lundi 22 août 2016

Théorie de la section d'infanterie

Ma vraie compétence, c'est le combat d'infanterie. Je l'ai pratiqué avec passion pendant dix-sept ans de chef de groupe à commandant de compagnie. Je livre ici simplement mes réflexions sur la manière dont il est possible d'augmenter de manière très simple et peu coûteuse les capacités de la section d'infanterie. J'ai déjà évoqué tout cela de manière éparse dans ce blog. Théorie de la section d'infanterie en est la synthèse en 16 pages. On peut la trouver sur Amazon en format Kindle iciCe format est lisible aussi sur ordinateur avec un logiciel gratuit disponible sur Amazon. 

J'avais décrit par ailleurs l'expérience opérationnelle très spécifique de la lutte contre les snipers dans la ville de Sarajevo en 1993 durant le siège (ici.)




La série "Nouveaux conflits" reprend et développe mes analyses sur les conflits des années 2000. Chacune de ces notes fait environ 20 pages et 10 000 mots. 

Le dernier document est consacré aux évolutions stratégiques, opérationnelles et tactiques en Syrie et en Irak de 2011 à février 2016. (disponible ici sur Amazon).


Les premiers numéros étaient consacrés aux évolutions stratégiques et tactiques durant la guerre en Irak (2003-2009) (iciet aux conflits entre Israël et le Hamas (2008-2014) (ici).





Tous ces travaux sont disponibles aussi en format pdf (ou Word sur demande) à goyamichel@gmail.com et au prix qu'il vous plaira (bouton paypal en haut à droite sur ce blog), si cela vous a intéressé. Toutes les remarques et corrections sont les bienvenues.  





mardi 9 août 2016

La levée en masse en plastique

Il existe fondamentalement deux approches du rôle des citoyens dans la défense de la nation. La première, reprenant la vieille équivalence tribale entre homme libre et guerrier, considère que la guerre est l’affaire de tous, au moins de ceux qui ont quelque chose à défendre. La seconde estime au contraire qu’il s’agit d’un monopole d’Etat assuré par ses services professionnels. Hormis les volontaires pour intégrer ces services, les citoyens sont démilitarisés et contribuent indirectement à la défense par le biais de l’impôt.

La France relève plutôt de cette deuxième tradition. La tradition germanique de la mobilisation par transformation des hommes libres en guerriers, impossible à maintenir aussi bien pour les grandes expéditions carolingiennes (trop loin, trop long) que pour la défense contre les raids (pas assez rapide) a fait d’abord place à un découplage entre une caste aristocratique professionnelle et un roi légitime mais sans grand autorité. Le peuple est alors exclu de la chose militaire, guerrière ou sécuritaire, hormis par le biais parfois des « levées », au rôle marginal, et des milices bourgeoises qui apparaissent avec le mouvement communal. La trajectoire politique est ensuite celle d’un affermissement de l’autorité du roi, qui reprend progressivement à l’aristocratie le monopole de l’emploi de la force, mais qui n’a pas pendant longtemps suffisamment de pouvoir de coercition pour imposer, ou réimposer, une forme de service obligatoire à un peuple très réticent. Les différentes formules envisagées, depuis les francs-archers jusqu’aux milices de Louvois en passant par les légions de François 1er, finissent toutes par être contournées et vidées de leur contenu par les communautés locales. Celles-ci préfèrent plutôt payer l’impôt et il est finalement plus facile pour le roi de France de faire appel à des mercenaires. L’armée d’Ancien régime est ainsi un mélange de partenariats « public-privé » faits de licences de commandement (la noblesse doit payer pour remplir son obligation de servir) et de soldats volontaires « recrutés dans la partie la plus vile de la nation » ou, largement, à l’étranger (une recrue de moins pour l’ennemi, un Français sauvé). L’homme du peuple volontaire est considéré comme un être dépolitisé et dépourvu de vertus militaires qu’il faut « dresser » longuement, et surveiller étroitement, pour en faire un rouage du champ de bataille.

