jeudi 15 décembre 2016

L'état de barbarie

En janvier 1994, je suis revenu très troublé de mon expérience de presque sept mois dans une grande ville assiégée. J’en suis revenu écœuré du Machin, sa bureaucratie imbécile, sa gabegie et surtout sa vision surréalisme de l’emploi de la force armée : protéger l’aide humanitaire mais empêcher la population de fuir, tenir les positions conquises par les Bosno-Serbes (on appelait cela s’interposer) et leur permettre ainsi d’utiliser les unités de choc ailleurs, être capable de défendre les « zones de sécurité » mais sans préparation, sans moyens et si possible sans combat, à la manière du glorieux bataillon néerlandais de Srebrenica.

J’étais écœuré aussi par la gestion médiatique de cette affaire, en gros blocs de gentils et de méchants, blocs changeant d’ailleurs de couleur suivant les tendances. Certains hurlaient à la menace de l’implantation de hordes sarrasines en plein cœur de l’Europe et appelaient à l’alliance « naturelle et historique » de la France chrétienne avec les protecteurs serbes (« pas des sucrés certes, mais ils ne nous menacent pas eux ! ») et plus largement slaves orthodoxes. Ils étaient rejoints par ceux qui voyaient la main de la CIA partout et pour qui tout ce que l’on voyait dans les médias mainstream n’était que manipulation grossière ourdie par l’Empire. Plus nombreux et visibles étaient les adorateurs des « philosophes » en chemise blanche et autres épouse (officielle) d’un Président de la République qui prenaient la pose auprès des victimes des valeureux et purs Bosniaques « génocidés » par ces immondes salauds de Serbes, identifiés à des Nazis.

Les faits ne pénétraient pas dans le monde de leurs croyances, mais pouvaient éventuellement s’y coller à condition d’être compatibles. Bien entendu, les informations elles-mêmes, alors très physiques en l’absence d’internet, il fallait les chercher soi-même sur place, parfois avec courage comme quelques grands reporters permanents mais le plus souvent en allers-retours de quelques jours, ou, ce n’était pas incompatible, en se les faisant fournir par de généreux pourvoyeurs d’images, films et documents divers. Il fallait nourrir les médias en scoop et images chocs et beaucoup, formés à la manipulation y excellaient, en particulier localement du côté bosniaque et internationalement du côté américain, où le lobbying est inhérent à la politique (avec donc aussi, ce qu’on oublie souvent, un courant de manipulation pro-serbe bien organisé (1)).

En réalité, la vie sur place regroupait le pire de presque toutes ces visions aussi restrictives qu’intéressées. Sarajevo était frappée quotidiennement de centaines d’obus, de tirs de snipers, de rafales de mitrailleuses lourdes, voire de barils d’explosif lancés dans la cuvette. Entre 5 000 et 6 000 civils ont été ainsi massacrés et des dizaines de milliers d’autres blessés à vie dans leur corps et leur âme. Mais il y avait aussi le quartier serbe de Gorbavica, au centre de la ville et tenu par les forces Bosno-Serbes. Ce quartier était frappé aussi, il est vrai en bien moindre mesure que le reste de la ville et il n’était pas assiégé, mais personne n’en parlait. Son sort après la victoire des Bosniaques n’a jamais été raconté non plus.

Car la ville était pleine aussi de beaux salauds, en particulier dans la vieille ville ottomane, qui introduisaient une deuxième couche de souffrances à la population. Ces brigades mafieuses n’hésitaient pas à racketter les habitants et détourner l’aide humanitaire (jusqu’à 80 %) à leur profit (mais aussi, surréalisme des guerres civiles, celui des Bosno-Serbes contre qui ils se battaient et à qui ces petits seigneurs achetaient des munitions). Sur les 70 et quelques soldats français tués ou blessés à Sarajevo en 1993 une bonne moitié, surtout sur l’aéroport, a été frappée par les Serbes, et une autre moitié, dans la vieille ville où j’étais affecté, par des miliciens bosniaques. Il est vrai que le gouvernement bosniaque a finalement eu le bon goût à la fin de 1993 de faire une guerre civile à l’intérieur de la guerre civile et de se débarrasser des bandits les plus encombrants. Le chef des forces spéciales de la police s’était alors occupé personnellement du chef de la 10e brigade, qui, pour donner un exemple des mœurs locales, avait égorgé publiquement son fils.

