samedi 7 mars 2026

Trouposols contre Gardiens de la révolution

Je n’aime pas beaucoup l’expression « troupes au sol », car elle ne veut pas dire grand-chose. Je préfère parler de troupes de « combat rapproché », plus rugbystiquement de « mêlée » ou encore, et plus simplement, de « contact ». Concrètement, il s’agit des unités chargées de pénétrer dans les zones de mort – les endroits où l’on est sûr d’être tué ou blessé par l’ennemi dans la journée si l’on ne prend aucune précaution – zones profondes de quelques centaines de mètres à plusieurs kilomètres de profondeur et de plusieurs centaines de mètres d’altitude.

À condition de prendre des risques, et c’est toute la problématique de la Théorie du combattant on peut faire beaucoup de choses avec des forces de contact, y compris dans la guerre en cours contre la République islamique d’Iran.

Raids ou conquêtes

Les unités de contact – blindées, motorisées, à pied ou d’assaut aérien – servent d’abord à s’emparer ou à défendre du terrain. Ce sont donc logiquement les instruments premiers des opérations de conquête, celles où l’on essaie de s’emparer de tout ou partie du territoire ennemi, jusqu’à éventuellement la capitale si l’on veut la destruction de l’ennemi et, pour rester dans l’actualité, y changer le régime politique. Pour changer des sempiternelles références à l’Afghanistan ou à l’Irak, on peut parler des troupes vietnamiennes s’emparant de Phnom Penh le 7 janvier 1979 pour mettre à bas le régime des Khmers rouges ou des troupes tanzaniennes faisant la même chose à Kampala quelques semaines plus tard pour en finir avec la dictature d’Idi Amin Dada. Bien entendu, ce ne sont pas les seules forces disponibles dans ces opérations, puisque tout autour de ces troupes de contact, on trouve aussi les troupes de frappe qui donnent des coups violents sur des points à travers les espaces vides : l’air et la mer avec leurs différentes couches, le cyberespace, l’espace électromagnétique, etc.

Ces dernières troupes ont en revanche et bien évidemment le premier rôle dans les pures campagnes de frappe, ces campagnes pointillistes où l’on ne s’efforce pas de contrôler le terrain, mais de casser (ou parfois de capturer) des points, souvent des milliers de points, afin de faire apparaître le visage de la victoire. Elles présentent l’immense avantage pour des armées disposant de la supériorité aérienne de présenter relativement peu de risques de pertes, pour soi en tout cas. La différence avec les opérations de conquête est que ces pures campagnes de frappe n’ont permis à elles seules et jusqu’à présent que d’affaiblir l’ennemi, mais jamais de le détruire complètement. Cela peut suffire pour obtenir la neutralisation des moyens militaires de l’ennemi et sa soumission de fait ou de droit si cette soumission est explicitée, mais on se retrouvera toujours à la fin avec le même ennemi en face. En simplifiant largement, si l’on veut porter l’estocade à cet ennemi, il faut s’emparer de sa capitale, ce qui est difficile avec seulement des avions. Si elles n’y ont pas le rôle premier, les forces de contact ont aussi un rôle à jouer dans ces campagnes de frappe, et c’est à cela que l’on pense – à mon sens trop tardivement – dans la guerre en cours de la coalition israélo-américaine contre la République islamique.

Le complexe de reconnaissance-frappe de la coalition, c’est-à-dire l’association de multiples capteurs et de frappeurs (avions de combat, missiles, drones, etc.), est précis et puissant mais il a deux limites : ils sont en nombre limité par rapport au nombre de cibles possibles en Iran et ils ne peuvent pas tout toucher. C’est là que de nombreuses petites unités de contact peuvent compléter le travail, en s’attaquant par exemple à de petites cibles, souvent mobiles, qui ne justifient pas forcément une sortie aérienne. L’intervention d’une douzaine d’hélicoptères d’attaque français, en juin 2011, dans la campagne de frappes en appui de la rébellion libyenne a changé la donne en détruisant 550 petites cibles de l’armée kadhafiste inaccessibles pour la plupart aux avions de combat. On aurait pu être encore plus efficace en déposant aussi au sol des troupes de contact, mais il existait alors une forte réticence à engager des fantassins dans un pays arabe. C’est dommage, car en déposant ou en infiltrant des commandos (au sens de fantassins embarqués), on peut aller chercher au sol et surtout au sous-sol les objectifs qui ont été enterrés, protégés ou dispersés afin d’échapper autant que possible aux frappes aériennes, comme par exemple les sites d’enrichissement nucléaire de Fordo et de Natanz.