La France révolutionnaire innove en changeant le regard sur les gens du peuple et en disposant d’un beaucoup plus grand pouvoir de coercition. Avec elle apparaît, par la loi de 1798, la conscription obligatoire. Celle-ci est cependant impossible à réaliser entièrement de crainte de paralyser économiquement le pays et surtout de susciter de fortes réticences qui tournent parfois en révoltes. On procède donc par tirage au sort et on continuera à faire de même, avec quelques variations, jusqu’à la mise en place véritable d’un service universel en 1905. Pour rendre ce système plus supportable par la bourgeoisie, on admet aussi la possibilité d’une exemption pour les « mauvais numéros » moyennent paiement d’un remplaçant puis directement à l’Etat d’une taxe. La bourgeoisie française en revanche crée la garde nationale, à partir de milices communales et plus particulièrement celle de Paris. La mission de cette Garde nationale, composée de volontaires susceptibles de payer des impôts et de financer leur équipement, est d’assurer le maintien de l’ordre, initialement sur réquisition départementale ou communale. Il s’agit surtout de surveiller à la fois le roi et les débordements possibles du peuple.

Cette conception du service des armes, « différenciée » selon les missions (maintien de l’ordre, guerre) et les classes sociales (encadrement militaire noble ou bourgeois imitant la noblesse, service forcé de paysans tirés au sort, milices bourgeoises) prend fin avec la IIIe République. La garde nationale qui s’avère être surtout une milice politique qui fait, conteste et parfois défait les régimes est détruite en 1871 puis dissoute. Depuis longtemps déjà, les missions de maintien de l’ordre étaient assurées par l’armée, ce qui pose aussi d’autres problèmes, en particulier avec les grands mouvements sociaux du début du XXe siècle. L'armée française s'en trouve grandement affaiblie, aussi, dès la fin de la Grande guerre, s’efforce-t-on, hors situation de grande ampleur, de l’exclure de ce champ de mission au profit d’unités spécialisées  issues de la gendarmerie puis de la police nationale. Sur le modèle  prussien et parce que la France est désormais capable de supporter cela économiquement et psychologiquement, le système militaire français est fondé pour le service en Europe sur le principe d’une armée d’active de conscription renforçable massivement par les réserves et pour le service hors d’Europe sur une armée professionnelle, en partie recrutée localement.  

Ce système est détricoté avant même la fin de la Guerre froide. En 1990, il n’y a plus que la moitié des hommes d’une classe d’âge a effectué le service militaire et aucune femme (hormis une toute petite poignée de volontaires). Avec une proportion d’un quart de classe d’âge, on se trouve au niveau des périodes des tirages au sort et les « bons numéros » sont à nouveau largement dans les classes supérieures. Avec la fin de la menace soviétique, on s’empresse ensuite de détruire tout le système de remontée en puissance (il y avait 3 millions de réservistes disponibles en 1990 avec les équipements adéquats, 28 000 aujourd’hui) puis de « suspendre » le système militaire. La distinction entre les forces de conscription destinées à combattre aux frontières et les forces d'intervention, professionnelles, destinées à combattre partout n'existe plus puisque seules subsistent ces dernières. On remonte ainsi le temps pour revenir à l’armée d’Ancien régime mais sans ses princes courageux.

Et voilà maintenant que l’on se pose quelques questions en constatant les limites opérationnelles, sécuritaires et même sociales de ce modèle alors que nous sommes en guerrecontre les organisations djihadistes. On pourrait se demander pourquoi avec un budget annuel de 31 milliards d’euros et 209 000 militaires, nous avons un impact aussi limité sur des organisations de quelques dizaines de milliers de combattants légèrement armés. On préfère s’interroger sur la densité de protection des sites et des personnes en métropole. Pour, apparemment (ce n'est pas très clair) résoudre ce problème, le Président de la République lance un appel à l’engagement dans les réserves opérationnelles et évoque même le retour à une garde nationale. Tout cela ne paraît pas pour l’instant pas très sérieux, si on appelle sérieux quelque chose à la hauteur de ce que l’on annonce. Cette « levée en masse » est très probablement une levée en masse en plastique.

