vendredi 27 février 2026

Non-bataille 2026

J’ai toujours été un grand fan de l’Essai sur la non-bataille, écrit par le commandant Brossolet en 1975, en partie parce qu’il prenait de front le paradigme militaire en vigueur dans les armées, mais surtout parce qu’il proposait un modèle d’organisation et d’emploi des forces qui me paraissait alors très efficace pour faire face à l’offensive soviétique en Europe occidentale. Il s’agissait, dans son esprit, de remplacer la manœuvre de grandes divisions blindées françaises en République fédérale allemande par la conjonction, sur 60 000 km², d’un maillage de 2 500 « modules de présence » et de bataillons de choc. Chaque module de présence, en fait une petite section ou un gros groupe de combat, équipé de véhicules légers tout-terrain et armé de missiles Milan, de mortiers, de mines et de divers armements légers, et déployé dans un secteur de 20 km², aurait eu pour mission de renseigner sur l’action ennemie puis de détruire au moins trois véhicules avant de se replier à l’arrière. Entre les zones d’usure, on aurait conservé des couloirs de manœuvre pour les coups d’arrêt et les embuscades de régiments de chars autonomes et de bataillons d’hélicoptères.

Le modèle décrit par Brossolet est alors dans l’air dans plusieurs pays européens. On parle notamment de techno-milice en Suède ou de techno-guérilla en Autriche, en présentant également l’argument qu’un tel dispositif, purement défensif, ne pourrait, vœu pieux, être pris par les paranoïaques de Moscou comme prétexte pour lancer une attaque préventive. On développe aussi en RFA le concept des Jägerbataillone autonomes et formés de réservistes chargés de la défense de zones particulières. Ce modèle n’aura, heureusement, jamais été testé en Europe en situation réelle face aux forces soviétiques, et même pas en exercices ou en wargames en France. On aurait sans doute eu trop peur de montrer que c’était efficace, comme l’avait été, entre autres, le système de défense finlandais face à l’armée soviétique durant l’hiver 1939-1940, et cela aurait obligé à de profonds changements dans notre organisation et nos méthodes, ce que l’on ne fait quasiment jamais sans avoir reçu une grosse claque auparavant.

Au regard de ce qui se passe actuellement en Ukraine, le modèle de Brossolet est dépassé dans son orientation purement anti-véhicules, typique de l’époque et, en fait, jusqu’en 2022, 47 ans plus tard. Désormais, le cœur du sujet n’est plus ce qui se passe au sol mais immédiatement au-dessus, avec la couche basse de « snipers dans le ciel ». Pour autant, les principes de la défense de zone sont sensiblement les mêmes. Une brigade ukrainienne en défense est en fait un maillage de modules de points d’observation et de défense en avant, de modules d’opérateurs de drones à courte portée ensuite, puis d’opérateurs à plus longue portée, de guerre électronique, d’artillerie dispersée, tous enterrés et camouflés, avec une logistique de bataille de plus en plus assurée par des drones. C’est un complexe de reconnaissance-frappes enterré, capable de projeter jusqu’à environ 20 km en avant de ses postes avancés une « zone de mort » ou « zone rouge », c’est-à-dire un endroit où l’on est certain d’être touché par quelque chose (à 70-80 % par des drones, puis des obus, puis, au plus près, par des balles) si l’on ne prend aucune précaution particulière. Une zone de risque, un peu moins létale, tend à s’étendre aussi au-delà, jusqu’à 30 km environ. C’est un modèle incroyablement résistant aux coups et ravageur pour l’assaillant russe, qui doit accepter de perdre l’équivalent d’une compagnie d’infanterie pour conquérir chaque kilomètre carré. Et encore, cet assaillant russe est lui-même organisé en complexes de reconnaissance-frappes, ce qui lui permet, tout en attaquant, d’exercer une pression de feu très forte sur les Ukrainiens. S’il était toujours organisé et équipé comme en février 2022 sur le mode motorisé-centré, il serait implacablement détruit et sans avoir même la possibilité d’avancer.

La mission principale qui est demandée aux forces terrestres françaises n’est finalement pas très éloignée de celle de 1975, à savoir être capables de freiner et, si possible, de stopper une attaque russe contre un pays allié, à cette différence que ce pays allié n’est plus à nos frontières mais à l’est de l’Europe. Nous abordons finalement ce problème comme à l’époque, avec toujours un modèle motorisé relié par radio, jouant de la manœuvre et du feu direct de nos engins blindés et de nos groupes antichars, en coopération avec ce qui nous reste d’artillerie et nos hélicoptères, pour disloquer un adversaire organisé de la même façon. Petit problème : cet adversaire n’existe plus. Si nous devons affronter une division russe en défense d’un pays balte, par exemple, nous nous retrouverons face à un adversaire transformé en complexe de reconnaissance-frappes, simplement plus mobile qu’en Ukraine car il ne sera pas face à la même densité de feux. Nos communications seront immanquablement brouillées et nos moindres regroupements d’hommes et de véhicules seront vus et frappés, peut-être même avant d’avoir tiré le moindre coup de feu. Nous n’avons sans doute pas d’autre choix que de renouer avec la non-bataille de Brossolet en version « guerre des machines » et d’être capables de déployer au loin une « force hérisson » de la taille d’une brigade ou, encore mieux, d’une division.