Dans ce cas, le mode opératoire privilégié est le raid héliporté. Les hélicoptères ayant un rayon d’action beaucoup plus court que celui des avions, il faut partir d’une base relativement proche de la zone-objectif. Cette base peut être flottante, comme un navire d’assaut amphibie – mais les Américains n’en ont très étrangement pas encore déployé au large de l’Iran – une base à terre proche de la frontière, ou encore une base installée temporairement à l’intérieur de l’immense territoire iranien. Bien sûr, ce dernier aspect évoque immédiatement pour les Américains le désastre de l’opération Eagle Claw en avril 1980, qui avait échoué dans l’établissement même de cette base temporaire près de Tabas, au sud-est de Téhéran. Les Américains ont cependant fait d’immenses progrès depuis cette époque et ils dominent le ciel. À partir de cette base, et appuyé par les airs et les drones, on se déplace par véhicules légers ou par hélicoptères vers une zone d’attaque encagée depuis le ciel afin d’empêcher toute arrivée de renforts. On y détruit ou capture ce que l’on veut avant de repartir en sens inverse jusqu’à la base, que l’on démonte éventuellement. C’est une méthode complexe à organiser, dangereuse pour les hommes dès que l’on arrive au contact – et c’est évidemment le principal facteur inhibant pour l’échelon politique – mais terriblement efficace, avec toujours une dimension d’audace spectaculaire que l’on peut exploiter médiatiquement, lorsque cela réussit bien sûr.

Qui peut faire cela ? Les unités d’attaque des forces spéciales, bien sûr, israéliennes et américaines, avec la limite de leur volume qui réduit le nombre total de missions possibles. Pour avoir de la masse, et donc obtenir plus d’effets stratégiques, on peut y ajouter du côté américain les bataillons de Rangers (qui font partie des forces spéciales), les MEU (Marine Expeditionary Unit) des Marines agissant depuis la mer ou des brigades d’assaut aérien des 82e et 101e divisions, puis en fait toutes les unités d’infanterie. Les Israéliens, qui avaient déjà agi depuis le sol iranien en juin 2025 avec le Mossad, peuvent éventuellement ajouter aux Sayeret des forces spéciales, la 89e brigade commando, voire des bataillons d’infanterie de reconnaissance. On peut imaginer cependant et pour plusieurs raisons qu’ils préféreront conserver ces forces pour agir sur leur territoire et sa périphérie.

Avec toutes ces unités, on pourrait ainsi doubler la campagne de frappes aériennes et ces gros cops par une « campagne commando » de multiples coups de couteau, à la manière par exemple de la guerre d’usure entre l’Egypte, l’Union soviétique et Israël le long du canal de Suez en 1969-1970.

Le pouvoir est au bout du fusil, pas de l’avion

Et puis, il y a toujours cette idée, cet espoir même, que cette campagne de frappes et éventuellement de raids commandos, débouche aussi sur une opération de conquête. En clair, et c’est le deuxième objectif stratégique après la destruction de la triple menace militaire iranienne (balistique, nucléaire, proxys), on espère – surtout du côté israélien – changer le rapport de forces dans les rues de Téhéran et des principales villes en faveur des révolutionnaires.

Ce changement de rapport de forces passe d’abord par un affaiblissement de l’appareil de sécurité et de répression des Gardiens de la Révolution islamique (GRI) par des coups de toute sorte, mais cela peut passer aussi par le renforcement des capacités de combat des émeutiers, en les armant par exemple. C’est un équilibre très délicat à trouver. Les bombardements des sites des GRI et des forces de sécurité, jusqu’aux plus petits commissariats au cœur de Téhéran, n’incitent pas à descendre dans la rue, mais plutôt à se terrer ou à fuir les villes. C’est la raison pour laquelle il a été annoncé d’attendre la fin des bombardements pour revenir à la confrontation avec le pouvoir, avec cette difficulté que personne ne connaît la fin des bombardements.

C’est un peu comme un assaut après une préparation d’artillerie. La préparation affaiblit l’ennemi et le rend vulnérable à l’assaut, mais pour une fenêtre de neutralisation limitée : le temps pour le défenseur de reprendre ses esprits et de se remettre en position. Au-delà de ce temps, il est probable que l’assaut échouera. Dans un assaut, on connaît cependant normalement l’heure de l’arrêt de la préparation et si les choses sont bien faites, celle-ci n’affecte pas les attaquants. En Iran, les frappes aériennes affectent aussi la population, même si bien sûr elles n’en sont pas la cible, et la neutralisent presque autant que les forces de sécurité, sans que personne ne sache quand cela s’arrêtera. J’ai un peu tendance à penser que les raids de contact sont un peu plus chirurgicaux et moins traumatisants pour l’environnement que les frappes aériennes, à condition d’être menés par des troupes professionnelles maîtresses de leurs feux. Mais on peut difficilement imaginer déboulonner de cette façon tous les postes de l’ennemi à l’intérieur d’une mégalopole comme Téhéran.

Dans la réalité, ce que l’on appelle « destruction » est surtout une désagrégation. Il n’est pas possible d’éliminer complètement la masse des GRI, de l’organisation Qods et des milices étrangères, des paramilitaires Basij, des services de renseignement intérieur, de la police ou encore des forces armées régulières. Il est possible cependant de leur faire mal, de les désorganiser et surtout de leur faire peur, en considérant que ces gens-là cesseront progressivement le combat ou partiront lorsqu’ils seront persuadés d’être à coups sûrs dans le camp des perdants. Avec les morts et blessés provoqués par la coalition, cela fera au bout du compte moins de monde lorsque les révolutionnaires « sortiront de la tranchée ».