Dans tous les cas, l’existence de salauds à l’intérieur ne faisait pas disparaître celle des salauds, encore plus nombreux et plus violents, de l’extérieur. De la même façon, l’instrumentalisation des souffrances des populations afin de susciter une intervention extérieure, voire la manipulation grossière et les intox, n’empêchait pas ces souffrances d’exister en masse. Oui, la ville de Sarajevo était la capitale du cynisme le plus dur et de l’égoïsme le plus abject, mais il y a avait au-dessous des obus serbes et de la nomenklatura politico-policière locale des dizaines de milliers de petites gens qui étaient piégés et souffraient un martyr. C’était d'ailleurs plutôt dans ce monde d’en bas qu’on retrouvait un peu d’espoir dans la nature humaine.

C’est finalement cette intervention militaire, après des années d’atermoiements et de pusillanimité, qui a mis fin à la guerre et à ses souffrances, en deux semaines. Les adeptes de l'alliance chrétienne auront pu constater auparavant que les massacres et exactions massives (y compris l’expulsion des Serbes de Krajina par les Croates catholiques) avaient été plutôt perpétrés sous le signe de la croix. Ils auront pu constater ensuite que l’islam soufi s’y révélait plus résistant au prosélytisme wahhabite qu’en France. La mafia, la corruption, les magouilles en tous genres sont restées en revanche une spécialité locale et on reste loin de l’idéal BHLien d’une société multiculturelle d’amour et de paix.

Toute ressemblance avec un siège contemporain n’est évidemment pas fortuite. Les guerres civiles sont choses atroces qui relèvent bien plus du surréalisme au niveau politique et des déformations de l’expressionnisme le plus sombre au ras du sol. Les adeptes du cubisme et de ses gros blocs de couleur y sont forcément en décalage souvent grossier avec la complexité des choses. Oui, il y a à Alep des djihadistes et des salafistes (le tiers du total des combattants environ et souvent extérieurs à la ville) dans les rues d’Alep-Est comme il y avait des salauds dans les rues de Sarajevo. Oui, ces salauds peuvent avoir pris en otage une partie de la population. Oui, la population d’Alep-Ouest a également été frappée aveuglément par les rebelles. Oui, les souffrances d’Alep-Est sont instrumentalisées. Oui, des informations fournies par tous les camps sont fausses ou au moins très suspectes (quelques exemples ici ou ici). Cela n’empêche pas pour autant des souffrances immenses d’exister… comme ont pu exister les souffrances de Homs, de la Goutha et d'autres, victimes de ce qui reste, au mieux un emploi maladroit des forces (« C’est la guerre », « Ils n’ont pas de munitions de précision », « Les X font pareil à Y », etc…) au pire, ce que je crois, une politique assumée de terreur. On peut tourner les sources dans tous les sens, Assad reste le plus grand salaud d’une région qui n’en manque pas et il ne sert à rien d’en appeler aux autres horreurs, au Yémen en particulier, pour d’un seul coup l’exonérer. Au passage, son titre autoproclamé de « rempart contre le terrorisme » fait, en étant gentil, rire jaune quand on se rappelle le nombre de victimes, y compris françaises, des organisations soutenues par ce régime.

Une grande différence cependant avec Sarajevo, Srebrenica, Gorazde et autres, c’est qu’il n’y aura cette fois aucune intervention militaire occidentale. L’intervention, elle a déjà eu lieu, elle est russe et selon une règle non écrite de la guerre froide, à partir du moment où un des camps occupe le terrain, l’autre n’y met pas le pied. Alep, rejoindra donc Berlin-Est, Budapest, Prague, Kaboul ou Grozny dans la liste des villes où les Russes et leurs alliés feront ce qu’ils voudront. Si intervention il devait y avoir, ce qui se discute largement, c’était bien avant qu’il fallait y penser. Maintenant, il n’y plus qu’à s’indigner, protester et éteindre la Tour Eiffel, toutes choses peut-être nécessaires à condition de ne pas exclusives  (on n'a rien éteint pour le Yémen), mais en tout cas suffisantes en rien.