Rappelons-le, il y a deux manières de faire la guerre : avec les moyens actuels ou en mobilisant massivement de nouvelles forces. Dans le premier cas, on considère que le rapport de forces est suffisant pour ne pas avoir à changer notre modèle, hors quelques ajustements, et donc par voie de conséquence la société. Dans le second, on considère qu’on ne pourra l’emporter sans monter grandement en puissance et se transformer. Nous sommes actuellement dans le premier cas mais avec un discours qui laisse croire que nous sommes dans le second. On fait semblant de tout changer pour que rien ne change vraiment. Si l’ambition est d’augmenter le budget des réserves de quelques dizaines de millions d’euros (l’opération Sentinelle coûte à elle seule trois fois le budget des réserves militaires) et de faire passer, en 2019, le nombre de réservistes présents chaque jour sur le terrain ou dans les états-majors de 500 à 1000, il ne s’agira que de l’augmentation de la taille de la goutte d’eau.

Maintenant si l’objectif est d’assurer une capacité de réaction en quelques minutes, voire quelques secondes, sur toute attaque sur le territoire national, alors il faut changer radicalement de regard sur le rôle des citoyens dans la défense de la cité. On peut accélérer les procédures des unités d’intervention et en augmenter le volume, cela restera forcément insuffisant. La seule solution est d’augmenter considérablement le nombre de citoyens armés (et évidemment compétents) et donc, le maître mot est là, de leur faire confiance, ce qui va à l’encontre des habitudes françaises. Cela passe par un meilleur équipement de tous les policiers et gendarmes, sans doute aussi par une meilleure formation au tir. Cela passe forcément par l’emploi d’agents de sécurité armés. Cela passe enfin par l’autorisation du port d’armes à tous ceux qui présentent des garanties de compétence et de fiabilité. En regardant une plage du Sud-Ouest de la France cet été, je n’ai pas pu m’empêcher de constater qu’il n’y avait strictement rien (ou alors c'était bien dissimulé) qui pourrait couper court à une attaque du type de celle de la plage tunisienne de Sousse en juin 2015 (et là pas d’excuse de la surprise, cela a déjà été fait). Dans le secteur, nous étions sans doute un certain nombre à avoir l’expérience du combat sans avoir le droit de porter une arme (et même dans mon cas, sans avoir même le droit par statut de rejoindre la réserve opérationnelle numéro 1). Pourquoi donc ne pas accorder cette autorisation de porter et d'utiliser des armes, outre les policiers et gendarmes hors service, aux militaires en activité ou membre de la réserve opérationnelle n°1 et même n°2 (les « rappelables », 98 000 anciens soldats et 28 000 gendarmes) et au-delà. On m’a fait confiance pendant des dizaines d’années avant de me la retirer d’un seul coup. Je suis même prêt, dans l’esprit des citoyens romains, à payer moi-même mon équipement. On évoque le cas d’Israël mais il y a dans ce pays, un civil adulte sur dix qui dispose d’une autorisation de port d’armes.

Tout cela a bien sûr un coût, pas forcément très important pour l’Etat, l’appel aux citoyens volontaires et motivés étant toujours historiquement la formule du meilleur rapport coût/efficacité. Bien sûr, il y aura sûrement quelques accidents, pertes et vols d’armes, voire des meurtres (dont la plupart aurait eu lieu de toute façon, avec ou sans arme à feu). On tolère bien cela avec les armes de chasse (car paradoxalement du fait de la chasse la France est aussi un des pays au monde où on tolère le plus d’armes à feu par habitant), pourquoi ne le tolère pas pour assurer la sécurité ? Parce que nous sommes prisonniers de la méfiance de l’Etat envers les citoyens. Il ne s'agit pas de laisser s'armer n'importe qui comme aux Etats-Unis avec les résultats que l'on connait mais de faire confiance envers des citoyens à la compétence reconnue et contrôlée. Précisons que cette compétence, qui induit la capacité à tuer au milieu d'une situation complexe, va bien au-delà de la simple technique de tir. 

