En
janvier 1994, je suis revenu très troublé de mon expérience de presque sept
mois dans une grande ville assiégée. J’en suis revenu écœuré du Machin, sa
bureaucratie imbécile, sa gabegie et surtout sa vision surréalisme de l’emploi
de la force armée : protéger l’aide humanitaire mais empêcher la population de
fuir, tenir les positions conquises par les Bosno-Serbes (on appelait cela
s’interposer) et leur permettre ainsi d’utiliser les unités de choc ailleurs,
être capable de défendre les « zones de sécurité » mais sans préparation, sans
moyens et si possible sans combat, à la manière du glorieux bataillon
néerlandais de Srebrenica.
J’étais
écœuré aussi par la gestion médiatique de cette affaire, en gros blocs de
gentils et de méchants, blocs changeant d’ailleurs de couleur suivant les
tendances. Certains hurlaient à la menace de l’implantation de hordes
sarrasines en plein cœur de l’Europe et
appelaient à l’alliance « naturelle et historique » de la France chrétienne
avec les protecteurs serbes (« pas des sucrés certes, mais ils ne nous
menacent pas eux ! ») et plus largement slaves orthodoxes. Ils étaient
rejoints par ceux qui voyaient la main de la CIA partout et pour qui tout ce
que l’on voyait dans les médias mainstream
n’était que manipulation grossière ourdie par l’Empire. Plus nombreux et
visibles étaient les adorateurs des « philosophes » en chemise blanche et
autres épouse (officielle) d’un Président de la République qui prenaient la
pose auprès des victimes des valeureux et purs Bosniaques « génocidés »
par ces immondes salauds de Serbes, identifiés à des Nazis.
Les
faits ne pénétraient pas dans le monde de leurs croyances, mais pouvaient
éventuellement s’y coller à condition d’être compatibles. Bien entendu, les
informations elles-mêmes, alors très physiques en l’absence d’internet, il
fallait les chercher soi-même sur place, parfois avec courage comme quelques
grands reporters permanents mais le plus souvent en allers-retours de quelques
jours, ou, ce n’était pas incompatible, en se les faisant fournir par de
généreux pourvoyeurs d’images, films et documents divers. Il fallait nourrir
les médias en scoop et images chocs et beaucoup, formés à la manipulation y
excellaient, en particulier localement du côté bosniaque et internationalement
du côté américain, où le lobbying est inhérent à la politique (avec donc aussi,
ce qu’on oublie souvent, un courant de manipulation pro-serbe bien organisé (1)).
En
réalité, la vie sur place regroupait le pire de presque toutes ces visions
aussi restrictives qu’intéressées. Sarajevo était frappée quotidiennement de
centaines d’obus, de tirs de snipers, de rafales de mitrailleuses lourdes,
voire de barils d’explosif lancés dans la cuvette. Entre 5 000 et 6 000 civils
ont été ainsi massacrés et des dizaines de milliers d’autres blessés à vie dans
leur corps et leur âme. Mais il y avait aussi le quartier serbe de Gorbavica,
au centre de la ville et tenu par les forces Bosno-Serbes. Ce quartier était
frappé aussi, il est vrai en bien moindre mesure que le reste de la ville et il
n’était pas assiégé, mais personne n’en parlait. Son sort après la victoire des
Bosniaques n’a jamais été raconté non plus.
Car
la ville était pleine aussi de beaux salauds, en particulier dans la vieille
ville ottomane, qui introduisaient une deuxième couche de souffrances à la
population. Ces brigades mafieuses n’hésitaient pas à racketter les habitants
et détourner l’aide humanitaire (jusqu’à 80 %) à leur profit (mais aussi,
surréalisme des guerres civiles, celui des Bosno-Serbes contre qui ils se
battaient et à qui ces petits seigneurs achetaient des munitions). Sur les 70 et quelques soldats français tués ou blessés à Sarajevo en 1993 une bonne
moitié, surtout sur l’aéroport, a été frappée par les Serbes, et une autre
moitié, dans la vieille ville où j’étais affecté, par des miliciens bosniaques.
Il est vrai que le gouvernement bosniaque a finalement eu le bon goût à la fin
de 1993 de faire une guerre civile à l’intérieur de la guerre civile et de se
débarrasser des bandits les plus encombrants. Le chef des forces spéciales de
la police s’était alors occupé personnellement du chef de la 10e brigade,
qui, pour donner un exemple des mœurs locales, avait égorgé publiquement son fils.
Dans
tous les cas, l’existence de salauds à l’intérieur ne faisait pas disparaître
celle des salauds, encore plus nombreux et plus violents, de l’extérieur. De la
même façon, l’instrumentalisation des souffrances des populations afin de
susciter une intervention extérieure, voire la manipulation grossière et les
intox, n’empêchait pas ces souffrances d’exister en masse. Oui, la ville de
Sarajevo était la capitale du cynisme le plus dur et de l’égoïsme le plus
abject, mais il y a avait au-dessous des obus serbes et de la nomenklatura politico-policière
locale des dizaines de milliers de petites gens qui étaient piégés et
souffraient un martyr. C’était d'ailleurs plutôt dans ce monde d’en bas qu’on retrouvait
un peu d’espoir dans la nature humaine.
