jeudi 28 avril 2022

Point de situation des opérations en Ukraine 28 avril 2022

Niveau stratégique

Contre-offensive des Etats-Unis qui se trouvent devant la guerre en Ukraine dans la position de l’Union soviétique profitant de l’engagement massif, absurde et maladroit des Américains au Vietnam dans les années 1960 pour armer leurs ennemis. Les Etats-Unis prennent ainsi clairement la direction d’une nouvelle coalition, où comme à chaque fois ils fournissent au moins 70 % des moyens, non plus de guerre comme pendant le Nouvel ordre mondial, mais de confrontation. L’ennemi est cette fois la Russie et les moyens sont sans limites hormis celle de la guerre ouverte, ce qui n’exclut pas les petits combats pourvus qu’ils n’entrainent pas d’escalade. 

On analysera cette posture plus en détail plus tard, notons simplement à ce stade la relative faiblesse de la Russie face à cette offensive, Russie qui peut se trouver contrer dans tous les champs d’action possible hormis peut-être avec l’arme du gaz-arme à double tranchant et qui ne touche vraiment que les pays européens. A cet égard, l’appel à la menace régulière plus ou moins voilée d’emploi d’armes nucléaires, contredite à chaque fois quelques jours plus tard par le rappel que ce type d’arme ne pourrait être utilisée qu'en cas de menace existentielle, est plutôt un aveu d'impuissance.

Constatons que les Etats-Unis sont capables de faire cela, et de fournir par exemple 30 fois plus d’aide militaire en valeur que la France, car ils s’en sont donnés les moyens depuis plusieurs dizaines d’années au lieu de les réduire sans cesse. Ils ont des stocks et leur industrie de Défense fait de l’industrie, pas de l’artisanat de luxe. Par comparaison, la commande totale prévue du très couteux Missile moyenne portée (MMP) pour équiper les forces françaises correspond à environ une semaine de combat en Ukraine.

Notons l’extension de la théorie de la victoire, qui n’est plus seulement de faire renoncer Vladimir Poutine devant le coût faramineux de cette guerre pour la Russie (une stratégie qui n’a jamais fonctionné seule) ou la pression interne (de la part du peuple ou de son oligarchie administrativo-mafieuse, une option très hasardeuse) mais aussi maintenant de vaincre, voire de détruire, l’armée russe sur le terrain. Historiquement et particulièrement en Russie, c’est d’abord la situation militaire sur le terrain qui conditionne la suite. Le régime tsariste s’est effondré d’abord du fait de la défaite et de la démoralisation de son armée, le régime soviétique aussi après les expériences malheureuses en Afrique et surtout en Afghanistan en parallèle du délitement de la société.  

Niveau opératif

L’effort russe se porte toujours depuis l’axe Yzioum-Lyman-Rubizhne, soit un front de 100 km de large, en direction de Severodonetsk à l’Est et en direction de Sloviansk-Kramatorsk à l’Ouest, depuis Yzium et Lyman. Cette attaque est appuyée par des attaques secondaires, depuis Yzium vers Velyka, pour couvrir l’action principale face à l’Ouest et depuis Kadiivka (République populaire de Louhansk, RPL) pour envelopper Severodonetsk par le Sud en particulier à Novotoshkivske (prise) et Popasna, avant sans doute de se diriger vers Bakhmut et Kramatorsk.

Gagner la bataille du Donbass équivaut à s’emparer d'un rectangle de 100 km de front sur 70 de profondeur, soit la superficie d’un département français, dans lequel se trouve les trois grandes villes. Cette zone est actuellement défendue par les Ukrainiens avec cinq brigades de manœuvre, deux brigades territoriales et plusieurs bataillons de Garde nationale et de milices, soit sensiblement l’équivalent de 20 groupements tactiques (GT) russes. On estime la concentration des forces russes dans la zone à 30 à 40 GT. Les forces russes s’appuient sur leur artillerie et leur capacité de 600 000 obus/jour, et les forces ukrainiennes sur la supériorité tactique de leurs unités de manœuvre, un terrain fortifié et surtout sur les grands bastions urbains équivalents à Marioupol. Toutes choses égales par ailleurs, il faudrait au rythme actuel entre deux et trois mois aux forces russes pour s’emparer de ce rectangle.

