samedi 24 septembre 2016

Un million d'euros le djihadiste

Profondément modifié le 25/09/2016 à 16h00

Que dirait-on si l’avion de transport A400M Atlas ne pouvait transporter qu’une seule tonne de charge utile, soit 1,4 % de sa masse à vide ? On trouverait cela sans doute relativement peu rentable (en réalité, l’Atlas peut porter 30 tonnes de charge). C’est pourtant ce que l’on demande aux armées puisque pour l’année 2015, 450 millions d’euros avaient été prévus pour financer les opérations militaires extérieures alors que parallèlement le budget de la défense était de 31,4 milliards d’euros (ce ne sont pas les mêmes budgets). Les dépenses furent, comme toujours, supérieures à ce qui était financé au départ, représentant finalement 3,5% du budget de la défense et non 1,4 % , ce qui correspond à la moyenne se situant en 2 et 4% depuis la fin de la guerre froide. Voici donc le rendement général actuel de l’emploi de nos armées. 

Le problème ne vient pas des particulièrement des armées. Les soldats doivent être soldés, ils doivent s’entraîner, renouveler leur équipement, le maintenir en état et assurer enfin des missions permanentes de sécurité (surveillance du ciel et des approches maritimes, protection des enceintes stratégiques). Le budget de la défense actuel est déjà insuffisant pour assurer même tout cela dans des conditions acceptables. 

Le problème vient surtout de l'employeur politique qui refuse, essentiellement par économie, d'aller au-delà d'une « charge opérationnelle utile » de 4 %. Par comparaison, le maintien de notre capacité de dissuasion nucléaire représente 10% du budget de la défense. Pourrait-on aller cependant beaucoup plus loin en l'état actuel des forces ? En tenant des capacités réelles de déploiement (quantité et disponibilité des hommes et des équipements majeurs) et le contrat opérationnel (l'effort maximum demandé aux forces armées) décrit dans le Livre blanc, il est probable que non. Peut-être pourrait-on aller, très empiriquement, jusqu'à 8 %.

Les deux budgets, défense et opérations, sont séparés mais ils sont en effet corrélés. En maintenant simplement jusqu'à aujourd'hui un effort de défense (mesuré en % de PIB) équivalent à celui des années 1980 (il n'était pas considéré comme écrasant à l'époque), on disposerait de capacités d'opérationnelles très supérieures à ce qu'elles sont aujourd'hui. Il est probable que l'on pourrait déployer trois à quatre fois plus de moyens qu'aujourd'hui  (soit le contrat opérationnel du début des années 1990) pour une qualité moyenne supérieure des équipements. Les effets des réductions d'effort ne sont pas linéaires. Comme il existe des coûts fixes incompressibles (les moyens de la dissuasion nucléaire, la maintenance des équipements, l'entraînement, ou simplement et surtout les contrats industriels à honorer), la réduction de l'effort s'est exercée plus que proportionnellement sur les quantités.

En diminuant l'effort de défense par deux depuis vingt-cinq ans, on a en fait divisé la capacité de déploiement par quatre. Inversement, un léger renversement de tendance (disons jusqu'aux fameux 2 % qui apparaissent comme un totem de campagne électorale) permettrait d'un seul coup de remonter largement les capacités d'intervention et donc aussi la « charge utile maximale », peut-être jusqu'à 12-15 %, soit quatre à six milliards d'euros. Cela changerait déjà considérablement les choses.


Concentrons-nous maintenant plus précisément sur l’emploi des forces armées dans la guerre contre les organisations djihadistes. Outre la posture permanente de sécurité, déjà évoquée, trois opérations spécifiques y sont consacrées : Chammal au Levant, Barkhane au Sahel et Sentinelle (opération intérieure) sur le territoire métropolitain. L’emploi des forces armées dans la guerre en cours nous aura coûté 900 millions d’euros en 2015, soit l’équivalent de 3 % du budget de la défense ou encore 0,041 % du Produit intérieur brut. Depuis un an, le Président de la République et le gouvernement parlent de la guerre dans de grands discours, répétant que « tout est fait » pour détruire « l’armée des fanatiques ». Ce « tout » représente donc, en ce qui concerne les armées, 0,041 % de ce que produit la France chaque année. A titre de comparaison, les simples subventions à la SNCF représentent 11 fois ce que nous consacrons à la guerre contre les organisations djihadistes. On est loin de la mobilisation générale.