Et puis, il y a donc le deuxième volet du changement de rapport de forces, et c’est là que les troupes de contact peuvent à nouveau intervenir, en aidant cette fois les émeutiers à se transformer en unités de combat. C’est d’abord le travail des services comme le Mossad ou la CIA, à transformer cette opposition difficile en armée, même hétérogène, et à des unités spécifiques, comme les « bérets verts » de l’US Army dont c’est la mission première, de venir armer, conseiller et encadrer ces forces diverses. Pour reprendre l’exemple libyen de 2011, c’est donc non seulement l’introduction des hélicoptères qui a changé la donne, mais plus encore celle de troupes d’insertion, Service Action, forces spéciales, conseillers techniques français, SAS britanniques et autres, conjuguée avec la livraison d’armes légères, qui a dopé les forces rebelles et contribué à la chute du régime de Kadhafi. On l’oublie souvent, mais les Américains ne voulaient pas engager de troupes de contact en Afghanistan en octobre 2001 contre Al-Qaïda et les Talibans. Ils ont lancé une pure campagne de frappes aériennes contre eux et fait confiance aux seigneurs de la guerre locaux pour combattre au sol, en leur adjoignant néanmoins des équipes américaines de soldats fantômes, pour les conseiller et coordonner leur action avec la force aérienne. S’ils avaient engagé aussi tous les bataillons d’infanterie légère américains disponibles, peut-être auraient-ils obtenu des résultats plus décisifs, en éliminant Oussama Ben Laden dès cette époque à Tora Bora ou le mollah Omar à Kandahar avant qu’ils ne rejoignent le havre pakistanais, mais c’est une autre histoire.

Avec la formation d’une armée révolutionnaire dont il faut au plus vite définir la direction politique unie, on forme aussi un front. Un front présente le premier avantage de fournir une bien meilleure appréciation du sens de l’histoire que la comptabilité de frappes, puisqu’il suffit de regarder dans quel sens bougent les drapeaux sur la carte. Un front permet aussi de créer un espace dans lequel on peut recueillir les prisonniers et surtout les ralliements, surtout si on a promis une immunité et si on propose un projet politique alternatif. On peut se constituer prisonnier face à un avion ou un drone, mais c’est plus facile de lever les bras face à des combattants en face de soi.

Quand on pense ralliement en Iran, on pense surtout aux forces armées régulières, car c’est le plus souvent comme cela, des Gardes françaises en juillet 1789 à Paris aux régiments de la Garde à Petrograd en février 1917, que les révolutions s’imposent. Bien entendu, et encore une fois, tout cela est également aléatoire dans la guerre actuelle, avec les effets contradictoires de la campagne de frappes. Est-ce que l’armée régulière, dont les forces aériennes et navales au moins, attaquées par la coalition israélo-américaine, va vraiment rejoindre un camp révolutionnaire associé aux étrangers qui tuent les siens ? Ce n’est pas sûr. Peut-être que celle-ci va au contraire se rallier aux GRI pour défendre le pays ou éclater.

Si les forces de sécurité restent solides et qu’un front rebelle se constitue avec l’aide des alliés, ce front ne sera plus un accélérateur de la chute du régime, mais une ligne de contact pour des combats qui dureront sans doute des semaines si l’on engage des troupes de contact supplémentaires aux côtés des rebelles, des mois si l’on se contente de les assister au sol et de les appuyer depuis les airs comme en Libye, et des années avec des centaines de milliers de morts si l’on ne fait rien de tout cela comme en Syrie.

Au bout du compte, hormis le scénario peu probable d’un effondrement soudain du régime et d’un changement en douceur du système politique, il n’y a grand-chose de très réjouissant dans tout cela. Il y a de toute façon rarement des choses réjouissantes à la guerre, sauf pour les matamores américains qui présentent cela comme un grand jeu vidéo dont ils ignorent manifestement la violence et la complexité.

vendredi 27 février 2026

Non-bataille 2026

J’ai toujours été un grand fan de l’Essai sur la non-bataille, écrit par le commandant Brossollet en 1975, en partie parce qu’il prenait de front le paradigme militaire en vigueur dans les armées, mais surtout parce qu’il proposait un modèle d’organisation et d’emploi des forces qui me paraissait alors très efficace pour faire face à l’offensive soviétique en Europe occidentale. Il s’agissait, dans son esprit, de remplacer la manœuvre de grandes divisions blindées françaises en République fédérale allemande par la conjonction, sur 60 000 km², d’un maillage de 2 500 « modules de présence » et de bataillons de choc. Chaque module de présence, en fait une petite section ou un gros groupe de combat, équipé de véhicules légers tout-terrain et armé de missiles Milan, de mortiers, de mines et de divers armements légers, et déployé dans un secteur de 20 km², aurait eu pour mission de renseigner sur l’action ennemie puis de détruire au moins trois véhicules avant de se replier à l’arrière. Entre les zones d’usure, on aurait conservé des couloirs de manœuvre pour les coups d’arrêt et les embuscades de régiments de chars autonomes et de bataillons d’hélicoptères.

