samedi 30 août 2014

La Grande Guerre des nations-Invitation à l'avant-première d'un remarquable documentaire

Avant première de la série documentaire : "La Grande Guerre des nations"

Mardi 9 septembre à 19h30 en amphithéâtre Foch de l'Ecole militaire.

Présentation INA : ici

Carton d'invitation : ici

Inscription obligatoire : ici

Près de 600 places en amphithéâtre Foch : venez nombreux !

Merci de faire suivre et relayer.

mercredi 27 août 2014

Le jeu de l'ultimatum ou des effets de l'inégalité croissante du partage des richesses

Réédition d'un billet du 30 octobre 2011

Le jeu de l’ultimatum est une expérience de sociologie très simple qui consiste à donner 10 euros à un cobaye A et lui demander de partager cet argent avec un cobaye B. Il ne peut lui faire qu’une seule offre et si B refuse personne ne gagne quoi que ce soit. Dans le monde froid et rationnel des Homo economicus A propose toujours quelque chose comme « 9 euros pour moi et 1 pour toi », de façon à s’emparer du maximum d’argent, et B accepte toujours car 1 c’est toujours mieux que rien. Dans le monde des hommes réels, les choses ne se passent pas tout à fait de la même façon et A a plutôt tendance à proposer quelque chose comme « moitié-moitié » car il sait qu’une proposition inégale apparaîtra comme injuste et qu’une proposition injuste a de fortes chances d’être refusée, même si cela doit coûter de l’argent à celui qui refuse.

Il est intéressant de noter que lorsque le jeu de l’ultimatum est précédé d’un test qui détermine la répartition des rôles (A est celui qui obtient le meilleur résultat), l’échange peut s’effectuer de manière plus inégalitaire. B accepte alors plus facilement que A gagne plus d’argent que lui mais dans une certaine limite proportionnelle à la différence des résultats au test. Si on augmente les sommes en jeu, l’inégalité résultant des tests est toujours tolérée à condition que la part de B augmente aussi (on appelle cela aussi la loi de Rawls). A partir d’une certaine somme cependant, le coût du refus pour B devient tel par rapport à ses revenus normaux qu’il est pratiquement impossible de refuser l’échange même si le sentiment d’injustice demeure.

Si maintenant on analyse l’évolution du partage des richesses dans la société française depuis les années 1950, on s’aperçoit tout d’abord que la répartition entre le capital et les salaires s’est modifié en faveur du premier d’environ 5 %. Quand on examine ensuite l’évolution des salaires, on constate une hausse spectaculaire des hauts revenus depuis les années 1990, surtout dans quelques secteurs d’activités comme la finance. Les 1500 salariés les mieux payés gagnent 60 fois plus que la moyenne contre 25 fois plus en 1995 (le chiffre est aussi de 20 contre 10 pour les 15 000 premiers salaires). De fait, les hauts salaires ont capté la majeure partie des revenus supplémentaires d’une croissance économique par ailleurs assez faible. De plus, la part des salaires dans la valeur ajoutée inclut les cotisations sociales et celles-ci ont fortement augmentées depuis les années 1950 tout en affectant de plus en plus les salaires supérieurs à 1,6 fois le Smic. Au bilan, la part des salaires nets de la classe moyenne a diminué de 10 points dans la répartition des salaires. Quand on observe enfin l’évolution du capital, on constate que depuis les années 1970 la part des dividendes a été multipliée par 2,5 pour atteindre 8 % des revenus, niveau jamais atteint jusque-là dans l’Histoire.

