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mardi 1 août 2017

C’était un temps déraisonnable


Il y eut une époque où nos chefs politiques et leurs premiers conseillers militaires envoyaient des soldats dans des endroits impossibles pour y effectuer des choses incompréhensibles. En juillet 1993, lorsque je suis arrivé à Sarajevo, la cité du malheur et des grands mensonges, mes chefs avaient connu le désastre de Beyrouth dix ans plus tôt. Leur slogan, visiblement un classique militaire, était « on ne se fera pas baiser une nouvelle fois ». Finalement, malgré tous leurs efforts louables, ils l’ont été quand même été un petit peu et une nouvelle fois.

Après, une guerre chasse l’autre et les générations de soldats s’empilent et écrasent les précédentes. Les risques, les peurs, les questions d’un moment de vie de milliers d’hommes et de femmes rejoignent alors la matière noire de l’Histoire, celle qu’on ne voit plus mais qui existe toujours dans les têtes et les âmes. Et puis parfois cela ressort, souvent vingt ans après les faits et après avoir attendu en vain que les responsables des désastres aient, au moins par respect pour ceux qu’ils ont envoyé au feu, l’élégance d’expliquer leurs décisions.

Les Belles Lettres, 2017
A défaut de concrétiser ma part de matière noire (en me maudissant de ne jamais avoir tenu de journal) je lis celle des autres, en l’occurrence ce weekend les témoignages du capitaine Ancel et du général Bachelet, presque dans une unité de temps et de lieu mais à deux bouts de la chaîne hiérarchique,

Le premier, Vent glacial sur Sarajevo est finalement le livre que j’aurais aimé écrire, sans doute moins bien, pour décrire la vie d’un officier pendant six mois au cœur de ce labyrinthe géant où nous nous sentions parfois comme des souris de laboratoire (c’était peut-être cela finalement l’explication : nous étions l’objet d’une expérience sur l’accoutumance à l’aberrant). Nos fonctions et missions étaient certes différentes mais les perceptions sont sensiblement les mêmes. Le livre de Guillaume Ancel est un mélange désespérant du Désert des tartares de Dino Buzzati et du film Un jour sans fin, à ce détail près que dans ce dernier cas le personnage principal profite de l’éternel retour des choses pour progresser alors que là on assiste plutôt à un engrenage vers le pire.

Le capitaine Ancel arrive à Sarajevo fin janvier 1995 pour guider les missions de frappes aériennes au profit du bataillon de casques bleus français en place sur l’aéroport et ses alentours (avec, entre autres, cette mission merveilleuses d’empêcher les gens de fuir la ville assiégée). Dans son journal, il décrit avec une précision clinique, les demandes de frappes contre les Bosno-Serbes (ou Serbes tout court, selon l’habitude impropre) lorsque, au mépris évident des accords passés, ils utilisent leur artillerie pour frapper la ville ou pour protéger les casques bleus la force de protection des Nations-Unies (oui, vous avez bien lu « protéger la force de protection ») que l’on a évidemment pris soin de disperser au milieu des assiégeants histoire qu’avec leurs moyens volontairement réduits, ils soient encore plus vulnérables. Ces demandes sont mécaniquement toujours suivies de guidages pour amener les avions sur la cible jusqu’à ce qu’elles soient systématiquement annulées par l’échelon de décision à Zagreb.

Deux ans plus tôt, à l’été 1993, les Serbes avaient attaqué sur le mont Igman, qui domine l’aéroport et les sorties ouest de Sarajevo. Lorsqu’ils ont été finalement arrêtés par les forces bosniaques, ils ont accepté de cesser le combat…à condition que la FORPRONU vienne s’interposer (lire : vienne tenir à notre place les positions que nous avons conquises pendant que nous déployons nos forces mobiles ailleurs), ce que nos autorités s’empressèrent de faire. Présent sur place en reconnaissance, je fus d’abord témoin, avec mon chef le capitaine Jacono, d’une scène de l’Apocalypse : les soldats serbes en repli brulant et dévastant la totalité des sites olympiques de 1984 et tout ce qui avait fait de la main de l’homme. Une semaine plus tard, nous étions un peu plus d’une centaine dispersés par petits groupes au milieu de la forêt, là où l’application des règlements (il est vrai militaires) aurait imposé au moins une brigade de plusieurs milliers d’hommes.

