible car ils ne remplissaient pas les critères administratifs.

C'est à peu près ce que l'on répond actuellement aux 800 auxiliaires locaux qui nous ont aidé en Afghanistan et qui sont désormais, pour la plupart, en danger de mort après notre départ. Désignés comme traîtres par les Taliban et leurs alliés, ils sont régulièrement victimes d'agressions. Pourtant, alors que les Britanniques ont déjà accordé plus de 600 visas, nous n’en avons donné que 73, abandonnant les autres à leur sort pour d’obscurs prétextes administratifs. 

Il n'est donc pas inutile de rappeler que ne sommes pas obligés de faire de l'abandon des auxiliaires locaux de notre armée une tradition française.

dimanche 12 avril 2015

La France a-t-elle vraiment une stratégie face à l’ennemi jihadiste ?

Qui se souvient encore du Livre blanc de la défense et de la sécurité nationale de 2013 ? De celui de 2008 et de sa réactualisation pré-électorale ? Soyons réalistes personne n’y fait plus référence et pour une raison simple : voulant coller au contexte géopolitique du moment, ces documents ne sont valables que le temps de l'arrivée du premier événement imprévu (« cygne noir »). A cet égard, le record de faible longévité appartient sans aucun doute à celui de 2008 publié quelques semaines avant le début de la crise financière. Cela n’a pas empêché de mettre en œuvre à sa suite une loi de programmation dont évidemment personne ne pouvait ignorer qu’elle ne pouvait être respectée. On en a quand même conservé les éléments calamiteux pour notre outil de défense comme les 54 000 suppressions de postes pour économiser (en vain)…3 % du financement de la LPM. On a même trouvé le moyen de sécréter ainsi des « cygnes noirs » internes avec le logiciel Louvois et les bases de défense prouvant ainsi qu’il n’était même plus besoin d’ennemis pour se faire mal. Cette politique sans vision stratégique a été rééditée en 2013 avec les mêmes médiocres résultats.

Il n’est donc pas inutile de rappeler cette évidence qu’une stratégie nationale, ou grande stratégie, ne consiste pas à s’adapter à un contexte mais à le changer à son profit, qu’elle ne se limite pas à définir un contrat chiffré de moyens à déployer mais à déterminer comme parvenir à ce changement politique face à des rivaux et surtout des ennemis, actuels ou potentiels. Ce n’est pas non plus parce que nous ne voulons pas d’ennemis que nous n’en aurons pas. Pour les groupes, groupuscules et individus isolés du jihadisme international, il n’y a en tout cas aucun doute : la France est bien un ennemi majeur et la guerre a été déclarée par eux depuis longtemps.

On peut considérer cela avec un certain dédain, les victimes du terrorisme ne représentant après tout qu’une très faible part des 20 000 meurtres commis en France depuis vingt ans, et se contenter d’un traitement policier. Il faut se demander dans ce cas pourquoi on a fini par engager contre cette menace faible autant de forces militaires que contre l’Irak après son invasion du Koweït en 1990. Ce déploiement correspond d’ailleurs au fameux contrat opérationnel prévu par le livre blanc pour un engagement majeur. Dans ces conditions, soit le principe du contrat opérationnel est inutile (ce que je crois), soit c’est effectivement un engagement majeur et il faut alors peut-être imaginer comment nous allons l’emporter, autrement-dit établir une vraie stratégie.

Il semble pour l’instant se dessiner l’idée d’une résistance (containment) et d’appuis aux forces locales, en liaison avec des alliés, américains en premier lieu, en espérant que ces forces locales vont-elles-mêmes éliminer le problème. C’est clairement une stratégie a posteriori imposée par les faits plus qu’une réelle réflexion à long terme.

Est-ce efficace ?