Mais les choses ne sont pas égales par ailleurs. Les forces russes conjuguent cet effort par des attaques le long de la frontière des deux républiques séparatistes à partir d’Horlivak et de Donetsk, puis dans la zone Sud du Dniepr à la RP Donetsk sans grand succès, sauf partiellement au centre à Houliaopole. Il est difficile d’imaginer une plus large progression dans la région sans renforcements en unités de manœuvre.

On note en revanche une grande activité russe dans la région de Kherson au Nord du Dniepr, activité par le feu d’abord avant peut-être de nouvelles attaques en direction de Mykolayev et ou de Kryvyi Rih. Peut-être que cette activité est à relier avec la mise en alerte de la 14e Armée en Transnistrie et la destruction du pont de Zatova à l’embouchure du fleuve Dniestr, qui viseraient à fixer les forces ukrainiennes d’Odessa et notamment la 5e brigade blindée pendant l’attaque contre Mykolaev. On ne voit pas cependant comment avec les Russes pourraient progresser avec les forces dont ils disposent. Peut-être s’agit-il de sécuriser l’éventuel référendum de création d’une République populaire de Kherson (RPK) avant d’avoir l’équivalent à Mélitopol, et fixer ainsi politiquement les gains militaires russes.

A Marioupol, les dernières forces ukrainiennes résistent toujours dans le complexe industriel Azov, malgré les bombardements aériens et les attaques qui continuent. Malgré ce bastion de plusieurs kilomètres carrés à l’intérieur de la ville, la victoire – qui sera célébrée par une cérémonie militaire le 9 mai – et le retour à une « vie normale » sont annoncés en Russie.

Situation inchangée dans la région de Kharkiv, toujours bombardée alors que les forces ukrainiennes ont progressé au Nord et à l’Ouest de la ville.

De part et d’autre, on s’efforce d’entraver les communications de l’ennemi vers le front. Les forces aériennes russes s’attaquent à l’infrastructure ferroviaire ukrainienne et on signale plusieurs mystérieuses destructions de dépôts sur le sol russe et même une attaque par le ciel à Voronej au Nord-Est de Moscou.

Niveau tactique

La comptabilité des pertes matérielles par oryxspioenkop.com indique 587 véhicules blindés de combat (chars, véhicules d’infanterie) russes perdus du 5 (fin définitive de la bataille de Kiev) au 28 avril, sur un total de 1622, soit l’équipement d’un groupement tactique (40 véhicules de combat blindés) tous les deux jours, contre un GT par jour auparavant. Il ne s’agit là que des pertes vérifiées, on peut estimer que les pertes réelles sont environ 50 % supérieures. La proportion des véhicules détruits est désormais de 2/3 et celle des abandonnés se réduit beaucoup. Les Russes n’ont perdu que 72 pièces d’artillerie en avril contre le double auparavant et 200 camions contre 600. Cette évolution reflète le désastre qu’à pu représenter la bataille de Kiev pour les Russes -transformée en opération de diversion par la propagande-et l’évolution des combats.

La forte proportion de véhicules d’appui, et notamment de pièces d’artillerie, et de soutien, perdus indique que les arrières des armées russes étaient attaqués, du fait des élongations des armées russes parfois étalées sur des axes étroits de plusieurs centaines de kilomètres et du fait des capacités de raids et de harcèlement des forces ukrainiennes. Les attaques russes actuelles dans le Donbass ou la région de Kherson sont de moindre profondeur et plus larges. On y progresse peu, mais la densité des forces à l’avant est plus importante et la protection des arrières est mieux assurée.