Encore une fois, on peut considérer que la menace est mineure et gérable. La guerre fait finalement moins de morts que la moyenne annuelle de 800 meurtres. Dans ce cas-là, on continue à lentement améliorer les choses sans rien changer fondamentalement. La réduction du déficit budgétaire reste prioritaire sur la guerre. C'est un choix possible, qu'il faut assumer. Maintenant, si on souhaite effectivement comme l’a promis le Président de la République « mettre en oeuvre tous les moyens pour détruire l'armée des fanatiques » alors il faut accorder les actes aux paroles, et pas simplement changer les mots lorsqu’on ne veut pas changer les choses. 

vendredi 5 août 2016

L’armée française en Afghanistan-Le Génie au combat (2001-2012). Un livre de Christophe Lafaye

Après les combats, les soldats ont souvent l’habitude de se réunir et de parler, de raconter les événements tels qu’ils les ont vécus. C’est une manière d’évacuer un peu de stress mais aussi de comprendre enfin ce qui s’est passé et quel a été leur rôle. Les erreurs y sont mieux comprises et souvent excusées, les comportements courageux y sont reconnus par les camarades. Cette reconstitution historique est importante mais seulement à cette échelle. Les unités et corps de troupe font la même chose pour raconter une opération passée, sous forme d’exposition photos dans les couloirs par exemple ou de livres souvenirs. Il n’en est rien en revanche au niveau de l’institution militaire elle-même toujours incapable, plus de cinquante ans après le début de l’ « ère des opérations », de faire un récit officiel, public et détaillé d’une seule d’entre-elles. Le « devoir de mémoire » ne s’applique visiblement pas à l’action des soldats.

Après les opérations au Tchad, à Beyrouth ou en Ex-Yougosolavie pour ne citer que les plus meurtrières, c’est désormais la guerre menée par la France en Afghanistan qui est en train de s’effacer de la mémoire de la nation sinon de celle des dizaines de milliers d’hommes et de femmes qui l'ont vécu. Il y a eu certes des témoignages, souvent très forts, de soldats sur leur engagement mais sans décrire l’ensemble de la guerre. Il y a eu aussi quelques travaux universitaires mais qui ne décrivait au contraire que rarement le  détail des opérations militaires. Le livre de Christophe Lafaye, qui est également une thèse d’histoire récompensée par le prix de l’histoire militaire 2014, vient faire le lien entre ces approches. L’armée française en Afghanistan apparaît ainsi comme un travail unique et précieux, combinant la rigueur scientifique et la connaissance empathique de l’auteur, officier de réserve au 19e régiment de génie, pour son sujet.

Voici donc le premier récit complet et chronologique (c’est de l’histoire) de l’engagement français en Afghanistan de 2001 à 2012, dans un aller-retour permanent entre la description politique et stratégique du conflit et l’action des unités sur le terrain, au moins celle de l’armée de terre et plus précisément celle de l’arme du Génie. C’est son premier mérite. Le principal reste cependant la description précise du combat ingrat, difficile et trop méconnu de ces combattants de la menace invisible. Car dans ces combats dits asymétriques où l’adversaire ne peut affronter trop ouvertement et trop longtemps une puissance de feu très supérieures à la sienne, c’est dans la complexité du terrain et de ses interstices qu’il mène souvent son combat, à base de pièges et autres engins explosifs improvisés d’une infinie variété, combinés ou non à des embuscades. Dans ce combat de l’ombre, où les hommes affrontent autant, sinon plus, les objets que les hommes, combat méticuleux, précis, méthodique, les sapeurs ont le premier rôle et c’est un rôle dangereux, comme en témoigne la longue liste des tués et blessés de cette arme. Le déminage, s’il a pris une dimension particulière en Afghanistan, n’est pas pour autant la seule mission du Génie. Les sapeurs français ont aussi beaucoup construit pour protéger les forces ou pour aider la population, multipliant ainsi encore les occasions de sauver les vies au péril de la leur. Christophe Lafaye met tout cela parfaitement en lumière mais ce n’est pas tout. L’histoire du Génie en Afghanistan, comme celle des autres armes, c’est aussi une histoire de l’adaptation permanente, en particulier à partir du déploiement en Kapisa-Surobi en 2008, sous contrainte de ressources rares et d’intrusion politique abondante, face à un adversaire aussi imaginatif qu’agressif. On voit ainsi se succéder souvent sur l'initiative de quelques experts les innovations organisationnelles, les introductions de nouveaux équipements, l’évolution des méthodes et la formation d’un capital d’expérience aussi remarquable que finalement fragile tant il peut être perdu facilement.

