vendredi 23 août 2013

Anticipations stratégiques

L’illusion de la paix universelle prochaine :
« La paix est prévue par la sociologie depuis vingt-cinq ans…Aujourd’hui encore, elle la prévoit pour tout l’avenir de notre transition, au bout de laquelle une Confédération républicaine ayant uni l’Occident, il n’y aura plus lieu à aucun conflit les armes à la main. » Littré, Le National, 18 novembre 1850.
 « L’hypothèse d’une paix universelle et définitive est légitime…parce qu’elle va dans le sens du progrès du droit et de la prépondérance de plus en plus acquise au travail dans la direction des sociétés. » Proudhon, La guerre et la paix, 1861.

Prévisions proches de l’événement :
« Je ne crois pas, je vous le répète, à une guerre prochaine. » Jules Simon, discours au Corps législatif, décembre 1867.
« Est-ce le chiffre de l’armée prussienne qui vous préoccupe ? L’armée prussienne est une armée essentiellement défensive. » Emile Ollivier, discours au Corps législatif, 23 décembre 1867.
 « Dans l’état actuel de l’Europe et dans la disposition de la classe ouvrière, ils [les gouvernements] ne pourraient sans péril pour eux-mêmes, déclencher la guerre. » Résolution finale du Congrès de la Seconde Internationale, Bâle, 1913.
« Ce que je sais bien, c’est que les Allemands ne nous déclareront pas la guerre. Ce ne sont pas des idiots. Ils ne sont pas fous. Je vous le dis, ils ne feront pas la guerre. » Aristide Briand, ministre de la justice, le 31 juillet 1914.
« Croyez-moi, l’Allemagne est incapable de faire la guerre. » Lloyd George, Le Petit Journal, 1er août 1934.
« Mr Hitler est par nature artistique et non politique et, une fois réglée la question de la Pologne, il se propose de finir ses jours en artiste et non en faiseur de guerre. » Sir Neville Chamberlain, déclaration après son entrevue avec Hitler à Berlin, 25 août 1939.
« Ni militairement, ni économiquement Hitler ne pourrait faire la guerre. L’Allemagne manque de cadres qualifiés dans tous les domaines. » André Marty, Discours au Vel’d’Hiv, 19 février 1938.
 « La paix est sauvée pour une génération ! » Sir Neville Chamberlain, Premier ministre, au retour de Munich en septembre 1938.
« Une attaque japonaise sur Pearl Harbour est une impossibilité stratégique » général G F Eliot, « The impossible war with Japan », in The American Mercury, septembre 1938.
 « L’idée que les Arabes puissent franchir le canal de Suez est une insulte à l’intelligence. » Golda Meir, Premier ministre d’Israël, quelques mois avant la guerre du Kippour.

Plus tactique :
« Les armes sont si perfectionnées qu’un nouveau progrès [militaire] d’influence radicale n’est plus possible. » Engels, Théorie de la violence, 1878.
« La guerre de l’avenir verra se produire de très grandes charges de cavalerie. » général Bonnal, Journal des sciences militaires, 1903.
 « Quant aux chars d’assaut qui devaient nous ramener à la guerre de mouvement, leur faillite est complète. » Général Chauvineau, Une invasion est-elle encore possible ? 1938, préface du Maréchal Pétain.
« Je veux bien qu’on m’appelle Mayer si jamais un avion allié arrive à bombarder Berlin. » Hermann Goering

Prévisions géostratégiques :
« Si l’Europe perdait ses colonies, la dépression économique et sociale qui en résulterait la ramènerait aux stagnations franchies depuis plusieurs siècles en étiolant peu à peu son développement jusqu’à la paralysie de sa civilisation. » Albert Sarraut, Président du conseil, 1931.
« Les peuples révolutionnaires constituant plus des 9/10e de la population du monde, la victoire leur appartient. » Mao Tsé Toung, juin 1960.
« Perrin, la guerre atomique aura lieu. Je ne la verrai pas, mais, vous, vous la verrez. » Charles de Gaulle, à Francis Perrin, haut commissaire à l’énergie atomique, juillet 1959.