On répertorie également 382 véhicules de combat perdus du côté ukrainien, soit une moyenne de pertes de 5 par jour, assez constante depuis le début. Là encore, la proportion de destruction a augmenté par rapport aux pertes par capture ou abandon. Le rapport des pertes - 1 pour 4 - est toujours très favorable aux Ukrainiens, y compris pour les pertes par destruction. Il faudrait une étude précise des causes de destruction, mais cette différence s’explique en grande partie par la supériorité tactique des Ukrainiens et leur posture générale défensive, qui leur permet de prendre l’initiative des combats dans la grande majorité des cas et une grande densité d’armes antichars « top-down » - missiles Javelin, obus guidés, drones TB2, drones rodeurs, roquettes tirées depuis des bâtiments, - c’est-à-dire pouvant frapper les véhicules depuis le haut.

Pour y faire face dans l’immédiat, les forces russes font appel à la puissance de feu et la neutralisation préalable des zones d’origine de tirs possibles ou réelles. L’artillerie conquiert, les forces blindées-mécanisées occupent. Cela donne un combat très lent et ravageur.

On notera qu’outre la résistance des hommes, la poursuite des combats n’est possible que parce que les deux adversaires ont des stocks de matériels majeurs, qui compensent les pertes considérables, mais aussi dans une moindre mesure de munitions. C’est peut-être de ce côté-là que se situe le talon d’Achille des deux adversaires. Les Russes ont besoin de millions d’obus, les Ukrainiens de milliers de projectiles antichars en tout genre.

jeudi 21 avril 2022

Point de situation des opérations en Ukraine 21 avril 2022

La bataille du Donbass

La grande offensive russe dans le Donbass est d’abord une offensive des feux avec un écrasement des positions ukrainiennes dans les sept zones de combat, avec environ 2 400 pièces d’artillerie diverses, et plusieurs centaines de sorties aériennes quotidiennes avec des frappes dans toute la profondeur du théâtre. On note même la présence de batteries antinavires Kh35 utilisées contre des objectifs à terre. 

Toute cette force de frappe, inédite depuis la Seconde Guerre mondiale, peut lancer chaque jour entre 1,5 et 2 kilotonnes d’explosif sur les positions ukrainiennes, qui sont dans le Donbass les plus retranchées au monde après celle de la zone démilitarisée en Corée. L’objectif est de neutraliser autant que possible les forces ukrainiennes dans les zones d’attaques russes, de les fixer dans les zones défensives et d’entraver les mouvements dans la profondeur.

Les attaques russes, se concentrent d’abord dans la zone de Severodonetsk (zone S) et ses abords en particulier au Nord. Les forces russes peuvent y être estimées à 10-12 groupes tactiques (2 régiments LNR, 1 régiment blindé et 1 brigade mécanisée russe) sans doute sous le commandement de la 2e Armée. Elles font face à trois brigades de manœuvre ukrainiennes, soit l’équivalent en unités de combat de 9 GT russes mais avec nettement moins d’artillerie, plus une brigade territoriale et des unités paramilitaires du ministère de l’Intérieur. 

La zone urbaine de Severodonetsk (= ½ Marioupol en superficie) et ses abords retranchés résistent depuis le 2 mars. Elle est désormais très largement sous pression. L’effort russe se porte sur la limite Nord de la zone depuis Lyman à 15 km au Nord-Est de Sloviansk jusqu’à Rubizhne qui jouxte Severodonetsk au Nord, avec l’espoir d’envelopper la ville et de couper ce bastion de celui de Sloviansk-Kramatorsk-Druzkhivka-Konstantinovka (SKDK), l’objectif principal. Le 2e corps d’armée (LNR) attaque toujours dans la région de Popasna au Sud de Severodonetsk pour compléter l’enveloppement. La progression de cette première pince russe est lente mais réelle.