Est-ce par ailleurs efficient ? Autrement dit les moyens alloués sont-ils utiliser au maximum de leur efficacité ? Le 21 janvier 2016, le ministre de la défense déclarait qu'un millier de combattants de l’Etat islamique avait été mis hors de combat par l’opération Chammal tandis qu’on estime que Barkhane, lancée le 1er août 2014 a permis, de manière plus précise, d’éliminer 200 combattants ennemis au Sahel en deux ans. Rapportés à la seule année 2015, on peut estimer que la France a tué ou capturé environ 900 combattants djihadistes. Sentinelle (170 millions d’euros en 2015) de son côté, n’a éliminé personne, hormis les agressions individuelles et directes sur ses soldats, soit une seule personne en 2015 à Nice (et une autre en 2016). Le calcul est donc vite fait, dans cette guerre où « tout est fait » pour détruire l’ennemi, il en coûte un million d’euros par combattant ennemi éliminé. 

Il ne s'agit là que d'un indice. Le combat ne se limite évidemment pas à la simple élimination des combattants adverses. Se focaliser sur cela (le « body count ») est une réduction stratégique et généralement une source de déconvenues. Mais pour autant, il ne faut pas tomber dans l'excès inverse. Combattre signifie obtenir la soumission de l'adversaire et la destruction de son armée (ce qui n'est pas synonyme de l'élimination physique de tous ses membres) constitue quand même une étape majeure vers cet objectif. Il faut juste constater qu'alors que nous sommes en guerre depuis deux ans contre l'Etat islamique, pour ne considérer que cet ennemi, nous n'avons que très faiblement entamé son potentiel. 

Ce rapport d'un million d'euros par combattant éliminé, montre d'abord que non seulement nous consacrons très peu de moyens à la guerre mais que parmi ces moyens rares nous en consacrons aussi très peu à combattre vraiment l’ennemi. On s'efforce de rassurer les Français en gesticulant avec Sentinelle et on instruit des combattants alliés en Irak ou en Afrique (peut-être l’équivalent, au grand maximum, de deux brigades au comportement incertain). Les frappes aériennes, par nature, ne visent pas non plus forcément les petites unités de combat mais aussi, et surtout, des infrastructures diverses. On surveille et on cherche aussi beaucoup, ce qui est évidemment indispensable.

Au bout du compte quand enfin, nous combattons, cela est aussi très cher. Entendons-nous bien, faire la guerre coûte toujours très cher. Reste à connaître, là-aussi, les seuils qui font que ces coûts élevés deviennent rédhibitoires. En octobre 1917, les Français obtiennent une belle victoire sur le plateau de la Malmaison, en grande partie grâce à une préparation d'artillerie monstrueuse (elle ne sera dépassée qu'en juillet 1943 lors de la bataille d'Orel). Le coût en était tel que ce fut la dernière. La grande offensive française suivante, le 18 juillet 1918, fut réalisée quasiment sans préparation d'artillerie, en utilisant des chars.

Le coût d'emploi des forces peut-être tel qu'il permettre tous les succès tactiques tout en réduisant les capacités d'action globales et donc obérer la victoire stratégique. Notre outil militaire est peut-être excellent face aux concurrents commerciaux mais  il est aussi tellement coûteux à l'emploi, que nous ne pouvons actuellement (et encore une fois avec les ressources allouées) déployer finalement que quelques dizaines de nos machines de guerre les plus sophistiquées, comme les avions Rafale ou les hélicoptères Tigre, ce qui limite grandement nos possibilités, encore une fois non pas locales mais globales. Avec le million d’euros que nous dépensons pour mettre hors de combat un seul combattant, l’ennemi peut, de son côté, former, équipe (véhicules compris) et payer une section d’une trentaine d’hommes. On se dit quand même qu'avec un million d'euros, on pourrait peut-être lui faire un peu plus de mal.