Il faut admettre désormais qu’entre l’incohérence américaine (car le bizarre n’est pas forcément un plan machiavélique, c’est bien plus souvent de l’incohérence) et la bravade sans bras française, les puissances occidentales ont été ridicules. L’agir sans agir, c’est bien dans la philosophie taoïste mais beaucoup moins intéressant dans la politique internationale. Si on décide en 2011 qu’il est préférable de soutenir la révolution contre Assad, et bien on le fait vraiment, pas en postures, pas en sous-traitant l’aide concrète aux monarchies du Golfe et en attendant, oh surprise !, la prédominance des mouvements djihadistes et salafistes. Si on décide de ne pas intervenir, nous Français, en Irak et en Syrie, ce qui me paraissait souhaitable, et bien là-aussi on le fait vraiment, on maintient les contacts y compris par des ambassades (ce qui est leur rôle) et on reste très vigilant. Nous avons finalement fait un mélange de tout cela, nous plaçant désormais dans la plus inconfortable des postures : sans grand effet sur place et désormais ouverts à toutes les critiques et surtout les attaques. J'ai le sentiment pour ma part que le pire serait maintenant qu’on s’aligne sur Assad et ses alliés, nos effets seraient toujours aussi faibles et nous serions encore plus soumis à la critique et aux attaques. On peut se lamenter maintenant sur le sort présent et à venir de la population d’Alep-Est mais c’est aussi sur notre politique qu’il faut pleurer.


Le titre est emprunté à un livre de Michel Seurat, paru en 1989, et consacré à la Syrie d'Hafez el-Assad. Il a été republié en 2012 aux Presses Universitaires de France sous le titre Syrie, l'État de barbarie.

(1) Voir Mourir pour Sarajevo de Maya Kandel, CNRS Editions, 2013.

lundi 12 décembre 2016

Bomber Offensive : Le Bomber Command et la 8e Air Force contre le Reich (1939-1945)

La série « Les épées » est issue de l’expérience des cours donnés à Sciences-Po/Paris School of International Affairs sur l’histoire de l’évolution des armées. Le but de ces cours est d’analyser les freins, les moteurs, les acteurs et les processus qui ont permis la transformation des armées au cours des siècles.

Cette série de documents reprend ces travaux en les développant et en les complétant par de nouveaux cas concrets. Ce nouveau numéro est consacré aux évolutions antagonistes des forces de bombardement alliées et de la défense aérienne allemande durant la Seconde Guerre mondiale.

Cette analyse est disponible en format pdf (ou Word sur demande) à goyamichel@gmail.com au prix qu'il vous plaira (il suffit d'appuyer sur le bouton paypal en haut à droite sur ce blog et il n'y pas besoin d'avoir soi-même un compte paypal). 

Il est disponible ici en format Kindle (lisible aussi sur ordinateur sans liseuse Kindle).

Toutes les remarques et corrections sont les bienvenues. 

Introduction

De 1939 à 1945, trois organisations aériennes, le Bomber Command britannique, la 15e et, surtout, la 8e United States Air Force américaines ont largué 2 millions de tonnes de bombes sur l’Allemagne, ses alliés et l’Europe occupé, soit, en ne considérant que les charges explosives de ces munitions, l’équivalent de 30 à 50 bombes atomiques du type de celle lancée sur Hiroshima. Cet effort de destruction phénoménal a été payé par la perte de 40 000 bombardiers et la mort de 44 000 membres d’équipage à la 8e Air Force et de 46 000 au Bomber Command, soit dans ce dernier cas un taux de perte total de 47 %. Il a provoqué la mort de 600 000 Européens et la blessure d’un million d’autres. Plus de 20 % du parc immobilier allemand a été détruit ou gravement endommagé et 7,5 millions de civils se sont retrouvés sans abris.

