Affichage des articles dont le libellé est Al Qaïda. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Al Qaïda. Afficher tous les articles

lundi 15 mai 2017

La bataille de l'explication

Maintenant que nous avons changé de Président et de gouvernement, il serait peut-être temps, quand l’exécutif aura quelques minutes, d’expliquer enfin un peu plus clairement la guerre que nous menons. Car, et l’attaque du 20 avril dernier sur les Champs Élysées l’a rappelé, nous sommes toujours en guerre contre des organisations djihadistes.

En fait nous célébrerons bientôt les vingt-cinq ans de cette guerre et je ne suis pas sûr que beaucoup de citoyens français soient capables d’expliquer, malgré cinq campagnes présidentielles, qui est l’ennemi et quelle est la stratégie que nous suivons pour le vaincre. Il est vrai que lorsque certains candidats parlent systématiquement d’al-Nostra (fusion improbable de Cosa Nostra et de l’ex-al Nosrah), on peut avoir quelques doutes sur leur capacité à expliquer (sans même parler de vaincre). 

Un jour viendra, je l’espère, où un Président de la République ou un Premier ministre (celui qui est chargé de la mise en œuvre de la politique de défense) cesse de prendre les citoyens pour des grands enfants et explique clairement aux Français qui est l’ennemi (ou qui sont les ennemis) sans employer le mot « terroristes » (même si le mot « terrorisme » peut être utilisé pour décrire certaines de leurs méthodes). J’avoue que j’aimerais beaucoup qu’un responsable de la nation ne se contente pas de citer une « liste de mesures » prises à la suite de chaque événement mais explique vraiment la guerre et réponde à des questions du genre : qu’est-ce que le djihadisme ? Quels sont ses liens avec le salafisme ? Faut-il combattre tous les groupes djihadistes de la Terre ou sinon lesquels, précisément nommés, et pourquoi ? Quelles sont nos options stratégiques ? Comment comptons-nous vaincre ces groupes désignés ? Que se passe-t-il si cette stratégie ne fonctionne pas ? Quel est le bilan de ce que nous avons fait depuis le début de la guerre ? etc.

On pourra me rétorquer qu’il y a une littérature et qu’il y a les médias pour cela. Celui qui veut comprendre peut comprendre, il suffit qu’il en fasse l’effort et qu’il y consacre du temps et un peu d’argent. Cela n’est pas visiblement complètement vrai quand on constate ce qui se déverse sur les réseaux sociaux, en admettant que cela soit un minimum représentatif. Il serait intéressant de sonder les Français sur ce qu’ils savent de la guerre, sur la vision qu’ils ont de l’ennemi et de notre stratégie. On me sonderait moi en tout cas que j’aurais du mal à expliquer certaines choses, notamment le dernier point.

L’ex (et probablement futur) ministre de la défense a bien signé un « Qui est l’ennemi ? ». L’exercice était louable mais il aurait été préférable d’avoir autre chose qu’une compilation de discours cherchant surtout la justification de mesures prises par le ministère (et essayant de démontrer sa compatibilité avec d’autres courants politiques). A sa lecture on a peu appris sur l’ennemi et on reste toujours dubitatif sur la stratégie de la France et son bilan.

Une guerre majeure ne peut se gagner sans impliquer la population, au moins obtenir son soutien. Entre la fragmentation médiatique et les nombreux livres savants (ou parfois crétins car visiblement faits pour l’argent), il y a une voie pour décrire simplement les choses. Un point de situation par le Président à la télévision, sur une heure, seul (pas en mode « face aux Français ») avec tous les aides pédagogiques possibles, relayée par le Net, pourrait être appuyé par des publications gratuites, papiers ou non, décrivant l’ennemi et la guerre autrement que par des slogans, des tweets ou du storytelling. Ce petit fascicule gratuit lisible en deux heures maximum, à la manière du Que sais je ? sur le djihadisme (très utile même avec quelques défauts), aurait une vocation pédagogique et pourrait même s’appuyer sur des sources, exposer des arguments contraires, et même, horreur !, des doutes ou des interrogations. 