Divers : 

« L’antisémitisme d’Hitler ? Blague, blague, blague ! » Charles Maurras.
« L’année 1968, je la salue avec sérénité […] En considérant la façon dont les choses se présentent, c’est vraiment avec confiance que j’envisage pour les douze prochains mois l’existence de notre pays. » Charles de Gaulle, vœux télévisés de nouvel an, 31 décembre 1967.

mardi 20 août 2013

Des léopards dans la casbah (3/3)

Amère victoire

La méthode, parfois brutale, est rapidement efficace. Après les échecs des grèves générales et scolaires, les méthodes d’investigation des parachutistes et des policiers se perfectionnent rapidement. Les auteurs des attentats des stades sont retrouvés en une semaine, grâce à un numéro de teinturerie trouvé dans les restes d’une des vestes abandonnées pour cacher les bombes. Le teinturier est retrouvé ainsi que le nom de son client, jeune garçon néophyte, qui avoue tout. L’interrogatoire de suspects pris avec des exemplaires du Moudjahed, le journal du FLN, permet au 3e régiment de parachutistes coloniaux (RPC) de tomber sur un informateur précieux qui leur livre le nom d’un artificier et le lieu où il fabrique ses bombes. Il leur livre surtout une adresse, rue de la Grenade, où le 14 février, les paras découvrent 25 bombes et plusieurs dizaines d’armes, ce qui permet à Bigeard d’organiser une triomphante conférence de presse. Les interrogatoires multiples ont permis également de remonter jusqu’au maçon qui a construit les faux murs utilisés par le réseau bombes. Celui-ci leur donne une adresse dans la Casbah où, le 16 février, les paras trouvent des bombes. Or, cette résidence est aussi celle du bachaga Abdelkader Boutaleb, une des personnalités politiques les plus importantes d’Alger, alors à Paris pour prendre contact avec le garde des sceaux, François Mitterand. Arrêté une semaine plus tard, le bachaga Boutaleb avoue ses liens avec la rébellion.

Parallèlement, le 3e RPC interroge un inspecteur véreux de la Défense secrète du territoire (DST) qui avoue être en liaison avec Me Ali Boumendjel, premier d’une longue liste d’avocats qui se sert de la protection accordée à sa profession pour aider et notamment cacher les responsables du FLN. La perte de cet écran de protection persaude les membres du CCE de quitter Alger et de laisser le commandement sur place à Yacef Saadi. Avant de partir, Ben M’Hidi se réfugie, rue Claude-Debussy, dans un quartier européen. Son arrivée est immédiatement signalée par un des informateurs du DPU. Ben M’Hidi est arrêté par le 3e RPC dans la soirée du 23 février puis remis à la cellule du commandant Aussaresses qui l’interroge et l’exécute, camouflant sa pendaison en suicide. L’arrestation de Ben M’Hidi et des principaux réseaux bombes constituent le coup d’arrêt du terrorisme à Alger.

Du 20 janvier au 31 mars, la 10eDP a, selon le général Massu, arrêté 1 827 fellaghas dont 253 tueurs et terroristes. Plus de 200 d’entre eux ont été tués et 812 armes ont été récupérées. Ces pertes représentent de l’ordre de 20 % des effectifs du FLN, ce qui suffit à désorganiser les 80% restants. Ces chiffres sont certainement très inférieurs à une réalité qui doit sans doute plus s’approcher des 3 000 disparus comptabilisés par Paul Teitgen, avant sa démission. Les pertes de la division parachutiste, pour les trois premiers mois de 1957, s’élèvent à deux tués et cinq blessés.

Devant ce succès, la division, à sa grande satisfaction, retourne dans le djébel à l’exception d’un régiment qui est relevé régulièrement. Mais si la victoire tactique sur le terrorisme est flagrante, les conséquences stratégiques de la brutalité des méthodes employées sont désastreuses. L’opinion publique française se divise. Portés par certains journaux comme Témoignage chrétien ou L’Express, une campagne se développe protestant contre l’usage de la torture. L’écrivain Vercors renvoie sa Légion d’honneur. Paul Teitgen démissionne, ainsi que le général Jacques Parîs de Bollardière, qui publie une lettre ouverte à ses supérieurs dans L’Express. Henri Alleg, ex-directeur d’Alger républicain, publie La question où il décrit son arrestation et sa détention dans un centre de triage. En mai 1957, devant l’ampleur de la polémique, Guy Mollet forme une « commission de sauvegarde des libertés », présidé par Pierre Béteille, de la Cour de cassation et qui ne comprend aucun parlementaire. Son rapport, tenu secret, est finalement publié dans le journal Le Monde le 7 septembre. Il évoque des cas sporadiques de torture mais réfute l’idée d’un système organisé.