Considérons d’abord l’adéquation avec les moyens. On a déjà considéré à plusieurs reprises la « baisse de la garde » depuis la fin de la guerre froide. Rappelons une nouvelle fois que si on faisait le même effort de protection (défense, justice, diplomatie, intérieur, services de renseignement) des Français qu’en 1990, on dépenserait pour cela chaque année environ 80 milliards d’euros et non 40. Toutes choses égales par ailleurs, on peut imaginer que les choses seraient ou auraient été plus favorables. Le budget n’est évidemment pas tout et force est de constater aussi que s’il y a eu évolution (souvent en réaction) de certaines méthodes et moyens, l’outil de défense reste encore bien plus adapté à un conflit interétatique qu’à la lutte contre des organisations non-étatiques. La distribution des forces pose également problème A force de vouloir être présent partout, pour des raisons souvent diplomatiques, on en vient à être tactiquement suffisants nulle part. On peut s’interroger dans les conditions actuelles sur le maintien d’une force dans la FINUL ou l’engagement incertain en Centrafrique alors même que les opérations se poursuivaient au Sahel. On peut se demander si les forces aériennes au Moyen-Orient ne seraient pas plus utiles au Sahel. Oui, mais voilà, de la même façon qu’on empilait les opérations, on empile aussi les rigidités. On a ainsi le sentiment permanent d’une impossibilité d’inflexions importantes (vraiment importantes, pas l’achat de quelques engins) dans l’adaptation du modèle de forces à l’ennemi, un peu comme lorsque le Président du conseil Laval s’accrochait en 1935 à la politique d’austérité et réduisant les effectifs militaires alors même que l’Allemagne nazie réarmait.

Considérons maintenant les effets stratégiques. Nos services surveillent et protègent, avec une efficacité certaine mais qui a visiblement souffert quelques défaillances. Nos forces en frange du Sahel et en Irak, frappent régulièrement des cibles et maintiennent une pression sur certains groupes, sans que la destruction d’aucun d’entre eux ne soit envisageable à court terme. Nos soldats déployés dans les rues des villes de France rassurent peut-être et protègent un peu mais au prix d’inconvénients qui en font une opération peu efficiente. Surtout, le problème des rébellions c’est qu’il existe des motifs à leur existence. S’interroge-ton vraiment sur les raisons de la montée en puissance des groupes jihadistes comme leur honnêteté dans un océan de corruption au Sahel ? Sur leur capacité à protéger la population sunnite face à l’oppression de Bagdad et surtout de Damas ? Sur des raisons historiques plus profondes ? Les moyens engagés sont-ils adaptés au traitement de ces causes ? Sont-ils associés à d’autres instruments ? On peut en douter quand on observe, par exemple, comme est répartie l’aide économique. On peut surtout se demander si l’idée de soutenir militairement les Etats arabes qui luttent contre les jihadistes comme l’Egypte et l’Irak ou de laisser faire le régime d’Assad contribue vraiment à l’effet souhaité.

Est-ce la seule option possible ?

On pourrait imaginer en effet d’autres possibilités : le repli et la concentration sur le territoire national en faisant effort sur la guerre souterraine, la concentration sur l’Afrique où notre connaissance et nos bases permettent d’augmenter notre efficacité, l'effort sur la destruction de Daesh, etc. ? Quelque chose plus en rapport avec les moyens disponibles ou inversement des moyens plus importants et adaptés à une vision plus large mais toujours au service d'une théorie de la victoire et en conservant à l'esprit que l'ennemi ne se laissera pas faire.

A-t-on fait un effort d’analyse collective et interministérielle, portée par une connaissance profonde du phénomène jihadiste, afin de présenter de telles options ? J’en doute. Le fait-on maintenant que le combat est clairement engagé ? Je l’espère mais pour l’instant, hormis le ralentissement de la réduction des effectifs, on ne voit guère de différence d’avant les attentats de janvier.

Il y a tant de choses à faire et pour l’instant si peu de clarté. Il est temps de choisir entre la vraie guerre ou la posture.

samedi 11 avril 2015

Le pouvoir du Logrus

Réédition d'un billet en date du 14/12/2011

Dans le cycle des Princes d’Ambre de Roger Zelazny, les princes se déplacent dans l’univers comme bon leur semble grâce au pouvoir de la « Marelle ». Avec le « Logrus », leurs ennemis des Cours du Chaos ont le pouvoir inverse de faire venir à eux ce qu’ils veulent. 

Dans notre monde, le pouvoir de la "classe kérosène" des princes d’Ambre et des groupes multinationaux qu'ils dirigent s'est considérablement développé dans les années 1980 et 1990, puis il a commencé à être contesté au début des années 2000. Cela a commencé dans l’espace culturel lorsqu’on a constaté que les produits sélectionnés ou fabriqués par les grandes Maisons se vendaient moins. Le nombre de disques d’or et de platine diminuait constamment, et il devenait de plus en plus difficile pour un film de dépasser le seuil de rentabilité. Puis ce fut le tour des médias. Les quotidiens d’informations virent leurs ventes baisser inexorablement et les grands journaux télévisés virent diminuer leur audience. D’autres phénomènes étranges apparurent ensuite dans le champ politique. En France en 2005, de parfaits inconnus, grâce à internet, enrayaient la marche triomphale de l’approbation du traité de la constitution européenne, portée par presque tous les princes politiques et médiatiques du pays.