Après quelques jours, je reçus pour nouvelle mission de tenir la route d’Igman à Krupac, un carrefour au milieu de la plaine au pied de la montagne. En bon chef de section, je plaçais mes hommes derrière un mouvement de terrain à quelques centaines de mètres du carrefour d’où ils pouvaient tenir le carrefour sous le feu. Je reçu rapidement un appel m’expliquant que je n’avais rien compris (effectivement) et que je devais être « sur » le carrefour, certes totalement isolé et vulnérable de tous les côtés mais visible. Je ne devais pas me considérer comme une unité de combat mais comme un geste diplomatique.

Ce qui devait arriver arriva. Deux ans plus tard, le poste de Krupac, tenu alors par le lieutenant Pineau, fut, comme beaucoup d’autres, assiégé. Dans l’immédiat, les Bosniaques frustrés cherchèrent à reprendre les positions perdues sur Igman, et s’infiltrèrent forcément sans grande difficulté jusqu’à nos positions qu’ils attaquèrent. Mon chef fut abattu dans ce combat mais les Bosniaques repoussés avec pertes. Ah oui, à l’époque de ce combat, on avait déjà demandé une frappe aérienne pour nous aider qui fut d’autant plus refusée qu’il n’était pas question que des avions de l’OTAN viennent frapper des Bosniaques. A la place une équipe de mystérieux « men in black » à l’accent texan vinrent dans un 4 x 4 pour calmer leurs Alliés bosniaques.

C’était donc le début de cette politique imbécile de création d’otages potentiels qui trouva son paroxysme en mai 1995 lorsque les Serbes décidèrent d’encercler ces postes isolés chargés à l’époque de surveiller leurs pièces d’artillerie, comme si c’était des canons qui massacraient la population et non ceux qui les utilisaient. Il y eut alors fatalement des redditions et des humiliations. Ce n’était certes pas la première fois. J’ai connu un groupe de combat de la compagnie de protection de PTT building (le quartier-général de la FORPRONU) tomber dans une embuscade dans la vieille ville musulmane et se faire dépouiller de tous ses équipements, véhicules et armements ou encore une section chargée de l’escorte personnalités bosniaques et croates à l’extérieur de la ville de se faire coincer à Rajlovac (à la sortie ouest de Sarajevo) et se faire prendre ces mêmes personnalités sans livrer le moindre combat. On avait alors camouflé le premier cas et transformé le second en acte héroïque, le chef de corps expliquant aux journalistes que seul le sang-froid et le professionnalisme de ses hommes, dûment récompensés de médailles, avaient empêché un bain de sang.

Placez-vous maintenant dans la tête de tous ces chefs de groupe ou de section qui voient que l’évitement du combat est présenté comme une victoire et imaginez les encerclés de toutes part, placés de telle sorte qu’ils n’aient aucun espoir de s’en sortir si combat il y a, hormis par le recours à frappes aériennes qui, pour l’instant ne sont jamais venues. Certains ont cédé et se sont rendus, d’autres ont accepté une confrontation qui n’est finalement jamais venu, l’ennemi n’étant finalement fort que tant nous étions faibles. Mention spéciale dans le livre de Guilaume Ancel pour l’adjudant Korrison, sur le poste d’Osijek, et pour ma part, pour ce sergent dont je n’ai pas retenu le nom, encerclé avec son groupe dans un véhicule blindé (un VAB) et qui organisait des séances de chant pendant la journée de son micro-siège.

Et puis, il y eut le 25 mai 1995 lorsque un poste tenu par des Français, à la ferme de la Shumarska, reçu un ultimatum on ne peut plus clair : se rendre avant 16h00 ou périr. Comme à chaque fois, une frappe fut préparée…et annulée par le général, français, commandant la FORPRONU depuis Zagreb au prétexte « qu’il n’était pas politiquement souhaitable de frapper les Serbes ». Il n’y eut donc pas de frappe pour sauver des soldats français mais Ancel transforma in extremis la mission en « démonstration de force » (un vol en rase motte) et cela a peut-être suffi à dissuader les Serbes d’attaquer.