La deuxième bataille d’Alger

A Alger même, l’accalmie est de courte durée. Symbole du sentiment d’impunité qui règne alors, le 17 mai, la mort d’un parachutiste et la blessure grave d’un second, abattus à bout portant dans la rue provoque une « expédition punitive » de ses camarades qui fait 26 victimes musulmanes innocentes sur les lieux de l’attaque. On ne trouve pas trace des sanctions relatives à ce massacre.

Au début du mois de juin les attentats reprennent. Le 3 juin, trois bombes placées dans des lampadaires près d’un arrêt de trolleybus provoquent la mort de neuf personnes et en blessent 89 autres. Le lendemain, les explosions font encore 10 morts. Le 9 juin, l’attentat du Casino de la Corniche fait huit morts et 81 blessés (dont 10 seront amputés des jambes). Les réactions instinctives des Européens sont tout aussi meurtrières.

Yacef Saadi, nouveau chef de la ZAA, a réussi à reconstituer les réseaux « bombes » mais a échoué à « reprendre » politiquement la Casbah. En revanche, il bénéficie du soutien de plus en plus ouvert de personnalités comme l’archevêque Léon-Duval ou Jacques Chevalier, le maire d’Alger.

Devant cette nouvelle menace, le général Massu confie le commandement d’Alger à son adjoint, le colonel Godard, qui installe son poste de commandement près de la Casbah. Sans renfort de troupes, il mène son action avec beaucoup de finesse, en accord avec la légalité et en coordination étroite avec les services de police, notamment la DST. Selon son expression, si la première bataille d’Alger a été menée à l’épée, la seconde l’est au scalpel. A l’exception du secteur du régiment parachutiste sur place, ce sont les gendarmes mobiles qui prennent en main les interrogatoires, la mise en forme des procès-verbaux et la responsabilité des centres de triages. Le « bureau des assassinats » du commandant Aussaresses, que Godard déteste, est dissous.

Il est vrai aussi que Godard s’appuie sur toutes les structures de contrôle de la population mises en place précédemment. Il y ajoute cependant une innovation redoutable : les « bleus de chauffe ».

Le capitaine Léger, dont il a été question précédemment, se rend compte que le FLN a créé par ses exactions mêmes, une situation qui peut se retourner contre lui. Parmi les hommes au nez ou aux lèvres coupés pour avoir fumé et parmi les veuves de ceux qui ont été égorgés, il trouve des volontaires pour l’aider. Il obtient de créer avec eux un groupe de renseignement et d’exploitation (GRE) dont les membres sont d’abord utilisés dans la Casbah comme appâts pour ceux qui étaient chargés de faire appliquer les consignes de vie du FLN (ne pas fumer, ne pas boire d’alcool, ne pas écouter la radio, ne pas jouer). Ils sont ensuite cachés dans des endroits « stratégiques » de la Casbah et signalent aux soldats tous les individus suspects. Ils sont enfin utilisés dans toute une série de manœuvres d’infiltration et d’intoxication qui non seulement permettent de démanteler le réseau terroriste algérois mais aussi de porter des coups à l’extérieur de la ville. Léger et les « bleus de chauffe » (du nom des tenues souvent portées par les « fellaghas urbains ») parviennent à créer l’illusion du maintien d’un état-major FLN à Alger qui demande sans cesse des renforts à l’extérieur. Ceux-ci sont bien sûr capturés et permettent de remonter des filières. Lorsque cette tromperie ne peut plus être maintenue, le stade ultime de la ruse est alors d’annoncer publiquement ces infiltrations. La paranoïa de certains chefs du FLN fait le reste et la « bleuite » provoque des milliers de victimes lors des règlements de compte internes.

