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dimanche 1 octobre 2017

Les gardiens de l'impossible

Ici
Modifié le 03/10/2017

Aujourd’hui, 1er octobre, en début d’après-midi, une  patrouille de soldats du 1er Régiment étranger de génie a abattu un djihadiste qui avait attaqué et tué deux femmes dans la foule de la gare de Marseille. Pour ce qu’on puisse connaître des événements, il est probable que cette intervention a évité d’autres victimes. Il faut donc saluer et honorer comme il se doit l’action de ces hommes et les remercier.

En 22 ans de présence militaire, ce qui correspond sensiblement au début de la guerre contre plusieurs organisations djihadistes, il s’agit de la dixième confrontation en métropole entre nos soldats et nos ennemis mais la première où on stoppe une attaque contre des civils. Les neuf autres, dans lesquelles il faut bien sûr inclure les meurtres perpétrés par Mohamed Merah, ont été des ripostes, quand elles étaient possibles. Ces ripostes, il faut le souligner, ce sont toujours effectuées avec une grande maîtrise qui a permis de faire face aux attaques sans toucher la population. D’un point de vue tactique, chaque fois que nos soldats rencontrent l’ennemi ils sont donc plutôt efficaces, ce qui, il faut bien le dire, ne saurait surprendre que ceux qui ne sont pas sortis des clichés des « bidasseries ». Peut-on pour autant,dire que Sentinelle est un succès stratégique ? Tous ceux qui ont intérêt à ce que l’on croit qu’il en est ainsi le clameront haut et fort, ils se féliciteront de l’avoir décidé, réclameront son maintien pour l’éternité et profiteront de l’occasion pour fustiger ceux qui émettent des doutes. Derrière certainement le souci réel de protéger les citoyens, n’oublions pas non plus que la fonction première des soldats de Sentinelle est démonstrative : montrer et rassurer les gens (la plupart) ; montrer lorsqu’on est politique que l’on fait quelque chose ; montrer enfin que l’on est utile et que l’on a besoin de budgets, d’effectifs, d’une meilleure image, etc…

Maintenant, si on regarde l’efficacité réelle de l’opération face à l’ennemi, il faut saluer l’intervention à Marseille, bien sûr, mais que dire de celle de Chalon-sur-Saône, le 15 septembre dernier, lorsqu’un homme a attaqué des femmes avec un marteau ? De Dijon le 24 juin, lorsque cette fois, il s’agissait d’une femme avec un couteau ? De Saint-Etienne du Rouvray le 26 juillet 2016 ? De la gare de Carcassonne et de Marseille les 13 juin et 11 janvier de la même année ? De Saint-Quentin, du train Thalys et de Villejuif en 2015 ? De celles, surtout, de Nice le 14 juillet ou de Paris-Saint Denis le 13 novembre 2015, pour ne parler que des attaques terroristes islamistes contre des civils depuis le début de l’opération Sentinelle ? Si on inclut Vigipirate (ce qui est, rappelons-le, la même chose), c’est un total de 33 attaques de ce type que l’on a connu... dont 32 que l’on a raté. On ne parlera de toutes les attaques criminelles survenues dans le même temps et face auxquelles les soldats de Vigipirate-Sentinelle seraient légalement tenus d'intervenir s'ils en étaient témoins.

Personne ne critique Vigipirate-Sentinelle pour ces 32 ratages, pourtant si on veut faire le bilan d’une opération, il faut tout prendre en compte. On comprend bien que nos soldats ne peuvent être partout, et qu’en réalité il est facile, comme les policiers en tenue ou les gendarmes de les éviter car à la fois visibles et pas assez nombreux pour tout contrôler. L’argument de la dissuasion, souvent invoquée pour justifier l’engagement tient donc assez peu. On n’a d’ailleurs jamais trouvé quelque part le moindre indice d’une attaque dissuadée par la présence de nos soldats. En agissant à la gare Saint-Charles, sauf déficience mentale forte, l’agresseur ne pouvait ignorer par ailleurs que des soldats seraient sur les lieux et qu’armé d’un couteau, il ne pourrait leur résister. Il lui est probable que cela lui importait peu. Voilà le problème. Si l’agresseur veut tuer et vivre, il lui suffit d’éviter soldats et policiers visibles ; s’il veut mourir ou s’en moque, il va dans une zone où il en trouvera. Il peut même les attaquer directement, ce qui a été le cas de la majorité des attaques en 2017. Est-ce à dire donc que les soldats et policiers les attirent à eux plutôt que vers des civils ? C’est en réalité difficile à dire. Dans tous les cas, la dissuasion ne fonctionne pas pour des fanatiques pour qui tout peut être une cible.