Cette force hérisson devra d’abord être capable de s’incruster dans n’importe quel terrain. L’idéal, bien sûr, est qu’elle soit déjà placée sur la zone à défendre, à la manière du réseau de Brossolet, ou, au pire, qu’elle intervienne rapidement dans une zone déjà préparée, à la manière des « lignes offensives » françaises de 1918. À défaut, il faudra creuser et miner – y compris, et surtout, avec des mines antipersonnel – très vite, ce qui suppose une forte composante du génie. Les quatre couches de force doivent alors se mettre en place simultanément :

  • la couche de défense, à base de postes de groupes de combat à forte puissance de feu dans les zones les plus denses, précédés et, dans les intervalles, de postes robotisés (mitrailleuses fixes ou mobiles), tous entourés de capteurs terrestres (acoustiques, sismiques, optiques) et de mines ;
  • la couche des opérateurs de drones, qui doivent mettre en place le complexe de reconnaissance-frappe aérien sur toute la profondeur du dispositif avancé ;
  • la couche de l’artillerie, c’est-à-dire des frappeurs puissants et à distance, avec obusiers, mortiers et même canons de chars de bataille ;
  • la couche de la logistique, à base de convois blindés-encagés sur routes protégées (filets, protection anti-drones) avant la zone de bataille et de drones volants et robots terrestres à l’intérieur de la zone.

La protection et la lutte contre les drones sont présentes partout dans ces différentes couches, depuis le tireur antidrone (AD) de chaque équipe de combat avec son détecteur individuel, son shotgun et son regard toujours porté vers le ciel, jusqu’aux sections de chasse, diversement équipées, présentes dans toutes les couches, en passant par tous les procédés de camouflage et de leurrage possibles. 

De la même façon, toutes les couches doivent conserver de petits éléments de manœuvre, dispersés et protégés, prêts à contrer les infiltrations ou à s'agglomérer en groupements d'attaque en cas d'opportunité.  

Tout cet ensemble doit également être relié par un système nerveux de commandement insensible au brouillage, ce qui suppose désormais un réseau de communication satellitaire et des procédures de décentralisation où chacun sait ce qu’il a à faire dans sa zone de « module ». 

Cette zone de bataille peut être appuyée par la force de frappe à grande distance, à base de missiles, roquettes et drones sol-sol, de munitions guidées aériennes ou même d’hélicoptères dotés de missiles à très longue portée.

Si nous parvenons à réaliser cela, nous remplirons probablement la mission de défense et, par voie de conséquence, nous n’aurons peut-être pas à la mener car l’ennemi potentiel sera dissuadé d’attaquer, comme pendant la guerre froide. Ajoutons qu’un tel dispositif pourra aussi être déployé partout et pas forcément pour faire face aux Russes, car les ennemis que l’on affronte réellement ne sont pas toujours ceux que l’on avait prévus. Face à une force armée, étatique ou non, qui n’aura pas fait le saut de la guerre des machines, notre supériorité tactique sera alors écrasante et nous pourrons même manœuvrer à nouveau.

lundi 16 février 2026

Quand la machine s’éveillera

La notion de révolution militaire – au sens de changement radical et rapide dans la manière de combattre – n’est pas forcément facile à mettre en évidence. J’utilise pour ma part la méthode de la téléportation temporelle, en examinant par exemple ce que donnerait au combat une division d’infanterie française de 1918 téléportée quatre ans en arrière. Dans les faits, et l’expérience a été faite en exercice en 1917, elle écraserait n’importe quelle division de l’époque. Téléportée vingt ou trente ans plus en arrière, le résultat aurait été encore plus écrasant. Téléportée au contraire dans le futur, en 1945 par exemple contre une autre pure division d’infanterie combattant encore à pied, elle n’aurait sans doute pas été ridicule. Face à une division blindée en revanche, elle n’aurait eu aucune chance.

De belles courbes militaires

Ce petit exemple visait à montrer combien les évolutions majeures des armées épousent, assez classiquement, la courbe en S des groupes d’innovations majeures. Ces innovations militaires ne sont pas seulement techniques et, comme je l’explique dans Théorie du combattant, on aurait pu commencer l’histoire de la transformation des armées modernes par le changement de regard porté sur les hommes à la fin du XVIIIe siècle et cette idée que les citoyens roturiers peuvent combattre courageusement pour la Patrie, ce qui autorise les Minutemen en Amérique ou la « levée en masse » en France.