Retournements, infiltrations et surveillance apportent rapidement des fruits. Le 25 juin, 33 bombes sont découvertes dans une cache. Hassène Guendriche, dit Zerrouk, l’un des adjoints de Saadi est arrêté le 6 août et retourné. Le 26 août, deux adjoints de Saadi sont tués et 18 bombes récupérées. Yacef Saadi est lui-même capturé le 24 septembre avec sa compagne Zohra Drif. L’interrogatoire permet de localiser le refuge d’Ali la Pointe. Le dernier acte a lieu dans la nuit du 7 au 8 octobre 1957, lorsque Ali la pointe, assiégé dans son réduit avec trois complices, est tué par l’explosion des dizaines de kilos d’explosif qu’il a avec lui. C’est la fin du terrorisme à Alger jusqu’à la fin de la guerre. Le cauchemar quotidien des Algérois est terminé même si les attaques resteront endémiques.

Conclusion

L’engagement et l’autonomie de l’armée dans la lutte contre une organisation terroriste à Alger témoigne de l’ambiguïté de l’action policière effectuée par des militaires. Pour les parachutistes, Alger est un champ de bataille, au cadre espace-temps précis, dans lequel ils s’engagent à fond, sans vie de famille et sans repos, jusqu’à la victoire finale et en employant tous les moyens possibles. En réalité, cette opération mérite difficilement le qualificatif de « bataille » tant la dissymétrie des adversaires est énorme, à l’instar de la police face aux délinquants qu’elle appréhende. La conséquence est que l’action militaire n’est ni freinée dans sa montée aux extrêmes par les adaptations tactiques de l’ennemi, ni par une culture policière d’action limitée par le cadre du droit.

Il est vrai que dès le début du conflit algérien, les unités de combat ont été stupéfaites de voir des gendarmes les accompagner, dresser des procès-verbaux et compter les étuis. Dans le combat elles restaient dans une logique militaire de duel entre adversaires respectables mais dès la fin du combat elles entraient dans une logique policière contraire. L’ennemi anonyme mais honorable devenait un individu précis mais contrevenant à la loi, à condition toutefois de le prouver. Lorsqu’elles ont vu que les prisonniers étaient souvent libérés « faute de preuves », beaucoup d’unités de combat ont simplement conservé leurs ennemis dans la logique guerrière en préférant les tuer plutôt que les retrouver plus tard face à elles. Ce faisant, elles ont franchit une « ligne jaune » morale, bafouant ouvertement un droit en retard permanent sur la logique d’efficacité militaire.

Avec les attentats d’Alger, l’ennemi n’apparaît même plus respectable puisqu’il refuse la logique de duel pour frapper de manière atroce des innocents. De plus, il est marqué du sceau de la traîtrise, notamment du côté européen, puisqu’il frappe des compatriotes. Ajoutons enfin l’importance de la notion si prégnante pour les militaires du sacrifice, à la différence près que dans le cas de la « bataille » d’Alger, on ne sacrifiera pas sa vie (il n’y aura que deux soldats tués et cinq blessés) mais son âme.

En juillet 1957, avant de reprendre un « tour » à Alger, le colonel Bigeard diffuse la note suivante à ses officiers qui résume assez bien ce drame moral :

Nous avons deux éventualités possibles pour « tuer » notre période d’Alger : la première peut consister à se contenter du travail en surface, en évitant de se compromettre, en jouant intelligemment sans prendre de risques, comme beaucoup hélas ! savent trop bien le faire ; la seconde, jouer le jeu à fond, proprement, sans tricher, en ayant pour seul but : détruire, casser les cellules FLN, mettre à jour la résistance rebelle d’une façon intelligente, en frappant juste et fort.

Nous adopterons immédiatement la seconde. Pourquoi ? Parce que c’est une lâcheté de ne pas le faire. […] Il y a ces articles de presse qui nous calomnient. Il y a ceux qui ne prennent aucune position et qui attendent. Si nous gagnons, ils seront nos défenseurs ; si nous perdons, ils nous enfonceront. Les directives concernant cette guerre, les ordres écrits n’existent pas et pour cause ! Je ne peux vous donner des ordres se référant à telle ou telle note de base…Peu importe ! Vous agirez, avec cœur et conscience, proprement. Vous interrogerez durement les vrais coupables avec les moyens bien connus qui nous répugnent. Dans l’action du régiment, je serai le seul responsable.

lundi 19 août 2013

Des léopards dans la casbah (2/3)

