dimanche 28 septembre 2014

L’éthique du soldat français-Un livre du général Benoît Royal

Le soldat en opération, et en particulier au combat, est un être plongé dans l’incertitude par l’action contradictoire de l’ennemi et la présence d’un environnement humain souvent complexe. Il est aussi porteur de mort. Un simple fantassin porte sur lui de quoi tuer des centaines de personnes, un pilote d’hélicoptère peut faire encore plus de ravages. Qu’un seul se trompe et la force légitime devient massacre ou même ignominie engageant la réussite de la mission et même l’honneur de la France. Ajoutons que ce soldat doit aussi souvent prendre ses décisions dans l’urgence et sous une très forte pression psychologique et on comprendra toute la difficulté qu’il a y bien souvent à décider de la vie et de la mort, comme un juge qui n’aurait que quelques minutes et qui exécuterait lui-même la sentence.

Le premier mérite de L’éthique du soldat français du général Benoit Royal, est de montrer que l’éthique n’est pas un luxe philosophique, une simple spéculation intellectuelle, mais un cadre indispensable pour l’action. Le second est de le faire de manière pragmatique, empirique même, en partant de nombreux cas concrets qui sont autant de dilemmes pour en dégager des lignes de conduite, loin de tout discours moralisateur ou trop conceptuel. Paru en 2008, il en est aujourd’hui à sa troisième édition très enrichie par de nouveaux témoignages, dont un chapitre entier consacré aux pilotes d’hélicoptères de l’opération Harmattan, et une comparaison très éclairante avec les cultures militaires américaine, britannique et russe. La guerre d’Algérie y est également abordée, le livre est d’ailleurs préfacé par Hélie de Saint-Marc.

Cet ouvrage est indispensable pour tous ceux qui ont l’ambition de porter les armes au service de la France. Indispensable aussi pour tous ceux qui, par leurs décisions politiques, risquent de placer les soldats dans des situations difficiles. Indispensable pour tous ceux qui veulent comprendre ce qu’être soldat français aujourd’hui veut dire.

J’ajouterai enfin qu’il rend encore plus fier de nos soldats.  

samedi 20 septembre 2014

Orage mécanique-Une analyse militaire du conflit entre Israël et le Hamas (8 juillet-26 août 2014)

Modifié le 23/09/2014

Entre le 8 juillet et le 26 août 2014, Israël et le Hamas se sont affrontés dans des hostilités connues en Israël sous le nom d’opération Bordure protectrice.

D’un point de vue tactique, cette opération se distingue avant tout des précédentes par un taux de pertes des forces terrestres israéliennes singulièrement élevé. L’armée de terre israélienne a ainsi déploré la perte de 66 soldats en 49 jours de combat contre deux lors de l’opération Pilier de défense en 2012 (7 jours) et 10 lors des 22 jours de l’opération Plomb durci en 2008-2009.

Ces pertes israéliennes se rapprochent de celles subies lors de la guerre de 2006 contre le Hezbollah (119 morts pour 33 jours de combat), alors considérée comme un échec. Elles sont à comparer à celle de leurs ennemis, de l’ordre de 90 combattants palestiniens tués contre aucun israélien en 2012 mais selon un ratio de 40 à 70 contre 1 pour Plomb durci et de 6 à 10 contre 1 pour Bordure protectrice.

Cette singularité s’explique essentiellement par les innovations opératives et tactiques des brigades al-Qassam, la branche armée du Hamas, contrastant avec la rigidité du concept israélien d’emploi des forces qui lui n’a guère évolué depuis dix ans. Ces innovations ont permis aux forces du Hamas, à l’instar du Hezbollah et peut-être l’Etat islamique, de franchir un seuil qualitatif et d’accéder au statut de « techno-guérilla » ou de « force hybride ».

La nouvelle armée du Hamas

Cette évolution trouve son origine dans les solutions apportées par le Hamas à son incapacité à franchir la barrière de défense qui entoure le territoire de Gaza pour agir dans le territoire israélien. Pour cela, l’organisation a développé ses capacités offensives dans les trois dimensions.

La première innovation a consisté, avec l’aide de l’Iran, se doter d’un arsenal de roquettes à longue portée comme les M-75 et Fajr 5 (80 km de portée) et surtout les M-302 ou les R-160 susceptibles de frapper à plus de 150 km, c’est-à-dire sur la majeure partie du territoire israélien. A l’imitation du Hezbollah et toujours avec l’aide de l’Iran, les Brigades al-Qassam se sont dotés également d’une petite flotte de drones Abadil 1, dont certains transformés en « bombes volantes ».

Le Hamas s’est aussi doté, pour la première fois, de moyens de frappe directe jusqu’à des distances de plusieurs kilomètres. Des missiles antichars AT-4 Fagot (2 500 m de portée), AT-5 Spandrel (4 000 m) et surtout AT-14 Kornet (5 500m), provenant principalement de Libye via l’Egypte de l’époque des Frères musulmans, ont été identifiés, de même que des fusils de tireurs d’élite à grande distance (Steyr.50 de 12,7 mm). Ces armes constituent une artillerie légère qui permet d’harceler les forces israéliennes le long de la frontière et d’appuyer les capacités de combat rapproché.

Enfin, le Hamas a développé des capacités de raids à l’intérieur du territoire israélien par la formation  d’unités amphibies tout d’abord et surtout par la construction d’une quarantaine de tunnels offensifs. Ces tunnels offensifs sont à distinguer des galeries destinées à contourner le blocus pour s’approvisionner en Egypte et qui avaient constitué un objectif prioritaire de l’opération Plomb durci. Il s’agit au contraire d’ouvrages bétonnés, placés entre dix et trente mètres sous la surface et longs de plusieurs kilomètres. Certains sont équipés de systèmes de rails et wagonnets.