Ce déchaînement de puissance a d’abord été le résultat de croyances à la fois sincères et d’intérêt corporatiste, dont presque toutes se sont avérées fausses. Contrairement à ce que pensaient les adeptes de la puissance aérienne (Air Power) et de l’indépendance des armées de l’air que cette doctrine confortait, le bombardement n’a pas permis de vaincre seul l’ennemi en disloquant son économie ou son moral. La difficulté, peu considérée avant-guerre, de pouvoir mesurer précisément les résultats concrets et les effets des frappes, a cependant fait que cette erreur n’était pas évidente et qu’il a fallu déjà beaucoup s’engager pour commencer à avoir quelques doutes sur l’efficacité de la doctrine. 

Ces doutes ont alors été confrontés aux sacrifices déjà consentis et à la présence d’une puissante force de bombardement enfin disponible et qu’on ne pouvait « déconstruire ». On a donc persisté à bombarder alors qu’on avait déjà constaté que pour obtenir des effets importants il faudrait des moyens d’autant plus colossaux que l’adversaire s’obstinait à y répondre par un engagement antagoniste. Paradoxalement, cet engagement en l’air comme au sol de la Luftwaffe, tout en augmentant les difficultés des organisations de bombardement, a lui-même été d’un tel coût qu’il a fini par constituer un résultat stratégique imprévu mais significatif pour le bombardement allié.

De crise en crise, les organisations opposées ont été ainsi enchaînées dans une montée aux extrêmes de la violence mais aussi de l’innovation dans tous les domaines jusqu’à l’effondrement des unes et le triomphe, parfois honteux, des autres. 
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21 pages-14 700 mots

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mercredi 7 décembre 2016

Le massacre d'Alep et la victoire d'Assad

Publié le 3 octobre 2016

La bataille d’Alep actuellement en cours est sans doute un tournant du conflit syrien. Dans ce nœud gordien stratégique où pratiquement tous les acteurs locaux, régionaux et internationaux sont impliqués, beaucoup de choses vont probablement se jouer dans les mois à venir.

Le front de l’autoroute M5

Alep, ancienne capitale économique syrienne peuplée de presque deux millions d’habitants avant-guerre, est une zone disputée depuis l’été 2012 et l’entrée d’une petite force armée coalisée rebelle, alors sous le chapeau de l’Armée syrienne libre (ASL). Avec la contre-offensive de l’armée syrienne, les positions ont fini par se cristalliser et partager la ville en deux parties presque égales. Les quartiers de l’est et du nord sont tenus par une association rebelle où pratiquement tous les principaux mouvements se retrouvent, les quartiers ouest et sud sont occupés par les forces loyalistes. Au nord, le quartier kurde de Sheik Maqsoud est rapidement pris en compte par les forces du Parti de l’union démocratique (PYD), qui suit sa propre voie politique.

Les rebelles, qui bénéficient par ailleurs de la proximité de la Turquie, contrôlent très largement les extérieurs de la ville, la zone gouvernementale n’étant reliée au sud que par un corridor large de seulement quelques kilomètres. Dans ce siège imbriqué, les combats sont violents mais statiques. Le milieu urbain dense favorise la défense et les effectifs de part et d’autre sont à la fois trop équilibrées et trop faibles (entre 15 000 et 20 000 hommes) pour obtenir une décision. On se bat pendant des années au rythme d’attaque et d’offensives qui ne visent que quelques centaines de mètres carrés.

Alep n’est alors qu’une des batailles urbaines qui se déroulent simultanément du Nord au Sud le long de l’autoroute M5, d’Alep à Deraa à frontière jordanienne en passant par Hama, Homs et Damas et un petit détour par Idlib. Les combats y prennent une forme similaire à Alep. Les forces loyalistes, faibles en effectifs, tactiquement peu compétentes pour ce type de conflit mais lourdement équipées pratiquent sciemment une politique de terreur utilisant en particulier leurs moyens indirects de frappe (missiles Scud, barils d’explosifs, artillerie, etc.) pour écraser les quartiers rebelles, en faire fuir les habitants ou les pousser à la reddition. En moins grande ampleur, ne serait-ce que parce qu’ils disposent de bien moins de moyens, plusieurs mouvements rebelles se signalent aussi par de nombreuses exactions. Les quartiers ouest d’Alep sont ainsi bombardés, aujourd'hui encore, sans aucune discrimination, par des armes artisanales, comme les « canons de l’enfer » (des bonbonnes de gaz lancées à plus d’un kilomètre).