Il ne faut pas simplement faire des choses et montrer qu’on les fait, il faut aussi les expliquer, d’autant que le combat est aussi dans le champ des idées et qu’il se déroule au sein de notre propre population. Un livre bien fait est une munition intelligente. Distribuée à des dizaines de milliers d’exemplaires, il peut gagner une bataille. Rappelons qu’actuellement, quand nous cumulons les opérations Barkhane, Chammal et Sentinelle nous dépensons un million d’euros pour neutraliser un seul ennemi. L’effort de combat, qui se caractérise par un faible engagement direct contre l’ennemi, est peu rentable mais il l’est sans doute beaucoup plus que l’effort qui est actuellement mené pour empêcher que ces ennemis existent.

Il n’est pas interdit non plus après l’explication d’en accepter la critique, celle de l’intelligence bien sûr pas de la petite phrase, celle qui démontre (avec cette innovation majeure qui s’appelle l’argument) que la voie choisie n’est éventuellement pas bonne et qui propose mieux. Les démocraties sont normalement transparentes, cela peut être considéré comme une faiblesse dans la mesure où l’adversaire « voit le jeu » mais c’est en réalité une grande force, à condition de faire appel à l’intelligence. 

samedi 24 septembre 2016

Un million d'euros le djihadiste

Profondément modifié le 25/09/2016 à 16h00

Que dirait-on si l’avion de transport A400M Atlas ne pouvait transporter qu’une seule tonne de charge utile, soit 1,4 % de sa masse à vide ? On trouverait cela sans doute relativement peu rentable (en réalité, l’Atlas peut porter 30 tonnes de charge). C’est pourtant ce que l’on demande aux armées puisque pour l’année 2015, 450 millions d’euros avaient été prévus pour financer les opérations militaires extérieures alors que parallèlement le budget de la défense était de 31,4 milliards d’euros (ce ne sont pas les mêmes budgets). Les dépenses furent, comme toujours, supérieures à ce qui était financé au départ, représentant finalement 3,5% du budget de la défense et non 1,4 % , ce qui correspond à la moyenne se situant en 2 et 4% depuis la fin de la guerre froide. Voici donc le rendement général actuel de l’emploi de nos armées. 

Le problème ne vient pas des particulièrement des armées. Les soldats doivent être soldés, ils doivent s’entraîner, renouveler leur équipement, le maintenir en état et assurer enfin des missions permanentes de sécurité (surveillance du ciel et des approches maritimes, protection des enceintes stratégiques). Le budget de la défense actuel est déjà insuffisant pour assurer même tout cela dans des conditions acceptables. 

Le problème vient surtout de l'employeur politique qui refuse, essentiellement par économie, d'aller au-delà d'une « charge opérationnelle utile » de 4 %. Par comparaison, le maintien de notre capacité de dissuasion nucléaire représente 10% du budget de la défense. Pourrait-on aller cependant beaucoup plus loin en l'état actuel des forces ? En tenant des capacités réelles de déploiement (quantité et disponibilité des hommes et des équipements majeurs) et le contrat opérationnel (l'effort maximum demandé aux forces armées) décrit dans le Livre blanc, il est probable que non. Peut-être pourrait-on aller, très empiriquement, jusqu'à 8 %.

Les deux budgets, défense et opérations, sont séparés mais ils sont en effet corrélés. En maintenant simplement jusqu'à aujourd'hui un effort de défense (mesuré en % de PIB) équivalent à celui des années 1980 (il n'était pas considéré comme écrasant à l'époque), on disposerait de capacités d'opérationnelles très supérieures à ce qu'elles sont aujourd'hui. Il est probable que l'on pourrait déployer trois à quatre fois plus de moyens qu'aujourd'hui  (soit le contrat opérationnel du début des années 1990) pour une qualité moyenne supérieure des équipements. Les effets des réductions d'effort ne sont pas linéaires. Comme il existe des coûts fixes incompressibles (les moyens de la dissuasion nucléaire, la maintenance des équipements, l'entraînement, ou simplement et surtout les contrats industriels à honorer), la réduction de l'effort s'est exercée plus que proportionnellement sur les quantités.