La deuxième pince vise le bastion SKDK à partir d’Yzium (zone Y), où se trouve le groupement de forces principal russe (=22 GT, 1ère Armée blindée de la garde), et d’Horlivka au Sud-Est (zone Donetsk, D, 1er corps DNR, 2e CA LNR et éléments de la 5e Armée russe = 15 GT). La progression russe sur l’axe M03 au Nord face à la 81e brigade est très lente et celle de l’axe Sud tenu par deux brigades ukrainiennes presque inexistante. Même si les forces russes parvenaient à percer et atteindre le bastion SKDK, il faudra à la fois sécuriser les axes contre le harcèlement ukrainien, et s’attaquer à l’équivalent d’un Marioupol renforcé depuis 50 jours. Cela paraît difficile avec les capacités actuelles et en tout cas, sans espoir de victoire avant le 9 mai.

La troisième pince réside dans des attaques complémentaires à partir d’Yzium vers Barvinkova ou de la zone Zaporijjia (zone Z, 58e Armée, 10 GT) vers le Nord depuis la région d’Houliaipole ou depuis la ville de Donetsk sur l’axe N15. L’objectif de cette attaque au Sud est peut-être d’atteindre le point clé de Poprovske. La prise de Barvinkove et de Poproske représenterait une menace d’enveloppement général de la poche du Donbass, mais, encore une fois, en admettant ces prises possibles, plus les forces russes pénètrent à l’intérieur du territoire ukrainien et plus elles sont vulnérables. Quant à la perspective encore plus large de s’emparer de Zaporijjia et Dnipro (= 2 Marioupol chacune), sans parler de Kharkiv (= 3 Marioupol) cela paraît inconcevable à court terme.

Les batailles périphériques

Trois batailles se déroulent en périphérie de celle du Donbass. Les combats sont toujours incertains dans la région de Kherson-Mykolaev, où les forces russes s’efforcent de diminuer la pression ukrainienne par des contre-attaques limitées et surtout l’emploi des feux. Toute la zone occupée Sud est à surveiller entre l’augmentation des activités de guérilla ukrainienne qui fixent de plus en plus de forces russes et les rumeurs de proclamation de nouvelles républiques séparatistes suivie de mobilisations générales.

A Marioupol, les dernières forces ukrainiennes résistent toujours dans le complexe industriel Azov. Elles auraient même lancé une contre-attaque en direction du port. Marioupol tombera, ce qui constituera une victoire tactique russe mais avec une telle difficulté qu’elle apparaît déjà aussi comme une victoire symbolique ukrainienne. Si par extraordinaire, les forces du complexe Azov tenaient toujours le 9 mai, cela gâcherait la célébration de la grande victoire de la Grande Guerre patriotique (même si dans les faits la prise de Marioupol serait quand même proclamée). La résistance ukrainienne fixe également 12 GT russes, assez éprouvés semble-t-il, qui ne peuvent être engagés dans la bataille du Donbass. Elle fixe aussi une norme très dissuasive pour la suite de la guerre, qui peut s’évérer impossible à gagner pour les Russes si chaque grande ville résiste comme Marioupol.

Dans le Nord-Est, les forces ukrainiennes ont pris l’initiative dans la région de Kharkiv, que ce soit au nord de la ville et surtout à l’Est où le 92e brigade mécanisée et la 4e brigade blindée ont atteint la zone Tchouhouiv-Malynivka. De ce carrefour, les Ukrainiens peuvent menacer l’axe logistique principal russe qui va de Belgorod à Yzium via les villes de Velykyi Burluk et Kopiansk, défendu par des forces russes revenues de Kiev mais il faudrait avancer encore de 50 km. Ils peuvent aussi poursuivre vers le Sud-Ouest sur l’axe M03 en direction de l’arrière du grand groupement russe d’Yzium. Cette action est complétée par des raids des Forces spéciales sur les arrières russes, y compris sur le territoire russe.


samedi 16 avril 2022

Point de situation des opérations en Ukraine 16 avril 2022

Situation générale

Victoire ukrainienne spectaculaire avec la destruction du croiseur Moskva. Situation équilibrée sur les différents fronts, faite de petites attaques de part et d’autre en particulier dans le Nord du Donbass et du combat rue par rue à Marioupol, mais aussi de plus en plus à Kherson. Il est désormais très peu probable que les Russes obtiennent une victoire significative avant le 9 mai, hormis peut-être la prise de Marioupol.