Ce chapelet de villes le long de l’autoroute M5 est le centre de gravité du conflit. C’est là que se déroule la grande majorité des combats et que se concentrent les souffrances des populations.

Les puissances occidentales parlent, les monarchies du Golfe et la Turquie aident, l’Iran et la Russie interviennent

A l’écart de cette zone centrale disputée, les provinces côtières sont fermement tenues par le régime tandis que les trois cantons kurdes deviennent autonomes et alliés de fait d’Assad sous le contrôle du PYD et de son armée, les YPG. Pendant ce temps la myriade de groupes rebelles arabes (regroupés en 2012 en grandes fédérations, ASL, Front islamique syrien, Front islamique pour la libération de la Syrie pour les plus importantes ainsi que le mouvement djihadiste Jabhat al-Nosra) occupe la zone nord en arc de cercle autour d’Alep puis l’Euphrate.

Cette rébellion semble prendre le dessus au cours de l’année 2013. Le régime syrien y finalement sauvé par l’Iran qui envoie finances, conseillers, équipements et milices internationales chiites, en particulier le Hezbollah libanais. Il est aidé aussi par le retour au premier plan de l’Etat islamique en Irak (qui prend alors l’appellation Etat islamique en Irak et au Levant, EIIL ou Daesh). L’EIIL, puis EI, s’implante solidement sur l’Euphrate d’où il chasse les rebelles arabes, formant ainsi un front de revers beaucoup plus au contact des forces kurdes et rebelles arabes qu’à celles du régime. L’année 2013 est aussi le moment de la déconsidération complète des puissances occidentales, Etats-Unis en tête, à la suite de la révélation du décalage énorme entre leur posture verbale contre le régime et leur volonté réelle d’agir, même indirectement. Le message était clair, à tort ou à raison les Américains (et donc les Européens) ne prendront jamais aucun risque en Syrie. Les monarchies du Golfe et la Turquie s’impliquent en revanche encore plus fortement auprès des groupes les plus proches idéologiquement.

Une deuxième rupture stratégique intervient au printemps 2015. L’armée loyaliste échoue lourdement dans sa nouvelle tentative de dégagement d’Alep. Le régime d’Assad et son armée semblent à bout de souffle. L’Etat islamique s’empare de Palmyre pratiquement sans combat, tandis que l’Armée de la conquête (Jaish al-Fatah) qui réunit les puissants mouvements Ahrar al-Sham et Jabhat al-Nosra s’empare de la ville d’Idlib et de l’ensemble de sa province, à l’ouest d’Alep. Les provinces côtières alaouites sont, pour la première fois, menacées. Assad est sauvé une nouvelle fois par l’allié iranien et surtout l’intervention directe russe en septembre 2015.

Le plan incliné de la victoire

La Russie a utilisé sa stratégie classique du « piéton imprudent », consistant à occuper par surprise un espace et à laisser les Etats-Unis (et à plus forte raison la France) impuissants devant le fait accompli. A partir du moment où le contingent russe est en Syrie, il n’y a plus en revanche de surprise. Contrairement aux forces de la coalition menée par les Etats-Unis, taillées selon des considérations politiques intérieures américaines, les forces russes sont organisées selon un schéma opérationnel par ailleurs classique et bien connu. Outre la défense aérienne qui exclut désormais toute action extérieure contre Assad, la force d’appui rapproché (artillerie, avions et hélicoptères d’attaque) permet de multiplier la puissance offensive de la masse de manœuvre terrestre loyaliste (40 000 hommes environ, avec de moins en moins de Syriens). Au lieu de disperser cette force  aéroterrestre sur tous les points de contact, celle-ci est par ailleurs employée de manière plus cohérente dans une série d’actions visant à remporter définitivement la bataille de l’autoroute M5, en parallèle de frappes d’affichage (anti-terrorisme, démonstrations techniques) ou de raids d’opportunité (prise de Palmyre) contre l’Etat islamique.