En diminuant l'effort de défense par deux depuis vingt-cinq ans, on a en fait divisé la capacité de déploiement par quatre. Inversement, un léger renversement de tendance (disons jusqu'aux fameux 2 % qui apparaissent comme un totem de campagne électorale) permettrait d'un seul coup de remonter largement les capacités d'intervention et donc aussi la « charge utile maximale », peut-être jusqu'à 12-15 %, soit quatre à six milliards d'euros. Cela changerait déjà considérablement les choses.


Concentrons-nous maintenant plus précisément sur l’emploi des forces armées dans la guerre contre les organisations djihadistes. Outre la posture permanente de sécurité, déjà évoquée, trois opérations spécifiques y sont consacrées : Chammal au Levant, Barkhane au Sahel et Sentinelle (opération intérieure) sur le territoire métropolitain. L’emploi des forces armées dans la guerre en cours nous aura coûté 900 millions d’euros en 2015, soit l’équivalent de 3 % du budget de la défense ou encore 0,041 % du Produit intérieur brut. Depuis un an, le Président de la République et le gouvernement parlent de la guerre dans de grands discours, répétant que « tout est fait » pour détruire « l’armée des fanatiques ». Ce « tout » représente donc, en ce qui concerne les armées, 0,041 % de ce que produit la France chaque année. A titre de comparaison, les simples subventions à la SNCF représentent 11 fois ce que nous consacrons à la guerre contre les organisations djihadistes. On est loin de la mobilisation générale.

Est-ce par ailleurs efficient ? Autrement dit les moyens alloués sont-ils utiliser au maximum de leur efficacité ? Le 21 janvier 2016, le ministre de la défense déclarait qu'un millier de combattants de l’Etat islamique avait été mis hors de combat par l’opération Chammal tandis qu’on estime que Barkhane, lancée le 1er août 2014 a permis, de manière plus précise, d’éliminer 200 combattants ennemis au Sahel en deux ans. Rapportés à la seule année 2015, on peut estimer que la France a tué ou capturé environ 900 combattants djihadistes. Sentinelle (170 millions d’euros en 2015) de son côté, n’a éliminé personne, hormis les agressions individuelles et directes sur ses soldats, soit une seule personne en 2015 à Nice (et une autre en 2016). Le calcul est donc vite fait, dans cette guerre où « tout est fait » pour détruire l’ennemi, il en coûte un million d’euros par combattant ennemi éliminé. 

Il ne s'agit là que d'un indice. Le combat ne se limite évidemment pas à la simple élimination des combattants adverses. Se focaliser sur cela (le « body count ») est une réduction stratégique et généralement une source de déconvenues. Mais pour autant, il ne faut pas tomber dans l'excès inverse. Combattre signifie obtenir la soumission de l'adversaire et la destruction de son armée (ce qui n'est pas synonyme de l'élimination physique de tous ses membres) constitue quand même une étape majeure vers cet objectif. Il faut juste constater qu'alors que nous sommes en guerre depuis deux ans contre l'Etat islamique, pour ne considérer que cet ennemi, nous n'avons que très faiblement entamé son potentiel. 

Ce rapport d'un million d'euros par combattant éliminé, montre d'abord que non seulement nous consacrons très peu de moyens à la guerre mais que parmi ces moyens rares nous en consacrons aussi très peu à combattre vraiment l’ennemi. On s'efforce de rassurer les Français en gesticulant avec Sentinelle et on instruit des combattants alliés en Irak ou en Afrique (peut-être l’équivalent, au grand maximum, de deux brigades au comportement incertain). Les frappes aériennes, par nature, ne visent pas non plus forcément les petites unités de combat mais aussi, et surtout, des infrastructures diverses. On surveille et on cherche aussi beaucoup, ce qui est évidemment indispensable.