Toutes ces capacités offensives se sont appuyées aussi sur des innovations défensives. Une nouvelle infrastructure souterraine, baptisée « Gaza sous Gaza », protège les centres de commandement du Hamas, ses stocks et une partie de ses combattants, répartis en secteurs autonomes de défense bien organisés.

La guerre impuissante

Durant la première phase de la guerre, le Hamas a utilisé immédiatement son arsenal de roquettes pour attaquer les villes israéliennes. Cette campagne anti-cités n’a eu que très peu d’effets directs. Au total, en 49 jours, 4 382 roquettes et obus de mortiers ont été lancés sur Israël causant la mort de 7 civils, soit un ratio de 626 projectiles pour une victime. Par comparaison ce ratio était de 301 pour 1 lors de Pilier de défense, de 187 pour 1 lors de Plomb durci en 2008-2009 et d’environ 100 pour 1 en 2006 lors de l’affrontement avec le Hezbollah. Il est même probable que la réduction sensible du trafic routier liée au conflit ait in fine diminué la mortalité dans la population civile israélienne.

L’emploi des drones explosifs par le Hamas s’est également révélé un échec, les deux engins lancés, le 14 et le 17 juillet, ayant été rapidement détruits, l’un par un missile anti-aérien MIM-104 Patriot et l’autre par la chasse.

Si les destructions depuis le ciel ont été très limitées, les effets indirects ont été en en revanche très sensibles. L’économie et la vie courante ont été perturbées par la menace des roquettes comme jamais sans doute auparavant, jusque sur l’aéroport Ben Gourion de Tel Aviv. Il n’y a avait cependant rien dans cette menace qui puisse paralyser le pays.

L’artillerie à longue portée du Hamas s’est avérée, plus que jamais, une arme de pression et un diffuseur de stress (le nombre des admissions hospitalières pour stress a été cent fois supérieur à celui des victimes) plutôt qu’une arme de destruction. Elle a surtout constituée le symbole de la résistance du Hamas, et de ses alliés, tout en justifiant le « besoin de sécurité » d’Israël aux yeux du monde extérieur. Bien que faisant 200 fois moins de victimes civiles que les raids aériens, elles peuvent par leur destination uniquement anti-cités être qualifiées d’ « armes terroristes ».

Cette inefficacité des frappes du Hamas s’explique par la combinaison des mesures de protection civile israélienne et du système d’interception Dôme de fer. Déjà employé à moindre échelle lors de l’opération Pilier de défense, le système Dôme de fer a été officiellement crédité de 88 % de coups au but sur les 800 roquettes jugées dangereuses et prises pour cibles. Si ce chiffre est contesté, il n’en demeure pas moins que ce système très sophistiqué est efficace, surtout contre les projectiles à longue portée, sinon efficient au regard de son coût d’emploi. Si les 4 450 roquettes lancées avaient toutes été interceptées par les missiles de Dôme de fer, il en aurait coûté environ 200 millions d’euros à Israël pour recompléter son stock. Cela est couteux mais pas rédhibitoire.

Au bilan, Israël a réussi à se doter d’une protection totale multi-couches et à se placer ainsi dans ce que les stratèges du nucléaire avaient baptisés « capacité de première frappe indirecte », c’est-à-dire la possibilité de frapper son adversaire quand on le souhaite (et donc éventuellement en riposte) sans crainte d’être touché.

De son côté, Israël a utilisé sa force aérienne (qui inclut les hélicoptères d’attaque) et son artillerie pour frapper l’ensemble de la bande de Gaza. Cet emploi, désormais classique, poursuivait deux objectifs opérationnels, par ailleurs complémentaires d’un blocus insuffisant à ces égards : l’affaiblissement de l’instrument militaire du Hamas, en particulier ses capacités d’agression du territoire israélien, et, de manière moins avouée, faire pression sur la population pour qu’elle renvoie le Hamas a ses obligations « étatiques » de sécurité et de fonctionnement normal de la société. A défaut de les détruire, il s’est agi de de faire pression simultanément sur deux pôles de la trinité clausewitzienne, l’armée et la population, pour influencer le troisième, le « gouvernement » du Hamas. 

Le premier objectif n’a été que très modestement atteint. Le nombre total de frappes a représenté le double de celui de Plomb durci, soit environ 5 000, pour des pertes estimées de combattants palestiniens sensiblement équivalente. Sachant que ces pertes sont aussi pour une grande part, et bien plus qu’en 2008, le fait des forces terrestres, il est incontestable que l’impact de la campagne de frappes sur les capacités militaires du Hamas a été faible. Si quelques leaders du mouvement palestinien ont été tués comme Mohammed Deif, commandant présumé des brigades al-Qassam, les tirs de roquettes n’ont jamais cessé et la capacité de combat de combat rapproché a été peu affectée.

Cette inefficacité est essentiellement le fait de l’adoption par le Hamas de procédés de furtivité terrestre efficaces. Plusieurs commentateurs ont marqué leur surprise de ne voir que peu de combattants du Hamas dans les rues de Gaza contrairement aux conflits précédents. Cette furtivité repose principalement sur l’organisation du terrain, déjà évoquée, mais aussi par des procédés comme l’emploi de systèmes de tir automatiques pour les roquettes, permettant de réduire les risques pour les servants. Le Hamas, comme le Hezbollah en 2006, a aussi simplement compté sur le nombre. Les lance-roquettes peu couteux et abondants étaient consommables et qu’ils soient repérés et frappés en quelques minutes importait finalement peu.