Toutes les évolutions vont dans le même sens : le revenu dégagé par les activités économiques réalisées en France va de plus en plus aux riches, qu’ils soient propriétaires du capital ou salariés recevant des très hautes salaires (quand ce ne sont pas les mêmes). Aux Etats-Unis, depuis quarante ans, 50 % de la hausse des revenus a été capté par les 1 % les plus riches. La proportion en France est certainement moindre mais une différence majeure entre les deux sociétés est que la composition de ce 1 % varie assez régulièrement aux Etats-Unis (cf les listes du magazine Fortune) et très peu en France. Cette situation pénalise tout autant la consommation que l’investissement des entreprises. La croissance s’en trouve donc affaiblie ainsi que l’ampleur des recettes budgétaires de l’Etat (d’autant plus que les hauts revenus échappent largement à l’impôt).

Fort sentiment de répartition injuste des revenus (pour 86 % des Français), stagnation du pouvoir d’achat moyen malgré la croissance, échange inégal imposé, les Français ont perdu le jeu de l’ultimatum. C’est la revanche des homo economicus sur les hommes réels, de l’avidité sur la justice, de l’esprit de profit sur l’esprit d’entreprise.

Voir Arnaud Parienty, « Comment a évolué le partage des richesses ? », in Alternatives économiques n°307, novembre 2011 ; Thierry Pech, Le temps des riches, Seuil, 2011 ou François de Closets, L’échéance, Fayard, 2011.

mardi 26 août 2014

Des empires et du besoin de guerriers pour les protéger

Dans le passionnant Brève histoire des empires, Gabriel Martinez-Gros reprend les idées d’Ibn Khaldun sur la dynamique des empires en les étendant au-delà des cas étudiés par le grand penseur arabe. Il s’y pose en particulier la question fondamentale de la contradiction entre le monopole étatique de l’usage de la violence, qui induit une démilitarisation de la société, et la défense de cette même société. Le problème se présente de manière de plus en plus aiguë au fur et à mesure que la pacification (associée à l’idée de sédentarisation) permet le développement d’un cycle de croissance économique fondé sur les échanges entre un centre urbain consommateur et une périphérie productrice. Cette prospérité ne manque pas en effet de susciter les convoitises des « nomades » extérieurs, qui eux restent de culture guerrière tribale (asabiya), alors même que les guerriers qui ont permis la création de l’Empire ont été domestiqués ou, s’il s’agit de citoyens-soldats, ont de plus en plus de réticence à servir de plus en plus loin d’une cité qui n’apparaît plus menacée.

Un empire peut rester dans cet état de démilitarisation, comme la Chine des Song du Xe au XIIIe siècle. Il finit généralement dans la douleur, envahi par les Mongols dans cet exemple. Il décide généralement de faire appel à des mercenaires, qu’il trouve en son sein dans les classes les plus modestes (« la partie la plus vile de la nation » selon l’Encyclopédie) ou, de plus en plus, à l’étranger, en particulier dans le limes qui fait fonction à la fois de frontière et de lieu d’échanges. La richesse permet le recrutement de guerriers et celui-ci permet en retour l’expansion. Les « nomades » se sédentarisent à leur tour adoptant les mœurs de l’Empire et il faut pousser toujours plus loin pour « importer » des guerriers. Arrive le moment où la croissance de la combinaison des « coûts de sécurité » et d’entretien de l’élite semi-oisive devient supérieure à celui de la prospérité économique. Le reflux n’est alors pas très loin.