Grâce au Logrus, cet assemblage de technologies modernes de l’information, depuis les ordinateurs individuels jusqu’aux smartphones en passant par toutes les possibilités d'Internet, de simples amateurs sont désormais capables de créer de la musique ou des films, de faire des expériences scientifiques, d’écrire et d’éditer des livres, d’éditer des journaux, et tout cela hors des grandes maisons culturelles, intellectuelles ou politiques. Leur offre s’étend même chaque jour, en profondeur en se ramifiant en niches intellectuelles de plus en plus spécialisées, et en largeur en autorisant l’organisation de réseaux d’action comme l’essaim de bandes qui a embrasé les banlieues françaises en octobre 2005, la guérilla nationaliste sunnite en Irak de 2003 à 2007 ou les foules du « printemps arabe ». Grâce au Logrus, les rebelles économiques sont en concurrence avec les princes des Maisons et les rebelles politiques sont capables de s’opposer aux États.

Dans le monde occidental, l’aristocratie politique est prise, d’une part, entre la rapacité des princes qui, en captant les revenus de la mondialisation, ont réduit les entrées fiscales et donc les moyens des États, et, d’autre part, la contestation par le bas de leur monopole de réflexion et de décision. Non seulement les moyens d’action des États se réduisent, mais cette réduction s’accompagne de bureaucratisation, sous prétexte de rationalisation, et donc aussi d’une rigidité accrue. Leurs organes de réflexion sont de plus en plus réduits et contrôlés, alors que le Logrus offre toujours plus de souplesse et de capacités aux membres du chaos. Les États occidentaux sont de plus en plus condamnés à être obligés de réagir à des événements surprenants, chez eux ou ailleurs, avec des moyens toujours plus réduits mais aussi toujours plus rigides.

L’accroissement soudain de la capacité à créer et diffuser des idées est porteur de création, mais aussi de contestation, et donc de violence. À la fin du XVe siècle, l’invention de l’imprimerie a rendu possible la révolution culturelle puis scientifique de la Renaissance. Elle a aussi permis au commun des mortels de lire directement la Bible sans passer par l’intermédiaire de l’Église, donnant naissance au mouvement protestant et, par voie de conséquences, aux guerres de religion. Au XVIIIe siècle, la création des journaux n’a pas été pour rien dans la capacité des Révolutionnaires français à agiter les idées et à mobiliser les foules jusqu'à former des armées conquérantes. Avec désormais les imprimantes 3D, le Logrus étend encore son pouvoir jusqu'à se rapprocher toujours plus du modèle de Zelazny.

Entre les princes d’Ambre et les cours du chaos, les Etats sont désormais une espèce menacée.

dimanche 5 avril 2015

L'effondrement invisible

Réédition

Les armées en guerre, comme toutes les organisation humaines en situation de crise, peuvent s’effondrer moralement. Cet effondrement ne se traduit pas forcément par des mutineries ou des désertions massives, il peut aussi être rampant et se manifester de la part des combattants par des refus de plus en plus nombreux de s’impliquer et de prendre des risques.

Le cas de l’US Army engagée au Sud-Vietnam est typique de ce phénomène. A partir de la fin de l’offensive du Têt en 1968, avec une accélération forte l’année suivante, les unités de combat américaines sont victimes d’une réticence généralisée à l’engagement. Outre la généralisation de l’usage de drogues, cela se manifeste très concrètement par des refus collectifs de partir en mission (65 cas recensés en 1969, plus de 35 en 1970 pour la seule 1ère division de cavalerie) ou, pire encore, par des agressions, le plus souvent à la grenade, (121 en 1969, 271 en 1970) contre les cadres jugés trop « volontaristes ». On assiste ainsi, et alors que les troupes américaines n’ont jamais été vaincues sur le terrain par le Viet-Cong ou l’armée du Nord-Vietnam à une forme de repli intérieur sur les bases et de l’apparition d’une guerre civile larvée à l’intérieur. Le très puissant corps expéditionnaire américain, plus de 500 000 hommes, perd une grande partie de son efficacité jusqu’à son repli en 1973.