Il ne s'agit pas là d'un raisonnement comptable mais stratégique. En comptabilité bercyenne, il faut éliminer tout ce qui paraît inutile pour réaliser des économies. En stratégie il faut au contraire de l'apparemment inutile (une force de réserve, des moyens diversifiés et redondants) pour faire face à l'incertitude. C'est l'attitude comptable qui nous a mis dans une telle situation de faiblesse globale et même de vulnérabilité (y compris en interne avec Louvois). Non pas qu'il ne faille pas faire attention aux ressources allouées mais là où un contrôleur estimera toujours qu'on peut faire la même chose pour moins cher jusqu'à ce qu'il ne soit plus possible de faire plus, un stratège se demandera plutôt comment atteindre ses objectifs avec ce dont il dispose ou, si ce n'est pas suffisant, comment disposer des moyens nécessaires.

En 2013, l’opération Serval a permis d’éliminer 3 000 combattants du territoire malien (mais pour combien de pertes définitives ?) pour 640 millions d’euros, soit un peu plus de 200 000 euros par ennemi, avec par ailleurs de vrais effets opérationnels (la destruction des bases et implantations dans le nord du pays) sinon stratégiques. Cela a été aussi efficace (et efficient) parce que nous avons su remarquablement conjuguer combat rapproché et appui indirect. Ces 200 000 euros par ennemi constituent sans doute un ordre de grandeur du minimum à consentir si on veut être efficace dans une opération moderne au loin.

Depuis Serval nous avons réduit au maximum les combats rapprochés pour privilégier les frappes à distance, surtout au Levant. C'est finalement à la fois plus coûteux et moins efficace. On peut donc arguer que cela permet de sauver des vies françaises (militaires mais pas civiles). On pourra rétorquer aussi que cette acceptation du risque est justement ce qui fait la différence entre la guerre totale que mène nos adversaires et notre guerre timide. C'est cette différence qui fait que cette dernière soit aussi si peu efficace, donc longue…et donc coûteuse y compris en vies humaines.

Depuis que nous nous sommes engagés dans la guerre contre l’Etat islamique plus de 240 civils français ont été tués (dont certains d'ailleurs revendiqués par AQPA, contre qui nous ne faisons pas grand-chose). Il y en aura malheureusement certainement beaucoup d’autres encore avant que l’ennemi ne soit vaincu. Le prix aurait peut-être été moins grand si, dans le cadre d’une stratégie un peu plus cohérente, la France avait engagé une division mécanisée dès la fin de 2014 en Irak (nous l'avons bien fait contre Saddam Hussein en 1990) et en coopération avec l'armée irakienne et l'appui américain, la ville de Mossoul serait déjà reprise depuis longtemps. A la manière de Serval cela n’aurait pas suffi à obtenir la victoire définitive mais cela aurait été un grand pas dans cette direction, pour un coût humain sans doute au total finalement moindre. Si nous transférons simplement les surcoûts de Sentinelle et, disons, ceux de notre engagement tout aussi peu utile au Liban pour faire simplement en Irak et même en Syrie, ce que nous faisons actuellement au Sahel, c'est-à-dire prendre un peu plus de risques en élargissant le champ des moyens de raids (hélicoptères Tigre, blindés légers, etc.) nous serions déjà considérablement plus efficaces contre l'ennemi (nous pourrions même beaucoup plus facilement éliminer sur place les traîtres français qui l'ont rejoint). Le décalage entre l'audace de l'engagement au Mali en 2013 et la faiblesse de celui contre l'Etat islamique, ne cesse de surprendre.