Au bout du compte quand enfin, nous combattons, cela est aussi très cher. Entendons-nous bien, faire la guerre coûte toujours très cher. Reste à connaître, là-aussi, les seuils qui font que ces coûts élevés deviennent rédhibitoires. En octobre 1917, les Français obtiennent une belle victoire sur le plateau de la Malmaison, en grande partie grâce à une préparation d'artillerie monstrueuse (elle ne sera dépassée qu'en juillet 1943 lors de la bataille d'Orel). Le coût en était tel que ce fut la dernière. La grande offensive française suivante, le 18 juillet 1918, fut réalisée quasiment sans préparation d'artillerie, en utilisant des chars.

Le coût d'emploi des forces peut-être tel qu'il permettre tous les succès tactiques tout en réduisant les capacités d'action globales et donc obérer la victoire stratégique. Notre outil militaire est peut-être excellent face aux concurrents commerciaux mais  il est aussi tellement coûteux à l'emploi, que nous ne pouvons actuellement (et encore une fois avec les ressources allouées) déployer finalement que quelques dizaines de nos machines de guerre les plus sophistiquées, comme les avions Rafale ou les hélicoptères Tigre, ce qui limite grandement nos possibilités, encore une fois non pas locales mais globales. Avec le million d’euros que nous dépensons pour mettre hors de combat un seul combattant, l’ennemi peut, de son côté, former, équipe (véhicules compris) et payer une section d’une trentaine d’hommes. On se dit quand même qu'avec un million d'euros, on pourrait peut-être lui faire un peu plus de mal.

Il ne s'agit pas là d'un raisonnement comptable mais stratégique. En comptabilité bercyenne, il faut éliminer tout ce qui paraît inutile pour réaliser des économies. En stratégie il faut au contraire de l'apparemment inutile (une force de réserve, des moyens diversifiés et redondants) pour faire face à l'incertitude. C'est l'attitude comptable qui nous a mis dans une telle situation de faiblesse globale et même de vulnérabilité (y compris en interne avec Louvois). Non pas qu'il ne faille pas faire attention aux ressources allouées mais là où un contrôleur estimera toujours qu'on peut faire la même chose pour moins cher jusqu'à ce qu'il ne soit plus possible de faire plus, un stratège se demandera plutôt comment atteindre ses objectifs avec ce dont il dispose ou, si ce n'est pas suffisant, comment disposer des moyens nécessaires.

En 2013, l’opération Serval a permis d’éliminer 3 000 combattants du territoire malien (mais pour combien de pertes définitives ?) pour 640 millions d’euros, soit un peu plus de 200 000 euros par ennemi, avec par ailleurs de vrais effets opérationnels (la destruction des bases et implantations dans le nord du pays) sinon stratégiques. Cela a été aussi efficace (et efficient) parce que nous avons su remarquablement conjuguer combat rapproché et appui indirect. Ces 200 000 euros par ennemi constituent sans doute un ordre de grandeur du minimum à consentir si on veut être efficace dans une opération moderne au loin.

Depuis Serval nous avons réduit au maximum les combats rapprochés pour privilégier les frappes à distance, surtout au Levant. C'est finalement à la fois plus coûteux et moins efficace. On peut donc arguer que cela permet de sauver des vies françaises (militaires mais pas civiles). On pourra rétorquer aussi que cette acceptation du risque est justement ce qui fait la différence entre la guerre totale que mène nos adversaires et notre guerre timide. C'est cette différence qui fait que cette dernière soit aussi si peu efficace, donc longue…et donc coûteuse y compris en vies humaines.