Il y eut deux jours plus tard, la perte du poste de Verbanja en pleine ville près du quartier serbe de Gorbavica. Le poste fut immédiatement repris  par un assaut, à l’initiative du général Gobilliard, commandant français du secteur de Sarajevo, initiative devenue « ordre du Président de la République » après son succès alors que, comme le précise le général Bachelet dans son livre, l’état-major des armées avait « enjoint l’expectative ».

Riveneuve Editions, 2016
Mais s’il y avait retournement de situation à Sarajevo, en grande partie par désobéissance (ou prise d’initiative, c’est selon), la lâcheté perdurait ailleurs, à Srebrenica par exemple au mois de juillet suivant. La France n’avait pas de prise sur cette zone, hormis par le même général (que Chirac surnommait « eau tiède » selon Jean-René Bachelet) qui commandait toujours l’emploi des forces de la FORPRONU et des forces aériennes de l’OTAN mais celles-ci en « double clé » (nécessité d’une acceptation commune de l’OTAN et de l’ONU). Sur place, le bataillon néerlandais en charge de la protection de la population ne prenait surtout aucune initiative et l’acte le plus fort fut la prise de photos aériennes des massacres que Guillaume Ancel a pu contempler avec consternation. Comme cela ne suffisait pas, il y eut aussi Zepa, autre enclave censée être protégée par l’ONU et cette fois sous la responsabilité du général Gobilliard. Après la prise de Srebrenica, il avait bien envoyé une compagnie de soldats français pour éviter le même sort à Zepa, avant de recevoir l’ordre de le faire revenir. Zepa a donc été prise par les Serbes quelques jours plus tard.

Dans les années 1940, une expérience américaine montra que face à des mouvements erratiques de figures géométriques, une grande majorité des observateurs finissaient par leur trouver une logique. L’incohérence déplaît, encore plus lorsqu’il s’agit de choses humaines et mortelles. Il semble en réalité que certaines politiques n’ont pas forcément plus de cohérence que ces mouvements de carrés et triangles laissés au hasard des lois de la physique.

Pour s’en convaincre, il suffit de lire un chapitre de Sarajevo 1995-Mission impossible. Quelques jours avant de relever le général Gobilliard, le général Bachelet vient connaitre les termes de sa mission et le cadre stratégique français dans lequel elle doit s’inscrire. La suite est surréaliste, les politiques qui viennent d’arriver au pouvoir sont dans la posture (plutôt sympathique) pour le Président de la République ou dans l’imposture pour Charles Millon, nouveau ministre de la défense qui n’y comprend rien. Dans le gouvernement, seul Alain Juppé Premier ministre et ancien ministre des affaires étrangères, connaît le dossier sans parvenir toutefois à définir une ligne claire pour la France. Du côté des militaires, l’amiral Lanxade, le CEMA « finissant » considère qu’il n’a pas le temps de parler avant de partir en permissions et le « montant », qui n’a pas encore pris ses fonctions est de la même école que Charles Millon. Quant au sous-chef opérations, futur chef de cabinet militaire du ministère de la défense puis inspecteur général des armées, le général Bachelet ne le nomme pas tant il lui répugne mais on reconnaît bien sûr le général Germanos. Condamné bien plus tard pour pédophilie, il n’apparaît alors que comme un intrigant qui ment sciemment au Président de la République en lui disant ce qu’il veut entendre.

Ce passage, comme celui final qui décrit le retour inopiné à Paris, est dévastateur mais éclairant sur le processus de décision stratégique. On croit toujours que des gens, a priori bien sélectionnés ou bien élus, alimentés par les meilleures informations disponibles, vont développer des grandes visions et des stratégies cohérentes. La réalité est hélas souvent décevante. Le système politico-militaire ne sélectionne pas forcément que des brillants à sa tête (mais ça arrive) et des médiocres ne sont qu’à peine moins médiocres s’ils sont bien informés, ce qui n’est d’ailleurs même pas forcément toujours le cas.