Dissuasion, paratonnerre, on parlait jusque-là de vies épargnées hypothétiques. On parle aujourd’hui de vies réelles sauvées, avec des noms. Le poids du visible et concret est infiniment plus lourd que celui de l’imaginaire, même si, au bout du compte, c’est ce dernier qui a le plus d’importance. Les sondages, dont on se targue et que l’on ne manquera pas de mettre en avant, indiqueront qu’une grande majorité de l’opinion publique plébiscite Sentinelle et sans doute plus encore depuis aujourd’hui. C’est omettre de dire que la question est mal posée. Le vrai choix n’est pas en effet entre Sentinelle et rien (qui déclarera préférer le rien ?) mais entre Sentinelle et autre chose.

Encore une fois si on veut faire le bilan d’une opération, il faut tout prendre en compte, y compris ce que l’on ne voit pas. Rappelons-le, depuis 22 ans nous avons investi environ un milliard d’euros et 20 à 25 millions de journées de travail dans l’engagement des militaires en métropole. Pour les armées, c’est une ponction énorme qui a réduit d’autres capacités, réduit les entraînements, usé les hommes et les femmes et au bout du compte détourné et réduit notre potentiel militaire.

La vraie question est de savoir si cet investissement n’aurait pas été plus utile ailleurs. Avec un milliard d’euros, on aurait pu en faire des choses pour lutter contre les groupes terroristes, dans nos prisons par exemple ou surtout nos services de renseignement intérieur. Les failles énormes que l’on a pu y constater de 2012 à 2015 étaient surtout des problèmes organisationnels mais, comme dans les forces armées, ce type de problème a été considérablement aggravé par les « rationalisations » et regroupements en tous genres que la recherche de petites économies sur les services publics a provoqués. On a trouvé depuis des financements pour, par exemple, équiper les Brigades anti-criminalité et les Pelotons de surveillance et d'intervention de la gendarmerie de fusils d’assaut (et espérons-le l’entrainement au tir qui va avec). Cela aurait pu avoir lieu bien avant. Pour mémoire, nous sommes vraiment en guerre contre les organisations djihadistes depuis 1995 et le terrorisme était inscrit en toutes lettres comme une menace majeure dans le Livre blanc de la défense…et de la sécurité nationale de 2008, auquel le ministère de l’intérieur a théoriquement contribué.

Mais même ainsi cela n’aurait pas été suffisant pour tout arrêter. Je ne sais plus qui a utilisé cette métaphore qui disait que les forces de sécurité, les hommes en armes, sont les « gardiens de but » du système, ceux qui doivent agir quand tous les autres ont échoué et qu’une faille de leur part a des conséquences immédiates et visibles. Le problème est qu'à partir du moment où toute la population peut être attaquée les cages font en réalité toute la largeur du terrain. Avec Vigipirate-Sentinelle on a simplement ajouté un deuxième (et coûteux) gardien. Parfois, il va réussir, la plupart du temps il va échouer.

On peut se contenter de cela, on peut aussi décider de multiplier les gardiens mais pour cela, il faut changer de logique et sortir du tout régalien, de toute façon étranglé sur l’autel des réductions budgétaires, pour faire confiance aux citoyens. Quand on a inventé la conscription et la mobilisation des réserves, on a, par cette innovation sociale, multiplié d’un coup et à bas coût la puissance des armées. Le principal enseignement de l’attaque d’aujourd’hui est que des hommes et des femmes armés et compétents qui interviennent très vite peuvent arrêter net une attaque terroriste. En réalité, il y a eu un autre cas où des militaires français ont contribué à stopper une attaque terroriste. C’était le 18 juin dernier à Bamako, dans un espace hôtelier où les soldats étaient en permission…avec leurs armes. Même en maillot de bain, l’un d’entre eux a su parfaitement utiliser la sienne. 