Je commencerai cependant par la « révolution du feu » qui commence au milieu du XIXe siècle avec l’apparition des nouveaux fusils à âme rayée, armés par la culasse, puis utilisant une poudre blanche, qui transforme totalement les champs de bataille, puis l’accélération au début du XXe siècle jusqu’à la fin de la Grande Guerre avec les armes individuelles automatiques, les fusils à lunette, les pistolets-mitrailleurs, les grenades et lance-grenades individuels, puis les armes collectives d’infanterie – mitrailleuses, mortiers, canons à tir direct – réunis au sein d’unités d’appui. Toute la matrice – équipements, méthodes, structures, culture – du combat à pied, ou « débarqué » moderne se forme en 1917-1918 avec la distinction entre unités de manœuvre et d’appui, la décentralisation du commandement jusqu’au niveau de l’équipe de combat, la spécialisation des combattants, la coordination avec les appuis extérieurs, etc. Par la suite, les progrès de la puissance de feu sont plus lents. On conserve des fusils comme le Mauser 98 ou le Lee-Enfield Mk III ou Mk I bien au-delà de la Première Guerre mondiale, et pour le reste on perfectionne l’existant, avec un saut important avec l’invention des fusils d’assaut. On développe également les branches d’appui spécifiques pour se protéger des avions et des véhicules ennemis.

La révolution suivante est intervenue avec la fusion de ces combattants rapprochés avec des engins à moteur. Le début du S apparaît durant la Première Guerre mondiale, avec des unités d’infanterie portées sur camions, les groupes d’automitrailleuses, les bataillons de chars et même les avions d’infanterie, mais il faut attendre les années 1930 pour voir l’accélération de cette fusion avec une floraison d’unités motorisées très diverses et une succession quasi annuelle d’engins de combat jusqu’à la stabilisation de la fin de la Seconde Guerre mondiale autour de quelques modèles et l’idée de la motorisation intégrale des armées. On atteint alors le sommet du S et le ralentissement de la révolution. Dans Théorie du combattant, je décris en détail les combats de la 2e division blindée (DB) du général Leclerc à Dompaire en septembre 1944 pour illustrer l’état de l’art du combat motorisé au sommet du S. Je le décris d’autant plus facilement que, quarante ans plus tard, j’ai appris à faire exactement la même chose et sensiblement au même endroit mais au sein de la 7e DB cette fois. Les équipements n’étaient plus les mêmes évidemment, mais ceux que nous utilisions n’étaient au fond que des perfectionnements de ceux de la 2e DB à l’exception des missiles. Dans le pur combat à pied, on pouvait même considérer que les compagnies d’infanterie du Régiment de marche du Tchad avaient plus de puissance de feu antipersonnel que les compagnies de 1984.

Nous sommes restés longtemps sur le sommet du S de la guerre motorisée, avec des véhicules toujours plus longs à mettre au point pour des coûts à progression géométrique d’une génération à l’autre, et des ratages de plus en plus nombreux de programmes industriels. Ce ralentissement est même devenu gel avec la réduction rapide de l’effort de Défense après 1990, ou plutôt gel qualitatif – on est toujours en 2026 avec des chars Leclerc mis en service en 1993 – et effondrement quantitatif. Les 1res armées françaises de 1945 ou de 1985 comprenaient huit vraies divisions blindées-motorisées. La 1re armée n’existe plus depuis 1993 et il n’en reste que deux brigades blindées. Comme toutes les armées des puissances étaient à peu près à la même enseigne, on pouvait considérer que les rapports de force n’avaient pas beaucoup changé et que ce n’était pas très grave.

Dans cette ambiance de crise, la grande affaire des années 1990 et 2000 était la numérisation. On perdait du volume et on ne perfectionnait pas beaucoup les équipements, mais on pensait qu’avec des ordinateurs, des capteurs en tout genre et une bonne bande passante, on pouvait compenser cet affaiblissement par une bien meilleure circulation de l’information, en volume et en vitesse. On pouvait mieux gérer ses propres forces, voir celles de l’ennemi, préparer des plans plus vite et plus précisément qu’avant, ajuster finement la logistique, tirer plus juste, coopérer plus facilement au sein même des unités, etc. Ce n’était pas faux, mais je ne suis pas certain que ce fût là une révolution. À compétences et expérience des hommes égales, une brigade complètement dotée du système Scorpion sera très certainement supérieure à une brigade dotée des mêmes véhicules mais sans numérisation collaborative. Je ne suis pas certain qu’elle l’emporterait cependant face à ma vieille DB de 1984, moins high-tech mais dotée d’équipements chenillés plus puissants et à la logistique/maintenance mieux organisée. Je me trompe peut-être.

Il existe aussi des fausses révolutions ou des révolutions avortées. Dans les années 1950, avec la miniaturisation des têtes nucléaires, l’US Army, bientôt imitée par l’armée de Terre soviétique et plusieurs armées européennes, se dote de tout un arsenal de milliers d’obus, lance-roquettes, roquettes, missiles antiaériens, etc., tous atomiques. Pendant des années on étudie et on expérimente « le champ de bataille atomique ». On invente de nouvelles structures comme la division pentomique aux États-Unis ou la brigade Javelot en France, qui doivent évoluer à travers les coups atomiques, pour s’apercevoir que cette manière de combattre est tout simplement ingérable et finalement pas très différente de l’apocalypse thermonucléaire dont on voulait se dissocier. On fait machine arrière dans les années 1970.