Le deuxième objectif, faire pression sur la population dans son ensemble pour, indirectement, imposer sa volonté au « gouvernement » de Hamas, est toujours aussi moralement et opérationnellement problématique. Outre les 1 300 à 1700 victimes civiles et les dizaines de milliers de blessés, plus de 11 000 habitations ont été détruites et presque 500 000 personnes, sur 1,8 million, ont été déplacées. Les systèmes d’alimentation en eau et en électricité ont été détruits. Si le lien entre ces actions sur la population et la haine que celle-ci peut porter à Israël est évident, si la dégradation à l’étranger de la légitimité du combat d’Israël ou simplement de son image est établie, la corrélation entre cette action sur la population et les décisions du Hamas n’est pas claire. Si des mouvements de colère ont pu être constatés contre le Hamas, en particulier lorsque des trêves ont été rompues par lui à la fin du conflit, il n’est pas du tout évident que le Hamas sorte politiquement affaibli de ce conflit.

Au bilan, on peut s’interroger sur la persistance, dans les deux camps, de l’emploi de frappes à distance sur la population civile, emploi qui s’avère à la fois moralement condamnable et d’une faible efficacité. La réponse réside probablement dans les capacités défensives de chacun des deux camps qui inhibent les attaques terrestres. Comme les premiers raids de bombardement britanniques sur l’Allemagne en 1940, largement inefficaces, lancer des roquettes ou des raids aériens apparaît comme la seule manière de montrer que l’ « on fait quelque chose », avec ce piège logique que si l’un des camps frappe, l’autre se sent obligé de l’imiter puisqu’il peut le faire. Le message vis-à-vis de sa propre population l’emporte sur celui destiné à l’étranger.

Cet équilibre, qui aurait pu aboutir à une dissuasion par l’impuissance réciproque, a finalement été modifié par le développement par le Hamas de nouvelles capacités d’agression. Loin de dissuader Israël, ces capacités nouvelles l’ont plutôt poussé à agir. Leur destruction imposait cependant de pénétrer à l’intérieur des zones les plus densément peuplées de Gaza.

Le retour des combats au sol

Dans la nuit du 17 juillet, dix brigades israéliennes ont été déployées le long de la frontière. Plusieurs de ces brigades ont été engagées à l’intérieur du territoire de Gaza dans des opérations limitées destinées à détruire quelques sites de lancement de roquettes et surtout le réseau souterrain du Hamas, en particulier à proximité de la frontière Nord et Nord-Est. Elles n’avaient pas vocation à détruire la structure de commandement du Hamas, mais étaient censées accentuer la pression sur lui.

Ces opérations ont rencontré une forte résistance qui a occasionné des pertes sensibles aux forces israéliennes. Contrairement à l’opération Plomb durci de 2008-2009 où elles s’étaient contentées de pénétrer dans les espaces plus ouverts du centre de la bande de Gaza dans ce qui ressemblait surtout à une démonstration de force, les unités israéliennes ont été contraintes cette fois d’agir dans les zones confinées et densément peuplées de la banlieue de Gaza ville, beaucoup plus favorables au défenseur. Elles y ont rencontré une infanterie professionnelle bien entraînée et équipée pour le combat rapproché en milieu urbain. A la manière du Hezbollah, les 10 000 combattants permanents du Hamas, auxquels il faut ajouter autant de combattants occasionnels et de miliciens des autres mouvements, étaient organisés en unités autonomes combattant chacune dans un secteur donné et organisé. Les axes de pénétration, par ailleurs généralement trop étroits pour les véhicules les plus lourds, ont été minés dès le début des hostilités selon des plans préétablis et des zones d’embuscade ont été organisées. Des emplacements de tirs (trous dans les murs) et des galeries ont été aménagés dans les habitations de façon à pouvoir combattre et se déplacer entre elles en apparaissant le moins possible à l’air libre. Le combat a alors été mené en combinant l’action en essaim de groupes de combat d’infanterie et celui des tireurs d’élite/tireurs RPG ou, plus difficile dans le contexte urbain dense, de celui des missiles antichars. Dans tous les cas, la priorité était d’infliger des pertes humaines plutôt que de tenir du terrain ou de détruire des véhicules. Dans plusieurs cas, les Palestiniens ont préféré tirer des projectiles antichars sur des fantassins débarqués que sur des véhicules blindés.

Les combats ont été d’une intensité inconnue depuis la guerre de 2006 contre le Hezbollah. Le 19 juillet, une section de la brigade d’infanterie Golani a été canalisée vers une zone d’embuscade où elle a perdu sept hommes dans la destruction d’un véhicule M113 par une roquette RPG-29. Six autres soldats israéliens ont été tués aux alentours dans cette seule journée qui s’est ainsi avérée plus meurtrière pour elle que les deux opérations Plomb durci et Pilier de défense réunies. Cinq hommes sont encore tombés le lendemain dans le quartier de Tuffah, en grande partie par l’explosion de mines, et le nombre de tués et blessés de la brigade Golani s’est élevé à plus de 150 dont son commandant. Les pertes des Palestiniens ont été supérieures mais certainement pas dans le rapport de 10 pour 1 revendiqué par Tsahal.