Christophe Lafaye ne rend pas ainsi seulement un hommage, aux sacrifices des sapeurs, il le rend aussi à l’intelligence. Ce livre est en lui-même un recueil de tous les efforts et tâtonnements par lesquels il a fallu passer pour parvenir à l'excellence. Il constitue donc aussi un instrument de maintien de ce même capital lorsque tous ceux qui ont contribué à le constituer seront partis. Il est ainsi important à plusieurs titres.


Christophe Lafaye, L’armée française en Afghanistan-Le Génie au combat (2001-2012), CNRS/DMPA ministère de la Défense, Paris, 2016, 502 pages. Préface du général Jean-Louis Georgelin, ancien Chef d’état-major des armées (2006-2010).

jeudi 4 août 2016

Un séjour exceptionnel pour les passionnés d’histoire : La Bosnie-Herzégovine 20 ans après Dayton

Le 14 décembre 1995, sous l’égide des États-Unis, sont signés à Paris les accords de Dayton. Après quatre ans de guerre, les armes se taisent enfin en Bosnie-Herzégovine. L’objectif des accords est double : l’arrêt des combats et la construction d’un état viable et souverain.

Qu’en est-il aujourd’hui, plus de vingt ans après la fin des combats et quels enseignements tirés de ces évènements historiques pour la compréhension de nombreuses situations conflictuelles actuelles.

Satori World Travel vous convie à un séjour exceptionnel à la découverte de la ville de Sarajevo et des lieux de mémoire du conflit bosniaque (1992 – 1996).

Accompagné par Michel GOYA – ancien colonel de l’armée française qui fut affecté avec ses casques bleus de la FORPRONU à Sarajevo à partir de 1993 – vous découvrirez les traces de ce conflit qui embrasa l’ex-Yougoslavie. Vous rencontrerez des témoins, visiterez les lieux de mémoire, et découvrirez le récit d’un des plus long siège de l’histoire contemporaine.

Genèse des guerres en ex-Yougoslavie, déroulement du conflit bosniaque, récit du siège de Sarajevo, intervention des instances internationales, perception médiatique du conflit, objectif des accords de Dayton et situation actuelle du pays … autant de questions qui seront débattues lors de nos conférences et de nos visites sur place.

De Sarajevo à Mostar, en passant par Srebrenica, vous découvrirez la Bosnie d’hier et d’aujourd’hui qui, entre devoir de mémoire et volonté d’aller de l’avant, tentent de tourner la page et de se développer.

Ce séjour exceptionnel est une véritable immersion au cœur de notre Histoire contemporaine.

Prochains départs :

03/09/2016 au 10/09/2016 – Tour guidé par le colonel Michel Goya Casque bleu à Sarajevo 93-94
01/10/2016 au 08/10/2016 – Tour guidé par le colonel Michel Goya Casque bleu à Sarajevo 93-94

10/09/2016 to 17/09/2016 – English tour guided by a British Journalist covering Bosnian War 92-95
08/10/2016 to 15/10/2016 – English tour guided by a British Journalist covering Bosnian War 92-95

samedi 23 juillet 2016

Au bonheur des drames

En avril 2015, je m'interrogeais sur la stratégie de la France vis-à-vis des organisations djihadistes. Maintenant, les choses sont plus claires : il n’y en a pas, ou plus exactement des listes d’annonces après chaque attentat en font office. On navigue au petit bonheur des drames en s'efforçant de rester en surface des choses.