La machine s’est éveillée

La révolution à laquelle nous assistons en Ukraine depuis 2022 et surtout depuis 2024 est en revanche bien réelle. Cette révolution consiste en la fusion de cette génération motorisée-numérisée avec les petites machines, drones et robots en tout genre.

La courbe en S de l’évolution des drones prend ses racines très loin puisque, dès 1917, on conçoit des avions radiocommandés, puis des roquettes à longue portée comme les V1 allemands, les drones d’observation avec caméras et appareils photos dans les années 1960, puis les mêmes avec des missiles, et enfin l’accélération des années 2020 avec, pour simplement le champ de bataille sur la ligne de contact, les mini-drones d’observation, les munitions téléopérées, les FPV (First Person View), les drones filaires, etc., le tout de manière massive. Idem, mais dans une moindre ampleur pour l’instant, pour les robots terrestres, dont le S peut remonter aussi très loin, qui constituaient déjà un fort contingent dans l’armée américaine en Irak au début des années 2000 et deviennent une force auxiliaire de plus en plus importante pour une force de combat rapproché ukrainienne en sous-effectif.

On est désormais dans la phase fluide des explorations en tout genre comme, par exemple, la Première Guerre mondiale avec les premiers aéroplanes ou les véhicules de combat dans les années 1930. Les choses se figeront ensuite un peu avec une réduction du nombre de modèles différents mais on assiste clairement à une révolution et le fait que la majorité des pertes en Ukraine soit largement le fait des drones et non plus de l’artillerie en constitue l’indice le plus clair.

L’élément le plus évident de cette diversification et de cette massification accélérée est que la ligne de contact entre les forces de combat rapproché opposées est désormais survolée de drones d’observation et/ou d’attaque sur une dizaine de kilomètres de profondeur de part et d’autre et cela change tout. Tout est à repenser dans la matrice des unités. Il est impératif de manœuvrer de manière dispersée et donc de décentraliser le combat jusqu’aux extrêmes limites ; le camouflage visuel ou thermique devient au moins aussi important que la protection balistique ; l’armement individuel à longue portée est moins utile que la puissance de feu à courte portée et surtout anti-drones. Le soin aux blessés doit se faire sur place et de manière isolée avant de songer à une évacuation qui peut prendre des heures. Toute la manœuvre est à repenser entre infanterie et dronistes contre infanterie et dronistes, un peu de la même manière qu’entre infanterie et artillerie pendant la Grande Guerre : neutraliser les drones adverses par tous les moyens possibles – drones anti-drones, guerre électronique, feux, etc. – et ouvrir un passage à l’infanterie d’assaut, appuyer et soutenir cet assaut par d’autres drones et robots, s’infiltrer et combattre longuement dans une zone grise où ami et ennemi sont imbriqués, solidifier les petites zones acquises et attaquer à nouveau. N’y a-t-il pas moyen de faire plus vite et de manière moins dangereuse, en redonnant par exemple un rôle premier à l’artillerie afin qu’elle écrase les positions ennemies et notamment celles des dronistes ? Etc. Beaucoup de questions et pour l’instant peu de solutions satisfaisantes. Le front ukrainien est encore plus bloqué que celui de France et Belgique en 1915-1917. Il faudra pourtant trouver ces solutions.

Et nous dormons encore

Le principe de base est qu’une unité « révolutionnaire » doit normalement l’emporter systématiquement sur une unité qui n’a pas réalisé cette transformation. À compétences équivalentes, une brigade ou division blindée doit normalement écraser une brigade de pure infanterie à pied, comme en Libye par exemple en 1942, du moins le plus souvent. Dans les faits, les choses sont rarement égales et une brigade d’infanterie d’élite peut peut-être l’emporter sur une brigade blindée médiocre, surtout si les fantassins sont sur un terrain favorable très dense et richement dotés d’armes antichars.

Désormais, une brigade russe ou ukrainienne qui maîtrise l’emploi des drones à grande échelle dispose d’une voûte aérienne de renseignement et de frappe de précision en avant de sa ligne de contact qui lui permet presque immanquablement d’au moins paralyser toute brigade adverse d’une génération précédente, par exemple française. On ajoutera que les Russes seuls disposent d’au moins 120 brigades ou régiments, là où nous en déploierions deux au loin complètement équipées de la génération précédente. Même en considérant que nos brigades sont deux fois plus volumineuses que celles des Russes, cela reste quand même assez peu. Dernier point, et cela pourrait constituer en soi une forme de contre-révolution : nos sociétés acceptent mal la prise de risques humains, là où les Russes – certes forcés – acceptent des taux de pertes faramineux.

Autrement dit, nous sommes hors du coup, au moins dans le domaine du combat rapproché, qui, je le rappelle, est fondamental lorsqu’on veut avoir des effets stratégiques importants. Nous sommes hors du coup face aux Russes, mais en réalité face à n’importe quelle armée ou organisation armée un peu volumineuse et retranchée quelque part comme le Hamas à Gaza ou auparavant l’État islamique dans son « califat » et qui tous acceptent pour le moins de prendre des risques. Nous sommes donc condamnés aussi à la révolution si nous ne voulons pas disparaître de l’histoire.