Dans ce contexte d’imbrication et alors que la population civile était souvent à proximité, la mise en œuvre des appuis était difficiles. Les hélicoptères d’attaque pouvaient tirer sur la presque totalité de la zone d’action des forces d’attaque mais les combattants palestiniens ont été peu visibles depuis le ciel. Les appuis indirects présentaient toujours le risque de frapper la population, ce qui est survenu le 20 juillet lorsque plusieurs obus ont tué peut-être 70 Palestiniens et blessé 400 autres, pour la très grande majorité civils. L’emploi de robots de reconnaissance dans les zones difficiles et dans les tunnels (les Micro Tactical Ground Robot, MTGR en particulier) s’est avéré en revanche très efficace, sauvant incontestablement plus de vies israéliennes. Le 1er août, l’annonce de la capture d’un soldat israélien près de Rafah, démentie par la suite, suscitait une forte émotion en Israël et des scènes de liesse dans les rues de Gaza, témoignant de l’importance stratégique des prisonniers. Tsahal ne voulait absolument pas renouveler l’expérience du soldat Gilad Shalit capturé en juin 2006 et finalement libéré cinq ans plus tard en échange de 1 000 prisonniers palestiniens. Une opération de récupération a été immédiatement lancée.

Les Palestiniens ont riposté à l’offensive terrestre dès le 18 juillet en menant à leur tour des raids sur le territoire israélien. Si les unités amphibies ont toutes été décelées et détruites, les quatre raids par les tunnels ont obtenu plus de succès, surprenant au moins par deux fois des unités israéliennes et leur infligeant au total entre sept et onze tués, suivant les sources. Les commandos palestiniens ne sont cependant jamais parvenus à pénétrer dans les villes.
Au bilan, les Israéliens revendiquent la destruction de la presque totalité des tunnels offensifs et de quelques zones de lancement de roquettes ainsi que la mort de centaines de combattants du Hamas. La menace jugée principale est ainsi considérée comme éliminée et l’armée israélienne a montré sa capacité tactique à pénétrer à l’intérieur de défenses urbaines très organisées et sa résilience en acceptant les pertes inévitables de ce type de combat, surtout face à une infanterie ennemie déterminée et compétente. Ces pertes, qui, par jour d’engagement au sol sont de l’ordre de grandeur de celles infligées par le Hezbollah en 2006 (119 morts) sont les plus importantes jamais infligées par des Palestiniens, y compris l’armée de l’Organisation de libération de la Palestine occupant le Sud-Liban en 1982. A cette époque, l’armée de l’OLP avait été détruite. Cette fois, le potentiel de combat du Hamas et sa volonté ne sont pas sérieusement entamés.

Après dix-huit jours d’offensive terrestre et alors que l’opinion publique était, malgré les pertes, favorable à 82 % à sa poursuite, le gouvernement israélien y a renoncé, reculant devant l’effort considérable nécessaire pour détruire complètement le Hamas et la perspective d’être peut-être obligé de réoccuper la zone. Le 3 août, les forces terrestres israéliennes se sont retirées de la bande de Gaza après l’annonce que la mission de destruction des tunnels était remplie.

A la fin de la phase terrestre, les capacités offensives du Hamas avaient été détruites ou neutralisées. Le gouvernement israélien pouvait considérer cet objectif comme suffisant. Il a plutôt estimé se trouver ainsi dans une meilleure position pour accepter la prolongation des combats. La poursuite des tirs de roquette et la mobilisation des réservistes continuait de perturber l’économie du pays mais bien moins que la campagne de frappes sur la bande de Gaza.

Les forces terrestres ont été redéployées le long de la frontière avec une démobilisation partielle des 100 000 réservistes, non pas en signe d’apaisement mais, au contraire, pour préparer un combat prolongé mais indirect. Paradoxalement, si des signes de mécontentement contre le Hamas sont apparus, c’est peut-être du côté israélien que le soutien de l’opinion publique s’est érodé le plus vite. Le 25 août, un sondage indiquait que seulement 38 % des Israéliens approuvaient la manière dont les opérations étaient menées, le principal reproche étant l’absence de résultats décisifs. De nouvelles négociations avaient déjà été initiées depuis trois jours, aboutissant à un cessez-le-feu définitif le 1er septembre.

Conclusions

A l’issue du conflit, le Hamas est militairement affaibli, avec moins de possibilités de recomplètement de ses forces que durant les années précédentes, du fait de l’hostilité de l’Egypte. Il lui faudra certainement plusieurs mois, sinon des années pour retrouver de telles capacités. Mais il n’y a cependant là rien de décisif. Il aurait fallu pour cela nettoyer l’ensemble du territoire à l’instar de la destruction de l’OLP au Sud-Liban. Cela aurait coûté sans doute plusieurs centaines de tués à Tsahal pour ensuite choisir entre se replier, et laisser un vide qui pourrait être occupé à nouveau par une ou plusieurs organisations hostiles, et réoccuper Gaza, avec la perspective d’y faire face à une guérilla permanente. Le gouvernement israélien a privilégié le principe d’une guerre limitée destinée à réduire régulièrement (tous les deux ans en moyenne) le niveau de menace représenté par le Hamas.

La difficulté est que les opérations de frappes apparaissent de plus en plus stériles pour y parvenir et que les opérations terrestres, plus efficaces, sont aussi de plus en plus couteuses. Après le Hezbollah, et encore dans une moindre mesure, le Hamas est parvenu à franchir un seuil opératif en se dotant d’une infanterie professionnelle dotée d’armes antichars et antipersonnels performantes et maitrisant des savoir-faire tactiques complexes. Cet effet de seuil impose en retour un effort d’adaptation tactique important.

