jeudi 12 octobre 2017

Se transformer à temps. L'exemple de la guerre de Corée (1950-1951)


10/08/2012

Les conflits armés sont avant tout des confrontations de systèmes opérationnels, c’est-à-dire des ensembles d’hommes et d’équipements, avec les compétences associées, manœuvrés par une structure de commandement. La valeur de ces systèmes n’étant pas intrinsèque mais relative et ces confrontations sont d’abord des révélateurs de leurs forces et faiblesses antagonistes. L’ampleur des effets tactiques et stratégiques qui en résulte est alors souvent en proportion avec celle des écarts constatés et lorsque ces écarts n’ont pas été anticipés, les effets physiques sur le terrain se doublent alors souvent d’un choc psychologique qui les amplifie. Si le contact initial n’est pas fatal au plus faible, celui-ci est fortement incité à évoluer pour combler au plus vite l’écart. Le choc de la surprise peut alors se trouver inversé. Prenons l’exemple de la première année de la guerre de Corée, riche en transformations.

Le modèle soviétique échoue face au modèle américain

La guerre est engagée par un système de bataille nord-coréen modelé par les Soviétiques, composé en premier échelon de trois corps d’armée combinant une brigade de chars T-34/85, trois ou quatre divisions motorisées et une puissante artillerie. Dans le style soviétique, ces corps d’armée se lancent dans une série d’offensives le long du front. Chacune de ces offensives, précédée de quelques frappes aériennes mais surtout d’artillerie et si possible d’infiltrations sur les arrières ennemis, vise à pénétrer le plus loin possible. Elle ne s’arrête que lorsqu’elle arrive aux limites de ses possibilités et qu’une autre offensive a pris le relais sur un autre point du front. Ce système balaie sans aucune difficulté l’armée sud-coréenne, à base de quelques divisions d’infanterie dispersées sur le territoire avec le maintien de l’ordre comme mission principale.

La confrontation avec le système opérationnel américain pose évidemment d’autres problèmes, même si les premiers échanges révèlent de nombreuses lacunes dans une US Army largement démobilisée depuis 1945. La 24e division d’infanterie américaine, première à intervenir, est refoulée avec de lourdes pertes dans la région du port de Pusan, à l’extrême sud-est de la péninsule. C’est dans cette poche et au Japon, que les Américains reconstituent le système opérationnel qui leur avait réussi pendant la guerre du Pacifique. Cela va leur prendre environ deux mois, pendant lesquels les Nord-coréens s’obstinent en vain à forcer la décision à Pusan, tout en se plaçant dans une position très dangereuse face au modèle « triphibie » américain.

Maîtres du ciel, les Américains ont très rapidement entravé la logistique des forces concentrées à l’extrême sud. Maîtres des mers, ils débarquent à Inchon le 15 septembre et s’emparent de Séoul dix jours plus tard. Tout le système opérationnel nord-coréen est alors coupé de ses arrières et s’effondre d’un coup.

Le modèle américain échoue face au modèle chinois

L’armée nord-coréenne n’oppose désormais plus de résistance organisée face à la VIIIe armée américaine (huit puissantes divisions, renforcées d’une dizaine de divisions sud-coréennes reconstituées et de bataillons internationaux). Les colonnes interarmes motorisées américaines pénètrent en Corée du Nord le 1er octobre et s’emparent de Pyongyang, le 19. De nombreux indices laissent entrevoir la possibilité d’une intervention militaire chinoise mais le général Mac Arthur, commandant des forces des Nations-Unies, n’en tient pas compte. Le 25 octobre, les unités les plus en pointe de la VIIIe armée, la 6e division sud-coréenne et le 8e régiment de cavalerie américain, rencontrent des divisions chinoises qui ont pénétré en Corée. L’armée populaire de libération (APL) l’emporte facilement et les unités retournent en Chine. Quelques jours plus tôt, le corps expéditionnaire français en Indochine a perdu 7 000 hommes sur la route coloniale n°4 face à une armée organisée sur le modèle chinois.

Pour autant, Mac Arthur ne change rien à ses plans, ni aux méthodes de son corps de bataille. Pire encore, le repli chinois après le combat est interprété comme un aveu de faiblesse alors qu’il s’agit d’une stricte application des « 16 mots d’ordre » de Mao Zedong sur la guerre populaire (« l’ennemi avance, nous nous replions ; il se retranche, nous le harassons ; il est épuisé, nous attaquons ; il bat en retraite, nous le poursuivons »). Le terrain n’est pas tenu et les forces chinoises se placent en profondeur en position de contre-attaque. Comme les Nord-coréens en août, les Américains sont victimes de leur succès et ne voient pas que c’est le moment de changer de stratégie (passer en mode défensif par exemple pour conserver tous les objectifs importants de la péninsule) ou au moins de tactique.