Gabriel Martinez-Gros décrit les exemples des empires romain, arabe, chinois, mongol et moghol, poussant jusqu’aux empires coloniaux modernes mais en considérant cependant que la démocratisation et la révolution industrielle ont permis de rompre avec le système décrit par Ibn Khaldun. On peut cependant s’interroger. Dès lors que la « cité », le territoire métropolitain français par exemple, n’est plus directement menacée et qu’il apparaît comme un gaspillage de temps ainsi qu’une privation de liberté, le service militaire imposé ne peut que difficilement se maintenir dans un système libéral. Pour autant, et alors que le commerce extérieur français représente un cinquième du PIB, que 4 millions de citoyens vivent à l’extérieur du territoire métropolitain et que la nation est reliée au reste du monde par d’innombrables flux, la défense du pays se confond avec celle d’un nouvel empire réticulaire. Dans nos marges et dans nos marches, il est encore besoin d’hommes qui acceptent de combattre les « nomades » afin de défendre nos citoyens et nos intérêts. Il reste cependant à les trouver alors que la société n’aspire qu’à une paix bien éloignées des valeurs guerrières. Ces hommes, on les trouve finalement à la périphérie de la France mondialisée, dans quelques poches d’asabiya (en Polynésie par exemple), par l’émigration combattante (Légion étrangère) et surtout chez les « nomades » internes, au cœur des « fractures » décrites par Christophe Guilly. Sur les 89 hommes morts pour la France en Afghanistan, bien peu sont issus de la bourgeoisie des grands centres urbains. Les sociétés militaires privées recrutant dans les terminaux des empires ou y amenant des volontaires venus du monde entier sont une suite logique du recrutement de ces nouvelles armées.

Il reste à déterminer les rapports entre ces nouveaux guerriers et le centre de l’empire. Pour Ibn Khaldun (ou Norbert Elias), ils ont vocation à intégrer l’élite dirigeante pour s’y affiner tout en apportant des valeurs dynamiques qui peuvent alors s’exprimer de manière plus pacifique. Cette élite peut aussi, comme dans la Chine classique, maintenir avec dédain ces « barbares » en périphérie de ce qui brille. Le résultat final n’est jamais bon. 

vendredi 15 août 2014

Les légions dangereuses

Nouvelle version 17/08/14

Le « nouvel Irak » est depuis onze ans une source permanente de « surprises stratégiques », depuis l’apparition de la guérilla sunnite de 2003 contre la présence américaine jusqu’à son changement d’alliance à la fin de 2006, en passant par les pulsions de l’armée de Mahdi jouant tour à tour de la révolte armée et de la prise de contrôle souterraine des rues de Bagdad. Autant de « cygnes noirs » agissant pendant comme révélateurs soudains des évolutions cachées des rapports de force, que les troupes américaines et celles du gouvernement irakien se sont efforcés à chaque fois de réduire avec plus ou moins de succès.

Le monopole étatique de la violence a été à peu près rétabli en 2008. Il s’est ensuite effrité au rythme de sa personnalisation croissante. Le Premier ministre Maliki s’est arrogé la direction de la police et de l’armée laissant à son fils celle des forces spéciales de sécurité, nouvel avatar des anciens services de Saddam Hussein, tandis que les unités militaires de Bagdad, les plus puissantes, sont devenues la nouvelle Garde républicaine. Les miliciens sunnites du Sahwa, sauveurs des Américains, ont été abandonnés à leur sort et les Peshmergas kurdes, à la fois alliés et menace, ont reçu le moins d'aide possible de Bagdad.

La superposition de ce fractionnement sécuritaire, laissant les unités de l'armée irakienne les plus faibles à la marge du territoire, et du renouveau de la division politico-confessionnelle ont ainsi créé les conditions d’une nouvelle surprise stratégique. Celle-ci a pris la forme de l’invasion de la première vraie armée proto-étatique sunnite, celle de l’Etat islamique en Irak et au Levant, ou Daech.

Forte sans doute d’environ 10 000 combattants, l’armée de l’Etat islamique a adopté le modèle désormais classique d’une infanterie mobile montée sur picks-up, parfois d’origine américaine, et centrée autour de ses mitrailleuses lourdes et de quelques mortiers légers. Elle dispose aussi désormais de quelques véhicules blindés et pièces d’artillerie pris à l’armée irakienne mais cet arsenal reste marginal, la vraie force de l’armée de l’EIIL reste avant tout la motivation de ses membres. C’est elle qui, associée au milieu urbain, permet de résister aux forces les plus sophistiquées. En 2003, les divisions mécanisées de Saddam Hussein s’étaient rapidement effondrées devant l’armée américaine et Bagdad avait été prise en quelques jours. Un an plus tard, ces mêmes Américains mettaient neuf mois pour reprendre Falloujah, tenus par quelques milliers de combattants armés de Kalashnikovs et de lance-roquettes des années 1960.