Le modèle décrit par Brossollet est alors dans l’air dans plusieurs pays européens. On parle notamment de techno-milice en Suède ou de techno-guérilla en Autriche, en présentant également l’argument qu’un tel dispositif, purement défensif, ne pourrait, vœu pieux, être pris par les paranoïaques de Moscou comme prétexte pour lancer une attaque préventive. On développe aussi en RFA le concept des Jägerbataillone autonomes et formés de réservistes chargés de la défense de zones particulières. Ce modèle n’aura, heureusement, jamais été testé en Europe en situation réelle face aux forces soviétiques, et même pas en exercices ou en wargames en France. On aurait sans doute eu trop peur de montrer que c’était efficace, comme l’avait été, entre autres, le système de défense finlandais face à l’armée soviétique durant l’hiver 1939-1940, et cela aurait obligé à de profonds changements dans notre organisation et nos méthodes, ce que l’on ne fait quasiment jamais sans avoir reçu une grosse claque auparavant.

Au regard de ce qui se passe actuellement en Ukraine, le modèle de Brossollet est dépassé dans son orientation purement anti-véhicules, typique de l’époque et, en fait, jusqu’en 2022, 47 ans plus tard. Désormais, le cœur du sujet n’est plus ce qui se passe au sol mais immédiatement au-dessus, avec la couche basse de « snipers dans le ciel ». Pour autant, les principes de la défense de zone sont sensiblement les mêmes. Une brigade ukrainienne en défense est en fait un maillage de modules de points d’observation et de défense en avant, de modules d’opérateurs de drones à courte portée ensuite, puis d’opérateurs à plus longue portée, de guerre électronique, d’artillerie dispersée, tous enterrés et camouflés, avec une logistique de bataille de plus en plus assurée par des drones. C’est un complexe de reconnaissance-frappes enterré, capable de projeter jusqu’à environ 20 km en avant de ses postes avancés une « zone de mort » ou « zone rouge », c’est-à-dire un endroit où l’on est certain d’être touché par quelque chose (à 70-80 % par des drones, puis des obus, puis, au plus près, par des balles) si l’on ne prend aucune précaution particulière. Une zone de risque, un peu moins létale, tend à s’étendre aussi au-delà, jusqu’à 30 km environ. C’est un modèle incroyablement résistant aux coups et ravageur pour l’assaillant russe, qui doit accepter de perdre l’équivalent d’une compagnie d’infanterie pour conquérir chaque kilomètre carré. Et encore, cet assaillant russe est lui-même organisé en complexes de reconnaissance-frappes, ce qui lui permet, tout en attaquant, d’exercer une pression de feu très forte sur les Ukrainiens. S’il était toujours organisé et équipé comme en février 2022 sur le mode motorisé-centré, il serait implacablement détruit et sans avoir même la possibilité d’avancer.

La mission principale qui est demandée aux forces terrestres françaises n’est finalement pas très éloignée de celle de 1975, à savoir être capables de freiner et, si possible, de stopper une attaque russe contre un pays allié, à cette différence que ce pays allié n’est plus à nos frontières mais à l’est de l’Europe. Nous abordons finalement ce problème comme à l’époque, avec toujours un modèle motorisé relié par radio, jouant de la manœuvre et du feu direct de nos engins blindés et de nos groupes antichars, en coopération avec ce qui nous reste d’artillerie et nos hélicoptères, pour disloquer un adversaire organisé de la même façon. Petit problème : cet adversaire n’existe plus. Si nous devons affronter une division russe en défense d’un pays balte, par exemple, nous nous retrouverons face à un adversaire transformé en complexe de reconnaissance-frappes, simplement plus mobile qu’en Ukraine car il ne sera pas face à la même densité de feux. Nos communications seront immanquablement brouillées et nos moindres regroupements d’hommes et de véhicules seront vus et frappés, peut-être même avant d’avoir tiré le moindre coup de feu. Nous n’avons sans doute pas d’autre choix que de renouer avec la non-bataille de Brossolet en version « guerre des machines » et d’être capables de déployer au loin une « force hérisson » de la taille d’une brigade ou, encore mieux, d’une division.

Cette force hérisson devra d’abord être capable de s’incruster dans n’importe quel terrain. L’idéal, bien sûr, est qu’elle soit déjà placée sur la zone à défendre, à la manière du réseau de Brossolet, ou, au pire, qu’elle intervienne rapidement dans une zone déjà préparée, à la manière des « lignes offensives » françaises de 1918. À défaut, il faudra creuser et miner – y compris, et surtout, avec des mines antipersonnel – très vite, ce qui suppose une forte composante du génie. Les quatre couches de force doivent alors se mettre en place simultanément :

  • la couche de défense, à base de postes de groupes de combat à forte puissance de feu dans les zones les plus denses, précédés et, dans les intervalles, de postes robotisés (mitrailleuses fixes ou mobiles), tous entourés de capteurs terrestres (acoustiques, sismiques, optiques) et de mines ;
  • la couche des opérateurs de drones, qui doivent mettre en place le complexe de reconnaissance-frappe aérien sur toute la profondeur du dispositif avancé ;
  • la couche de l’artillerie, c’est-à-dire des frappeurs puissants et à distance, avec obusiers, mortiers et même canons de chars de bataille ;
  • la couche de la logistique, à base de convois blindés-encagés sur routes protégées (filets, protection anti-drones) avant la zone de bataille et de drones volants et robots terrestres à l’intérieur de la zone.