Une armée évolue en quatre étapes : en bas, il y a la Pratique, soit ce que l’on est réellement capable de faire face à un ennemi, et en haut la Doctrine, où l’on définit ce que doit être la Pratique. Entre les deux, il y a le Forum où l’on explore de manière explicite ce qu’il est possible de faire. Ce Forum se nourrit de l’observation de sa propre Pratique, de celle des ennemis potentiels, des alliés et des autres. On y fait des expérimentations multiples, sur cartes ou sur le terrain. On observe la société et ses ressources, humaines ou techniques. On y débat et on s’y engueule, peu importe pourvu que l’on donne les éléments pertinents à la Doctrine associés aux ressources fournies par la France. Il y a enfin, dans ce processus circulaire, le monde de l’École où l’on remplace les vieilles habitudes par de nouvelles, par le biais des règlements, des formations en écoles, des inspections, des exercices, etc. Dans ce monde aussi on s’engueule souvent, car les anciennes habitudes et leurs porteurs peuvent opposer une farouche résistance.

La révolution doit être triple : la France n’a jamais eu aussi peu de combattants rapprochés, ceux qui vont dans les zones de mort en toute connaissance de cause pour affronter l’ennemi directement et s’emparer ou tenir un terrain, par rapport à la population. Pour être puissant, on doit en avoir trois fois plus qui soient déployables pour combattre au loin, soit 60 000 au total, dont au moins la moitié de combattants rapprochés, ce que prévoyait le modèle 2015 imaginé au moment de la décision de professionnaliser complètement notre armée. Pour cela, il faut réfléchir à avoir plus de combattants professionnels, et peut-être imiter les Russes qui paient très cher les volontaires destinés à prendre des risques, plus de réservistes opérationnels déployables au loin, des mercenaires, des conscrits peut-être, peu importe pourvu que l’on ait la masse nécessaire de bons soldats.

Le deuxième axe est la fusion de ces soldats avec les petites machines. Cela passe par la création dans tous les corps d’escadrons/compagnies de drones de chasse, à la manière de l’unité du 1er RIMa mais peut-être aussi de sections de drones ou robots dans chaque unité élémentaire, et une adaptation de tous à l’environnement dronique. La manière la plus simple est d’imiter autant que possible l’organisation et les méthodes de l’armée ukrainienne et peut-être même de l’armée russe. Soyons justes, les réflexions et les expérimentations ont commencé. Cela ne va simplement pas assez vite, comme d’habitude par un mélange de rigidité administrative et de manque de ressources, peut-être aussi par la résistance des conservateurs qui ne veulent pas remplacer leurs vieilles habitudes par de nouvelles. En réalité, toutes les énergies devraient se réunir pour réaliser au plus vite la révolution. Toutes les forces devraient par exemple bénéficier des dérogations du Commandement des opérations spéciales pour l’acquisition des équipements. Chaque brigade devrait bénéficier de ressources propres, avec peut-être des financements directs de la société, comme en Ukraine, pour acheter très vite les équipements qu’elle souhaite en s’adressant à qui elle veut (plutôt français quand même), et on devrait ensuite confronter les expérimentations dans le Forum et sur le terrain d’exercice pour décider ensuite ce qui est le mieux pour tous. Cela induirait bien sûr un certain désordre qui déplaît tant à notre administration, mais l’expérience montre que le désordre et le gâchis de temps de paix sont infiniment moins coûteux, surtout en vies humaines, que l’improvisation en temps de guerre.

Cela nous amène au troisième axe que l’on pourrait appeler la « révolution du risque ». On n’arrivera à rien d’important, on ne fera peur à personne et on ne dissuadera aucun ennemi potentiel si l’on montre partout que nous avons peur de prendre des risques. Cela changera peut-être avec le développement des capacités antiaériennes de nos adversaires, mais pour l’instant prendre des risques actuellement pour une société occidentale, c’est engager la force de combat rapproché – j’y inclus bien sûr les Forces spéciales - car c’est uniquement là que l’on meurt par le feu de l’ennemi. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas tout faire pour essayer de réduire les pertes au minimum, mais comprendre que la meilleure manière d’y parvenir est de vaincre l’autre le plus vite et le plus complètement possible, si possible avec ses moyens terrestres propres en faisant appel le moins possible à la force de frappe, puissante mais pas toujours disponible et surtout ravageuse pour l’environnement et parfois aussi la population, surtout en milieu urbain. L’opération Serval en 2013 est un bon exemple. Une brigade française a pu disloquer un ennemi de plusieurs milliers de combattants et le chasser en deux mois, en 2013, de tout le nord Mali, avec un rapport de pertes de plus de 1 soldat français pour au moins 70 ennemis. Si nous avions déjà réalisé la fusion avec les drones à cette époque, ce rapport de pertes aurait été encore très supérieur et peut-être même n’aurions-nous eu aucune perte. Rester ensuite sur place a sans douté été une erreur stratégique, mais on peut imaginer ce qu’aurait donné l’opération Barkhane avec plus de combattants au sol et des drones par dizaines de milliers dans la capacité à contrôler le terrain. Je ne sais pas si c’était techniquement possible, mais à l’époque on en était encore à débattre pour savoir s’il fallait armer les drones et de toute façon, autre aberration, on faisait la guerre tout en réduisant les moyens de la faire. Cela n’intéressait pas non plus beaucoup les grands industriels français, sauf à proposer des mini-avions de chasse sans pilote mais à peine moins chers.