L’armée de Daech, c’est la force de Falloujah, ou celle qui a affronté les Français au Mali en 2013, multipliée par trois ou quatre, unie et rendue suffisamment mobile pour renouer avec les raids de bédouins et frapper à tous les coins du Sunnistan irakien et parfois au-delà. La division irakienne présente à Mossoul a été la première victime de cette nouvelle force, livrant par son effondrement soudain, des ressources considérables à l'EIIL et la vallée du Tigre jusqu’à Bagdad. Il manque cependant à l’armée de l’Etat islamique une qualité essentielle, la quantité, et cela l’empêche de fait de s’emparer et surtout de tenir des villes dont la population est suffisamment hostile pour armer des défenseurs aussi motivés que les Islamistes.

C’est là que l’EEIL atteint ses limites militaires. En l’état actuel des forces, Daech est incapable de s’emparer de Bagdad et même semble-t-il de villes comme Samarra, un des lieux saint du chiisme. Son armée est une troupe de guerriers nomades courant d’un point à l’autre des provinces irakiennes, de Diyalah à Anbar, conquérant au passage quelques cités, pourchassant les impies et tentant d’établir un ordre socio-politique, multipliant ainsi les frayeurs, les indignations et les ennemis.

Le dernier acte à ce jour de ce Jihad tourbillonnant est l’attaque du Kurdistan irakien. C’est à nouveau une surprise et même une double surprise. 

Stratégique d’abord car on ne voit pas très bien quel intérêt politique l’Etat islamique avait à s’attaquer aux Kurdes et à réintroduire par la même occasion les Américains dans le paysage militaire. La logique qui conduit l’organisation n’est peut-être simplement pas politique et, comme Hitler envahissant l’URSS, obéit-elle à des fantasmes racistes ou religieux. A long terme c’est suicidaire et donc à court terme c’est surprenant. 

Surprise tactique ensuite, car on imaginait les Peshmergas- les combattants kurdes – plus à même de résister à l’attaque des Islamistes. L’armée du gouvernement autonome avait jusque-là non seulement tenu tête à Saddam Hussein mais elle avait aussi réussi, pendant la présence américaine, à préserver les provinces kurdes de la guérilla sunnite. Cette armée n’avait cependant jamais eu affaire à une force organisée de cette mobilité, de cette ampleur et de cette motivation qui a pu concentrer par surprise assez de forces pour menacer Erbil, la capitale. Mais l’EIIL ne prendra pas Erbil. Les Peshmergas ont pu regrouper assez de moyens pour contre-attaquer et rependre une partie du terrain perdu. Les frappes américaines les y ont aidé, non pas tant par leur effet direct mais plutôt par la menace qu’elles font peser et qui placent les forces ennemies dans la contradiction entre la dispersion nécessaire, pour éviter d’être frappé par les airs, et la concentration indispensable pour l’emporter au sol. Quant à l’assistance matérielle promise, elle est sans doute plus symbolique que véritablement utile.

Pour l’instant donc, l’EIIL bénéficie d’un outil tactique excellent mais au service d’une stratégie désastreuse multipliant les ennemis sans grand bénéfice sur le terrain. Si l’organisation ne se transforme pas à nouveau, à la manière des Taliban qui ont réussi à passer d’une milice religieuse brutale à une guérilla capable de contrôler intelligemment la population, elle est condamnée. Déjà des forces souterraines se mettent en oeuvre pour y mettre fin par un nouveau basculement. Celui-ci peut venir à nouveau des sunnites, comme en 2007 lorsqu’Al-Qaïda en Irak leur était devenu odieux, des Kurdes, jusqu’à ce qu’ils apparaissent à leur tour comme trop puissants, ou, ce qui serait sans doute préférable, de Bagdad avec un nouveau gouvernement de nouvelles habitudes politiques. Ce processus peut prendre des années avant de basculer en avalanche stratégique mais il est inexorable.

jeudi 14 août 2014

Etats-Unis Irak, le retour-Un article de Maya Kandel sur Froggy Bottom

Pourquoi Obama a-t-il finalement décidé de bombarder l'EIIL en Irak ? Plus précisément, pourquoi maintenant ?