Principales sources

Shefira Zuhur, Hamas and Israel: Conflicting Strategies of Group-Based Politics, Strategic Studies Institute, December 2008.
David E Johnston, Hard fighting-Israel in Lebanon and Gaza, Rand Corporation, 2011.
Tira, Ron, “Operation Protective Edge: Ends, Ways and Means and the Distinct Context”, Infinity Journal, September 2014.
Raphael Cohen, Gabriiel Scheinmann, “The Grim Lessons of “Protective Edge”, http://www.the-american-interest.com

dimanche 14 septembre 2014

Apocalypse bientôt

Ils sont quatre et ils assurent la défense de la France dans son ensemble et celle de chacun de ses citoyens. Ce sont les ministères régaliens-Défense, Affaires étrangères, Justice et Intérieur-et ils sont en danger de mort. La France ne leur consacre plus que 2,8 % de la richesse qu’elle produit chaque année, contre 4,5 % à la fin de la guerre froide et 6,5% en 1960. A ce rythme, ils auront disparu en 2050. 

A ce moment-là, ce sont des milices privées qui défileront le 14 juillet, si tant est qu’il soit encore possible d’organiser un défilé dans une France sans police, armée et justice pour tous. Il est donc conseillé dès à présent, pour ceux qui ne pourront leur laisser un pactole suffisant, d’apprendre les techniques de survie et d’auto-défense à nos enfants et petits-enfants. Pas besoin d’une guerre nucléaire ou d’une gigantesque pandémie pour aboutir à la désagrégation des Etats et donc des nations, l’inconséquence, sinon l’incompétence, d’une classe politique suffit.

Ce suicide lent de l’Etat apparaît d’autant plus paradoxal que jamais les prélèvements publics n’auront été aussi élevés, 57 % du PIB en 2013 dont 3 % (donc plus que pour les quatre régaliens) donnés aux organismes créanciers. Depuis le début des années 1990 et le développement de la grande libéralisation des échanges en Europe et dans le monde, la croissance économique de la France stagne à une moyenne de 1,5 % par an. Par voie de conséquence, les recettes fiscales stagnent aussi et ce d’autant plus facilement que le nouveau contexte en favorise la fuite ou l'évitement légal, en particulier pour la toute petite classe, souvent improductive, qui capte la majorité des revenus supplémentaires. Dans ce contexte tendu, tout accroissement un peu sensible de la dépense publique rend tout de suite les comptes déficitaires. Avant la mondialisation, un peu d’inflation permettait de compenser cela en réduisant la valeur des remboursements, mais les organismes financiers (et l’Allemagne), beaucoup plus puissants que dans « l’économie ancienne », détestent ça. En résumé, dans le contexte d’une économie très ouverte, l’Etat ne peut fonctionner correctement que s’il s'appuie sur une économie en forte croissance. Sans celle-ci, il est condamné à la stagnation ou à l’endettement massif. 

Il reste à déterminer si cette économie mondialisée, ou du moins les conditions dans lesquelles elle s’y est mise en place, permet justement cette forte croissance dans des pays comme la France. Ce qui est certain en tout cas, c'est qu'elle impose aussi des besoins croissants, comme la protection sociale de ceux qui en sont exclus, besoins qui s'ajoutent à ceux, mécaniques, des évolutions démographiques (accroissement naturel, vieillissement) et, surtout, besoins que l'immense majorité des gens ne peut financer elle-même en l'absence d'augmentation réelle des revenus. 

Dans les pays anglo-saxons, cela se traduit par un accroissement de la dette privée. En France, cela signifie un accroissement de la redistribution publique. C'est ainsi que les dépenses de sécurité sociale atteignent désormais un quart du PIB, constituant une première concurrence avec les prélèvements nécessaires au fonctionnement de l'Etat. Une politique mal maîtrisée de redistribution des pouvoirs et des compétences vers les collectivités territoriales en a créé une deuxième qui atteint désormais 11 % du PIB. Alors que les dépenses directes de l'Etat sont les seules soumises à la contrainte européenne, celles-ci ne peuvent plus bénéficier que des marges de ressources de plus en plus réduites. On se trouve ainsi dans la situation de quasi-faillite où les prélèvements obligatoires atteignent des sommets historiques sans pouvoir arrêter pour autant la progression de la dette publique.

On pourrait s’interroger sur la cohérence de cet ensemble, on préfère accepter que le bateau de l'Etat coule en se concentrant uniquement sur le colmatage des fissures et même pas en fonction de l’ampleur des voies d'eau. 

Quand un rapport indique que la seule pratique du redoublement dans l’intouchable Education nationale représente un coût annuel de deux milliards d'euros pour une efficacité très discutable ; quand on constate que l’amende infligée à la BNP après ses petites magouilles va, in fine, représenter une perte de revenus fiscaux équivalente à ce qui l’on a économisé en supprimant 20 000 postes de militaires ; quand on entrevoit par ailleurs, par la modeste réforme territoriale en cours, l'ampleur de la gabegie administrative, on ne peut s’empêcher de penser que l’on plume plutôt surtout les oies non pas en fonction de leurs plumes mais de leur capacité à crier. Et là, les ministères régaliens, obéissants par nature et même parfois non-syndiqués, sont évidemment les oies les plus tentantes, d'autant plus que leur plumage ne provoquera pas de manifestations dans les rues.  Cela provoque bien un transfert de votes vers le Front national mais même cela peut être utile aux ambitions personnelles, à défaut de la France.  