Le 24 novembre 1950, Mac Arthur lance donc son opération « Noël à la maison » destinée à terminer la guerre par l’occupation totale de la Corée du Nord. La VIIIe armée lance ses colonnes le long des différentes vallées en direction du fleuve-frontière Yalu. Elles s’y trouvent dans une situation de très grande vulnérabilité face à 300 000 fantassins chinois qui ont se déplacent en tout terrain. Le 25 novembre, les Alliés, stupéfaits, découvrent le yundong zhan, le combat mobile chinois. Ils sont complètement débordés par des troupes à pied qui profitent du terrain accidenté pour s’infiltrer sur les arrières de leurs lourdes colonnes motorisées. La puissance de feu américaine est impuissante face à des troupes qui exploitent à fond les possibilités du terrain, de la météo hivernale et de la nuit pour échapper aux vues. Les troupes des Nations Unies, pourtant supérieures en nombre, sont bousculées. Un corps d’armée sud-coréen est anéanti, plusieurs divisions américaines en repli sont étrillées dans des embuscades. Seule la 1e division de Marines parvient à s’extraire de la haute-montagne en infligeant de très lourdes pertes aux Chinois pour se réfugier dans le port de Hungnam sur la côte Est. C’est le plus grand désastre subi par l’armée américaine au cours de son histoire, quelques semaines seulement après un de ses plus brillants succès.

Face à l’étonnante supériorité terrestre chinoise, Mac Arthur semble paniquer et ordonne un repli général sur le 38e parallèle, ce qui en fait la plus longue retraite de l’histoire américaine. La solution de conserver une tête de pont à Hungnam aurait sans doute permis de menacer les arrières chinois mais cette idée n’est pas envisagée. Au lieu de cela, la VIIIe armée passe en mode défensif le long du 38e parallèle. Le système américain commence sa transformation.

Le modèle chinois échoue face à un nouveau modèle américain

Les Chinois, eux persistent dans l’application des 16 mots d’ordre, et collent à l’ennemi en retraite. Le jour de l’an 1951, ils lancent leur troisième offensive sur l’ensemble de la ligne de front, avec une armée nord-coréenne reconstituée sur leur modèle. Ils parviennent encore à repousser les forces des Nations-Unies de plus de soixante kilomètres et s’emparent de Séoul, mais les pertes sont lourdes. Les Américains apprennent le combat défensif mobile de lignes en lignes, le fightroll, avec des capacités de soutien facilitées par la proximité des bases mais surtout des appuis feux aériens ou d’artillerie très largement renforcés. Le 24 janvier, les Chinois épuisés et incapables de ravitailler correctement leur offensive s’arrêtent. Conformément à leur méthode, ils ne s’accrochent pas au terrain conquis et se regroupent dans les grandes bases du Nord, « le triangle de fer » en particulier au sud de Pyongyang, pour préparer l’offensive suivante.

Les Américains mènent alors une série de reconnaissance en force méthodiques freinés seulement par des éléments légers chinois. Ils reprennent ainsi une partie du terrain conquis mais sans parvenir à infliger des pertes sérieuses aux Chinois. On se trouve alors au point culminant de l’efficacité relative du système opérationnel chinois. Lin Piao, le chef des 3e et 4e armées de campagne, rentre en Chine.

Une quatrième offensive chinoise a lieu à nouveau le 15 février, plus  limitée dans son ampleur que les précédentes et sans résultat autre que de lourdes pertes. Les rendements du système sont de plus en plus décroissants, alors pourtant que le volume de forces s’accroît. Jusqu’à la fin du mois de mars, les Américains contre-attaquent tout le long du front par une série d’opérations méthodiques et à fort coefficient de feu : RoundupKillerRipperCourageousTomahawk. Elles permettent de reprendre le terrain face à un adversaire qui persiste à se dérober. Séoul n’est même pas défendue. L’armée des Nations Unies refranchit le 38e parallèle.

Les Chinois tentent de s’adapter en demandant aux Soviétiques des chars, de l’artillerie et un appui aérien. Un renfort de 21 divisions est également envoyé dans le « triangle de fer ».