La bataille du Donbass a bien commencé avec une série d’attaques russes divergentes dans la région d’Yzium en direction de Barvinkove et Sloviansk (effort russe avec l’équivalent de ce que pourrait mobiliser l’armée de Terre française), convergentes autour de la poche de Severodonetsk (Severodonetsk, Rubizhne, Lysyschansk et plus au sud Popasna) et directes à partir de la ville Donetsk sur la route N15. Les attaques sont toujours limitées, un ou deux groupements au maximum par axe, avec appui d’artillerie et aérien (200 sorties/jour dans le Donbass) mais progressent peu. La progression la plus rapide a lieu en direction de Barvinkove au rythme de 1 km/jour, et déjà la « pointe » avancée depuis Yzium (20 km ?) est harcelée le long des axes.

Couvertes face à Kharkiv, qui est sévèrement frappée par l’artillerie, par la 6e armée, les forces russes alimentent via la base de Belgorod les zones d’attaque avec les groupements tactiques récupérés dans les armées engagées dans la bataille de Kiev. Il n’y a pas eu en réalité de véritable pause opérationnelle russe et peu de changement de méthodes. Alors que la météo est mauvaise et handicape plutôt l’activité aérienne et les appuis russes, les Ukrainiens reçoivent de nouveaux équipements et améliorent la défense des bastions urbains.

La défense avant ukrainienne se double d’action sur les arrières. Les forces spéciales ukrainiennes ont probablement détruit un pont ferré à Shebekino en Russie, entre Belgorod et Yzium et peut-être aussi un autre pont dans la région d’Yzium.

Sud et bataille de Marioupol

Situation inchangée sur la ligne Donbass-Sud. Les forces russes continuent de progresser lentement dans Marioupol. Le 503e bataillon d’infanterie navale ukrainien est parvenu le 13 avril à s’exfiltrer de l’usine Iliych dans le Nord de la ville pour rejoindre la poche de résistance centrale tenue par la 36e Brigade d’infanterie navale et le régiment Azov. Deux autres petites poches résistent à l’Ouest de la ville et dans le port (12e brigade de Garde nationale). Il resterait 3 000 à 3 500 combattants ukrainiens. La 150e Division motorisée russe, la 810e brigade d’infanterie navale, la force tchétchène de la Garde nationale et les forces DNR représentent peut-être 10 000 hommes au total. 

L’ensemble représente une faible densité pour une ville de 166 km2, ce qui implique une grande imbrication des forces à l’intérieur et peut-être une faible étanchéité du bouclage extérieur, notamment antiaérien. Cela peut expliquer que les forces ukrainiennes aient pu être ravitaillées de nuit par Mi-8 (dont 3 auraient été abattus) en très basse altitude comme l’attestent des images d’emploi d’équipements occidentaux pourtant fournis après le début du siège. Les forces russes compensent toujours le manque d’infanterie en volume et en qualité par de la puissance de feu, ravageant la ville pour finalement un faible rendement sur des forces retranchées. La ville aurait pour la première fois été frappé au centre le 15 avril par des bombardiers stratégiques Tu-22M3 avec des bombes lisses FAB 3000 (3 tonnes). 

Si l’issue de la bataille ne peut faire de doute, sa date reste très hypothétique. Pour le même ordre de grandeur de forces, les deux batailles de Grozny avaient duré huit semaines en 1995 et six semaines en 1999-2000. Il n’est donc pas impossible que la ville soit prise pour la date fatidique du 9 mai.