Au passage, si on se soucie autant de la vie de nos soldats, et plus particulièrement des sapeurs et surtout des fantassins puisque ce sont eux qui tombent au combat, pourquoi avoir attendu 38 ans pour les doter d’un fusil d’assaut moderne (coût : 0,013% du PIB) ? Avoir toléré qu’ils tirent au combat des munitions importées de faible qualité ? Pourquoi ne pas les avoir dotés tout simplement d’équipements équivalents à ceux des forces spéciales ? Cela n’aurait représenté qu’un petit pourcentage des « dividendes de la paix » du Grand désarmement entamé il y a 25 ans et cela aurait évité des centaines de morts et de blessés parmi nos soldats. Cela permettrait d’être un peu plus audacieux et donc d’avoir un petit peu plus de chance de l’emporter.

Heureusement que nous sommes riches car pour l’instant nous sommes faibles. Le potentiel de la France est immense mais nous semblons incapables de l’utiliser pour lutter efficacement. Nous déclarons, au sens premier, la guerre mais sans la faire vraiment. Les coups que nous avons reçus ne sont visiblement pas encore assez forts pour avoir la volonté de vaincre et la force de se doter des moyens nécessaires et adaptés.

lundi 19 septembre 2016

Islamic State Air Force

Lorsque l’US Air Force bombardait par erreur un mariage ou un camion-citerne en Afghanistan, le général (de l'US Army) Scales la surnommait la Taliban Air Force. Ces bavures faisaient tellement le jeu des ennemis de la Coalition qu’on aurait pu croire en effet qu’il s’agissait de pseudo-opérations menées par des pilotes taliban à bord de faux avions américains. Ces erreurs tragiques, tirs sur population civile ou sur des troupes alliées, sont la plaie des campagnes de frappes et un de leurs principaux talons d’Achille.

Quoique l’on fasse, et ne serait-ce que parce l’ennemi a intérêt à ce que ces erreurs surviennent, il y a statistiquement toujours des erreurs de frappe et alors qu’une frappe réussie n’a généralement, sauf cible à très haute valeur, qu’un intérêt tactique, une erreur de cible a immédiatement des effets stratégiques. Tous les effets attendus de la campagne de frappes contre le Hezbollah en avril 1996 (opération Raisins de la colère) ont été annihilés en 20 minutes lorsque des obus d’artillerie ont tué 106 civils réfugiés dans le camp libanais de Qana protégé par les Nations-Unies. Dix ans plus tard, lors d’un nouveau conflit contre le Hezbollah, l’aviation israélienne bombardait à nouveau un bâtiment à Qana faisant encore 28 morts, dont 16 enfants. L’émotion est très forte, les frappes israéliennes furent suspendues pendant plusieurs jours et la pression internationale s'accrût fortement pour faire cesser la guerre. On pourrait évoquer aussi le bombardement américain sur l’ambassade de Chine à Belgrade en mai 1999 ou celui de l’hôpital tenu par Médecins sans frontières à Kunduz en octobre 2015.

Encore ne s’agit-il là que des « cygnes noirs », les évènements les plus spectaculaires (car importants et médiatisés) et les plus dévastateurs, en termes humains pour les victimes, en termes d’images pour les frappeurs. En général, au cours d’une même campagne, ces bavures ne représentent pourtant qu’une petite fraction du nombre total de victimes civiles (les fameux dommages collatéraux). De 2008 à 2014, les frappes aériennes américaines ont, officiellement, tué 1 595 civils en Afghanistan. Les frappes israéliennes ont tué environ 2 700 civils palestiniens dans les trois guerres de Gaza de 2008 à 2014 contre 13 israéliens tués par le Hamas. Les pertes civiles occasionnées par la Coalition en Irak et en Syrie sont estimées entre 1 600 et 2 400 (ici).