La non offensive à outrance

Rappelons cette évidence qu’une stratégie suppose de définir un objectif face à un ennemi. Encore faut-il avoir défini au préalable cet ennemi, et le « terrorisme » (avec ses déclinaisons : organisations, groupes armés (GAT) et maintenant « armées » terroristes) ne saurait être un ennemi puisqu’il s’agît là d’un mode d’action. L’Etat islamique ou AQPA font-il la « guerre au bombardement » ? Aux « groupes armés droniques » ? Je ne crois pas.

Il y a là une forme d’évitement tout à fait pernicieux, qui finit même par être suspect. On ne fait la guerre qu’à un ennemi, c’est-à-dire une ou plusieurs entités politiques, et la moindre des choses c’est de les désigner : nous faisons la guerre à des organisations islamistes radicales, l’Etat islamique bien sûr, (autant l’appeler par le nom qu’il se donne depuis dix ans) mais aussi Al-Qaïda au Maghreb islamique ou Al-Mourabitoune. Ces organisations sont changeantes mais elles sont liées par une vision très semblable du monde.

Une première difficulté stratégique réside évidemment dans le fait de choisir. Faut-il considérer ces forces dans leur globalité et s’attaquer à ce qu’elles ont de commun ? Faut-il décider de faire la guerre à toutes les organisations armées salafistes ou fréristes du monde ou considérer simplement celles qui attaquent la France ? Dans le premier cas, pourquoi la France ne frappe-t-elle pas Ahrar al-Sham en Syrie ou Ansar al-Charia en Tunisie et dans le second pourquoi avoir attaqué le Hezb-e-Islami Gulbuddin en Afghanistan ou même l’Etat islamique (qui n’avait pas tué de Français avant septembre 2014) ? La chose est d'autant plus délicate que cela suppose d’intervenir dans des Etats souverains, que l’on a du mal à ne pas suivre les Etats-Unis lorsqu’ils le demandent et que parmi nos principaux partenaires économiques, on trouve les poumons financiers de l’idéologie qui nourrit nos ennemis (il était surréaliste de voir Nicolas Sarkozy justifier depuis Ryad la lutte contre les Talibans, ces monstres qui ne respectent pas les femmes). 

L’équation est évidemment complexe mais elle ne dépend finalement que d’un paramètre principal : le courage politique, vertu qui a semble-t-il déserté notre classe dirigeante. On attend donc toujours une vision claire et sérieuse de ce que l’on souhaite : la fin de l’islamisme radical dans le monde ? La « simple » destruction de l’Etat islamique ? D’Al-Qaïda ? De toutes les organisations djihadistes existantes et futures ? La fin des attaques contre le sol français ? La stabilisation des pays arabes ?

Outre la nécessité de définir au minimum ce que l’on veut, la difficulté d’une bonne stratégie est d’accorder l’objectif et les moyens. On peut dire ce que l’on veut de la vision américaine de la « guerre contre le terrorisme » (expression dont tout individu un peu sérieux s’étonnait alors en France) après 2001 et de ses résultats mais au moins les Etats-Unis se sont donnés les moyens d’agir. Pour notre part, on fait des discours lyriques, on annonce la guerre (mais surpris par tant d’audace on ne dit pas contre qui)…mais la mobilisation des forces qui devrait suivre une telle déclaration est minuscule. C’est la Marseillaise sans la levée en masse.

Ce ne sont pas en effet les quelques rectifications, certes bienvenues, à la loi de programmation militaire ou les plans de lutte contre le terrorisme qui vont rattraper la division par deux en vingt-cinq ans de l’effort de l’Etat dans sa mission de protection (défense, intérieur, justice) de la France et de ses intérêts. Il est vrai que le renouvellement de notre classe politique est tel que la classe dirigeante actuelle est celle qui a décidé, par petits calculs, de baisser la garde tout en regardant la progression parallèle de la menace islamiste. L’emploi de l’expression « dividendes de la paix » par Laurent Fabius a précédé ainsi de quelques mois les attentats de Paris de 1995 qui constituaient en fait le début d’une autre guerre. Cette crise des ciseaux (développement de la menace et en même temps réduction des moyens d’y faire face) a même connu une accélération forte depuis 2008 jusqu’à ce que les dindes découvrent l’existence de Noël et la faiblesse de leurs marges de manœuvre, sans faire appel au courage.