Sud-Ouest et bataille de Kherson

La zone tenue par les forces russes au Nord du Dniepr fait l’objet du principal effort offensif ukrainien avec 4 brigades de manœuvre, dont la 28e Méca venue d’Odessa, avec l’intention certainement de s’emparer de Kherson et de pénétrer dans la zone occupée au sud du fleuve. La prise de Kherson par les Ukrainiens serait une grande victoire car elle placerait les 4 brigades russes au nord de la ville et du Dniepr dans une position délicate, n’ayant plus que Kakhovska comme point de franchissement et lien avec la zone occupée. Les forces russes de Kherson, le reliquat de la 7e Division aéroportée, de la 20e divisions motorisée et les forces de reconnaissance du 22e Corps d’armée ont tenté plusieurs attaques de dégagement, sans succès. La 80e brigade d’assaut aérien (Ukr) fait pression au Nord pour s’emparer du carrefour routier de Molidhizne. La frappe d’un dépôt russe à Tchornobaïvka (Ouest de Kherson) a détruit plusieurs dizaines de véhicules de combat.

La destruction du croiseur Moskva

Le croiseur Moskva a coulé le 14 avril après une attaque menée le 13 par les forces ukrainiennes depuis Odessa. Le discours russe a annoncé officiellement une perte accidentelle, ce qui n’était pas forcément plus glorieux, avant de réagir comme s’il s’agissait effectivement d’une attaque (propos télévision, frappes de représailles sur un atelier de fabrication de missiles anti-navires). La victoire ukrainienne ne fait guère de doutes. Elle constitue un grand succès témoignant de l’intelligence technique (le missile Neptune est une amélioration ingénieuse du Kh-35) et tactique (première combinaison de drones armés et de missiles antinavires à longue portée) ukrainienne dans cette guerre.

Le Moskva était un bâtiment ancien souffrant de plusieurs défauts de conception (structure vulnérable en aluminium, couverture radar incomplète et défense rapprochée lacunaire) mais c’était une puissante plate-forme de tir antinavire et antiaérien équipée du système S300. C'est sans doute pour cela (la portée du S300 est inférieure à celle du Neptune) qu'il s'est trouvé dans l’enveloppe de tir de systèmes antinavires certes récents mais pourtant connus. Les Russes ont ainsi offert aux Ukrainiens la destruction au combat du plus grand navire de guerre depuis 1945, le précédent du même type était le croiseur argentin de moindre tonnage Général Belgrano en 1982. Le succès symbolique est d’ampleur stratégique.

Au niveau opérationnel, avec la destruction à Berdiansk le 24 mars par des frappes de missiles balistiques du navire amphibie de classe Alligator et l’endommagement d’un ou deux autres de classe Ropucha, sans parler du patrouilleur Raptor touché par deux missiles antichars près de Marioupol cela fait de lourdes pertes pour une flotte de la mer Noire de 21 navires de surface majeurs. On ignore à ce stade le bilan des pertes humaines sur l’équipage de 480 hommes du Moskva, mais comme à chaque fois qu’un bâtiment majeur est détruit, elles peuvent considérables. Les Russes peuvent avoir perdu au combat en une seule journée plus de soldats que la France depuis trente ans.

La flotte de la mer Noire contrôle toujours la haute-mer face à une petite marine ukrainienne qui a rapidement cessé d’exister et donc l’accès à Odessa ou Mykolaev, mais la côte à l’ouest de la Crimée lui est sinon interdite du moins très dangereuse avec la présence de 6 lanceurs et peut-être 70 missiles Neptune, sans parler des armements antinavires occidentaux qui sont en cours de livraison. Les opérations amphibies sont désormais exclues de ce côté. De toute manière les brigades d’infanterie navale dédiées à cette mission ont déjà été engagées comme unités d’infanterie dans les combats à Kherson et Marioupol. On peut même considérer que la flotte mer Noire dont l’accès au Bosphore est actuellement interdit par la Turquie se trouve piégée à Sébastopol comme « flotte en vie » où il n’est pas exclu que les forces ukrainiennes puisse la frapper une nouvelle fois d’une manière imaginative.