Bien sûr, lorsqu’il n’est pas possible d’éviter le scandale, comme en Libye en 2011, on expliquera que toutes les précautions avaient pourtant été prises et que la faute en revient à l’ennemi qui se cache lâchement parmi les gens, parfois gardés en otages, ou qui utilise des leurres. On peut même dire parfois que c'est la faute de la population qui n’est pas partie alors que tout avait été fait pour l’avertir de l’imminence de frappes. On peut même tenter de relativiser en rappelant que l’ennemi est affreux ou en expliquant que d’autres, moins scrupuleux, font pire (comme les Russes en Syrie-entre 6 000 et 7 500 victimes civiles (ici)- ou les Saoudiens au Yemen).

Tout cela peut être vrai mais le mal est déjà fait. Les images sont des munitions et elles peuvent faire de grands dégâts, d’image justement, et il y a toujours des survivants qui parlent. Les erreurs de frappes sont parfois si énormes qu’elles alimentent les thèses complotistes les plus fantaisistes. Elles nourrissent surtout et d’abord la propagande de l’ennemi, ses effectifs ensuite, sa motivation enfin.

Le pire est que parfois ses frappes touchent aussi ceux qui combattent les ennemis, entre 18 et 23 soldats irakiens à Falloujah ont été tués par des Américains le 18 décembre 2015, et surtout, hier, le 18 septembre 2016, au moins 62 soldats de l’armée syrienne dans la zone de Deir ez-Zor tenue par les loyalistes. La frappe a été immédiatement exploitée par l’Etat islamique qui a pu, après une journée de combat, s’emparer d’une position favorable face à l’aéroport. Quelques jours après un accord russo-américain, si cela permettait à terme à l’EI de s’emparer de cette position, devenue un symbole de résistance après plusieurs années d’isolement, l’impact politique plus encore que tactique de l’erreur serait important. Rarement un raid raté, qui implique au passage aussi des Canadiens et des Australiens, aurait eu alors autant d’impact.

Les tirs fratricides ou touchant les civils existeront probablement toujours dans les conflits sauf lorsqu’on a la possibilité, rare, d’affronter les combattants ennemis dans un désert. On peut voir cela comme un phénomène malheureux mais obligé, comme pendant la Seconde Guerre mondiale, et considérer avant tout l’écrasement de l’adversaire. Cela peut fonctionner. L’Allemagne et le Japon sont des Alliés de ceux qui ont largué des millions de bombes, parfois même atomiques, sur leur population. Cela peut aussi engendrer des haines durables et des conflits sans fin.

On peut aussi décider de tout faire pour épargner la population et éviter au moins les désastres. Dans ce cas-là, il faudra peut-être éviter de se fier exclusivement à des moyens qui frappent depuis plusieurs milliers de pieds ou depuis des dizaines de kilomètres. S’il y a autant de pertes civiles, c’est d’abord parce qu’il y a transfert de risque de nos soldats, que l’on préserve à tout prix, vers les civils. Alors effectivement, peu de soldats américains ou alliés tombent en Irak mais c’est au prix d’une certaine stérilité et d'une grande vulnérabilité aux « cygnes noirs ». Cela fait maintenant deux ans qu’une coalition qui représente 70 % du budget militaire mondiale bombarde un groupe armé qualifié d’ « équipe de basket de troisième division » par Barack Obama. Comme l'action militaire est peu efficace, le conflit dure, et comme le confit dure les pertes civiles s’accroissent. On se retrouve finalement dans une situation inconfortable.

Ce transfert de risques est aussi une lâcheté. En septembre 2009, le bombardement aérien de deux camions-citernes à Kunduz avait provoqué la mort affreuse d’une centaine d’habitants venus se ravitailler (les camions avaient été capturés par les Taliban puis offerts à la population). Lorsque des officiers afghans, effarés, m’avaient demandé pourquoi, si ces citernes étaient si importantes, les Allemands (qui avaient la responsabilité de la région et avaient demandé les frappes) n’avaient pas envoyé une compagnie venir les récupérer. J’avais expliqué que les Allemands ne voulaient pas prendre le risque d’avoir à combattre. Il me fut bien sûr répondu que dans ce cas, ce n’était pas la peine de venir en Afghanistan. 