Vu des Etats-Unis, 2013 
Au final, le général Bachelet (qui apprend lui-même à Gobilliard qu’il est relevé plus tôt que prévu) part avec ce qui semble être le dénominateur de beaucoup d’opérations militaires françaises : « La France, membre permanent du Conseil de sécurité, doit en être ». L’essentiel c’est de « se montrer », aux autres et à l’opinion. Pour l’efficacité sur le terrain, sinon la victoire, on verra plus tard. De toute façon il faut des moyens pour ce genre de considérations. 

Le général Bachelet est à Sarajevo le 10 août. Dix-huit jours plus tard, un obus frappe un regroupement de la population pour une distribution de vivres dans une rue à proximité du marché de Markalé, tuant 38 personnes et en blessant 85 autres. Le massacre, le second dans la zone après celui de 5 février 1994, est alors le prétexte que les Américains attendaient pour déclencher la guerre. L’avantage avec eux, c’est que les choses sont claires à partir du moment où des « bad guys » sont définis, il faut les frapper jusqu’à la destruction ou la capitulation. La France « en est » et suit avec quelques appareils et surtout l’artillerie de la Force de réaction rapide sur Igman. Le premier inconvénient avec les Américains est que ce déploiement de puissance ne s’accompagne pas toujours de finesse, il y a donc des bavures mais elles sont tues. Le second est de croire que s’il y des « bad guys », leurs ennemis sont obligatoirement des « good guys », or ce n’est pas toujours le cas.

L'époque des seigneurs de guerre
Passons sur les combattants djihadistes plus présents à l’époque dans les fantasmes serbes que sur le terrain, surtout à Sarejevo. Bien plus dangereux ont longtemps été les petits seigneurs militaro-mafieux, les Tsatso, Celo et autres Yuka, qui régnaient sur une grande partie de la ville. Ils étaient durs, rackettaient les habitants, détournaient l’aide humanitaire, combattaient parfois les Serbes (grâce disait-on aux munitions qu’ils leur achetaient, on peut être ennemis et associés en affaires) et tuaient aussi régulièrement des Sarajevins. Tsatso s’était ainsi fait connaître en égorgeant publiquement le fils d’un des chefs de la police. Notre premier combat, deux heures après notre arrivée fut contre ses miliciens, en plein cœur de la ville. Nous y perdîmes un homme, la gorge transpercée, mais nous y avons montré que l'on se battrait. Le terme « demande d'autorisation de tir »  fut banni du vocabulaire de ce premier Batinf 4.

A la fin de l’année 1993, le gouvernement bosniaque avait finalement décidé de les mettre au pas et on a pu assister en direct à une petite guerre civile au cœur de la grande. La petite histoire raconte que c’est le père du garçon égorgé qui a mené l’assaut contre le bunker de Tsatso et s’est occupé personnellement de son cas. Étrangement nos pertes ont beaucoup diminué depuis cette époque. Pour autant, la Bosnie n’était pas devenue un canton suisse et, s’ils étaient moins dangereux pour nous, les margoulins et les malfaisants y prospéraient toujours.

Nous avions donc pris l’habitude de séparer la population, les petites gens sur qui tout tombait et dans tous les camps, de leur nomenklatura politique et militaire bien moins sympathique, et là encore dans tous les camps. De ce fait, le sort de la population serbe de la ville, presque entièrement concentrée dans le quartier de Gorbavica (j’ai vu une grande partie de la population serbe du reste de la ville se faire chasser misérablement), nous importait aussi. Ce fut l’« erreur » du général Bachelet. Seul, sans grand soutien de sa chaîne hiérarchique (mais il y en avait, tout n’est pas stupide et noir), il devait faire avec des « Alliés » aux objectifs divergents. Les Russes soutenaient des Serbes forcément innocents de tout et développant la thèse de l’auto-attentat à Markalé, thèse pas forcément stupide mais évidemment reprise par tous les pro-serbes, (lire chrétiens angoissés par le « péril musulman »). Les Américains soutenaient les Bosniaques et les Croates et peu importait que ceux-ci pratiquent l’épuration ethnique en Krajina et s’apprêtent à faire de même à Gorbavica. Il y avait aussi les Britanniques, qui soutenaient les Américains (de l’avantage d’une politique étrangère simple).