Autoriser tous les servants d’armes, policiers, gendarmes, militaires (vous savez ceux à qui on fait confiance pour se battre dans les Ifoghas) à avoir leur arme de service (limitée dans tous les cas à une arme de poing, même pour les militaires) même hors service, serait déjà multiplier peut-être par deux les « gardiens ». Étendre cette possibilité à certains éléments de la réserve opérationnelle n°2 (les anciens militaires) et leurs équivalents du ministère de l’intérieur, les réservistes mais aussi certains membres de sociétés privées (qui rentrent souvent dans les catégories précédentes) multiplierait encore la densité d’intervention. Je sais (encore) parfaitement me servir de toutes les armes légères et dans toutes les circonstances. J'étais dans un bar à Paris le soir du 13 novembre 2015 à proximité de la zone d'attaque. Ce bar aurait été attaqué comme Le petit Cambodge, je n'aurais pas pu faire grand-chose. Avec un permis de port d'arme et une arme de poing, j'aurai pu intervenir. J'aurais peut-être été abattu mais la probabilité de sauver des gens aurait augmenté très nettement...pour un coût nul, ou minime pour l'Etat, peut-être 1 000 euros au total et pour plusieurs années, alors que, par exemple, un soldat de Sentinelle en coûte 30 000 par an. Ils y a des centaines de milliers d'hommes et de femmes en France qui ont la même capacité et sont dignes de la même confiance. 7 000 soldats dans les rues pour arrêter les attaques c'est bien, 200 000, qui plus est invisibles, c'est mieux. 

Accessoirement, l'idée est soutenue depuis longtemps par beaucoup, comme Thibault de Montbrial, et "depuis longtemps" signifie avant le 13 novembre 2015 par exemple. On peut essayer de compter aussi le nombre de vies, parmi les 130 qui ont été fauchées ce soir-là, qui auraient pu être sauvées si cette idée avait été appliquée. Certainement bien plus encore qu'à Marseille aujourd'hui. Pour être cohérent, il faut envisager aussi les risques que cela peut induire. Dans ce cas, il faut rappeler que depuis le début de ces 22 ans de guerre des millions d'hommes et de femmes de confiance ont déjà assuré des surveillances en armes et considérer les dégâts éventuels que cela a provoqué. Je n'ai pas pour ma part un souvenir particulier de massacres. Rappelons aussi qu'avec le tir sportif et surtout la chasse on a déjà en France 30 armes à feux et 0,00019 homicides annuels pour 100 habitants, autrement dit 150 000 armes pour un meurtre. En réalité, ce taux est encore plus élevé car une bonne partie des homicides par armes à feux sont le fait de truands utilisant des armes de guerre volées et donc non comptabilisées. En fait, le vrai risque, de l'augmentation du droit de porter des armes c'est l'augmentation du taux de suicide. 

Étrangement, j’ai tendance à croire qu’avec dix gardiens (évidemment contrôlés, formés, entraînés régulièrement, encadrés...on n’est pas aux Etats-Unis) on arrêterait bien plus d’attaques qu'avec deux et qu’un certain nombre d’échecs cités plus haut aurait pu être évité et donc des vies sauvées en bien plus grand nombre. Cela permettrait de dégager aussi la majeure partie des soldats de cette opération et de les employer plus efficacement, à l'assaut de nos ennemis par exemple au lieu d'attendre que ce soit eux qui nous attaquent. Il est quand même singulier que l'on cache les soldats qui combattent l'État islamique - rendons hommage à l'adjudant Grenier qui vient de tomber - et que l'on montre ceux que l'on empêche de le faire pour leur confier une mission de gardiens. C'est tellement singulier que leur image est utilisée pour illustrer la lutte anti-terroriste dans tous les articles et reportages. Pour mémoire, les policiers ou gendarmes peuvent remplir la même mission mais avec plus de pouvoirs et la possibilité de faire autre chose que de la surveillance-intervention.