Depuis que nous nous sommes engagés dans la guerre contre l’Etat islamique plus de 240 civils français ont été tués (dont certains d'ailleurs revendiqués par AQPA, contre qui nous ne faisons pas grand-chose). Il y en aura malheureusement certainement beaucoup d’autres encore avant que l’ennemi ne soit vaincu. Le prix aurait peut-être été moins grand si, dans le cadre d’une stratégie un peu plus cohérente, la France avait engagé une division mécanisée dès la fin de 2014 en Irak (nous l'avons bien fait contre Saddam Hussein en 1990) et en coopération avec l'armée irakienne et l'appui américain, la ville de Mossoul serait déjà reprise depuis longtemps. A la manière de Serval cela n’aurait pas suffi à obtenir la victoire définitive mais cela aurait été un grand pas dans cette direction, pour un coût humain sans doute au total finalement moindre. Si nous transférons simplement les surcoûts de Sentinelle et, disons, ceux de notre engagement tout aussi peu utile au Liban pour faire simplement en Irak et même en Syrie, ce que nous faisons actuellement au Sahel, c'est-à-dire prendre un peu plus de risques en élargissant le champ des moyens de raids (hélicoptères Tigre, blindés légers, etc.) nous serions déjà considérablement plus efficaces contre l'ennemi (nous pourrions même beaucoup plus facilement éliminer sur place les traîtres français qui l'ont rejoint). Le décalage entre l'audace de l'engagement au Mali en 2013 et la faiblesse de celui contre l'Etat islamique, ne cesse de surprendre.

Au passage, si on se soucie autant de la vie de nos soldats, et plus particulièrement des sapeurs et surtout des fantassins puisque ce sont eux qui tombent au combat, pourquoi avoir attendu 38 ans pour les doter d’un fusil d’assaut moderne (coût : 0,013% du PIB) ? Avoir toléré qu’ils tirent au combat des munitions importées de faible qualité ? Pourquoi ne pas les avoir dotés tout simplement d’équipements équivalents à ceux des forces spéciales ? Cela n’aurait représenté qu’un petit pourcentage des « dividendes de la paix » du Grand désarmement entamé il y a 25 ans et cela aurait évité des centaines de morts et de blessés parmi nos soldats. Cela permettrait d’être un peu plus audacieux et donc d’avoir un petit peu plus de chance de l’emporter.

Heureusement que nous sommes riches car pour l’instant nous sommes faibles. Le potentiel de la France est immense mais nous semblons incapables de l’utiliser pour lutter efficacement. Nous déclarons, au sens premier, la guerre mais sans la faire vraiment. Les coups que nous avons reçus ne sont visiblement pas encore assez forts pour avoir la volonté de vaincre et la force de se doter des moyens nécessaires et adaptés.

samedi 23 juillet 2016

Au bonheur des drames

En avril 2015, je m'interrogeais sur la stratégie de la France vis-à-vis des organisations djihadistes. Maintenant, les choses sont plus claires : il n’y en a pas, ou plus exactement des listes d’annonces après chaque attentat en font office. On navigue au petit bonheur des drames en s'efforçant de rester en surface des choses.

La non offensive à outrance

Rappelons cette évidence qu’une stratégie suppose de définir un objectif face à un ennemi. Encore faut-il avoir défini au préalable cet ennemi, et le « terrorisme » (avec ses déclinaisons : organisations, groupes armés (GAT) et maintenant « armées » terroristes) ne saurait être un ennemi puisqu’il s’agît là d’un mode d’action. L’Etat islamique ou AQPA font-il la « guerre au bombardement » ? Aux « groupes armés droniques » ? Je ne crois pas.

Il y a là une forme d’évitement tout à fait pernicieux, qui finit même par être suspect. On ne fait la guerre qu’à un ennemi, c’est-à-dire une ou plusieurs entités politiques, et la moindre des choses c’est de les désigner : nous faisons la guerre à des organisations islamistes radicales, l’Etat islamique bien sûr, (autant l’appeler par le nom qu’il se donne depuis dix ans) mais aussi Al-Qaïda au Maghreb islamique ou Al-Mourabitoune. Ces organisations sont changeantes mais elles sont liées par une vision très semblable du monde.