Il y a avait une autre population aussi à Sarejevo, moins nombreuse et plus intermittente (sauf d’authentiques héros) : celle des membres d’ONG à la recherche d’un trip, des reporters de deux jours en quête de photos-chocs, de philosophes en carton venant quelques minutes entre deux avions se faire interroger en mode « sous le feu »…dans l’endroit le plus protégé de la ville (décrite le 5 mai 1995 dans Vent glacial), de défenseuse des animaux livrant des tonnes de nourriture pour chiens « parce qu’il n’y a pas que les humains qui souffrent de la faim ». Il y a eu aussi une femme de Président en goguette. Sa visite éclair (mais seulement du côté bosniaque de la souffrance) avait alors paralysé toutes les forces de la ville pour assurer sa protection et non, par exemple celle de l’aide humanitaire. Pour quelques heures et sous haute protection, Sarajevo était « the place to be » des combattants parisiens de la liberté.

Presses de la cité, 1995
Ce sont ces combattants de la liberté, et leurs grands journaux nationaux, qui ont eu finalement raison du général Bachelet, en faisant passer son souci de protéger la population serbe de Gorbavica, pour un soutien politique au camp bosno-serbe, oubliant au passage qu’ils parlaient du général français qui, quelques semaines plus tôt, avaient fait le plus de mal à ces mêmes serbes. On l’a dit plus haut l’important était que la France soit là mais plutôt sans se faire remarquer. Prendre le risque de déplaire à la presse, unanimement acquise à la cause bosniaque et américaine (ou l’inverse), c’était prendre le risque d’un scandale, l’équivalent d’une défaite pour les politiciens. Dès lors la cause était entendue et elle ne fut guère défendue.

On vous l’a dit, c’était un temps déraisonnable. Ce temps est heureusement révolu. Ce n’est pas maintenant que l’on enverrait des soldats en opérations sans moyens, à 1 650 par exemple pour sécuriser un pays africain en six mois ; que l’on participerait à une coalition juste pour « en être » et parce que sans l’aide du leader de cette coalition, on serait mal par ailleurs ; que l’on s’engagerait sur un demi-continent sans préciser comment on va gagner la guerre (qui est la chose des nations et non des seuls militaires) ou encore que l’on met des milliers de soldats dans les rues pendant dans des années juste pour montrer aux Français que l’on fait quelque chose. Non, le temps des « gestes », au sens de gesticulations (bouger dans tous les sens sans cohérence) et non d’épopées, est bien sûr derrière nous.

jeudi 15 décembre 2016

L'état de barbarie

En janvier 1994, je suis revenu très troublé de mon expérience de presque sept mois dans une grande ville assiégée. J’en suis revenu écœuré du Machin, sa bureaucratie imbécile, sa gabegie et surtout sa vision surréalisme de l’emploi de la force armée : protéger l’aide humanitaire mais empêcher la population de fuir, tenir les positions conquises par les Bosno-Serbes (on appelait cela s’interposer) et leur permettre ainsi d’utiliser les unités de choc ailleurs, être capable de défendre les « zones de sécurité » mais sans préparation, sans moyens et si possible sans combat, à la manière du glorieux bataillon néerlandais de Srebrenica.

J’étais écœuré aussi par la gestion médiatique de cette affaire, en gros blocs de gentils et de méchants, blocs changeant d’ailleurs de couleur suivant les tendances. Certains hurlaient à la menace de l’implantation de hordes sarrasines en plein cœur de l’Europe et appelaient à l’alliance « naturelle et historique » de la France chrétienne avec les protecteurs serbes (« pas des sucrés certes, mais ils ne nous menacent pas eux ! ») et plus largement slaves orthodoxes. Ils étaient rejoints par ceux qui voyaient la main de la CIA partout et pour qui tout ce que l’on voyait dans les médias mainstream n’était que manipulation grossière ourdie par l’Empire. Plus nombreux et visibles étaient les adorateurs des « philosophes » en chemise blanche et autres épouse (officielle) d’un Président de la République qui prenaient la pose auprès des victimes des valeureux et purs Bosniaques « génocidés » par ces immondes salauds de Serbes, identifiés à des Nazis.