La protection et la lutte contre les drones sont présentes partout dans ces différentes couches, depuis le tireur antidrone (AD) de chaque équipe de combat avec son détecteur individuel, son shotgun et son regard toujours porté vers le ciel, jusqu’aux sections de chasse, diversement équipées, présentes dans toutes les couches, en passant par tous les procédés de camouflage et de leurrage possibles. 

De la même façon, toutes les couches doivent conserver de petits éléments de manœuvre, dispersés et protégés, prêts à contrer les infiltrations ou à s'agglomérer en groupements d'attaque en cas d'opportunité.  

Tout cet ensemble doit également être relié par un système nerveux de commandement insensible au brouillage, ce qui suppose désormais un réseau de communication satellitaire et des procédures de décentralisation où chacun sait ce qu’il a à faire dans sa zone de « module ». 

Cette zone de bataille peut être appuyée par la force de frappe à grande distance, à base de missiles, roquettes et drones sol-sol, de munitions guidées aériennes ou même d’hélicoptères dotés de missiles à très longue portée.

Si nous parvenons à réaliser cela, nous remplirons probablement la mission de défense et, par voie de conséquence, nous n’aurons peut-être pas à la mener car l’ennemi potentiel sera dissuadé d’attaquer, comme pendant la guerre froide. Ajoutons qu’un tel dispositif pourra aussi être déployé partout et pas forcément pour faire face aux Russes, car les ennemis que l’on affronte réellement ne sont pas toujours ceux que l’on avait prévus. Face à une force armée, étatique ou non, qui n’aura pas fait le saut de la guerre des machines, notre supériorité tactique sera alors écrasante et nous pourrons même manœuvrer à nouveau.

lundi 16 février 2026

Quand la machine s’éveillera

La notion de révolution militaire – au sens de changement radical et rapide dans la manière de combattre – n’est pas forcément facile à mettre en évidence. J’utilise pour ma part la méthode de la téléportation temporelle, en examinant par exemple ce que donnerait au combat une division d’infanterie française de 1918 téléportée quatre ans en arrière. Dans les faits, et l’expérience a été faite en exercice en 1917, elle écraserait n’importe quelle division de l’époque. Téléportée vingt ou trente ans plus en arrière, le résultat aurait été encore plus écrasant. Téléportée au contraire dans le futur, en 1945 par exemple contre une autre pure division d’infanterie combattant encore à pied, elle n’aurait sans doute pas été ridicule. Face à une division blindée en revanche, elle n’aurait eu aucune chance.

De belles courbes militaires

Ce petit exemple visait à montrer combien les évolutions majeures des armées épousent, assez classiquement, la courbe en S des groupes d’innovations majeures. Ces innovations militaires ne sont pas seulement techniques et, comme je l’explique dans Théorie du combattant, on aurait pu commencer l’histoire de la transformation des armées modernes par le changement de regard porté sur les hommes à la fin du XVIIIe siècle et cette idée que les citoyens roturiers peuvent combattre courageusement pour la Patrie, ce qui autorise les Minutemen en Amérique ou la « levée en masse » en France.

Je commencerai cependant par la « révolution du feu » qui commence au milieu du XIXe siècle avec l’apparition des nouveaux fusils à âme rayée, armés par la culasse, puis utilisant une poudre blanche, qui transforme totalement les champs de bataille, puis l’accélération au début du XXe siècle jusqu’à la fin de la Grande Guerre avec les armes individuelles automatiques, les fusils à lunette, les pistolets-mitrailleurs, les grenades et lance-grenades individuels, puis les armes collectives d’infanterie – mitrailleuses, mortiers, canons à tir direct – réunis au sein d’unités d’appui. Toute la matrice – équipements, méthodes, structures, culture – du combat à pied, ou « débarqué » moderne se forme en 1917-1918 avec la distinction entre unités de manœuvre et d’appui, la décentralisation du commandement jusqu’au niveau de l’équipe de combat, la spécialisation des combattants, la coordination avec les appuis extérieurs, etc. Par la suite, les progrès de la puissance de feu sont plus lents. On conserve des fusils comme le Mauser 98 ou le Lee-Enfield Mk III ou Mk I bien au-delà de la Première Guerre mondiale, et pour le reste on perfectionne l’existant, avec un saut important avec l’invention des fusils d’assaut. On développe également les branches d’appui spécifiques pour se protéger des avions et des véhicules ennemis.

La révolution suivante est intervenue avec la fusion de ces combattants rapprochés avec des engins à moteur. Le début du S apparaît durant la Première Guerre mondiale, avec des unités d’infanterie portées sur camions, les groupes d’automitrailleuses, les bataillons de chars et même les avions d’infanterie, mais il faut attendre les années 1930 pour voir l’accélération de cette fusion avec une floraison d’unités motorisées très diverses et une succession quasi annuelle d’engins de combat jusqu’à la stabilisation de la fin de la Seconde Guerre mondiale autour de quelques modèles et l’idée de la motorisation intégrale des armées. On atteint alors le sommet du S et le ralentissement de la révolution. Dans Théorie du combattant, je décris en détail les combats de la 2e division blindée (DB) du général Leclerc à Dompaire en septembre 1944 pour illustrer l’état de l’art du combat motorisé au sommet du S. Je le décris d’autant plus facilement que, quarante ans plus tard, j’ai appris à faire exactement la même chose et sensiblement au même endroit mais au sein de la 7e DB cette fois. Les équipements n’étaient plus les mêmes évidemment, mais ceux que nous utilisions n’étaient au fond que des perfectionnements de ceux de la 2e DB à l’exception des missiles. Dans le pur combat à pied, on pouvait même considérer que les compagnies d’infanterie du Régiment de marche du Tchad avaient plus de puissance de feu antipersonnel que les compagnies de 1984.