Plusieurs raisons semblent avoir été déterminantes.
La menace contre Erbil
Raison première, annoncée par des informations de plus en plus précises dans la semaine du 4 août, c’est l’attaque surprise d’ISIS (EIIL) contre les Kurdes, qui a surpris apparemment tout le monde à commencer par les principaux intéressés, et la menace contre la capitale du Kurdistan, Erbil, dès mercredi soir 6 août – quand le chef d’Etat-major, le général Dempsey, est venu briefer Obama qui venait de clore le sommet Etats-Unis Afrique à Washington.
Dans sa déclaration officielle à la Maison Blanche le jeudi 7 août au soir, Obama annonce d’abord une opération humanitaire destinée à apporter eaux et vivres aux milliers de civils chrétiens et yézidis fuyant l’avancée d’ISIS et piégés dans les monts Sinjar dans des conditions dramatiques ; il annonce également qu’il a autorisé des frappes aériennes pour protéger les Américains présents à Erbil, et empêcher un génocide, en insistant sur la demande des autorités locales ainsi que sur le consensus international (et le risque imminent de génocide). Le Pentagone publiera peu après les premières frappes (le vendredi 8 août au matin) un communiqué sur les objectifs militaires et les moyens utilisés (voir aussi ici sur l’utilisation de drones et ici sur le nombre de sorties). Obama a rapidement précisé que l’opération risquait de durer des mois plutôt que des semaines.
Pour lire la suite : Froggy Bottom

lundi 28 juillet 2014

Sisyphe à Gaza

Après vingt jours de combats l’opération israélienne Bordure protectrice arrive à un tournant qui autorise une première analyse militaire.

A voir et à venger

Bordure protectrice est après Pluie d’été (2006), Plomb durci (2008-2009), Pilier de défense (2012), la quatrième opération de même type contre le Hamas, avec sensiblement les mêmes objectifs énoncés (« punir » et faire cesser la menace contre la population israélienne) et les mêmes modes d’action. Le Hamas a de son côté répondu par une habituelle campagne de frappes à distance mais aussi et, c’est plus nouveau, par des raids ou des tirs directs en territoire Israélien.

La campagne de frappes par missiles et roquettes, malgré l’apparition de projectiles comme les missiles M-302 à longue portée (160 km et donc capables de frapper Tel Aviv et Jérusalem) et à grande puissance (charge de 140 kg d’explosif), est toujours aussi peu létale pour les civils israéliens puisque « seulement » deux en ont été victimes. Sachant que la mortalité moyenne de la population israélienne sur vingt jours est d’environ 2 300 personnes, on peut même considérer qu’en perturbant la vie courante (en réduisant par exemple la circulation automobile) le nombre de décès a peut-être même diminué durant la même période. Ce résultat, comparable à celui des trois autres opérations (respectivement 2, 3 et 4 pertes civiles) est à attribuer en partie à l’efficacité du système d’interception « Dôme de fer », le plus sophistiqué du monde en la matière, mais surtout au système d’alerte et de protection de la défense civile.