Une première difficulté stratégique réside évidemment dans le fait de choisir. Faut-il considérer ces forces dans leur globalité et s’attaquer à ce qu’elles ont de commun ? Faut-il décider de faire la guerre à toutes les organisations armées salafistes ou fréristes du monde ou considérer simplement celles qui attaquent la France ? Dans le premier cas, pourquoi la France ne frappe-t-elle pas Ahrar al-Sham en Syrie ou Ansar al-Charia en Tunisie et dans le second pourquoi avoir attaqué le Hezb-e-Islami Gulbuddin en Afghanistan ou même l’Etat islamique (qui n’avait pas tué de Français avant septembre 2014) ? La chose est d'autant plus délicate que cela suppose d’intervenir dans des Etats souverains, que l’on a du mal à ne pas suivre les Etats-Unis lorsqu’ils le demandent et que parmi nos principaux partenaires économiques, on trouve les poumons financiers de l’idéologie qui nourrit nos ennemis (il était surréaliste de voir Nicolas Sarkozy justifier depuis Ryad la lutte contre les Talibans, ces monstres qui ne respectent pas les femmes). 

L’équation est évidemment complexe mais elle ne dépend finalement que d’un paramètre principal : le courage politique, vertu qui a semble-t-il déserté notre classe dirigeante. On attend donc toujours une vision claire et sérieuse de ce que l’on souhaite : la fin de l’islamisme radical dans le monde ? La « simple » destruction de l’Etat islamique ? D’Al-Qaïda ? De toutes les organisations djihadistes existantes et futures ? La fin des attaques contre le sol français ? La stabilisation des pays arabes ?

Outre la nécessité de définir au minimum ce que l’on veut, la difficulté d’une bonne stratégie est d’accorder l’objectif et les moyens. On peut dire ce que l’on veut de la vision américaine de la « guerre contre le terrorisme » (expression dont tout individu un peu sérieux s’étonnait alors en France) après 2001 et de ses résultats mais au moins les Etats-Unis se sont donnés les moyens d’agir. Pour notre part, on fait des discours lyriques, on annonce la guerre (mais surpris par tant d’audace on ne dit pas contre qui)…mais la mobilisation des forces qui devrait suivre une telle déclaration est minuscule. C’est la Marseillaise sans la levée en masse.

Ce ne sont pas en effet les quelques rectifications, certes bienvenues, à la loi de programmation militaire ou les plans de lutte contre le terrorisme qui vont rattraper la division par deux en vingt-cinq ans de l’effort de l’Etat dans sa mission de protection (défense, intérieur, justice) de la France et de ses intérêts. Il est vrai que le renouvellement de notre classe politique est tel que la classe dirigeante actuelle est celle qui a décidé, par petits calculs, de baisser la garde tout en regardant la progression parallèle de la menace islamiste. L’emploi de l’expression « dividendes de la paix » par Laurent Fabius a précédé ainsi de quelques mois les attentats de Paris de 1995 qui constituaient en fait le début d’une autre guerre. Cette crise des ciseaux (développement de la menace et en même temps réduction des moyens d’y faire face) a même connu une accélération forte depuis 2008 jusqu’à ce que les dindes découvrent l’existence de Noël et la faiblesse de leurs marges de manœuvre, sans faire appel au courage.

Pour que l’Etat retrouve des moyens sérieux (on n’est pas sérieux, par exemple, quand l’armée de l’air se considère « en limite » avec 18 avions de combat engagés), il faut par effet de dominos restructurer toute la dépense publique, donc susciter des perdants dans les acquis qui ne manqueront pas de faire savoir leur mécontentement. On ajouterait ainsi à l’ennemi extérieur une hostilité intérieure en pleine période électorale (la seule campagne qui soit sans doute vraiment pensée par notre chef des armées et son prédécesseur) et l’expérience tend à démontrer une aussi grande timidité vis-à-vis, des corporations organisées, au sens large, que face à « ce qui n’est pas nommé ».