La dernière grande offensive est lancée le 22 avril avec 700 000 hommes et, pour la première fois, une grande préparation d’artillerie. Comme à chaque fois, la pression sur une division sud-coréenne permet de percer le front mais les corps d’armée américains se replient en bon ordre sur la « ligne sans nom », puissante structure défensive. Au bout de quatre jours, les Chinois, qui sont loin d’avoir eu tous les moyens demandés, sont obligés de marquer une pause sans avoir atteint d’objectif important, en particulier Séoul. Ils tentent un dernier effort le 15 mai mais là encore sont obligés de s’arrêter au bout de cinq jours. Les pertes chinoises et nord-coréennes dépassent 150 000 hommes, avec pour la première fois de nombreux prisonniers, alors que le terrain gagné est presque immédiatement perdu par la contre-attaque de la VIIIe armée qui s’installe 15 km au nord du 38e parallèle.

Les Chinois du général Peng Teh-Huai comprennent alors qu’ils n’ont aucune chance de détruire la VIIIe armée. Le choix politique est alors fait de se contenter de préserver la Corée du nord et le système opérationnel est transformé en conséquence. Abandonnant l’idée du combat mobile, les 3e et 4e armées de campagne installent un immense échiquier de positions de campagne, bunkers, nids de mitrailleuses, tranchées et tunnels, parfaitement camouflées et résistantes aux attaques aériennes. Les offensives alliées deviennent de plus en plus difficiles et chaque kilomètre conquis coûte de plus en plus cher. Ces attaques alliées ne servent de toute façon plus désormais que comme instruments de négociation. La guerre se fixe le long du 38e parallèle, pratiquement sur le point de départ.

Conclusions

Ce qui surprend d’abord dans ces manœuvres en Corée, c’est cette difficulté à estimer le point culminant du succès d’un système opérationnel et à persister dans son application jusqu’au moment où l’adversaire change et que survient le désastre. Le plus étonnant est que souvent on voit l’adversaire changer. Les Nord-Coréens voient les Américains se renforcer très vite et se doter de grandes capacités de manœuvre. Les Américains savent qu’il y a un risque important de se confronter avec l’armée populaire. Les Chinois voient les Américains se transformer à leur tour. Rien n’y fait.

On peut y voir d’abord le décalage entre la connaissance intellectuelle et la connaissance vécue. Les conseillers soviétiques de l’armée du Nord par exemple connaissent évidemment les opérations amphibies américaines de la guerre du Pacifique mais ils n’y ont jamais été confrontés. Ils anticipent mal ce que cela peut donner en Corée. Les Américains font la même erreur d’appréciation avec les méthodes d’infiltration de l’APL.

On peut y voir aussi un phénomène de focalisation sur la victoire proche (ou sur ce qui semble devoir donner la victoire) : la prise de Pusan, le fleuve Yalu, la destruction de la VIIIe armée. On se dit qu’avec un dernier effort, éventuellement avec un peu plus de moyens, on touchera au but malgré les indices de transformation de l’adversaire. On ne voit pas que les problèmes d’élongation logistique (celui qui est au bout de la péninsule dispose de moins de soutien et d’appuis qui celui qui est près de ses bases) se doublent d’une élongation psychologique. Celui qui est proche de la défaite est évidemment beaucoup plus incité à trouver de nouvelles solutions que celui qui semble l’emporter et dont on ne comprendrait pas qu’il modifie des méthodes qui gagnent.

On retrouve enfin les mécanismes du cycle de prise de risques décrit par l’économiste Hyman Minsky. Le succès répété accroît l’optimisme jusqu’à l’excès et pousse à prendre des risques supplémentaires jusqu’à aboutir à un échec cinglant qui provoque en retour un excès de pessimisme et de prudence. La sous-estimation de l’adversaire fait place à sa surestimation. Le 24 novembre, Mac Arthur est persuadé de toucher au triomphe et une semaine plus tard, il ordonner d’évacuer toute la Corée du nord. En janvier 1942, les Japonais sont méprisés par les officiers de Sa Majesté, quelques semaines plus tard, après la prise de Singapour et de Rangoon, ils passent pour des surhommes. Neuf ans plus tard, après l’opération menée un peu légèrement sur la RC-4, l’état-major français en Indochine panique et est persuadé que tout est perdu au Tonkin.   