Ce qui est intéressant, c’est qu’il y a la même époque, un autre contingent allié sur place qui, pourtant soumis aux mêmes contraintes locales ou extérieures, ne connait pas du tout ce phénomène et termine la mission à la fin de 1972 en ayant gardé toute sa cohésion. On y a constaté qu’un seul cas d’agression d’un officier (et sans lien avec les opérations) et 28 cas constatés d’usage de marijuana (et aucun de drogue dure) en quatre ans (la bière en revanche y est largement tolérée). Ce contingent de  8 000 hommes, c’est le contingent australien. 

Comment expliquer cette différence de comportement entre deux forces de même type et soumises au même environnement ?

L’explication est en réalité simple. Elle tient à l’effort particulier qui a été fait par les Australiens pour sécuriser psychologiquement leurs hommes en leur donnant confiance dans leur capacité individuelle et collective à maitriser leur environnement.

Le premier axe a été la cohésion des unités. Là où les Américains étaient gérés individuellement et les officiers différemment du reste de la troupe (ils faisaient des tours de six mois au lieu de douze), les Australiens faisaient aussi des tours d’un an mais par bataillon complet depuis la phase d’entraînement jusqu’au retour en métropole. Les rotations individuelles australiennes servaient à combler les pertes à partir de l’unité de remplacement stationnée, comme les bataillons d’infanterie, à la base Nui Dat. Pour un bataillon d’effectif moyen de 800, plus de 1 000 hommes étaient ainsi préparés, de façon à maintenir des unités de combat complètes et cohérentes. L’encadrement australien était plus solide, avec 50 % de professionnels dans les compagnies d’infanterie, contre 30 % chez les Américains, et celles-ci étaient commandées par des Major, avec en moyenne 5 ans d’expérience en plus que leurs homologues américains, du grade de capitaine. Les officiers, les sous-officiers et les hommes de troupe australiens vivaient et combattaient ensemble pendant le tour, contrairement aux Américains où même les soldats qui approchaient de la fin de service étaient souvent préservés. En résumé, les liens personnels et la cohésion des compagnies américaines étaient bien plus faibles que celle des Australiens.

Le deuxième axe d’effort, lié au premier, a été tactique. La base australienne de Nui Dat, pourtant en secteur difficile, a été la seule grande base australienne a n’avoir jamais été attaquée par le Viet-Cong ou l’armée nord-vietnamienne. Les Australiens avaient décidé de porter le combat sur le terrain de leurs adversaires et d’y être supérieurs à eux. Pendant son tour d’un an, les unités d’infanterie australiennes étaient engagées en moyenne 314 jours sur le terrain contre 240 pour les Américains, pour y mener le plus souvent des embuscades de nuit de section, voire de compagnie. Certains soldats en feront ainsi plus de 200. La taille de la force est alors généralement suffisante pour vaincre l’ennemi sans avoir à faire appel systématiquement aux appuis et ce d’autant que dans 84 % des cas, ce sont les Australiens qui ont l’initiative des premiers tirs, ce qui offre presque toujours un avantage décisif. Dans la bataille de Long Tan le 18 août 1966, 18 soldats Australiens sont tués pour 245 Viet-Cong dans un pur combat d’infanterie à l’arme légère. 

Tout cela sous-entendait bien sûr un entraînement préalable très poussé au combat d’infanterie, en tout cas très supérieur à celui des fantassins américaines qui, eux, n’avaient l’initiative sur l’ennemi que dans 12 % des cas. Les Américains compensaient cette infériorité par des moyens d’appuis considérables. Pour autant, un fantassin américain avaient 3 % de « chances » d’être tué au cours de son tour (324 au total) contre 2,25 % pour un Australien, bien moins bien dotée en équipements modernes. Significativement, les engins et mines, terreur du soldat américain, ne touchaient guère les Australiens (aucune perte par ce type d’engins en 1967 et 1968 par exemple) qui dominaient le terrain, surtout de nuit, avec leur infanterie légère.

La leçon est simple. L’investissement dans les hommes, dans leur capacité à avoir une emprise sur leur environnement, dans les liens mutuels et avec l’encadrement, toutes choses qui demandent de la stabilité et du temps restent le meilleur moyen de maintenir l’engagement malgré la pression et les difficultés. Un moindre effort dans ce sens, par économie de temps et d’argent par exemple, une plus grande volatilité sont généralement sources de fragilité dans l’organisation. Les difficultés, lorsqu’elles surviennent, peuvent alors être amplifiées par un moindre engagement de tous, une forme de repli invisible qui ne fait à son tour qu’accentuer les difficultés. 

Capitaine Nicol, « The Morale of the Australian Infantry in South Vietnam, 1965-1972 »,British Army Review, n° 127, été 2001.