La France avec les robots

En résumé, si nous voulons redevenir une puissance militaire, il ne suffit pas de posséder un arsenal nucléaire et de le moderniser : il faut aussi disposer d’une force de frappe conventionnelle puissante et, surtout, d’une force de combat rapproché dont l’emploi fasse plus peur à l’ennemi potentiel qu’à la société française. Pour cela, il faut convaincre que le président de la République, qui est un peu obligé d’être crédible sur l’engagement conventionnel s’il veut l’être aussi sur l’emploi du nucléaire, n’hésitera pas à faire prendre des risques aux soldats français. Cela a plutôt été le cas dans le passé, avec des résultats divers depuis 1978. Espérons que ce super-pouvoir ne s’est pas perdu après la fin de l’opération Barkhane.

Il faut désormais dépasser l’opération Daguet de 1990-1991, qui demeure encore aujourd’hui, avec 16 000 hommes dont 13 000 dans une division légère blindée, le principal déploiement français contre un pays étranger ou une organisation armée. On savait déjà à l’époque que c’était insuffisant : avec 4,3 fois plus d’habitants, les États-Unis avaient déployé 34 fois plus de soldats. C’est pourquoi nous avions décidé de professionnaliser complètement notre armée, mais nous sommes toujours incapables de faire mieux.

Il est ensuite indispensable que ce corps d’armée de 40 000 à 60 000 hommes, nécessaire pour être sérieux dans les affaires du monde, soit imbattable. Il le sera probablement, et avec des pertes limitées, si nous maîtrisons l’art des drones et des robots. Il ne le sera en aucun cas si l’ennemi, quel qu’il soit, maîtrise cet art avant nous. À nous de voir.

samedi 14 février 2026

De la difficulté à changer les régimes. Note de synthèse sur les expériences afghane et irakienne (2011)

Note pour l'Institut de recherche stratégique de l'Ecole militaire 

Si les conflits afghan et irakien ont débuté selon un schéma clausewitzien de duel entre forces armées, leur objectif était politique et visait non pas la soumission des régimes adverses, mais leur destruction suivie d’une transformation de leur société. Dans les deux cas, ce projet s’est avéré plus difficile à réaliser que prévu : en se concentrant sur la destruction au moindre coût des forces adverses organisées, l'action militaire initiale n’a pas été décisive, ce qui a entraîne un certain nombre d'effets pervers.

En Afghanistan comme en Irak, les principaux leaders politiques (Mollah Omar, Oussama Ben Laden, Saddam Hussein) ont survécu à la destruction de leur outil militaire et incarné un front de résistance à l’occupant. Dans le cas afghan, ces leaders et leur noyau de fidèles ont pu se réfugier dans un sanctuaire, avec l’aide du Pakistan, où ils ont pu reconstituer un nouvel appareil politico-militaire mieux adapté à la lutte contre la coalition. Dans le cas afghan toujours, l’alliance avec les seigneurs de la guerre a réintroduit des acteurs qui ont ensuite détourné à leur profit le processus politico-économique.

Ces résultats prévisibles sont en grande partie le résultat de la dissociation entre les objectifs des départements américains d’État et de la Défense, autrement dit entre des impératifs diplomatiques et des exigences de politique intérieure (obtenir une victoire militaire rapide au moindre coût humain). Malgré ces erreurs, l’action de la coalition a bénéficié initialement et dans les deux cas d’un sentiment favorable de la majorité des populations locales, satisfaites de la disparition des régimes autoritaires. Cet avantage a été perdu du fait de plusieurs erreurs.

Fragmentations politiques

Des recompositions politico-économiques d’une telle ampleur engendrent des situations de « gagnants-perdants ». Des mesures intransigeantes comme le refus de négocier avec les Taliban vaincus, la dissolution des forces de sécurité irakiennes, la débaasification ont accentué encore cette fracture. La mise en place de constitutions d’inspiration occidentale, avec des systèmes de pouvoirs et contre-pouvoirs, a ensuite abouti localement à des paralysies — il faut six mois pour constituer un gouvernement irakien après chaque élection législative, le président Karzaï est obligé de négocier en permanence avec les hommes forts de l’Assemblée — ou à des confiscations, comme celle pratiquée en 2005 par les partis chiites irakiens, forcément majoritaires, ou, dans une moindre mesure, par les Tadjiks à Kaboul.