Les faits ne pénétraient pas dans le monde de leurs croyances, mais pouvaient éventuellement s’y coller à condition d’être compatibles. Bien entendu, les informations elles-mêmes, alors très physiques en l’absence d’internet, il fallait les chercher soi-même sur place, parfois avec courage comme quelques grands reporters permanents mais le plus souvent en allers-retours de quelques jours, ou, ce n’était pas incompatible, en se les faisant fournir par de généreux pourvoyeurs d’images, films et documents divers. Il fallait nourrir les médias en scoop et images chocs et beaucoup, formés à la manipulation y excellaient, en particulier localement du côté bosniaque et internationalement du côté américain, où le lobbying est inhérent à la politique (avec donc aussi, ce qu’on oublie souvent, un courant de manipulation pro-serbe bien organisé (1)).

En réalité, la vie sur place regroupait le pire de presque toutes ces visions aussi restrictives qu’intéressées. Sarajevo était frappée quotidiennement de centaines d’obus, de tirs de snipers, de rafales de mitrailleuses lourdes, voire de barils d’explosif lancés dans la cuvette. Entre 5 000 et 6 000 civils ont été ainsi massacrés et des dizaines de milliers d’autres blessés à vie dans leur corps et leur âme. Mais il y avait aussi le quartier serbe de Gorbavica, au centre de la ville et tenu par les forces Bosno-Serbes. Ce quartier était frappé aussi, il est vrai en bien moindre mesure que le reste de la ville et il n’était pas assiégé, mais personne n’en parlait. Son sort après la victoire des Bosniaques n’a jamais été raconté non plus.

Car la ville était pleine aussi de beaux salauds, en particulier dans la vieille ville ottomane, qui introduisaient une deuxième couche de souffrances à la population. Ces brigades mafieuses n’hésitaient pas à racketter les habitants et détourner l’aide humanitaire (jusqu’à 80 %) à leur profit (mais aussi, surréalisme des guerres civiles, celui des Bosno-Serbes contre qui ils se battaient et à qui ces petits seigneurs achetaient des munitions). Sur les 70 et quelques soldats français tués ou blessés à Sarajevo en 1993 une bonne moitié, surtout sur l’aéroport, a été frappée par les Serbes, et une autre moitié, dans la vieille ville où j’étais affecté, par des miliciens bosniaques. Il est vrai que le gouvernement bosniaque a finalement eu le bon goût à la fin de 1993 de faire une guerre civile à l’intérieur de la guerre civile et de se débarrasser des bandits les plus encombrants. Le chef des forces spéciales de la police s’était alors occupé personnellement du chef de la 10e brigade, qui, pour donner un exemple des mœurs locales, avait égorgé publiquement son fils.

Dans tous les cas, l’existence de salauds à l’intérieur ne faisait pas disparaître celle des salauds, encore plus nombreux et plus violents, de l’extérieur. De la même façon, l’instrumentalisation des souffrances des populations afin de susciter une intervention extérieure, voire la manipulation grossière et les intox, n’empêchait pas ces souffrances d’exister en masse. Oui, la ville de Sarajevo était la capitale du cynisme le plus dur et de l’égoïsme le plus abject, mais il y a avait au-dessous des obus serbes et de la nomenklatura politico-policière locale des dizaines de milliers de petites gens qui étaient piégés et souffraient un martyr. C’était d'ailleurs plutôt dans ce monde d’en bas qu’on retrouvait un peu d’espoir dans la nature humaine.

C’est finalement cette intervention militaire, après des années d’atermoiements et de pusillanimité, qui a mis fin à la guerre et à ses souffrances, en deux semaines. Les adeptes de l'alliance chrétienne auront pu constater auparavant que les massacres et exactions massives (y compris l’expulsion des Serbes de Krajina par les Croates catholiques) avaient été plutôt perpétrés sous le signe de la croix. Ils auront pu constater ensuite que l’islam soufi s’y révélait plus résistant au prosélytisme wahhabite qu’en France. La mafia, la corruption, les magouilles en tous genres sont restées en revanche une spécialité locale et on reste loin de l’idéal BHLien d’une société multiculturelle d’amour et de paix.