Il faut bien le comprendre, notre absence de prise de risques fait durer plus longtemps la souffrance des populations, celles des pays où nous sommes engagés sans l'être mais aussi la nôtre, qui reste exposée aux attaques de l'ennemi.

mardi 13 septembre 2016

Les tout petits canons de Wagram

Le 6 juillet 1809, la bataille de Wagram a longtemps été indécise. La victoire a finalement été remportée grâce à la puissance de nos canons et au courage des grognards du Maréchal Mac Donald. 

J’ai eu le privilège d’être invité le 8 septembre dernier à la salle Wagram pour écouter le discours du Président de la République sur la guerre en cours (ici). Je n’y ai malheureusement vu que peu de grognards et surtout aucune grande batterie susceptible de terrifier l’ennemi. 

Qu’avons-nous appris justement sur cet ennemi ? Qu’il s’agit du terrorisme islamiste et même de l’islamisme radical (pour ceux qui croyaient que l’islamisme était déjà une radicalité), affublé des qualificatifs adéquats : barbarie, fanatisme meurtrier, obscurantisme religieux. Le chef de armées se posait visiblement en audacieux en déclarant cela (« Voilà l’ennemi, nous le nommons »), il n’était que flou. Il est vrai qu’il allait plus loin que les déclarations de janvier 2015 où on faisait la guerre à la « barbarie » ou, plus étrange encore, au « terrorisme ». On ne fait donc plus la guerre à un qualificatif, un mode d’action, mais à une idéologie, l’islamisme, sans préciser cependant aucunement, sinon par antiphrases, de quoi il s’agit vraiment, quelle est son origine et surtout ce qui fait qu’elle existe et croît. Aurait-on pu imaginer un discours de guerre contre « le communisme », sans aucune précision que « barbare, etc. », ou « le nazisme (voire le « nazisme radical ») sans citer l’Allemagne ?

Ne pouvait-on être plus précis en n’évoquant pas juste un vague dévoiement d’un Islam sunnite unique mais, par exemple, le courant wahhabite-salafiste ou, celui plus politisé des Frères musulmans, en opposition à l’ancien courant soufi (le modernisme n’est pas forcément où on croît). On aurait pu parler plus restrictivement de la mouvance jihadiste (mot totalement absent du discours) ? Ces qualifications sont pourtant importantes car elles renvoient précisément à des champs d’opposition un peu plus précis qu'un « islamisme » issu du néant.

Si l’ennemi est une idéologie, ce n’est plus seulement une réunion de psychopathes isolés. Le combat à mener n’est alors plus simplement une « recherche et destruction » d’individus mais il s'exerce aussi dans le champ des idées, encore faut-il savoir quelles idées on affronte et accessoirement comment. Faut-il placer dans le même combat l’interdiction du niqab, voire du burkini, avec la prise de Mossoul ? Le salafiste dit quiétiste fait-il partie du même camp que le poseur de bombes ? En bref, on aimerait connaître un peu plus précisément les limites de la lutte.

Et puis, cet ennemi, il n’est pas fumeux, il est incarné et organisé. Le Président de la République évoque Daesh une seule fois mais comme dans Qui est l’ennemi du ministre de la Défense il s'agit apparemment de la seule organisation ennemie existante. On pourra faire remarquer d’abord que l’Etat islamique n’étant plus « en Irak et au Levant », l’acronyme Daesh ne veut plus rien dire depuis deux ans et que le coup de « refuser d'appeler l'ennemi par son nom par mépris et parce que ce n'est pas un Etat » devient un peu ridicule, presque puéril. On constatera au passage que l’ « islamisme radical » de cette organisation n’est pas très éloigné de celui de nos amis saoudiens. On s’étonnera donc que l’un paraisse être tellement moins barbare que l’autre qu’on n’y fasse jamais allusion. On notera surtout le grand oubli d’Al-Qaïda, jamais nommée alors qu’une de ses franchises a revendiqué l’attaque de Charlie Hebdo (au fait, les terribles représailles contre AQPA, on en est où ?), que nous en combattons une autre au Sahel et que cette organisation nous considère toujours autant comme un ennemi. 