En Corée, après le désastre de novembre, les Américains se concentrent sur l’obtention de succès défensifs puis offensifs d’ampleur croissante et ce n’est qu’avec l’accumulation de ces succès qu’ils recommencent à songer à des modes d’action plus audacieux comme des reconnaissances offensives profondes ou l’opération aéroportée au nord de Séoul en mars. Ils planifient à nouveau des plans d’opérations amphibies en « sauts de puce », qui seront finalement annulés.

On notera enfin la différence dans le mode de transformation des armées communistes, évoluant d’un bloc (mode opératif soviétique, mode maoïste mobile, mode maoïste défensif) et le mode d’évolution américain fait d’accumulation d’innovations à la base facilitées par l’abondance et la diversité des moyens.

Au bilan, il apparaît une nouvelle fois qu’être lent à changer c’est se condamner à être surpris.

dimanche 1 octobre 2017

Les gardiens de l'impossible

Ici
Modifié le 03/10/2017

Aujourd’hui, 1er octobre, en début d’après-midi, une  patrouille de soldats du 1er Régiment étranger de génie a abattu un djihadiste qui avait attaqué et tué deux femmes dans la foule de la gare de Marseille. Pour ce qu’on puisse connaître des événements, il est probable que cette intervention a évité d’autres victimes. Il faut donc saluer et honorer comme il se doit l’action de ces hommes et les remercier.

En 22 ans de présence militaire, ce qui correspond sensiblement au début de la guerre contre plusieurs organisations djihadistes, il s’agit de la dixième confrontation en métropole entre nos soldats et nos ennemis mais la première où on stoppe une attaque contre des civils. Les neuf autres, dans lesquelles il faut bien sûr inclure les meurtres perpétrés par Mohamed Merah, ont été des ripostes, quand elles étaient possibles. Ces ripostes, il faut le souligner, ce sont toujours effectuées avec une grande maîtrise qui a permis de faire face aux attaques sans toucher la population. D’un point de vue tactique, chaque fois que nos soldats rencontrent l’ennemi ils sont donc plutôt efficaces, ce qui, il faut bien le dire, ne saurait surprendre que ceux qui ne sont pas sortis des clichés des « bidasseries ». Peut-on pour autant,dire que Sentinelle est un succès stratégique ? Tous ceux qui ont intérêt à ce que l’on croit qu’il en est ainsi le clameront haut et fort, ils se féliciteront de l’avoir décidé, réclameront son maintien pour l’éternité et profiteront de l’occasion pour fustiger ceux qui émettent des doutes. Derrière certainement le souci réel de protéger les citoyens, n’oublions pas non plus que la fonction première des soldats de Sentinelle est démonstrative : montrer et rassurer les gens (la plupart) ; montrer lorsqu’on est politique que l’on fait quelque chose ; montrer enfin que l’on est utile et que l’on a besoin de budgets, d’effectifs, d’une meilleure image, etc…

Maintenant, si on regarde l’efficacité réelle de l’opération face à l’ennemi, il faut saluer l’intervention à Marseille, bien sûr, mais que dire de celle de Chalon-sur-Saône, le 15 septembre dernier, lorsqu’un homme a attaqué des femmes avec un marteau ? De Dijon le 24 juin, lorsque cette fois, il s’agissait d’une femme avec un couteau ? De Saint-Etienne du Rouvray le 26 juillet 2016 ? De la gare de Carcassonne et de Marseille les 13 juin et 11 janvier de la même année ? De Saint-Quentin, du train Thalys et de Villejuif en 2015 ? De celles, surtout, de Nice le 14 juillet ou de Paris-Saint Denis le 13 novembre 2015, pour ne parler que des attaques terroristes islamistes contre des civils depuis le début de l’opération Sentinelle ? Si on inclut Vigipirate (ce qui est, rappelons-le, la même chose), c’est un total de 33 attaques de ce type que l’on a connu... dont 32 que l’on a raté. On ne parlera de toutes les attaques criminelles survenues dans le même temps et face auxquelles les soldats de Vigipirate-Sentinelle seraient légalement tenus d'intervenir s'ils en étaient témoins.