On peut, on doit se féliciter de l’action des soldats de Sentinelle aujourd’hui mais se focaliser là-dessus et croire, avec la série de lois anti-terroristes, que l’on a trouvé la bonne méthode pour arrêter toutes les attaques djihadistes serait une grave illusion. N’oublions pas que Sentinelle rate en réalité plus de 90 % de ces attaques. Saluons nos soldats, pensons aux familles des victimes du jour et à ceux qui ont été sauvés, n’oublions pas ceux qui sont morts alors qu’ils auraient pu être mieux défendus. 

mercredi 9 août 2017

Le piège de l'opération Sentinelle

Publié le 2 février 2017

22 ans de présence militaire dans les rues
1 milliard d'euros
23 millions de journées de travail
0 combats anti-terroristes autres qu'en autodéfense

L’opération Sentinelle n’augmente pas la sécurité des Français, elle la réduit. On peut raisonnablement estimer en effet que le milliard d'euros qui a été dépensé (150 millions en moyenne pour chaque année Sentinelle et environ 30 par année Vigipirate) pour engager des militaires dans les rues de France depuis 1986 aurait été bien plus efficace investi ailleurs, au profit du renseignement intérieur par exemple. On peut penser également que les 23 millions de journées d’engagement de nos soldats, soit plus que l’engagement en Afghanistan, auraient été plus utiles autrement, à l’entraînement par exemple ou sur d’autres théâtres d’opérations, où par ailleurs il aurait été infiniment plus probable de combattre des combattants ennemis. En justifiant l’arrêt de suppressions d’effectifs qui était en train d’étrangler silencieusement notre armée, l’opération Sentinelle a certes sauvé un temps notre capital humain militaire mais au prix d’une autre forme d’affaiblissement, plus lente, plus diffuse mais tout aussi réelle par réduction de la formation et l’usure des soldats.

Engagée au milieu des populations, une force armée est soumise au principe de « qualité totale ». Quand un homme porte sur lui de quoi tuer des dizaines de personnes, son comportement doit être exemplaire, totalement exemplaire même, puisque la moindre erreur peut avoir des conséquences terribles. Mais comme les soldats sont humains, la probabilité de cette erreur n’est jamais nulle et elle devient même non négligeable lorsqu’on la multiplie par plusieurs milliers. Statistiquement, il est impossible sur la longue durée d’empêcher les maladresses de manipulation ou les mauvaises réactions aux 5 agressions quotidiennes, verbales et parfois physiques, contre les soldats de Sentinelle en Ile de France qu’évoque Elie Tenenbaum dans son étude, La Sentinelle égarée. Statistiquement, on ne peut pas éviter aussi les vols d’armes, comme les deux Famas (et munitions) dérobés le 2 février, à une patrouille qui revenait dans sa garnison d’origine. Placées entre des mains malfaisantes, ces deux armes peuvent, à elles seules, être à l’occasion de dégâts très supérieurs à tous les effets positifs que l’on aurait pu attendre de Sentinelle. En résumé, nos soldats sont bien formés et dans l’immense majorité des cas, ils se comporteront remarquablement. Il suffit cependant d’une seule défaillance pour provoquer une catastrophe, et avec la dégradation de notre capital humain la probabilité de cette défaillance s’accroît forcément.

Ajoutons, ce qui n’est jamais évoqué, que si pour les passants, tous les soldats de Sentinelle se ressemblent, il existe en réalité de très grandes différences de compétences entre eux. Le combat est chose complexe et bien plus psychologiquement que techniquement. Si tous nos soldats sont bien formés à l’usage des armes individuelles, au moins les fusils d’assaut, il y a forcément un décalage important entre une jeune recrue d'une spécialité de soutien et un fantassin vétéran. Dès lors qu’il s’agit d’aller au-delà de la simple autodéfense face à un individu isolé, entre un groupe de combat ad hoc de mécaniciens ou de transmetteurs et un groupe de combat organique et expérimenté d’infanterie, ce décalage est encore plus flagrant. Mener des combats rapprochés urbains au milieu des populations constitue le cœur de métier d’une section d’infanterie mais pas forcément celui des autres. Tous nos soldats peuvent constituer d’excellents et très coûteux vigiles, une minorité d’entre eux peuvent constituer des unités d’intervention (mais ils ne sont pas utilisés comme tels puisque dispersés).