Les bases légales de l’action militaire

Si les relations de la division parachutiste sont excellentes avec la gendarmerie, il n’en est pas forcément de même avec les différents services de police. Une réunion quotidienne regroupant tous les acteurs de la sécurité (officiers de renseignement, sûreté urbaine, RG, sécurité militaire, PJ, DST, gendarmerie) permet toutefois de coordonner les actions. Les parachutistes donnent la liste des gens arrêtés et chaque représentant vérifie dans ses fichiers. Il est décidé ensuite quelle est la police qui va travailler en liaison avec l’armée sur tel ou tel cas. Mais comme le souligne le général Massu,  « l’obligation faite à l’armée de s’asseoir à la table de la police et de s’occuper de choses qui ne la regardaient pas jusqu’alors a provoqué quelques bris de vaisselle ». Paul Teitgen, secrétaire général de la préfecture d’Alger, chargé de la police, est ouvertement hostile à l’armée ainsi que la Sûreté urbaine, qui dépend de la municipalité et est donc sensible aux pressions politiques. La plupart des policiers coopèrent cependant et adoptent même souvent la tenue léopard pour les interrogatoires.

Une note d’état-major de 1957 définit les bases légales de l’action de l’armée. Trois cas sont prévus : poursuite des fuyards et des gens surpris en flagrant délit (selon des critères précis), contrôle systématique d’un groupe et opération sur renseignement. Dans le premier cas, la troupe peut pénétrer partout, dans les deux cas suivants, il faut obligatoirement la présence d’un officier de police judiciaire (OPJ) porteur d’un mandat de perquisition pour pouvoir pénétrer dans une habitation privée. Chaque régiment à Alger a donc un certain nombre d’OPJ qui vivent en permanence au sein du corps. Le général Massu, nommément désigné, a le pouvoir d’ordonner des perquisitions à domicile de jour et de nuit.

D’après cette note, les individus arrêtés doivent être remis à l’autorité judiciaire ou à la gendarmerie dans les 24 heures mais en cas d’opération importante et longue, les préfets peuvent déléguer à l’autorité militaire le droit d’assignation à résidence surveillée sans dépasser un délai clairement fixé (en principe pas plus d’un mois). Trois centres de triage sont créés (en général pour 10 jours) puis un centre de transit pour la ville. Dans ces centres de triage et de transit, des éléments d’interrogatoire communs à l’armée et à la police sont mis en place.

Cette assignation à résidence est une prérogative précieuse qui permet d’arrêter de simples suspects et de constituer ensuite le dossier qui permettra éventuellement de les présenter au parquet, à l’inverse des méthodes de la Police Judiciaire. Le tribunal militaire du corps d’armée de la région peut également juger les affaires de flagrant délit suivant une procédure très rapide, dite de traduction directe, où un simple procès-verbal de gendarmerie suffit. Le tribunal militaire peut également revendiquer les poursuites exercées par les tribunaux civils et de fait, dans la presque totalité des cas, les HLL (« hors-la-loi ») sont présentés devant lui.

Guerre de surface et guerre souterraine

Fort de ces pouvoirs, la division parachutiste met en place progressivement et de manière pragmatique plusieurs structures. La première action consiste à organiser un système dit « de surface ». Plus de 200 points sensibles sont gardés, parfois avec l’aide des Unités territoriales. La ville est surtout parcourue quotidiennement de 180 patrouilles à pied de jour et 30 patrouilles motorisées de nuit. Les régiments sont affectés à des quartiers particuliers qu’ils finissent par connaître parfaitement. Un nouveau plan de circulation routière est mis en place permettant un meilleur contrôle du trafic. Ce contrôle constant de la part de soldats ayant « de la gueule » en impose et rassure la population, tout en entravant les mouvements du FLN. Ces patrouilles et embuscades permettent d’appréhender quelques suspects et, peu à peu, cette action en surface cède la place aux actions sur renseignement. Celles-ci font l’objet d’une « directive sur l’extirpation de l’organisation rebelle » édictée par le 2e bureau de la 10e DP et très inspirée par le lieutenant-colonel Trinquier, un des théoriciens de la guerre révolutionnaire.