Tandis que les perdants du processus voient tout de suite ce qu’ils perdent, les gagnants doivent attendre les gains politiques et économiques de la nouvelle situation. Dans des contextes culturels où — surtout en Afghanistan — le recours à la violence est à la fois facilité par l’abondance des armes et reconnu comme légitime, le ressentiment face à cette situation se traduit alors par la sortie du politique et le recours à la violence.

Dans des cultures hostiles à la présence politique et militaire étrangère, cette opposition des perdants s’exprime sur le mode d’une opposition à l’occupation. Contrairement aux conflits de décolonisation, ces mouvements de rébellion sont donc largement réactionnaires et conservateurs. Ils n’ont pas besoin de programme politique mobilisateur précis : le refus de la présence étrangère fournit un programme de base. Dans ce contexte, au regard d’une partie de la population, les nouveaux États et leurs instruments régaliens sont forcément marqués du sceau de l’étranger et donc stigmatisés comme illégitimes.

Inadéquations militaires

Le modèle d’une armée professionnelle réduite mais à fort coefficient technique, parfaitement adapté à la lutte contre des armées conventionnelles, s’est retrouvé initialement en inadéquation avec les besoins de la lutte contre des organisations armées non étatiques à forte furtivité terrestre et liées à une partie de la population.

Les guérillas qui sont apparues sur la frontière afghano-pakistanaise et dans les provinces sunnites irakiennes ont été analysées non comme des phénomènes nouveaux, générés par la présence même de forces étrangères, mais comme des phénomènes finissants. Elles ont de ce fait été sous-estimées. Les premières actions militaires ont consisté à décliner en actions de contre-guérilla la vocation anti-forces des unités américaines. Cet « anti-terrorisme », fondé sur la capture et l’élimination d’individus dans les délais les plus brefs, s’est traduit par des fautes de comportement (bavures, humiliations, sévices) qui ont donné autant d’arguments aux recruteurs des mouvements de rébellion. Même si ces comportements ont considérablement évolué par la suite, l’image des forces occupantes en a pâti durablement.

Les forces alliées de la coalition, longtemps cantonnées dans des secteurs plus « faciles » (Kaboul, Nord et Ouest afghan, Sud irakien), ont pour la plupart nié la notion d’ennemi, restant sur un schéma de stabilisation issu des crises balkaniques. En refusant ainsi souvent le combat, en particulier dans le cas irakien, elles ont laissé s’implanter des organisations qui ont fini par contrôler la population autour d’elles.

Les Américains et leurs alliés, influencés par leurs passés militaires respectifs (Vietnam, guerres de décolonisation), mis en confiance par les victoires initiales et croyant en la « justesse » de leur action, ont longtemps repoussé un engagement dans la contre-insurrection. Le retard considérable pris dans la (re)constitution des forces de sécurité locales aurait de toute manière largement entravé la mise en œuvre d’une telle démarche.

Finalement, la mise en œuvre de démarches de contre-insurrection « populo-centrée » ambitieuses sur les deux théâtres s’est accompagnée d’une conceptualisation de nouveaux outils et procédures (équipes de reconstruction provinciales, équipes de terrain humain, nouvelle conception de la coordination des efforts civilo-militaires). Ces démarches ont, à de rares exceptions près, comme la reprise du contrôle de Bagdad en 2007, été entravées par le manque d’effectifs, le manque de permanence sur le terrain et la confusion introduite par la multitude des intervenants aux approches, objectifs et intérêts très différents (alliés, sociétés militaires privées, milices locales).

Distorsions économiques

Le projet politique s’est doublé de projets économiques de reconstruction, dans le cas irakien, et de développement, dans le cas afghan (le revenu moyen afghan représente 10 % de l’irakien). Les coûts de ces projets ont été sous-estimés.

Ce soutien économique a été lent à se mettre en place (préférence pour les grands projets centralisés, inertie des processus internationaux, nécessité, notamment en Irak, de donner une priorité aux sociétés américaines), et freiné par l’action de la guérilla. Il est souvent resté mal organisé, avec un personnel insuffisamment nombreux et compétent, déléguant l’action à des organisations non gouvernementales ou des sociétés privées aux méthodes et intérêts multiples et divergents. L’octroi d’un soutien social et économique a accentué la fracture entre gagnants et perdants, plutôt que d’entraîner l’adhésion aux projets de transformation.

L’injection massive de financements dans ces deux pays a été captée en grande partie par la corruption, en particulier au sein de l’administration, ce qui a entamé la légitimité de celle-ci et accentué par contraste l’attrait des Taliban, dont un des principaux avantages comparatifs est de tenir davantage leurs engagements vis-à-vis de la population. L’Irak et l’Afghanistan sont classés parmi les pays les plus corrompus au monde. La manne financière de l’opium afghan aggrave les déviances de corruption déjà nourries par l’aide économique. Le pétrole irakien, ressource principale du pays, renforce également le problème de la redistribution (opposition des Kurdes et des sunnites pour Kirkouk, autonomie de Bassorah dominée par le parti Fadilah). Pire, par divers processus de détournement, une partie de cette aide contribue également à financer les mouvements rebelles.