Toute ressemblance avec un siège contemporain n’est évidemment pas fortuite. Les guerres civiles sont choses atroces qui relèvent bien plus du surréalisme au niveau politique et des déformations de l’expressionnisme le plus sombre au ras du sol. Les adeptes du cubisme et de ses gros blocs de couleur y sont forcément en décalage souvent grossier avec la complexité des choses. Oui, il y a à Alep des djihadistes et des salafistes (le tiers du total des combattants environ et souvent extérieurs à la ville) dans les rues d’Alep-Est comme il y avait des salauds dans les rues de Sarajevo. Oui, ces salauds peuvent avoir pris en otage une partie de la population. Oui, la population d’Alep-Ouest a également été frappée aveuglément par les rebelles. Oui, les souffrances d’Alep-Est sont instrumentalisées. Oui, des informations fournies par tous les camps sont fausses ou au moins très suspectes (quelques exemples ici ou ici). Cela n’empêche pas pour autant des souffrances immenses d’exister… comme ont pu exister les souffrances de Homs, de la Goutha et d'autres, victimes de ce qui reste, au mieux un emploi maladroit des forces (« C’est la guerre », « Ils n’ont pas de munitions de précision », « Les X font pareil à Y », etc…) au pire, ce que je crois, une politique assumée de terreur. On peut tourner les sources dans tous les sens, Assad reste le plus grand salaud d’une région qui n’en manque pas et il ne sert à rien d’en appeler aux autres horreurs, au Yémen en particulier, pour d’un seul coup l’exonérer. Au passage, son titre autoproclamé de « rempart contre le terrorisme » fait, en étant gentil, rire jaune quand on se rappelle le nombre de victimes, y compris françaises, des organisations soutenues par ce régime.

Une grande différence cependant avec Sarajevo, Srebrenica, Gorazde et autres, c’est qu’il n’y aura cette fois aucune intervention militaire occidentale. L’intervention, elle a déjà eu lieu, elle est russe et selon une règle non écrite de la guerre froide, à partir du moment où un des camps occupe le terrain, l’autre n’y met pas le pied. Alep, rejoindra donc Berlin-Est, Budapest, Prague, Kaboul ou Grozny dans la liste des villes où les Russes et leurs alliés feront ce qu’ils voudront. Si intervention il devait y avoir, ce qui se discute largement, c’était bien avant qu’il fallait y penser. Maintenant, il n’y plus qu’à s’indigner, protester et éteindre la Tour Eiffel, toutes choses peut-être nécessaires à condition de ne pas exclusives  (on n'a rien éteint pour le Yémen), mais en tout cas suffisantes en rien.

Il faut admettre désormais qu’entre l’incohérence américaine (car le bizarre n’est pas forcément un plan machiavélique, c’est bien plus souvent de l’incohérence) et la bravade sans bras française, les puissances occidentales ont été ridicules. L’agir sans agir, c’est bien dans la philosophie taoïste mais beaucoup moins intéressant dans la politique internationale. Si on décide en 2011 qu’il est préférable de soutenir la révolution contre Assad, et bien on le fait vraiment, pas en postures, pas en sous-traitant l’aide concrète aux monarchies du Golfe et en attendant, oh surprise !, la prédominance des mouvements djihadistes et salafistes. Si on décide de ne pas intervenir, nous Français, en Irak et en Syrie, ce qui me paraissait souhaitable, et bien là-aussi on le fait vraiment, on maintient les contacts y compris par des ambassades (ce qui est leur rôle) et on reste très vigilant. Nous avons finalement fait un mélange de tout cela, nous plaçant désormais dans la plus inconfortable des postures : sans grand effet sur place et désormais ouverts à toutes les critiques et surtout les attaques. J'ai le sentiment pour ma part que le pire serait maintenant qu’on s’aligne sur Assad et ses alliés, nos effets seraient toujours aussi faibles et nous serions encore plus soumis à la critique et aux attaques. On peut se lamenter maintenant sur le sort présent et à venir de la population d’Alep-Est mais c’est aussi sur notre politique qu’il faut pleurer.


Le titre est emprunté à un livre de Michel Seurat, paru en 1989, et consacré à la Syrie d'Hafez el-Assad. Il a été republié en 2012 aux Presses Universitaires de France sous le titre Syrie, l'État de barbarie.

(1) Voir Mourir pour Sarajevo de Maya Kandel, CNRS Editions, 2013.