Nous sommes restés longtemps sur le sommet du S de la guerre motorisée, avec des véhicules toujours plus longs à mettre au point pour des coûts à progression géométrique d’une génération à l’autre, et des ratages de plus en plus nombreux de programmes industriels. Ce ralentissement est même devenu gel avec la réduction rapide de l’effort de Défense après 1990, ou plutôt gel qualitatif – on est toujours en 2026 avec des chars Leclerc mis en service en 1993 – et effondrement quantitatif. Les 1res armées françaises de 1945 ou de 1985 comprenaient huit vraies divisions blindées-motorisées. La 1re armée n’existe plus depuis 1993 et il n’en reste que deux brigades blindées. Comme toutes les armées des puissances étaient à peu près à la même enseigne, on pouvait considérer que les rapports de force n’avaient pas beaucoup changé et que ce n’était pas très grave.

Dans cette ambiance de crise, la grande affaire des années 1990 et 2000 était la numérisation. On perdait du volume et on ne perfectionnait pas beaucoup les équipements, mais on pensait qu’avec des ordinateurs, des capteurs en tout genre et une bonne bande passante, on pouvait compenser cet affaiblissement par une bien meilleure circulation de l’information, en volume et en vitesse. On pouvait mieux gérer ses propres forces, voir celles de l’ennemi, préparer des plans plus vite et plus précisément qu’avant, ajuster finement la logistique, tirer plus juste, coopérer plus facilement au sein même des unités, etc. Ce n’était pas faux, mais je ne suis pas certain que ce fût là une révolution. À compétences et expérience des hommes égales, une brigade complètement dotée du système Scorpion sera très certainement supérieure à une brigade dotée des mêmes véhicules mais sans numérisation collaborative. Je ne suis pas certain qu’elle l’emporterait cependant face à ma vieille DB de 1984, moins high-tech mais dotée d’équipements chenillés plus puissants et à la logistique/maintenance mieux organisée. Je me trompe peut-être.

Il existe aussi des fausses révolutions ou des révolutions avortées. Dans les années 1950, avec la miniaturisation des têtes nucléaires, l’US Army, bientôt imitée par l’armée de Terre soviétique et plusieurs armées européennes, se dote de tout un arsenal de milliers d’obus, lance-roquettes, roquettes, missiles antiaériens, etc., tous atomiques. Pendant des années on étudie et on expérimente « le champ de bataille atomique ». On invente de nouvelles structures comme la division pentomique aux États-Unis ou la brigade Javelot en France, qui doivent évoluer à travers les coups atomiques, pour s’apercevoir que cette manière de combattre est tout simplement ingérable et finalement pas très différente de l’apocalypse thermonucléaire dont on voulait se dissocier. On fait machine arrière dans les années 1970.

La machine s’est éveillée

La révolution à laquelle nous assistons en Ukraine depuis 2022 et surtout depuis 2024 est en revanche bien réelle. Cette révolution consiste en la fusion de cette génération motorisée-numérisée avec les petites machines, drones et robots en tout genre.

La courbe en S de l’évolution des drones prend ses racines très loin puisque, dès 1917, on conçoit des avions radiocommandés, puis des roquettes à longue portée comme les V1 allemands, les drones d’observation avec caméras et appareils photos dans les années 1960, puis les mêmes avec des missiles, et enfin l’accélération des années 2020 avec, pour simplement le champ de bataille sur la ligne de contact, les mini-drones d’observation, les munitions téléopérées, les FPV (First Person View), les drones filaires, etc., le tout de manière massive. Idem, mais dans une moindre ampleur pour l’instant, pour les robots terrestres, dont le S peut remonter aussi très loin, qui constituaient déjà un fort contingent dans l’armée américaine en Irak au début des années 2000 et deviennent une force auxiliaire de plus en plus importante pour une force de combat rapproché ukrainienne en sous-effectif.

On est désormais dans la phase fluide des explorations en tout genre comme, par exemple, la Première Guerre mondiale avec les premiers aéroplanes ou les véhicules de combat dans les années 1930. Les choses se figeront ensuite un peu avec une réduction du nombre de modèles différents mais on assiste clairement à une révolution et le fait que la majorité des pertes en Ukraine soit largement le fait des drones et non plus de l’artillerie en constitue l’indice le plus clair.