Le pire est que cet écrasement des ministères régaliens jusqu'au craquement est même économiquement contre-productif à long terme. Le gel du budget de la défense a contribué à la désindustrialisation du pays et à la faiblesse de l’innovation technique. Les coûts de l’insécurité engendrée par les dysfonctionnements de la justice ou de la police, sont plus difficiles à calculer mais sans aucun doute bien plus importants.

Face à une telle inconséquence, mélange d’idéologie primaire, de clientélisme et de lâcheté sinon de corruption, il ne faut pas s’étonner si ceux qui proposent de protéger à nouveau les Français, et en particulier ceux qui sont victimes de la mondialisation, progressent malgré l'ignominie de leur discours. Dans cet apocalypse rampante il est peut-être temps de réagir. 

samedi 30 août 2014

La Grande Guerre des nations-Invitation à l'avant-première d'un remarquable documentaire

Avant première de la série documentaire : "La Grande Guerre des nations"

Mardi 9 septembre à 19h30 en amphithéâtre Foch de l'Ecole militaire.

Présentation INA : ici

Carton d'invitation : ici

Inscription obligatoire : ici

Près de 600 places en amphithéâtre Foch : venez nombreux !

Merci de faire suivre et relayer.

mercredi 27 août 2014

Le jeu de l'ultimatum ou des effets de l'inégalité croissante du partage des richesses

Réédition d'un billet du 30 octobre 2011

Le jeu de l’ultimatum est une expérience de sociologie très simple qui consiste à donner 10 euros à un cobaye A et lui demander de partager cet argent avec un cobaye B. Il ne peut lui faire qu’une seule offre et si B refuse personne ne gagne quoi que ce soit. Dans le monde froid et rationnel des Homo economicus A propose toujours quelque chose comme « 9 euros pour moi et 1 pour toi », de façon à s’emparer du maximum d’argent, et B accepte toujours car 1 c’est toujours mieux que rien. Dans le monde des hommes réels, les choses ne se passent pas tout à fait de la même façon et A a plutôt tendance à proposer quelque chose comme « moitié-moitié » car il sait qu’une proposition inégale apparaîtra comme injuste et qu’une proposition injuste a de fortes chances d’être refusée, même si cela doit coûter de l’argent à celui qui refuse.

Il est intéressant de noter que lorsque le jeu de l’ultimatum est précédé d’un test qui détermine la répartition des rôles (A est celui qui obtient le meilleur résultat), l’échange peut s’effectuer de manière plus inégalitaire. B accepte alors plus facilement que A gagne plus d’argent que lui mais dans une certaine limite proportionnelle à la différence des résultats au test. Si on augmente les sommes en jeu, l’inégalité résultant des tests est toujours tolérée à condition que la part de B augmente aussi (on appelle cela aussi la loi de Rawls). A partir d’une certaine somme cependant, le coût du refus pour B devient tel par rapport à ses revenus normaux qu’il est pratiquement impossible de refuser l’échange même si le sentiment d’injustice demeure.

Si maintenant on analyse l’évolution du partage des richesses dans la société française depuis les années 1950, on s’aperçoit tout d’abord que la répartition entre le capital et les salaires s’est modifié en faveur du premier d’environ 5 %. Quand on examine ensuite l’évolution des salaires, on constate une hausse spectaculaire des hauts revenus depuis les années 1990, surtout dans quelques secteurs d’activités comme la finance. Les 1500 salariés les mieux payés gagnent 60 fois plus que la moyenne contre 25 fois plus en 1995 (le chiffre est aussi de 20 contre 10 pour les 15 000 premiers salaires). De fait, les hauts salaires ont capté la majeure partie des revenus supplémentaires d’une croissance économique par ailleurs assez faible. De plus, la part des salaires dans la valeur ajoutée inclut les cotisations sociales et celles-ci ont fortement augmentées depuis les années 1950 tout en affectant de plus en plus les salaires supérieurs à 1,6 fois le Smic. Au bilan, la part des salaires nets de la classe moyenne a diminué de 10 points dans la répartition des salaires. Quand on observe enfin l’évolution du capital, on constate que depuis les années 1970 la part des dividendes a été multipliée par 2,5 pour atteindre 8 % des revenus, niveau jamais atteint jusque-là dans l’Histoire.

Toutes les évolutions vont dans le même sens : le revenu dégagé par les activités économiques réalisées en France va de plus en plus aux riches, qu’ils soient propriétaires du capital ou salariés recevant des très hautes salaires (quand ce ne sont pas les mêmes). Aux Etats-Unis, depuis quarante ans, 50 % de la hausse des revenus a été capté par les 1 % les plus riches. La proportion en France est certainement moindre mais une différence majeure entre les deux sociétés est que la composition de ce 1 % varie assez régulièrement aux Etats-Unis (cf les listes du magazine Fortune) et très peu en France. Cette situation pénalise tout autant la consommation que l’investissement des entreprises. La croissance s’en trouve donc affaiblie ainsi que l’ampleur des recettes budgétaires de l’Etat (d’autant plus que les hauts revenus échappent largement à l’impôt).

Fort sentiment de répartition injuste des revenus (pour 86 % des Français), stagnation du pouvoir d’achat moyen malgré la croissance, échange inégal imposé, les Français ont perdu le jeu de l’ultimatum. C’est la revanche des homo economicus sur les hommes réels, de l’avidité sur la justice, de l’esprit de profit sur l’esprit d’entreprise.