Equilibre instable

En Irak comme en Afghanistan, l’équilibre de la situation dépend des relations au sein d’un triangle politique, économique et sécuritaire. Au sein de ce triangle instable, dont les pôles évoluent à des rythmes différents et génèrent des dynamiques parfois contradictoires, des surprises peuvent émerger. La recherche du maintien d’un équilibre a nécessité des efforts considérables dans chacun de ces pôles pour tenter de neutraliser les déséquilibres engendrés par les autres.

Par exemple, en Irak, la conjugaison de la démocratisation naissante, des déséquilibres économiques et de la superficialité du nouvel appareil sécuritaire irakien et des contingents alliés a facilité le développement de l’armée du Mahdi dans les milieux les plus pauvres de la population chiite. Lorsque l’armée du Mahdi s’est attaquée aux contingents alliés en avril 2004, ceux-ci ont presque tous été surpris.

Les mouvements rebelles irakiens et afghans sont particulièrement résistants face aux forces de la coalition, du fait d’une motivation extrême, de ressources humaines presque inépuisables, d’un armement et de fonds limités mais suffisants.

La surprise devient la norme de ces conflits. Elle est généralement négative (résistance de la rébellion à Falloujah en avril 2003, révolte mahdiste au même moment, résistance dans le grand Kandahar en 2006, etc.) et impose des efforts militaires considérables. Cet effort militaire, généralement formulé selon la grammaire de la culture militaire américaine, s’avère très coûteux humainement et financièrement. La conjonction des deux conflits Irak–Afghanistan finit par coûter annuellement aux alentours de 200 milliards de dollars au budget public américain.

Le succès du Surge irakien en 2007 est la seule bonne surprise des deux conflits. Il est avant tout le résultat du sentiment d’isolement des organisations nationalistes sunnites vis-à-vis du pouvoir chiite, du Kurdistan et des organisations jihadistes. Le changement d’alliance, baptisé « mouvement du réveil », introduit un cercle vertueux et permet de faire disparaître l’ennemi principal de la coalition et de renforcer les forces américaines face aux mahdistes puis aux djihadistes. Étant davantage le résultat d’une évolution politique locale que de l’application de nouvelles méthodes, le succès du Surge ne s’est pas reproduit à l’identique en Afghanistan, malgré la transposition de cette démarche.

En Irak, les gagnants économiques et politiques sont désormais nombreux et l’État irakien dispose de forces de sécurité conséquentes qui lui ont permis de rétablir au moins partiellement son autorité sur Bassorah ou Mossoul. Le départ des Américains a réduit la motivation nationaliste. Pour autant, les grands problèmes du pays restent en suspens — sort de Kirkouk, répartition des bénéfices du pétrole, place des sunnites dans le jeu politique, autonomisme des provinces du Sud, en particulier à Bassorah, autonomie des forces de sécurité — et l’État islamique en Irak est réduit à la clandestinité mais toujours présent. Le retrait d’Afghanistan pourrait donner à voir un scénario similaire.

Au final, le rêve d’un « domino » démocratique irakien créé par le changement de régime imposé de l’extérieur s’est montré illusoire, tandis que, quelques mois plus tard, la changement de régime d’initiative populaire – ce qu’on appelait autrefois des « révolutions » - a fonctionné en Tunisie et en Égypte.

Conclusions

Le projet de transformation des sociétés n’est concevable qu’avec une forte adhésion initiale de la part de la population et la mise en œuvre rapide de moyens civils et militaires importants, en association avec des structures sociales et politiques locales légitimes et donc respectées aussi par l'intervenant.

Si la « paix éclair » n’est pas réalisée, les ressources nécessaires pour obtenir la normalisation d’États ou de régions d’une dimension supérieure aux petits pays balkaniques ou africains dépassent, et dépasseront de plus en plus, les moyens des pays occidentaux, y compris désormais des États-Unis, dont on imagine mal qu’ils se lanceront à nouveau avant longtemps dans une telle aventure. La question se pose pour la France des gains diplomatiques et sécuritaires de telles opérations menées sous la direction des États-Unis au regard des coûts humains et financiers qu’elles ont engendrés.

D’un point de vue militaire, la question se pose aussi de l’efficacité de telles coalitions hétéroclites dominées par un acteur traditionnellement peu à l’aise dans la lutte contre des organisations armées non étatiques ou hybrides, qui restent des adversaires probables et toujours difficiles. La tentation est forte pour les États-Unis d’employer la force armée de manière beaucoup plus indirecte. Il ne faudrait pas, en continuant de suivre l’acteur militaire dominant (et principal fournisseur de moyens), par un effet de balancier, abandonner l’expérience et les compétences chèrement acquises dans la guerre au milieu des populations au profit d’une approche séduisante mais qui n’est pas pour autant dépourvue de faiblesses. La fin annoncée des guerres de transformation impose une profonde réflexion sur l’emploi des forces.