Personne ne critique Vigipirate-Sentinelle pour ces 32 ratages, pourtant si on veut faire le bilan d’une opération, il faut tout prendre en compte. On comprend bien que nos soldats ne peuvent être partout, et qu’en réalité il est facile, comme les policiers en tenue ou les gendarmes de les éviter car à la fois visibles et pas assez nombreux pour tout contrôler. L’argument de la dissuasion, souvent invoquée pour justifier l’engagement tient donc assez peu. On n’a d’ailleurs jamais trouvé quelque part le moindre indice d’une attaque dissuadée par la présence de nos soldats. En agissant à la gare Saint-Charles, sauf déficience mentale forte, l’agresseur ne pouvait ignorer par ailleurs que des soldats seraient sur les lieux et qu’armé d’un couteau, il ne pourrait leur résister. Il lui est probable que cela lui importait peu. Voilà le problème. Si l’agresseur veut tuer et vivre, il lui suffit d’éviter soldats et policiers visibles ; s’il veut mourir ou s’en moque, il va dans une zone où il en trouvera. Il peut même les attaquer directement, ce qui a été le cas de la majorité des attaques en 2017. Est-ce à dire donc que les soldats et policiers les attirent à eux plutôt que vers des civils ? C’est en réalité difficile à dire. Dans tous les cas, la dissuasion ne fonctionne pas pour des fanatiques pour qui tout peut être une cible.

Dissuasion, paratonnerre, on parlait jusque-là de vies épargnées hypothétiques. On parle aujourd’hui de vies réelles sauvées, avec des noms. Le poids du visible et concret est infiniment plus lourd que celui de l’imaginaire, même si, au bout du compte, c’est ce dernier qui a le plus d’importance. Les sondages, dont on se targue et que l’on ne manquera pas de mettre en avant, indiqueront qu’une grande majorité de l’opinion publique plébiscite Sentinelle et sans doute plus encore depuis aujourd’hui. C’est omettre de dire que la question est mal posée. Le vrai choix n’est pas en effet entre Sentinelle et rien (qui déclarera préférer le rien ?) mais entre Sentinelle et autre chose.

Encore une fois si on veut faire le bilan d’une opération, il faut tout prendre en compte, y compris ce que l’on ne voit pas. Rappelons-le, depuis 22 ans nous avons investi environ un milliard d’euros et 20 à 25 millions de journées de travail dans l’engagement des militaires en métropole. Pour les armées, c’est une ponction énorme qui a réduit d’autres capacités, réduit les entraînements, usé les hommes et les femmes et au bout du compte détourné et réduit notre potentiel militaire.

La vraie question est de savoir si cet investissement n’aurait pas été plus utile ailleurs. Avec un milliard d’euros, on aurait pu en faire des choses pour lutter contre les groupes terroristes, dans nos prisons par exemple ou surtout nos services de renseignement intérieur. Les failles énormes que l’on a pu y constater de 2012 à 2015 étaient surtout des problèmes organisationnels mais, comme dans les forces armées, ce type de problème a été considérablement aggravé par les « rationalisations » et regroupements en tous genres que la recherche de petites économies sur les services publics a provoqués. On a trouvé depuis des financements pour, par exemple, équiper les Brigades anti-criminalité et les Pelotons de surveillance et d'intervention de la gendarmerie de fusils d’assaut (et espérons-le l’entrainement au tir qui va avec). Cela aurait pu avoir lieu bien avant. Pour mémoire, nous sommes vraiment en guerre contre les organisations djihadistes depuis 1995 et le terrorisme était inscrit en toutes lettres comme une menace majeure dans le Livre blanc de la défense…et de la sécurité nationale de 2008, auquel le ministère de l’intérieur a théoriquement contribué.

Mais même ainsi cela n’aurait pas été suffisant pour tout arrêter. Je ne sais plus qui a utilisé cette métaphore qui disait que les forces de sécurité, les hommes en armes, sont les « gardiens de but » du système, ceux qui doivent agir quand tous les autres ont échoué et qu’une faille de leur part a des conséquences immédiates et visibles. Le problème est qu'à partir du moment où toute la population peut être attaquée les cages font en réalité toute la largeur du terrain. Avec Vigipirate-Sentinelle on a simplement ajouté un deuxième (et coûteux) gardien. Parfois, il va réussir, la plupart du temps il va échouer.

On peut se contenter de cela, on peut aussi décider de multiplier les gardiens mais pour cela, il faut changer de logique et sortir du tout régalien, de toute façon étranglé sur l’autel des réductions budgétaires, pour faire confiance aux citoyens. Quand on a inventé la conscription et la mobilisation des réserves, on a, par cette innovation sociale, multiplié d’un coup et à bas coût la puissance des armées. Le principal enseignement de l’attaque d’aujourd’hui est que des hommes et des femmes armés et compétents qui interviennent très vite peuvent arrêter net une attaque terroriste. En réalité, il y a eu un autre cas où des militaires français ont contribué à stopper une attaque terroriste. C’était le 18 juin dernier à Bamako, dans un espace hôtelier où les soldats étaient en permission…avec leurs armes. Même en maillot de bain, l’un d’entre eux a su parfaitement utiliser la sienne. 