L’élément le plus évident de cette diversification et de cette massification accélérée est que la ligne de contact entre les forces de combat rapproché opposées est désormais survolée de drones d’observation et/ou d’attaque sur une dizaine de kilomètres de profondeur de part et d’autre et cela change tout. Tout est à repenser dans la matrice des unités. Il est impératif de manœuvrer de manière dispersée et donc de décentraliser le combat jusqu’aux extrêmes limites ; le camouflage visuel ou thermique devient au moins aussi important que la protection balistique ; l’armement individuel à longue portée est moins utile que la puissance de feu à courte portée et surtout anti-drones. Le soin aux blessés doit se faire sur place et de manière isolée avant de songer à une évacuation qui peut prendre des heures. Toute la manœuvre est à repenser entre infanterie et dronistes contre infanterie et dronistes, un peu de la même manière qu’entre infanterie et artillerie pendant la Grande Guerre : neutraliser les drones adverses par tous les moyens possibles – drones anti-drones, guerre électronique, feux, etc. – et ouvrir un passage à l’infanterie d’assaut, appuyer et soutenir cet assaut par d’autres drones et robots, s’infiltrer et combattre longuement dans une zone grise où ami et ennemi sont imbriqués, solidifier les petites zones acquises et attaquer à nouveau. N’y a-t-il pas moyen de faire plus vite et de manière moins dangereuse, en redonnant par exemple un rôle premier à l’artillerie afin qu’elle écrase les positions ennemies et notamment celles des dronistes ? Etc. Beaucoup de questions et pour l’instant peu de solutions satisfaisantes. Le front ukrainien est encore plus bloqué que celui de France et Belgique en 1915-1917. Il faudra pourtant trouver ces solutions.

Et nous dormons encore

Le principe de base est qu’une unité « révolutionnaire » doit normalement l’emporter systématiquement sur une unité qui n’a pas réalisé cette transformation. À compétences équivalentes, une brigade ou division blindée doit normalement écraser une brigade de pure infanterie à pied, comme en Libye par exemple en 1942, du moins le plus souvent. Dans les faits, les choses sont rarement égales et une brigade d’infanterie d’élite peut peut-être l’emporter sur une brigade blindée médiocre, surtout si les fantassins sont sur un terrain favorable très dense et richement dotés d’armes antichars.

Désormais, une brigade russe ou ukrainienne qui maîtrise l’emploi des drones à grande échelle dispose d’une voûte aérienne de renseignement et de frappe de précision en avant de sa ligne de contact qui lui permet presque immanquablement d’au moins paralyser toute brigade adverse d’une génération précédente, par exemple française. On ajoutera que les Russes seuls disposent d’au moins 120 brigades ou régiments, là où nous en déploierions deux au loin complètement équipées de la génération précédente. Même en considérant que nos brigades sont deux fois plus volumineuses que celles des Russes, cela reste quand même assez peu. Dernier point, et cela pourrait constituer en soi une forme de contre-révolution : nos sociétés acceptent mal la prise de risques humains, là où les Russes – certes forcés – acceptent des taux de pertes faramineux.

Autrement dit, nous sommes hors du coup, au moins dans le domaine du combat rapproché, qui, je le rappelle, est fondamental lorsqu’on veut avoir des effets stratégiques importants. Nous sommes hors du coup face aux Russes, mais en réalité face à n’importe quelle armée ou organisation armée un peu volumineuse et retranchée quelque part comme le Hamas à Gaza ou auparavant l’État islamique dans son « califat » et qui tous acceptent pour le moins de prendre des risques. Nous sommes donc condamnés aussi à la révolution si nous ne voulons pas disparaître de l’histoire.

Une armée évolue en quatre étapes : en bas, il y a la Pratique, soit ce que l’on est réellement capable de faire face à un ennemi, et en haut la Doctrine, où l’on définit ce que doit être la Pratique. Entre les deux, il y a le Forum où l’on explore de manière explicite ce qu’il est possible de faire. Ce Forum se nourrit de l’observation de sa propre Pratique, de celle des ennemis potentiels, des alliés et des autres. On y fait des expérimentations multiples, sur cartes ou sur le terrain. On observe la société et ses ressources, humaines ou techniques. On y débat et on s’y engueule, peu importe pourvu que l’on donne les éléments pertinents à la Doctrine associés aux ressources fournies par la France. Il y a enfin, dans ce processus circulaire, le monde de l’École où l’on remplace les vieilles habitudes par de nouvelles, par le biais des règlements, des formations en écoles, des inspections, des exercices, etc. Dans ce monde aussi on s’engueule souvent, car les anciennes habitudes et leurs porteurs peuvent opposer une farouche résistance.

La révolution doit être triple : la France n’a jamais eu aussi peu de combattants rapprochés, ceux qui vont dans les zones de mort en toute connaissance de cause pour affronter l’ennemi directement et s’emparer ou tenir un terrain, par rapport à la population. Pour être puissant, on doit en avoir trois fois plus qui soient déployables pour combattre au loin, soit 60 000 au total, dont au moins la moitié de combattants rapprochés, ce que prévoyait le modèle 2015 imaginé au moment de la décision de professionnaliser complètement notre armée. Pour cela, il faut réfléchir à avoir plus de combattants professionnels, et peut-être imiter les Russes qui paient très cher les volontaires destinés à prendre des risques, plus de réservistes opérationnels déployables au loin, des mercenaires, des conscrits peut-être, peu importe pourvu que l’on ait la masse nécessaire de bons soldats.