Bien sûr, les budgets ne sont pas seuls en cause. Les organisations bureaucratiques et les sous-organisations développent aussi toujours leurs objectifs et leurs pratiques propres qui ne sont pas forcément corrélés à l’objectif stratégique (surtout si celui-ci est flou). La description de la structure byzantine du renseignement intérieur, alors que celui-ci a clairement été pris en défaut depuis au moins quatre ans, suffirait à démontrer qu’il n’y a pas, derrière la « voix blanche », de réelle volonté politique de transcender les blocages. La défense ne vaut guère mieux, avec sa difficulté à trouver un modèle cohérent avec les défis actuels mais également à s’ajouter de la rigidité. Quant à la Justice, le spectacle de notre politique carcérale suffit à lui-seul à montrer que là non plus la guerre n’a pas été prise au sérieux.

Au bilan, non seulement nous n’avons pas d’objectif clair, ce qui complique forcément la possibilité de l’atteindre, mais nous (et surtout nos dirigeants) ne nous sentons visiblement pas suffisamment en guerre pour pouvoir transcender les blocages intérieurs de tous ordres et se donner des moyens un peu plus conséquents. Pour autant, même si ne nous intéressons pas beaucoup à l'ennemi (pour ne pas commencer à l'excuser paraît-il), celui-ci s'intéresse quand même à nous. Nous sommes réellement en guerre mais engagés à force d'empilement de réactions sur plusieurs fronts intérieurs et extérieurs sans en maîtriser aucun. 


En marche

Je crois pour ma part, mais j’ai conscience des faiblesses d’un raisonnement d’un seul homme, qu’il faut commencer par désigner l’islamisme radical comme définitivement incompatible avec les valeurs de la République française et combattre tout groupe ou individu qui prônerait l’imposition de la Charia en France, sous forme « quiétiste » ou non. Les démocraties n’ont pas hésité à le faire pendant la Seconde Guerre mondiale avec les groupes et partis proches de l’idéologie ennemie, faisons de même. Cela fâchera les monarchies du Golfe (et leurs petits amis dans notre classe politique) et cela stimulera la colère de l’ennemi. Qu'il en soit donc ainsi. A l’extérieur, la France doit lutter, de toutes les manières possibles, contre les organisations djihadistes qui la menacent directement et aider les Etats locaux à neutraliser le phénomène. 

Cet effort de longue durée suppose une volonté ferme et partagée. Il suppose bien sûr que l'Etat reprenne à son compte son rôle premier de protection des Français. Rappelons une nouvelle fois que si on faisait le même effort qu’en 1990, on consacrerait chaque année au moins 30 milliards d’euros de plus aux ministères régaliens. Gageons, que toutes choses égales par ailleurs, les choses seraient déjà un peu différentes de ce qu'elles sont aujourd'hui (et je ne parle pas des centaines de milliards qui auraient pu être investis dans ces champs depuis 1990). Dans un pays qui produit annuellement 2 100 milliards d'euros de richesse et qui tolère assez facilement au moins 60 milliards d'évasion fiscale, cela doit être malgré tout possible, avec un peu d'imagination et surtout de volonté. On a été capable de trouver 36 milliards en 2008 pour un plan de relance de l'économie, on devrait donc logiquement être capable de faire de même pour cette guerre. 

Cela serait cependant insuffisant sans une adaptation, matérielle, culturelle et organisationnelle à la guerre en cours des ministères directement concernés (et même plus ou moins directement des autres) et leur subordination à un Etat-major (oui, si on fait la guerre, il faut un organe permanent de commandement, c’est la base) ou peut-être deux (action intérieure et action extérieure).