C’est
finalement cette intervention militaire, après des années d’atermoiements et de
pusillanimité, qui a mis fin à la guerre et à ses souffrances, en deux
semaines. Les adeptes de l'alliance chrétienne auront pu constater auparavant que les
massacres et exactions massives (y compris l’expulsion des Serbes de Krajina
par les Croates catholiques) avaient été plutôt perpétrés sous le signe de la
croix. Ils auront pu constater ensuite que l’islam soufi s’y révélait plus résistant
au prosélytisme wahhabite qu’en France. La mafia, la corruption, les magouilles
en tous genres sont restées en revanche une spécialité locale et on reste loin
de l’idéal BHLien d’une société multiculturelle d’amour et de paix.
Toute
ressemblance avec un siège contemporain n’est évidemment pas fortuite. Les
guerres civiles sont choses atroces qui relèvent bien plus du surréalisme au
niveau politique et des déformations de l’expressionnisme le plus sombre au ras
du sol. Les adeptes du cubisme et de ses gros blocs de couleur y sont forcément
en décalage souvent grossier avec la complexité des choses. Oui, il y a à Alep
des djihadistes et des salafistes (le tiers du total des combattants environ et
souvent extérieurs à la ville) dans les rues d’Alep-Est comme il y avait des
salauds dans les rues de Sarajevo. Oui, ces salauds peuvent avoir pris en otage
une partie de la population. Oui, la population d’Alep-Ouest a également été
frappée aveuglément par les rebelles. Oui, les souffrances d’Alep-Est sont
instrumentalisées. Oui, des informations fournies par tous les camps sont fausses ou au moins très suspectes (quelques exemples ici ou ici). Cela n’empêche pas pour
autant des souffrances immenses d’exister… comme ont pu exister les souffrances
de Homs, de la Goutha et d'autres, victimes de ce qui reste, au mieux un emploi
maladroit des forces (« C’est la guerre », « Ils n’ont pas de munitions de
précision », « Les X font pareil à Y », etc…) au pire, ce que je
crois, une politique assumée de terreur. On peut tourner les sources dans tous
les sens, Assad reste le plus grand salaud d’une région qui n’en manque pas et
il ne sert à rien d’en appeler aux autres horreurs, au Yémen en particulier, pour d’un seul coup l’exonérer. Au
passage, son titre autoproclamé de « rempart contre le terrorisme » fait, en
étant gentil, rire jaune quand on se rappelle le nombre de victimes, y compris françaises, des organisations soutenues par ce régime.
Une
grande différence cependant avec Sarajevo, Srebrenica, Gorazde et autres, c’est qu’il n’y
aura cette fois aucune intervention militaire occidentale. L’intervention, elle
a déjà eu lieu, elle est russe et selon une règle non écrite de la guerre
froide, à partir du moment où un des camps occupe le terrain, l’autre n’y met
pas le pied. Alep, rejoindra donc Berlin-Est, Budapest, Prague, Kaboul ou
Grozny dans la liste des villes où les Russes et leurs alliés feront ce qu’ils voudront. Si
intervention il devait y avoir, ce qui se discute largement, c’était bien avant qu’il
fallait y penser. Maintenant, il n’y plus qu’à s’indigner, protester et éteindre la Tour Eiffel, toutes choses peut-être nécessaires à condition de ne pas exclusives (on n'a rien éteint pour le Yémen), mais en
tout cas suffisantes en rien.
Il faut admettre désormais
qu’entre l’incohérence américaine (car le bizarre n’est pas forcément un plan
machiavélique, c’est bien plus souvent de l’incohérence) et la bravade sans
bras française, les puissances occidentales ont été ridicules. L’agir sans
agir, c’est bien dans la philosophie taoïste mais beaucoup moins intéressant dans
la politique internationale. Si on décide en 2011 qu’il est préférable de
soutenir la révolution contre Assad, et bien on le fait vraiment, pas en
postures, pas en sous-traitant l’aide concrète aux monarchies du Golfe et en
attendant, oh surprise !, la prédominance des mouvements djihadistes et
salafistes. Si on décide de ne pas intervenir, nous Français, en Irak et en
Syrie, ce qui me paraissait souhaitable, et bien là-aussi on le fait vraiment,
on maintient les contacts y compris par des ambassades (ce qui est leur rôle)
et on reste très vigilant. Nous avons finalement fait un mélange de tout cela, nous plaçant
désormais dans la plus inconfortable des postures : sans grand effet sur place
et désormais ouverts à toutes les critiques et surtout les attaques. J'ai le sentiment pour ma part que le pire
serait maintenant qu’on s’aligne sur Assad et ses alliés, nos effets seraient
toujours aussi faibles et nous serions encore plus soumis à la critique et aux
attaques. On peut se lamenter maintenant sur le sort présent et à venir de la
population d’Alep-Est mais c’est aussi sur notre politique qu’il faut pleurer.
Le titre est
emprunté à un livre de Michel Seurat, paru en 1989, et consacré à la Syrie
d'Hafez el-Assad. Il a été republié en 2012 aux Presses Universitaires de
France sous le titre Syrie, l'État de barbarie.
(1) Voir Mourir pour Sarajevo de Maya
Kandel, CNRS Editions, 2013.