Quant à savoir comment vaincre, à défaut de stratégie on a eu droit à une série d’incantations sur la certitude de la victoire finale parce que « les démocraties gagnent toujours » (les anciens combattants de 1940, de l’Indochine ou de l’Algérie, entre autres, apprécieront). On se contentera aussi d’un long développement sur le maintien absolu et intégral de l’Etat de droit par opposition aux odieux projets des adversaires politiques (la mouvance Sarkozyste occupe un place aussi importante dans le discours que la mouvance  jihadiste). Ce rappel est évidemment nécessaire mais étrangement, en écoutant ce passage, on ne peut s’empêcher de penser à la série de lois qui dépassent le Patriot Act (pourtant fustigé dans le texte), à l’Etat d’urgence permanent ou à la pantalonnade du projet de déchéance de nationalité, ce qui en affaiblit quand même tout de suite la force.

On passera rapidement sur la pénible séquence d’auto-justification (« Je fais tout pour protéger les Français », « Qui peut dire […] que nous n’avons pas tout fait..», « Qui peut dire que nous ne nous voulons user de tous les moyens pour annihiler notre ennemi ? ») qui se conclut par un « Ce que je peux en revanche garantir aux Français, c’est que toute la puissance de l’Etat sera engagée pour venir à bout de l’ennemi » qui induit subtilement comme un doute sur la véracité de la litanie précédente. 

On rappellera qu'alors que, comme cela est heureusement rappelé, la guerre contre les organisations jihadistes a commencé il y a trente ans, que Mohammed Merah avait déjà frappé en 2012, le nouveau pouvoir a commencé par poursuivre la politique du prédécesseur de réduction des instruments de protection des Français. Il aura fallu l'action, par ailleurs prévisible, de trois salopards en janvier 2015 (et non le discours de nombreux citoyens sensés) pour infléchir, et seulement infléchir, cette politique inconséquente. Surprise et inflexion, dans les deux cas il y avait plutôt matière à remise en cause et excuse plutôt qu'à un suffisant « Pour avoir conduit pendant plus de quatre ans le combat de la République contre un fanatisme meurtrier, je n'ai aucun doute ». On attendra encore un petit moment un chef qui reconnaîtra qu'il y a eu des erreurs, sous son mandat et non le précédent.

Un mensonge ne devient pas une vérité parce qu’il est répété. Qui peut dire que tout n'est pas fait, Monsieur le Président ? Et bien à peu près tout le monde. Bien évidemment que tout n’est pas mis en œuvre car si tel était le cas, nos soldats seraient, par exemple, en train de combattre sur le sol irakien ou syrien et non à patrouiller inutilement dans les rues de Paris. Petit détail, la France va engager un groupe de canons de 155 mm en Irak. C'est très bien mais si tout a déjà été fait, si tous les moyens ont déjà été engagés, d'où sort ce groupe d'artillerie ? S'il était disponible (évidemment et beaucoup d'autres moyens encore), pourquoi n'est-il engagé qu'au bout de deux ans ? 

On passera sur le reste du discours, qui avait beaucoup moins de lien avec le sujet (La démocratie face au terrorisme) qu’avec la campagne présidentielle. On notera juste cette petite charge étrange contre ceux qui voudraient parler au nom du peuple et fustigent les élites, rappelant cette « conception du communisme où le prolétariat était l’avant-garde » (ce qui pourtant avait une certaine gueule, et autant que je me souvienne, était aussi un peu un credo socialiste). Il est donc interdit de critiquer les élites françaises quand on est issu…ce qui est quasiment le cas de tous ceux qui ont la capacité de s’exprimer, et même visiblement quand on en est pas issu. 

Au bilan, on attendait Churchill, c’est finalement le bon docteur Queuille qui parlait dans la salle Wagram. Ne changeons rien mais faisons-le avec moi à votre tête !

Pour quelque chose de plus sérieux sur le thème inscrit sur le pupitre, lire plutôt ici