En matière de sécurité intérieure, les préconisations de la commission parlementaire semblent être de bon sens. La priorité est évidemment de redonner de l’efficacité au renseignement intérieur, de reconstituer les réseaux des anciens renseignements généraux (et une vraie police de proximité), d’intégrer de gré ou de force les différentes chapelles du ministère de l’intérieur. Les juges doivent avoir les moyens de traiter les dossiers plus rapidement et efficacement. La politique carcérale doit également faire l'objet d’un effort considérable. Les prisons doivent devenir des lieux de réintégration dans la société et non plus des usines à radicalisation ou des zones de contact avec les réseaux criminels, réseaux qui doivent aussi être conçus comme un champ de bataille dans cette guerre. 

Il faut sans doute aller encore plus loin que la commission dans la capacité d’intervention et donc à faire confiance (en format et équipant en conséquence) à des agents de sécurité de proximité, des agents privés et même des citoyens sélectionnés (anciens militaires, gendarmes ou policiers notamment). Quant à nos soldats, déjà peu nombreux, ils ont bien d’autres choses à faire hors des rues de France, hors interventions d’urgence. C’est une « révolution dans les affaires de sécurité » qui doit être menée si on veut vraiment obtenir un bouclier efficace et le chantier est immense.

A l’extérieur, il faudra intégrer bien mieux qu’on ne le fait actuellement (on ne le fait pratiquement pas en fait) combiner les instruments d’action et d’influence de la défense et du ministère des affaires étrangères. L'opération militaire Barkhane au Sahel c'est bien mais c'est très insuffisant par rapport aux problèmes que rencontrent les Etats locaux. Entre autres choses, l'équivalent de Barkhane pour aider l'agriculture locale y serait au moins aussi efficace à long terme pour lutter contre les organisations islamistes que le simple ciblage de ses membres. 

La force de projection militaire, devenue squelettique, doit retrouver de la force. Il faut reconstituer le réseau dense de conseilleurs dont nous disposions il y a quelques dizaines d’années, disposer d'unités expéditionnaires souples plus puissantes et adaptées, constituer des unités mixtes franco-locales à la manière de l’armée tchadienne en 1970, etc. le tout bien sûr dans le respect des souverainetés locales. 

Le plus important de tout reste cependant la volonté de combattre, c'est à dire concrètement d'accepter que des soldats tombent éventuellement. Nous avons accepté que plusieurs dizaines de soldats français soient tués ou blessés au Mali face à des adversaires qui n'avaient pas tués plusieurs centaines de personnes en France. Pourquoi n'est ce pas le cas face à l'Etat islamique ? Avons-nous donc perdu tout courage ou sommes-nous si nuls pour imaginer qu'on ne peut combattre au sol sans s'enliser ? Là aussi, tant de choses à faire, et si peu de choses de faites depuis le début de la guerre.

Mais ne nous y trompons pas, lutter contre des hommes armés ne suffira pas si on ne s'attaque pas non plus aux raisons qui font que ces individus acceptent de prendre les armes, de mourir et de tuer des innocents. On peut se contenter, faussement, de n'y voir que la manipulation d'esprits simples, voire dérangés. On peut considérer aussi la capacité de notre société libérale-libertaire à, selon un paradoxe qui n'est qu'apparent, à se rigidifier et produire massivement de l'humiliation sociale.   

De ces drames peut finalement sortir un bien commun. A la France des mornes années trente et du désastre de 1940 a succédé la France de trente glorieuses. On parlait alors de miracle français. Le nouveau miracle français consistera sans doute à redevenir un modèle de société séduisant pour ses membres et pour le reste du monde. Ce sera encore plus puissant pour l'emporter que toutes les forces militaires ou de sécurité que nous pourrons (et qu'il faudra) aligner. Cette guerre est un défi pour toute une génération, une « grande génération ».