Autoriser tous les servants d’armes, policiers, gendarmes, militaires (vous savez ceux à qui on fait confiance pour se battre dans les Ifoghas) à avoir leur arme de service (limitée dans tous les cas à une arme de poing, même pour les militaires) même hors service, serait déjà multiplier peut-être par deux les « gardiens ». Étendre cette possibilité à certains éléments de la réserve opérationnelle n°2 (les anciens militaires) et leurs équivalents du ministère de l’intérieur, les réservistes mais aussi certains membres de sociétés privées (qui rentrent souvent dans les catégories précédentes) multiplierait encore la densité d’intervention. Je sais (encore) parfaitement me servir de toutes les armes légères et dans toutes les circonstances. J'étais dans un bar à Paris le soir du 13 novembre 2015 à proximité de la zone d'attaque. Ce bar aurait été attaqué comme Le petit Cambodge, je n'aurais pas pu faire grand-chose. Avec un permis de port d'arme et une arme de poing, j'aurai pu intervenir. J'aurais peut-être été abattu mais la probabilité de sauver des gens aurait augmenté très nettement...pour un coût nul, ou minime pour l'Etat, peut-être 1 000 euros au total et pour plusieurs années, alors que, par exemple, un soldat de Sentinelle en coûte 30 000 par an. Ils y a des centaines de milliers d'hommes et de femmes en France qui ont la même capacité et sont dignes de la même confiance. 7 000 soldats dans les rues pour arrêter les attaques c'est bien, 200 000, qui plus est invisibles, c'est mieux. 

Accessoirement, l'idée est soutenue depuis longtemps par beaucoup, comme Thibault de Montbrial, et "depuis longtemps" signifie avant le 13 novembre 2015 par exemple. On peut essayer de compter aussi le nombre de vies, parmi les 130 qui ont été fauchées ce soir-là, qui auraient pu être sauvées si cette idée avait été appliquée. Certainement bien plus encore qu'à Marseille aujourd'hui. Pour être cohérent, il faut envisager aussi les risques que cela peut induire. Dans ce cas, il faut rappeler que depuis le début de ces 22 ans de guerre des millions d'hommes et de femmes de confiance ont déjà assuré des surveillances en armes et considérer les dégâts éventuels que cela a provoqué. Je n'ai pas pour ma part un souvenir particulier de massacres. Rappelons aussi qu'avec le tir sportif et surtout la chasse on a déjà en France 30 armes à feux et 0,00019 homicides annuels pour 100 habitants, autrement dit 150 000 armes pour un meurtre. En réalité, ce taux est encore plus élevé car une bonne partie des homicides par armes à feux sont le fait de truands utilisant des armes de guerre volées et donc non comptabilisées. En fait, le vrai risque, de l'augmentation du droit de porter des armes c'est l'augmentation du taux de suicide. 

Étrangement, j’ai tendance à croire qu’avec dix gardiens (évidemment contrôlés, formés, entraînés régulièrement, encadrés...on n’est pas aux Etats-Unis) on arrêterait bien plus d’attaques qu'avec deux et qu’un certain nombre d’échecs cités plus haut aurait pu être évité et donc des vies sauvées en bien plus grand nombre. Cela permettrait de dégager aussi la majeure partie des soldats de cette opération et de les employer plus efficacement, à l'assaut de nos ennemis par exemple au lieu d'attendre que ce soit eux qui nous attaquent. Il est quand même singulier que l'on cache les soldats qui combattent l'État islamique - rendons hommage à l'adjudant Grenier qui vient de tomber - et que l'on montre ceux que l'on empêche de le faire pour leur confier une mission de gardiens. C'est tellement singulier que leur image est utilisée pour illustrer la lutte anti-terroriste dans tous les articles et reportages. Pour mémoire, les policiers ou gendarmes peuvent remplir la même mission mais avec plus de pouvoirs et la possibilité de faire autre chose que de la surveillance-intervention.