Les brigades Al-Qassam, branche armée du Hamas, et leurs alliés, persistent cependant dans cette voie apparemment stérile car c’est un témoignage visible, de la persistance de leur volonté de combattre et, vis-à-vis de la population palestinienne, de ne pas subir sans riposter. Le deuxième résultat est la perturbation de la vie économique, et même de la vie tout court, israélienne placée sous une épée de Damoclès. Plus qu’une augmentation des pertes, le résultat de l’emploi de projectiles à plus grande portée (en fait plus facilement repérables et destructibles que les petites roquettes) est une augmentation de la surface de danger et donc de désorganisation. Combinée au coût d’emploi du système Dôme de fer, très supérieur à celui de l’artillerie à longue portée du Hamas, et de la mobilisation de presque 70 000 réservistes, cette perturbation rend économiquement très rentable l’emploi de celle-ci dans le cadre d’une guerre d’usure. Quant à la faible mortalité des projectiles, c’est finalement un avantage non-voulu dans la mesure où la disproportion systématique avec les pertes civiles palestiniennes finit toujours par éroder, au moins au niveau international, les justifications de l’opération israélienne de représailles. Cette image internationale, mais peut-être pas l’image du Hamas en interne, serait cependant encore favorisée si ces frappes palestiniennes, qui ne peuvent frapper que des civils et justifient ainsi l’accusation de terrorisme, n’existaient pas et que les pertes civiles étaient à sens unique.

Du côté israélien, le largage des centaines de projectiles dans un espace où la densité dépasse 4 700 habitants par km et alors que l’ennemi n’est pas une armée régulière mais une milice ne peut, malgré la précision des armes, les précautions et avertissements, manquer de frapper massivement la population. Pour la quatrième fois donc, Israël s’est donc engagée dans une campagne dont on savait qu’elle ferait des centaines de victimes civiles, en s’appuyant sur l’excuse, faible, du bouclier humain et l’espoir inavoué, mais toujours déçu, que la population palestinienne finira par se retourner contre le Hamas, responsable de telles calamités. Il s’agit surtout, comme l’expliquait Samy Cohen dans Tsahal contre le terrorisme, d’un transfert aux Palestiniens du principe de riposte disproportionnée, appliquée jusque-là aux Etats arabes et à leurs armées, en négligeant le fait que les cibles ne peuvent être les mêmes et en oubliant que cette recherche de l’écrasement n’a trouvé de fin que lorsque l’armée égyptienne y a échappé au début de la guerre du Kippour, permettant, par l’honneur sauvé, d’envisager enfin la paix. Cette nouvelle campagne va donc éliminer à nouveau quelques centaines de combattants du Hamas (sur des dizaines de milliers), quelques personnalités du mouvement (vite remplacés, parfois par plus compétent ou intransigeant) et quelques infrastructures (vite reconstruites). On ne sait donc pas vraiment, en tout cas pas visiblement, si le Hamas va s’en trouver affaibli.

Retour à la terre

La nouveauté de cette opération est la réapparition du combat terrestre et d’un combat terrestre meurtrier pour Tsahal, puisqu’avec, à ce jour (28 juillet), il déplore 43 soldats tués, soit bien plus que lors des trois opérations précédentes (avec respectivement 5, 10 et 2 morts) ou même que lors de l’opération Rempart lorsque, du 29 mars au 3 mai 2002, l’armée israélienne avait réoccupé et nettoyé les six villes palestiniennes autonomes de Cisjordanie et perdu 30 hommes. On reste évidemment très loin des 3 000 morts israéliens de la guerre du Kippour et même des 657 de l’opération Paix en Galilée en 1982 au Liban, mais dans le cadre d’un affrontement avec un rapport de forces très asymétrique, ces pertes constituent un évènement saillant. Il est en effet rare lorsqu’on dispose de tels moyens d’aboutir à un ratio de pertes de seulement 8 combattants du Hamas tués pour un israélien. Lors de l’opération Plomb durci, ce rapport avait été, selon les sources, de 60-70 pour 1.