Le deuxième axe est la fusion de ces soldats avec les petites machines. Cela passe par la création dans tous les corps d’escadrons/compagnies de drones de chasse, à la manière de l’unité du 1er RIMa mais peut-être aussi de sections de drones ou robots dans chaque unité élémentaire, et une adaptation de tous à l’environnement dronique. La manière la plus simple est d’imiter autant que possible l’organisation et les méthodes de l’armée ukrainienne et peut-être même de l’armée russe. Soyons justes, les réflexions et les expérimentations ont commencé. Cela ne va simplement pas assez vite, comme d’habitude par un mélange de rigidité administrative et de manque de ressources, peut-être aussi par la résistance des conservateurs qui ne veulent pas remplacer leurs vieilles habitudes par de nouvelles. En réalité, toutes les énergies devraient se réunir pour réaliser au plus vite la révolution. Toutes les forces devraient par exemple bénéficier des dérogations du Commandement des opérations spéciales pour l’acquisition des équipements. Chaque brigade devrait bénéficier de ressources propres, avec peut-être des financements directs de la société, comme en Ukraine, pour acheter très vite les équipements qu’elle souhaite en s’adressant à qui elle veut (plutôt français quand même), et on devrait ensuite confronter les expérimentations dans le Forum et sur le terrain d’exercice pour décider ensuite ce qui est le mieux pour tous. Cela induirait bien sûr un certain désordre qui déplaît tant à notre administration, mais l’expérience montre que le désordre et le gâchis de temps de paix sont infiniment moins coûteux, surtout en vies humaines, que l’improvisation en temps de guerre.

Cela nous amène au troisième axe que l’on pourrait appeler la « révolution du risque ». On n’arrivera à rien d’important, on ne fera peur à personne et on ne dissuadera aucun ennemi potentiel si l’on montre partout que nous avons peur de prendre des risques. Cela changera peut-être avec le développement des capacités antiaériennes de nos adversaires, mais pour l’instant prendre des risques actuellement pour une société occidentale, c’est engager la force de combat rapproché – j’y inclus bien sûr les Forces spéciales - car c’est uniquement là que l’on meurt par le feu de l’ennemi. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas tout faire pour essayer de réduire les pertes au minimum, mais comprendre que la meilleure manière d’y parvenir est de vaincre l’autre le plus vite et le plus complètement possible, si possible avec ses moyens terrestres propres en faisant appel le moins possible à la force de frappe, puissante mais pas toujours disponible et surtout ravageuse pour l’environnement et parfois aussi la population, surtout en milieu urbain. L’opération Serval en 2013 est un bon exemple. Une brigade française a pu disloquer un ennemi de plusieurs milliers de combattants et le chasser en deux mois, en 2013, de tout le nord Mali, avec un rapport de pertes de plus de 1 soldat français pour au moins 70 ennemis. Si nous avions déjà réalisé la fusion avec les drones à cette époque, ce rapport de pertes aurait été encore très supérieur et peut-être même n’aurions-nous eu aucune perte. Rester ensuite sur place a sans douté été une erreur stratégique, mais on peut imaginer ce qu’aurait donné l’opération Barkhane avec plus de combattants au sol et des drones par dizaines de milliers dans la capacité à contrôler le terrain. Je ne sais pas si c’était techniquement possible, mais à l’époque on en était encore à débattre pour savoir s’il fallait armer les drones et de toute façon, autre aberration, on faisait la guerre tout en réduisant les moyens de la faire. Cela n’intéressait pas non plus beaucoup les grands industriels français, sauf à proposer des mini-avions de chasse sans pilote mais à peine moins chers.

La France avec les robots

En résumé, si nous voulons redevenir une puissance militaire, il ne suffit pas de posséder un arsenal nucléaire et de le moderniser : il faut aussi disposer d’une force de frappe conventionnelle puissante et, surtout, d’une force de combat rapproché dont l’emploi fasse plus peur à l’ennemi potentiel qu’à la société française. Pour cela, il faut convaincre que le président de la République, qui est un peu obligé d’être crédible sur l’engagement conventionnel s’il veut l’être aussi sur l’emploi du nucléaire, n’hésitera pas à faire prendre des risques aux soldats français. Cela a plutôt été le cas dans le passé, avec des résultats divers depuis 1978. Espérons que ce super-pouvoir ne s’est pas perdu après la fin de l’opération Barkhane.

Il faut désormais dépasser l’opération Daguet de 1990-1991, qui demeure encore aujourd’hui, avec 16 000 hommes dont 13 000 dans une division légère blindée, le principal déploiement français contre un pays étranger ou une organisation armée. On savait déjà à l’époque que c’était insuffisant : avec 4,3 fois plus d’habitants, les États-Unis avaient déployé 34 fois plus de soldats. C’est pourquoi nous avions décidé de professionnaliser complètement notre armée, mais nous sommes toujours incapables de faire mieux.

Il est ensuite indispensable que ce corps d’armée de 40 000 à 60 000 hommes, nécessaire pour être sérieux dans les affaires du monde, soit imbattable. Il le sera probablement, et avec des pertes limitées, si nous maîtrisons l’art des drones et des robots. Il ne le sera en aucun cas si l’ennemi, quel qu’il soit, maîtrise cet art avant nous. À nous de voir.