L’effort est clairement porté depuis la fin de 2015 sur Alep. Une série d’opérations vise d’abord à envelopper la ville par l’ouest puis le nord pour la couper de tout soutien venant directement de la Turquie. C’est l’occasion, pour la première fois à cette échelle, de combattre l’EI, présent à l’est de la ville. Cette première phase est terminée en février 2016, avec la prise de Tall Rifaa. La phase suivante consiste à couper la route dite du « Castello » qui constitue la dernière voie d’approvisionnement, vers l’est cette fois et la province d’Idlib. Avec l’aide des forces kurdes de Sheik Maqsoud, l’encerclement total des quartiers-Est est réalisé le 17 juillet. Il est rompu un en août par une double offensive de la coalition « Conquête d’Alep » (Fatah Halab) depuis l’intérieur et l’Armée de la conquête depuis Idlib. Cette rupture n’est cependant que temporaire et désormais, après plusieurs cessez-le-feu, toute la puissance de la force de manœuvre aéroterrestre s’exerce sur les quartiers tenus par les rebelles (qui continuent aussi, il faut le rappeler, à bombarder à une échelle bien moindre, la population des quartiers Ouest).

On peut imaginer qu’une telle puissance de feu serve d’appui à une conquête terrestre, à la manière russe, mais il peut s’agir aussi, comme de nombreuses fois depuis 2012, d’écraser et d’affamer afin de pousser à la reddition, comme récemment à Homs ou dans quartier de Daraya au sud de Damas (les combattants rebelles rejoignant Idlib dans les deux cas).

Tout cela était donc prévisible et cette pratique de terreur n’est pas nouvelle. Elle atteint cependant un niveau jamais atteint jusque-là. Elle suscite une émotion aussi justifiée que désormais vaine, car au-delà des protestations rien ne se sera évidemment fait. On peut se demander justement si ces protestations n’existent que parce que les diplomaties savent pertinemment que rien de sérieux ne sera fait contre la Russie, puissance nucléaire membre du Conseil de sécurité (et déjà l’objet de sanctions économiques sans grands effets). C’est sans doute aussi la raison pour laquelle il n’y aucune protestation pour les actions similaires de l’Arabie saoudite au Yémen. Outre qu’il n’est pas question de fâcher un bon client, il faudrait mettre des actes derrière les protestations et de cela il n'est pas question. Des milliers de civils mourront donc à Alep, comme des centaines de milliers d'autres avant eux, sans personne pour l'empêcher. Cela prendra sans doute des semaines, peut-être même des mois, mais Alep tombera complètement entre les mains de la coalition de Damas.

La guerre ne sera pas terminée pour autant mais Assad aura pratiquement gagné la bataille des grandes villes. Outre quelques  petites poches, comme celle d’Azaz protégée par l’armée turque, la rébellion arabe sera désormais cantonnée à la zone de Deraa (tenue par le Front sud), aux contingents arabes des forces démocratiques syriennes (FDS) au Kurdistan syrien et surtout au quasi-émirat de la province d’Idilb tenue par Ahrar al-Sham et Fatah al-Sham (nouveau nom d’al-Nosrah après la rupture avec Al-Qaïda). La capacité d’action rebelle contre le régime sera au plus bas depuis 2012 et la perspective d’un changement politique réduite presque à néant. Sauf accident, Assad est assuré de rester au pouvoir encore longtemps, régnant sur une Syrie réduite mais régnant. L’initiative lui appartiendra entre l’acceptation d’une partition de fait, la concentration des efforts sur Idlib afin de mettre fin à toute rébellion organisée ou l’intervention dans la lutte entre les Kurdes et l’Etat islamique autour de la ville d'al-Bab.