Si on examine maintenant le bilan réel de l’engagement de militaires sur le territoire métropolitain depuis octobre 1995, date à partir de laquelle la présence militaire a été permanente, on constate que strictement aucun attentat, de quelque origine qu’il soit, n’a jamais pu être empêché par cette même présence. Peut-être que certains ont été dissuadés par elle mais on ne dispose, à ma connaissance, d’aucun témoignage dans ce sens en plus de vingt ans. Les seuls terroristes que les soldats ont finalement neutralisés en vingt-deux ans sont ceux qui les ont attaqués, comme à Nice le 3 février 2015, à Valence le 1er janvier 2016 et donc le 3 février dernier à Paris, au Carrousel du Louvres (face, respectivement, aux artilleurs des 54e et 93e régiments et aux hommes du 1er Régiment de chasseurs parachutistes). On saluera, le professionnalisme dont ont fait preuve nos soldats à chaque fois, n’hésitant pas à accepter des risques supplémentaires et maîtrisant parfaitement l’emploi de leurs armes pour éviter de blesser des innocents, mais on remarquera aussi l'incohérence dans laquelle on les a placés.

On notera d’abord, détail technique mais qui peut avoir son importance, combien la munition utilisée, la 5,56 à faible capacité d’arrêt et capable de rebondir sur les murs est délicate d’emploi dans ce contexte. Au Louvre, il aura fallu tirer plusieurs fois à bout portant pour arrêter l’agresseur, ce qui aurait pu avoir des conséquences graves, sur le soldat attaqué lui-même qui aurait pu être frappé à nouveau, et sur l’environnement, chaque coup tiré accroissant la probabilité de toucher aussi un camarade ou un civil (le seul cas à ce jour est une blessure par ricochet de balle 5,56 mm). Cette faiblesse de la munition est connue depuis des dizaines d’années, il faudrait probablement combiner l'emploi de Famas avec d'autres armes à plus forte puissance d'arrêt. Comme l’équipement de combat rapproché n’a jamais été une priorité stratégique en France, le problème demeure. 

On notera aussi bien sûr et surtout, que dans les trois cas cités, les soldats ont été surpris par l’attaque et qu’ils l’ont emporté grâce à leur sang-froid et armement très supérieur à celui des agresseurs. Ceci est un point clé : celui qui veut attaquer des soldats, parfaitement visibles alors que lui-même est anonyme, aura quasiment toujours l’initiative. Le remplacement des postes fixes, en « pots de fleurs », par des patrouilles mobiles a un peu réduit cette faiblesse mais comme il est de toute façon interdit aux militaires d’interpeller et contrôler qui que ce soit, celui qui veut attaquer des militaires en trouvera toujours et pourra dans la quasi-totalité des cas agir le premier. Pour peu qu’il dispose, non pas d’un couteau ou d’une machette, mais d’armes à feux et la parade devient beaucoup plus difficile. On peut toujours compter sur sa maladresse mais comme l’agresseur ne cherche pas forcément à fuir et à échapper à la riposte, il lui est possible de s’approcher plus près de sa cible et accroître ainsi sa probabilité de coup de but.

L’opération Sentinelle est en réalité soumise à une contradiction. Une patrouille de soldats est la preuve visible que le gouvernement (mais aussi du coup aussi les élus locaux) « fait quelque chose » mais que ce quelque chose soit efficace est une autre question. De fait, on l'a vu, ce n’est pas efficace pour arrêter les attentats, et il n’est même pas sûr que cela ait l'effet anxiolytique tant vanté (il se peut même que cela ait aussi l'effet inverse). Pour être tactiquement un peu plus efficace dans une mission de protection de la population française, il faudrait en réalité que les soldats soient discrets et aient la capacité d’interpeller et contrôler, qu’ils soient en fait des policiers en civil. Les soldats ne sont pas des policiers et il ne faut évidemment pas qu'ils le soient. Quel est alors l’intérêt de les mettre dans les rues ? 