On peut, on doit se féliciter de l’action des soldats de Sentinelle aujourd’hui mais se focaliser là-dessus et croire, avec la série de lois anti-terroristes, que l’on a trouvé la bonne méthode pour arrêter toutes les attaques djihadistes serait une grave illusion. N’oublions pas que Sentinelle rate en réalité plus de 90 % de ces attaques. Saluons nos soldats, pensons aux familles des victimes du jour et à ceux qui ont été sauvés, n’oublions pas ceux qui sont morts alors qu’ils auraient pu être mieux défendus. 

mardi 26 septembre 2017

Autant en emporte le temps

Lorsqu’on lit des livres de science-fiction ou des ouvrages de prospective, il est souvent assez facile de déterminer à quelle époque ils ont été écrits tant ils transpirent des valeurs, des façons de voir, des préoccupations, des espoirs ou des peurs du moment de leur écriture. Les premiers tombent parfois juste dans leur vision de l’avenir car l’imagination s’y déploie plus largement et ils sont plus nombreux. On découvre alors que H.G. Wells a décrit l’emploi d’armes nucléaires dès 1914 (The World Set Free) et que Robert Heinlein dans Solution Unsatisfactory a imaginé en 1941 ce que donnerait l’évolution du monde si les Etats-Unis en disposaient seuls avant la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Maintenant, ces visions justes ne sont guère opératoires car on ne sait pas justement qu’elles sont justes lorsqu'elles sont écrites, noyées dans de multiples autres qui s’avèrent rétrospectivement fausses ou simplement « linéaires », oubliant le rôle essentiel des événements colossaux et, le plus souvent, imprévisibles. L’an 2000 de l’Hudson Institute (1967) est à cet égard malgré lui un monument à la gloire de l’impossibilité d’anticiper le futur. Mais s’il est impossible de l’anticiper, il est utile de le coloniser. On l’a dit, ces projections éclairent sur l’époque mais surtout, comme le futur se construit pas à pas, sur la crête d’une succession de moments, elles peuvent constituer autant d’attracteurs que de repoussoirs. Il peut arriver ainsi que la description d’un futur change le présent…et change en retour la probabilité de ce même futur. Aurait-on imaginé en France, en 1970, un comité de surveillance de l'informatique, si John Brunner, Philip Dick ou Arthur Clarke n’en avait décrit, et le mot « décrit » est important car plus puissant que « concept », les menaces ? Que serait plus simplement le monde si 1984 n’avait pas été écrit ? Donc le futur peut être exploré et on peut, on doit, y constituer de multiples colonies mentales, des projections en bulles qui éclatent au fur et à mesure de l’avancée de la ligne du présent, le seul temps qui existe.

Le traitement du passé est très différent. Car si le futur n’existe pas et n’existera jamais, le passé, lui, a existé et aura toujours existé. On ne peut l’aborder de la même façon que l'anticipation, c'est-à-dire avec tous les biais du présent, sans le polluer, voire le dénaturer. L’Histoire est le passé reconstruit. Elle n’est pas figée, elle se nourrit de sources qui se renouvellent constamment et d’interprétations qui elles-mêmes peuvent évoluer, en bénéficiant par exemple des apports des autres sciences. Pour autant, et contrairement aux anticipations, la plasticité du passé a de fortes limites. On peut contester l’existence de Napoléon ou des chambres à gaz, les faits restent pourtant têtus. Contrairement, au futur qui est un système complexe (les relations de cause à effet n’y sont généralement perçues que rétrospectivement), le passé est un système ordonné. Ce système ordonné peut être simple lorsque les sources sont abondantes et concordantes, laissant peu de places à la spéculation. Il peut être compliqué lorsque les sources sont incomplètes ou interprétables de plusieurs façons laissant la place à des hypothèses et donc à plusieurs histoires, au sens premier, différentes dans certaines limites. C’est normalement là qu’interviennent les experts. 

Bien entendu, l’Histoire n’est pas une science froide et ces experts sont vivants, avec tous les biais que cela implique. On essaie bien, lorsqu’on est animé de l’esprit scientifique, de les contenir autant que possible tout en sachant l'exercice vain. L’histoire de la chasse, quoique identique dans les faits et disposant des mêmes sources, ne sera pas écrite tout à fait de la même façon par les chasseurs et les lapins (lorsqu’ils auront des historiens), pour autant ce sera la même histoire, simplement vus d’angles différents.