Cette évolution est d’abord le résultat d’innovations tactiques de la part d’Al-Qassam qui a su doubler l’action de l’artillerie à longue portée d’une nouvelle capacité d’action sur les bords de la limite entre Israël et la bande de Gaza malgré la présence de la barrière de sécurité. Pour contourner cette barrière par le bas, les combattants palestiniens ont, comme dans toute guerre de siège, développé un réseau de tunnels d’attaque (« tunnels terroristes » selon le Premier ministre israélien) permettant de surgir à l’intérieur même du territoire israélien. Ils ont également tourné la barrière par le haut par l’emploi de drones mais surtout depuis les hauteurs d’armes de tir direct à la fois précise et à longue portée comme les missiles antichars Kornet (5 000 mètres de portée, voire 8 000 pour les versions les plus sophistiquées) ou les fusils de tireurs d’élite comme le Steyr HS .50 capable d’envoyer un projectile de 12,7 mm à 1500 m. Rien d'étonnant dans tout cela et rien qui n'existait déjà depuis des années attendant d'être développé. 

Cette menace sur les bordures impose de doubler la barrière d’une présence militaire, ce qui offre déjà des cibles militaires aux Palestiniens, et, pour tenter d’y mettre fin, de pénétrer plusieurs kilomètres à l’intérieur du territoire de Gaza. Il ne s’agit plus, comme en 2008, d’envoyer des colonnes blindées très protégées dans la zone la moins dense de Gaza dans un engagement plus symbolique que réellement efficace, mais de pénétrer dans des zones urbanisées et densément peuplées. On se retrouve ainsi plus dans la configuration des combats de Jénine en 2002 où, dans ce contexte de petits nombres, il suffit d’une seule embuscade réussie de la part des Palestiniens, de la destruction d’un seul transporteur de troupes (hélicoptère ou transport terrestre) ou simplement de la capture d’un seul homme pour obtenir un « événement » et donc une victoire, cela quelles que soient ses propres pertes. Les miliciens du Hamas, mieux équipés malgré le blocus (c’est de l’armement léger facilement dissimulable) et sans doute mieux entraînés qu’avant, ont réussi ainsi apparemment quelques coups qui ont suffi à faire monter très vite le chiffre des pertes militaires israéliennes.

Avec 43 hommes tombés au combat, on est déjà entré dans une zone de doute et celui-ci est d’autant plus fort que l’on perçoit que cette nouvelle opération ne sera pas plus décisive que les précédentes. Certaines familles commencent à mettre en cause le pourquoi du sacrifice de leur fils si c’est pour recommencer dans deux ans comme cela semble être désormais la norme, et ces familles sont suffisamment nombreuses pour atteindre le seuil critique qui affecte l’opinion.


En recommençant la même opération pour la quatrième fois, les Israéliens ont renonca de fait à toute surprise tactique et se sont rendus vulnérables aux adaptations de l’adversaire. Pour le gouvernement israélien, le bilan, visible au moins, de l’opération Bordure protectrice est pour l’instant très inférieur à celui de Plomb durci et de Pilier de défense. Il ne reste alors que deux voies possibles, celle de l’arrêt immédiat en acceptant, comme lors des opérations précédentes, une offre de trêve du Hamas et en se contentant de l’arrêt des tirs et de l’élimination de quelques centaines de combattants pour proclamer la victoire ou celle de la poursuite de l’engagement, au risque d’une fuite en avant à l’issue incertaine, afin obtenir des résultats plus en proportion des pertes subies. Dans tous les cas, il est très possible que cette opération soit la dernière du genre et en attendant la paix, fort improbable tant que perdurera l’occupation de Gaza et de la Cisjordanie, il est impératif que Tsahal retrouve l’imagination qui faisait sa force.  

mardi 22 juillet 2014

Armées françaises : des capacités à la hauteur des ambitions ? Débat sur France 24


En débat avec la sénatrice Hélène Conway-Mouret, ancienne ministre et membre de la commission de défense et des affaires étrangères sur l'évolution des capacités de nos forces armées.

A voir Ici