Voir Arnaud Parienty, « Comment a évolué le partage des richesses ? », in Alternatives économiques n°307, novembre 2011 ; Thierry Pech, Le temps des riches, Seuil, 2011 ou François de Closets, L’échéance, Fayard, 2011.

mardi 26 août 2014

Des empires et du besoin de guerriers pour les protéger

Dans le passionnant Brève histoire des empires, Gabriel Martinez-Gros reprend les idées d’Ibn Khaldun sur la dynamique des empires en les étendant au-delà des cas étudiés par le grand penseur arabe. Il s’y pose en particulier la question fondamentale de la contradiction entre le monopole étatique de l’usage de la violence, qui induit une démilitarisation de la société, et la défense de cette même société. Le problème se présente de manière de plus en plus aiguë au fur et à mesure que la pacification (associée à l’idée de sédentarisation) permet le développement d’un cycle de croissance économique fondé sur les échanges entre un centre urbain consommateur et une périphérie productrice. Cette prospérité ne manque pas en effet de susciter les convoitises des « nomades » extérieurs, qui eux restent de culture guerrière tribale (asabiya), alors même que les guerriers qui ont permis la création de l’Empire ont été domestiqués ou, s’il s’agit de citoyens-soldats, ont de plus en plus de réticence à servir de plus en plus loin d’une cité qui n’apparaît plus menacée.

Un empire peut rester dans cet état de démilitarisation, comme la Chine des Song du Xe au XIIIe siècle. Il finit généralement dans la douleur, envahi par les Mongols dans cet exemple. Il décide généralement de faire appel à des mercenaires, qu’il trouve en son sein dans les classes les plus modestes (« la partie la plus vile de la nation » selon l’Encyclopédie) ou, de plus en plus, à l’étranger, en particulier dans le limes qui fait fonction à la fois de frontière et de lieu d’échanges. La richesse permet le recrutement de guerriers et celui-ci permet en retour l’expansion. Les « nomades » se sédentarisent à leur tour adoptant les mœurs de l’Empire et il faut pousser toujours plus loin pour « importer » des guerriers. Arrive le moment où la croissance de la combinaison des « coûts de sécurité » et d’entretien de l’élite semi-oisive devient supérieure à celui de la prospérité économique. Le reflux n’est alors pas très loin.

Gabriel Martinez-Gros décrit les exemples des empires romain, arabe, chinois, mongol et moghol, poussant jusqu’aux empires coloniaux modernes mais en considérant cependant que la démocratisation et la révolution industrielle ont permis de rompre avec le système décrit par Ibn Khaldun. On peut cependant s’interroger. Dès lors que la « cité », le territoire métropolitain français par exemple, n’est plus directement menacée et qu’il apparaît comme un gaspillage de temps ainsi qu’une privation de liberté, le service militaire imposé ne peut que difficilement se maintenir dans un système libéral. Pour autant, et alors que le commerce extérieur français représente un cinquième du PIB, que 4 millions de citoyens vivent à l’extérieur du territoire métropolitain et que la nation est reliée au reste du monde par d’innombrables flux, la défense du pays se confond avec celle d’un nouvel empire réticulaire. Dans nos marges et dans nos marches, il est encore besoin d’hommes qui acceptent de combattre les « nomades » afin de défendre nos citoyens et nos intérêts. Il reste cependant à les trouver alors que la société n’aspire qu’à une paix bien éloignées des valeurs guerrières. Ces hommes, on les trouve finalement à la périphérie de la France mondialisée, dans quelques poches d’asabiya (en Polynésie par exemple), par l’émigration combattante (Légion étrangère) et surtout chez les « nomades » internes, au cœur des « fractures » décrites par Christophe Guilly. Sur les 89 hommes morts pour la France en Afghanistan, bien peu sont issus de la bourgeoisie des grands centres urbains. Les sociétés militaires privées recrutant dans les terminaux des empires ou y amenant des volontaires venus du monde entier sont une suite logique du recrutement de ces nouvelles armées.

Il reste à déterminer les rapports entre ces nouveaux guerriers et le centre de l’empire. Pour Ibn Khaldun (ou Norbert Elias), ils ont vocation à intégrer l’élite dirigeante pour s’y affiner tout en apportant des valeurs dynamiques qui peuvent alors s’exprimer de manière plus pacifique. Cette élite peut aussi, comme dans la Chine classique, maintenir avec dédain ces « barbares » en périphérie de ce qui brille. Le résultat final n’est jamais bon. 

vendredi 15 août 2014

Les légions dangereuses

Nouvelle version 17/08/14

Le « nouvel Irak » est depuis onze ans une source permanente de « surprises stratégiques », depuis l’apparition de la guérilla sunnite de 2003 contre la présence américaine jusqu’à son changement d’alliance à la fin de 2006, en passant par les pulsions de l’armée de Mahdi jouant tour à tour de la révolte armée et de la prise de contrôle souterraine des rues de Bagdad. Autant de « cygnes noirs » agissant pendant comme révélateurs soudains des évolutions cachées des rapports de force, que les troupes américaines et celles du gouvernement irakien se sont efforcés à chaque fois de réduire avec plus ou moins de succès.

Le monopole étatique de la violence a été à peu près rétabli en 2008. Il s’est ensuite effrité au rythme de sa personnalisation croissante. Le Premier ministre Maliki s’est arrogé la direction de la police et de l’armée laissant à son fils celle des forces spéciales de sécurité, nouvel avatar des anciens services de Saddam Hussein, tandis que les unités militaires de Bagdad, les plus puissantes, sont devenues la nouvelle Garde républicaine. Les miliciens sunnites du Sahwa, sauveurs des Américains, ont été abandonnés à leur sort et les Peshmergas kurdes, à la fois alliés et menace, ont reçu le moins d'aide possible de Bagdad.