Comme le futur, le passé aussi est utilisé, et sans doute plus, pour façonner le présent. De fait, le passé est, et de très loin, le principal modèle pour l’action en cours, par simple répétition de ce qu’on fait précédemment ou, plus subtilement, par inspiration analogique. Il faut se méfier de ces répétitions et de ces analogies, qui ne suffisent jamais en soi et finissent toujours un jour par échouer, mais il faut avouer que ce sont des outils puissants.  Il faut s’en méfier encore plus lorsqu’on se sert de l’Histoire à des fins politiques. Les amateurs auront reconnu précédemment (systèmes complexes et ordonnés) le modèle Synefin. Il en manquait un carré, celui des systèmes chaotiques là les causes et les effets ne sont pas connus ou sont rompus par des médiocres.

Il est normal de décrire ceux et celles qui ont « fait » l’Histoire sans oublier toutefois le contexte qui a permis qu’ils puissent le faire. Il est beaucoup plus délicat de choisir parmi eux une liste de noms à célébrer, à mettre en avant, à présenter comme modèles, car on le fait généralement en fonction des contextes présents et avec souvent des arrières pensées purement politiciennes. C’est à ce moment-là donc que les liens de causes à effets peuvent être rompus et que l’on juge l’action en fonction de critères présents. En rompant ces liens, l’Histoire devient chaotique. 

Pour être plus clair, il paraît concevable que l’on mette en avant des individus défunts qui reflètent encore les façons de voir actuelles ou qu’inversement, on en rejette (sans les effacer de l’histoire comme le passé stalinien toujours reconstitué car ils y sont de toute façon) d’autres pour les raisons inverses. Tout est dans le « encore ». J’avoue avoir moi-même un peu de mal par exemple avec la place Maréchal Staline à Tulle. Staline fait encore partie du présent, ne serait-ce que dans la mémoire de ceux qui peuvent encore parler de son joug, et c’est un présent hideux. Je n’éprouve pas étrangement la même chose devant une statue de Jules César pourtant responsable d’horreurs en Gaule et ailleurs. César appartient définitivement au passé et de ce fait il serait absurde de le juger différemment de ses contemporains. Il serait évidemment encore plus absurde par ailleurs de demander aux Italiens actuels de payer pour lui.

La traite négrière est une horreur. Elle représentait pourtant un progrès pour les Indiens d’Amérique à qui, après les débats de Valladolid (1550-1551), il était reconnu définitivement l'égalité de statut avec les Européens et que l’on exemptait donc d’esclavage. Pour leur malheur on n’a pas reconnu la même qualité aux Noirs africains qui les ont donc remplacés dans cette ignominie. Maintenant comment peux-t-on juger des gens qui raisonnent en termes d’âme (reconnue aux Indiens en 1537) ? Faut-il envoyer une patrouille du temps éliminer Bartolomeo de Las Casas, dénonciateur des horreurs faites aux Indiens pour avoir indirectement provoqué la traite négrière ? Ne faut-il voir plutôt en lui le petit point de Yin dans le Yang qui finit par convaincre le Yang de devenir Yin ? Après lui, on ne peut plus voir le sort réservé aux Indiens tout à fait de la même façon. Pour l’histoire de l’esclavage, il en est de même. Dans son Historia de las Indias, Las Casas regrette d'avoir accepté l'arrivée d'esclaves noirs en Amérique et condamne la traite. Il a fallu du temps pour en convaincre la majorité. A la fin du XVIIIe siècle, un anti-esclavagiste venu du futur aurait été audible, un siècle plus tôt on l’aurait regardé avec de grands yeux. Il est en de même pour beaucoup de choses.

Il faut refuser toute invasion de l’Histoire par des colons-inquisiteurs venus du présent pour y tirer on ne sait quel bénéfice ou soulagement. La colonisation est un viol dont l’histoire montre qu’au bout du compte, il ne profite même pas à son auteur. L’épuration historique, l'édification de statues comme affirmation identitaire, leur déboulonnage pour les mêmes raisons, les autodafés bientôt des livres qui contiendront des propos anti-… (que chaque communautarisme y mette ce qui lui tient à cœur), déplace inexorablement ce qui est une science vers le carré du chaos. Encore une fois le passé, ça existe et ça se respecte d’autant plus que notre présent repose et même vit sur lui. Il y a des projections du futur qui orientent notre vie actuelle, il existe aussi des projections dans le passé qui nous influencent et elles sont potentiellement plus dangereuses. On ne sait toujours pas ce qui se passe lorsqu’on tue ses parents avant de naître soi-même.  

Il est urgent de laisser le passé juger le passé. C'est une chose trop sérieuse pour la confier aux cons.