On pourra arguer, et cela a été le cas après l’attaque du Louvre, qu’ils ont fait barrage à une attaque de civils, en oubliant que si quelqu’un veut attaquer des groupes de civils hors de présence de soldats, il n’a que l’embarras du choix. Les soldats du 1er RCP au Carrousel du Louvre ont, très probablement, été attaqués parce qu’ils étaient là et que s’ils ne l’avaient pas été, c’est une autre patrouille qui aurait été attaquée et non des civils dans le cadre de ce que les agresseurs islamistes considèrent comme un affrontement entre combattants. Comme pour les policiers attaqués à la Goutte d’or en janvier 2016 ou le double-meurtre de juin 2016 à Magnanville, il s’agit aussi de s’en prendre aux forces de sécurité de l’Etat, parce que justement ce sont des représentants de l'Etat mais aussi sans doute parce qu'il apparaît plus honorable de mourir en les combattant que de tuer des civils.

On pourra considérer, argument ultime mais en réalité très hypothétique, que ces hommes et ces femmes servent de « paratonnerres » et qu’il vaut mieux que ce soit eux, préparés et armés, qui servent de cibles plutôt que des civils impuissants. Certains vont quand même plus loin, en faisant de nos soldats des « pièges » à djihadistes, un peu de la même façon que l’on créait des bases dans le Haut-Tonkin pour attirer une armée Viet-Minh insaisissable autrement. Dans ce cas, il faut constater que le bilan comptable de Sentinelle est quand même plutôt maigre. Il serait infiniment plus élevé si on employait nos soldats comme des soldats c’est-à-dire en les lançant directement sur l’ennemi au lieu de les utiliser simplement comme cibles. Surtout, pour reprendre l'exemple indochinois où les choses se sont plutôt mal terminées, ce genre de stratégie est, employée seule, forcément destinée à échouer. Lorsque nos ennemis réussiront à tuer un puis plusieurs soldats de Sentinelle, après les avoir été attaqués uniquement parce qu’ils étaient soldats, pérorera-t-on encore que cela prouve justement l’efficacité et l’intérêt de l’opération ? Il est hélas probable que oui, l’inverse étant un aveu d’une mauvaise décision. On commencera même sans doute à appliquer le principe des coûts irrécupérables (il faut continuer les effort parce qu'il ne faut pas que les efforts précédents l'aient été pour rien). Mais il est tout aussi probable que s'il ne se passe rien cela soit également mis au crédit de Sentinelle (le fameux effet dissuasif face à des gens qui sont prêts à mourir) et de ceux qui l'ont décidé. Quand on aboutit toujours aux mêmes conclusions sur un phénomène quand des événements contraires surviennent, c'est très probablement que ce phénomène n'a en réalité aucun effet sur les événements.

Encore une fois, si on fait le choix d'augmenter la densité de protection de la population, c'est-à-dire concrètement avoir une masse critique d'hommes et de femmes armés au milieu des gens, ce n'est pas l’engagement de quelques milliers de soldats très visibles qui changera grand chose mais un accroissement de la qualité mais aussi de la quantité horaire de présence policière ainsi que, et peut-être surtout, de l'élargissement de l'autorisation de port d'armes à toute la population légitime et compétente pour en faire un usage efficace. Les soldats, et particulièrement les unités d'infanterie, seront sans doute bien utiles en unité d'intervention. Il y avait auparavant une section en « disponibilité opérationnelle » prête à intervenir immédiatement jour et nuit, pourquoi ne pas réactiver ce système ainsi que des postes de commandement en alerte ? Il n'y a pas (encore) dans l'armée de syndicats pour trouver cela intolérable et cela sera sans doute plus utile que Sentinelle.

Sentinelle est effectivement un piège mais pour nous, un forme d’anxiolytique placebo dont on ne peut se passer.  Sauf un improbable courage intellectuel et politique de l’exécutif en place, il faudra probablement attendre un gouvernement avec un peu de hauteur et une vraie vision stratégique avant d’en sortir.