L’objectif est « la destruction de l’infrastructure politico-administrative » du FLN qui sera obtenu, à court terme, par la mise en place de réseaux de renseignement et d’influence et, à plus long terme, par la création d’une élite musulmane fidèle à la cause de l’Algérie française. Les régiments, voire les compagnies, où tout officier doit se considérer comme un officier de renseignement, sont les premiers acteurs, très autonomes, de cette guerre souterraine. Une équipe spéciale est mise en place au niveau du général Massu, sous la direction du commandant Aussaresses, pour coordonner et exploiter l’action des régiments en liaison avec les polices et la Justice. Les renseignements proviennent de plusieurs sources. La première est la documentation, c’est-à-dire les fichiers, registres administratifs ou documents du FLN qui présentent l’avantage d’être écrits en français. La population est la deuxième source, mais les langues ne commencent à se délier que lorsque l’emprise du FLN se desserre et que la population est administrée. En attendant, on s’appuie surtout des interrogatoires de suspects qui sont souvent synonymes de torture. Il est vrai que l’aumônier de la 10e DP, le père Delarue, a donné sa caution :

Entre deux maux, faire souffrir passagèrement un bandit, et, d’autre part, laisser massacrer des innocents, il faut, sans hésiter, choisir le moindre : un interrogatoire sans sadisme mais efficace.

Quadrillage

Cette action souterraine trouve son efficacité multipliée par la mise en place d’un système dit de « quadrillage de la population ». L’idée du lieutenant-colonel Trinquier est de faire participer la population à sa propre sécurité, volontairement ou non, en organisant un dispositif d’auto-surveillance baptisé Dispositif de Protection Urbaine (DPU), très inspiré des méthodes communistes. Celui-ci consiste en un maillage pyramidal d’arrondissements, îlots, buildings ou maisons ayant chacun à leur tête un chef désigné chargé du contrôle des habitants de sa zone de responsabilité. L’ensemble représente environ 7 500 membres et il fallu deux mois pour le mettre en place. L’encadrement de la population européenne est réalisé rapidement et les consignes des chefs de buildings (liste à jour des locataires, surveillance des mouvements, signalement des suspects, diffusion des consignes) sont strictement appliquées. Cela permet au commandement militaire (les autorités civiles furent toujours réticentes avec le DPU) d’avoir un lien souple avec la population européenne, de recueillir ses sentiments mais aussi de réfréner en partie ses mouvements de foule.

L’organisation des populations musulmanes est plus délicate. Elle est l’œuvre des gendarmes mobiles, qui commencent par numéroter à la peinture tous les bâtiments des bidonvilles de la périphérie et de la Casbah. Ils entreprennent ensuite d’en recenser les habitants qui reçoivent tous un certificat comprenant, outre une photo et les renseignements d’état-civil, le numéro du lieu d’habitation. Une fiche comportant le nom de tous les membres d’une maison est également établie et un exemplaire est remis à un chef de famille désigné. Celui-ci doit porter la fiche sur lui en permanence en cas de contrôle et prévenir de toute modification. Il devient alors difficile de rentrer ou sortir de la Casbah sans être décelé et être contrôlé pendant un couvre-feu sans avoir le certificat sur soi est un exercice dangereux.

Un organisme est créé au centre de la Casbah sous les ordres du capitaine Léger.  Chaque soir, il réunit les chefs d’îlots pour leur donner ses instructions, recevoir des renseignements et écouter leurs doléances. Le capitaine Léger devient rapidement le chef officieux de la Casbah. Le DPU est une source de renseignements inestimable pour éradiquer le terrorisme et peut-être plus encore pour empêcher son retour. Il est aussi un instrument de guerre psychologique.

Pour remplacer l’OPA du FLN, quatre sections administratives urbaines (SAU) sont créées sur les modèles des sections administratives spéciales (SAS) des campagnes. Elles contribuent au réseau de renseignements mais aussi à « la bataille des cœurs et des esprits » par leurs actions sociales et économiques. Une nouvelle élite musulmane est mise en place progressivement sous l’impulsion de l’armée qui ne fait pas confiance à la bourgeoisie locale. Elle se fonde sur les anciens combattants ou les responsables du DPU qui reçoivent une formation administrative, et parfois militaire, sommaire. Des centaines de jeunes musulmans sont envoyés en formation à Issoire. Les femmes sont regroupées en « cercles féminins » pour y recevoir un enseignement pratique sous l’impulsion d’équipes médico-sociales féminines (comprenant obligatoirement des musulmanes). L’armée organise l’information générale de la population (radio, journaux, cinémas itinérants, photos, affiches, tracts, hauts-parleurs, réunions publiques hebdomadaires).

( à suivre)