Pour que l’Etat retrouve des moyens sérieux (on n’est pas sérieux, par exemple, quand l’armée de l’air se considère « en limite » avec 18 avions de combat engagés), il faut par effet de dominos restructurer toute la dépense publique, donc susciter des perdants dans les acquis qui ne manqueront pas de faire savoir leur mécontentement. On ajouterait ainsi à l’ennemi extérieur une hostilité intérieure en pleine période électorale (la seule campagne qui soit sans doute vraiment pensée par notre chef des armées et son prédécesseur) et l’expérience tend à démontrer une aussi grande timidité vis-à-vis, des corporations organisées, au sens large, que face à « ce qui n’est pas nommé ».

Bien sûr, les budgets ne sont pas seuls en cause. Les organisations bureaucratiques et les sous-organisations développent aussi toujours leurs objectifs et leurs pratiques propres qui ne sont pas forcément corrélés à l’objectif stratégique (surtout si celui-ci est flou). La description de la structure byzantine du renseignement intérieur, alors que celui-ci a clairement été pris en défaut depuis au moins quatre ans, suffirait à démontrer qu’il n’y a pas, derrière la « voix blanche », de réelle volonté politique de transcender les blocages. La défense ne vaut guère mieux, avec sa difficulté à trouver un modèle cohérent avec les défis actuels mais également à s’ajouter de la rigidité. Quant à la Justice, le spectacle de notre politique carcérale suffit à lui-seul à montrer que là non plus la guerre n’a pas été prise au sérieux.

Au bilan, non seulement nous n’avons pas d’objectif clair, ce qui complique forcément la possibilité de l’atteindre, mais nous (et surtout nos dirigeants) ne nous sentons visiblement pas suffisamment en guerre pour pouvoir transcender les blocages intérieurs de tous ordres et se donner des moyens un peu plus conséquents. Pour autant, même si ne nous intéressons pas beaucoup à l'ennemi (pour ne pas commencer à l'excuser paraît-il), celui-ci s'intéresse quand même à nous. Nous sommes réellement en guerre mais engagés à force d'empilement de réactions sur plusieurs fronts intérieurs et extérieurs sans en maîtriser aucun. 


En marche

Je crois pour ma part, mais j’ai conscience des faiblesses d’un raisonnement d’un seul homme, qu’il faut commencer par désigner l’islamisme radical comme définitivement incompatible avec les valeurs de la République française et combattre tout groupe ou individu qui prônerait l’imposition de la Charia en France, sous forme « quiétiste » ou non. Les démocraties n’ont pas hésité à le faire pendant la Seconde Guerre mondiale avec les groupes et partis proches de l’idéologie ennemie, faisons de même. Cela fâchera les monarchies du Golfe (et leurs petits amis dans notre classe politique) et cela stimulera la colère de l’ennemi. Qu'il en soit donc ainsi. A l’extérieur, la France doit lutter, de toutes les manières possibles, contre les organisations djihadistes qui la menacent directement et aider les Etats locaux à neutraliser le phénomène. 

Cet effort de longue durée suppose une volonté ferme et partagée. Il suppose bien sûr que l'Etat reprenne à son compte son rôle premier de protection des Français. Rappelons une nouvelle fois que si on faisait le même effort qu’en 1990, on consacrerait chaque année au moins 30 milliards d’euros de plus aux ministères régaliens. Gageons, que toutes choses égales par ailleurs, les choses seraient déjà un peu différentes de ce qu'elles sont aujourd'hui (et je ne parle pas des centaines de milliards qui auraient pu être investis dans ces champs depuis 1990). Dans un pays qui produit annuellement 2 100 milliards d'euros de richesse et qui tolère assez facilement au moins 60 milliards d'évasion fiscale, cela doit être malgré tout possible, avec un peu d'imagination et surtout de volonté. On a été capable de trouver 36 milliards en 2008 pour un plan de relance de l'économie, on devrait donc logiquement être capable de faire de même pour cette guerre. 