La superposition de ce fractionnement sécuritaire, laissant les unités de l'armée irakienne les plus faibles à la marge du territoire, et du renouveau de la division politico-confessionnelle ont ainsi créé les conditions d’une nouvelle surprise stratégique. Celle-ci a pris la forme de l’invasion de la première vraie armée proto-étatique sunnite, celle de l’Etat islamique en Irak et au Levant, ou Daech.

Forte sans doute d’environ 10 000 combattants, l’armée de l’Etat islamique a adopté le modèle désormais classique d’une infanterie mobile montée sur picks-up, parfois d’origine américaine, et centrée autour de ses mitrailleuses lourdes et de quelques mortiers légers. Elle dispose aussi désormais de quelques véhicules blindés et pièces d’artillerie pris à l’armée irakienne mais cet arsenal reste marginal, la vraie force de l’armée de l’EIIL reste avant tout la motivation de ses membres. C’est elle qui, associée au milieu urbain, permet de résister aux forces les plus sophistiquées. En 2003, les divisions mécanisées de Saddam Hussein s’étaient rapidement effondrées devant l’armée américaine et Bagdad avait été prise en quelques jours. Un an plus tard, ces mêmes Américains mettaient neuf mois pour reprendre Falloujah, tenus par quelques milliers de combattants armés de Kalashnikovs et de lance-roquettes des années 1960.

L’armée de Daech, c’est la force de Falloujah, ou celle qui a affronté les Français au Mali en 2013, multipliée par trois ou quatre, unie et rendue suffisamment mobile pour renouer avec les raids de bédouins et frapper à tous les coins du Sunnistan irakien et parfois au-delà. La division irakienne présente à Mossoul a été la première victime de cette nouvelle force, livrant par son effondrement soudain, des ressources considérables à l'EIIL et la vallée du Tigre jusqu’à Bagdad. Il manque cependant à l’armée de l’Etat islamique une qualité essentielle, la quantité, et cela l’empêche de fait de s’emparer et surtout de tenir des villes dont la population est suffisamment hostile pour armer des défenseurs aussi motivés que les Islamistes.

C’est là que l’EEIL atteint ses limites militaires. En l’état actuel des forces, Daech est incapable de s’emparer de Bagdad et même semble-t-il de villes comme Samarra, un des lieux saint du chiisme. Son armée est une troupe de guerriers nomades courant d’un point à l’autre des provinces irakiennes, de Diyalah à Anbar, conquérant au passage quelques cités, pourchassant les impies et tentant d’établir un ordre socio-politique, multipliant ainsi les frayeurs, les indignations et les ennemis.

Le dernier acte à ce jour de ce Jihad tourbillonnant est l’attaque du Kurdistan irakien. C’est à nouveau une surprise et même une double surprise. 

Stratégique d’abord car on ne voit pas très bien quel intérêt politique l’Etat islamique avait à s’attaquer aux Kurdes et à réintroduire par la même occasion les Américains dans le paysage militaire. La logique qui conduit l’organisation n’est peut-être simplement pas politique et, comme Hitler envahissant l’URSS, obéit-elle à des fantasmes racistes ou religieux. A long terme c’est suicidaire et donc à court terme c’est surprenant. 

Surprise tactique ensuite, car on imaginait les Peshmergas- les combattants kurdes – plus à même de résister à l’attaque des Islamistes. L’armée du gouvernement autonome avait jusque-là non seulement tenu tête à Saddam Hussein mais elle avait aussi réussi, pendant la présence américaine, à préserver les provinces kurdes de la guérilla sunnite. Cette armée n’avait cependant jamais eu affaire à une force organisée de cette mobilité, de cette ampleur et de cette motivation qui a pu concentrer par surprise assez de forces pour menacer Erbil, la capitale. Mais l’EIIL ne prendra pas Erbil. Les Peshmergas ont pu regrouper assez de moyens pour contre-attaquer et rependre une partie du terrain perdu. Les frappes américaines les y ont aidé, non pas tant par leur effet direct mais plutôt par la menace qu’elles font peser et qui placent les forces ennemies dans la contradiction entre la dispersion nécessaire, pour éviter d’être frappé par les airs, et la concentration indispensable pour l’emporter au sol. Quant à l’assistance matérielle promise, elle est sans doute plus symbolique que véritablement utile.

Pour l’instant donc, l’EIIL bénéficie d’un outil tactique excellent mais au service d’une stratégie désastreuse multipliant les ennemis sans grand bénéfice sur le terrain. Si l’organisation ne se transforme pas à nouveau, à la manière des Taliban qui ont réussi à passer d’une milice religieuse brutale à une guérilla capable de contrôler intelligemment la population, elle est condamnée. Déjà des forces souterraines se mettent en oeuvre pour y mettre fin par un nouveau basculement. Celui-ci peut venir à nouveau des sunnites, comme en 2007 lorsqu’Al-Qaïda en Irak leur était devenu odieux, des Kurdes, jusqu’à ce qu’ils apparaissent à leur tour comme trop puissants, ou, ce qui serait sans doute préférable, de Bagdad avec un nouveau gouvernement de nouvelles habitudes politiques. Ce processus peut prendre des années avant de basculer en avalanche stratégique mais il est inexorable.