Cela serait cependant insuffisant sans une adaptation, matérielle, culturelle et organisationnelle à la guerre en cours des ministères directement concernés (et même plus ou moins directement des autres) et leur subordination à un Etat-major (oui, si on fait la guerre, il faut un organe permanent de commandement, c’est la base) ou peut-être deux (action intérieure et action extérieure).

En matière de sécurité intérieure, les préconisations de la commission parlementaire semblent être de bon sens. La priorité est évidemment de redonner de l’efficacité au renseignement intérieur, de reconstituer les réseaux des anciens renseignements généraux (et une vraie police de proximité), d’intégrer de gré ou de force les différentes chapelles du ministère de l’intérieur. Les juges doivent avoir les moyens de traiter les dossiers plus rapidement et efficacement. La politique carcérale doit également faire l'objet d’un effort considérable. Les prisons doivent devenir des lieux de réintégration dans la société et non plus des usines à radicalisation ou des zones de contact avec les réseaux criminels, réseaux qui doivent aussi être conçus comme un champ de bataille dans cette guerre. 

Il faut sans doute aller encore plus loin que la commission dans la capacité d’intervention et donc à faire confiance (en format et équipant en conséquence) à des agents de sécurité de proximité, des agents privés et même des citoyens sélectionnés (anciens militaires, gendarmes ou policiers notamment). Quant à nos soldats, déjà peu nombreux, ils ont bien d’autres choses à faire hors des rues de France, hors interventions d’urgence. C’est une « révolution dans les affaires de sécurité » qui doit être menée si on veut vraiment obtenir un bouclier efficace et le chantier est immense.

A l’extérieur, il faudra intégrer bien mieux qu’on ne le fait actuellement (on ne le fait pratiquement pas en fait) combiner les instruments d’action et d’influence de la défense et du ministère des affaires étrangères. L'opération militaire Barkhane au Sahel c'est bien mais c'est très insuffisant par rapport aux problèmes que rencontrent les Etats locaux. Entre autres choses, l'équivalent de Barkhane pour aider l'agriculture locale y serait au moins aussi efficace à long terme pour lutter contre les organisations islamistes que le simple ciblage de ses membres. 

La force de projection militaire, devenue squelettique, doit retrouver de la force. Il faut reconstituer le réseau dense de conseilleurs dont nous disposions il y a quelques dizaines d’années, disposer d'unités expéditionnaires souples plus puissantes et adaptées, constituer des unités mixtes franco-locales à la manière de l’armée tchadienne en 1970, etc. le tout bien sûr dans le respect des souverainetés locales. 

Le plus important de tout reste cependant la volonté de combattre, c'est à dire concrètement d'accepter que des soldats tombent éventuellement. Nous avons accepté que plusieurs dizaines de soldats français soient tués ou blessés au Mali face à des adversaires qui n'avaient pas tués plusieurs centaines de personnes en France. Pourquoi n'est ce pas le cas face à l'Etat islamique ? Avons-nous donc perdu tout courage ou sommes-nous si nuls pour imaginer qu'on ne peut combattre au sol sans s'enliser ? Là aussi, tant de choses à faire, et si peu de choses de faites depuis le début de la guerre.

Mais ne nous y trompons pas, lutter contre des hommes armés ne suffira pas si on ne s'attaque pas non plus aux raisons qui font que ces individus acceptent de prendre les armes, de mourir et de tuer des innocents. On peut se contenter, faussement, de n'y voir que la manipulation d'esprits simples, voire dérangés. On peut considérer aussi la capacité de notre société libérale-libertaire à, selon un paradoxe qui n'est qu'apparent, à se rigidifier et produire massivement de l'humiliation sociale.   

De ces drames peut finalement sortir un bien commun. A la France des mornes années trente et du désastre de 1940 a succédé la France de trente glorieuses. On parlait alors de miracle français. Le nouveau miracle français consistera sans doute à redevenir un modèle de société séduisant pour ses membres et pour le reste du monde. Ce sera encore plus puissant pour l'emporter que toutes les forces militaires ou de sécurité que nous pourrons (et qu'il faudra) aligner. Cette guerre est un défi pour toute une génération, une « grande génération ».