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vendredi 1 juin 2012

Préparer la prochaine guerre ou comment ne pas devenir une armée d’anciens combattants-par Rémi Pellabeuf

Le danger qui guette toute armée est d’avoir une guerre de retard. Alors que nos armées françaises sont marquées jusque dans leur chair par l’expérience afghane, le paradigme de la guerre contre-insurrectionnelle est en passe de s’imposer dans la culture militaire française actuelle. Elle a quelque chose de vivifiant par la saine remise en cause de tous les présupposés qui marquent inévitablement une armée ; elle porte aussi en elle le risque de s’ériger en nouvelle école de pensée dominante au détriment d’autres réalités.

La culture militaire –entendue comme l’état d’esprit qui imprègne l’institution militaire- crée un environnement plus ou moins favorable à l’innovation. L’entre-deux-guerres nous l’enseigne à propos de la préparation de la guerre suivante. Le Royaume-Uni, dont l’Army créa la première brigade blindée permanente de l’histoire en 1931, n’a pas été capable de porter ce projet révolutionnaire plus avant ; projet repris et développé ensuite par l’Allemagne nazie et par l’armée Rouge. Sa culture militaire était majoritairement résistante voire hostile à ce changement. Parallèlement en France, l’école doctrinale née d’enseignements sélectionnés de la Grande Guerre avait développé un type de bataille coordonnée qui laissait peu de place à l’initiative. Alliée à une stratégie devenue exclusivement défensive avec le temps, elle devint une pensée officielle qu’il était interdit de contredire et qui créa un état d’esprit à la source de la défaite de 1940.

Le risque est de créer un mythe pour échapper à la réalité, à cause notamment du paradoxe inhérent à l’organisation militaire : du fait de la discipline indispensable à la conduite des opérations, une armée est naturellement peu disposée au changement alors que les défis de la guerre exigent imagination et créativité. L’indispensable rigueur peut se muer en conformisme de la pensée, et mener subrepticement à un immobilisme rendant l’institution finalement peu encline à l’exploration de concepts novateurs. La culture d’une armée peut se laisser inconsciemment enfermer dans sa vision préférentielle de la menace. Le risque est de se focaliser sur un type unique de menaces en s’aveuglant sur la réalité plus complexe ou différente ; les Ardennes étaient infranchissables, n’est-ce pas ? L’expérience afghane va durablement marquer notre culture militaire. Or, comme l’explique Williamson Murray, « il y a peu d’organisations militaires possédant une culture qui encourage l’étude minutieuse des évènements mêmes récents. La plupart des organisations militaires développent rapidement des mythes qui permettent d’échapper à la vérité désagréable. » Sans dévaloriser l’action de l’armée française en Afghanistan, ne laissons pas se créer un mythe des Afghansty.

On peut entrevoir trois pistes pour résoudre cet antagonisme naturel. D’abord les choix stratégiques nationaux peuvent tirer une culture militaire de sa résistance au changement. En effet, c’est le choix stratégique de la défensive « à outrance » qui a empêché le développement d’une manœuvre des chars en France ; pour le Royaume-Uni, c’est le mythe d’une défense de son Empire hors du continent européen qui a fait rejeter le développement de l’arme blindée. Idéalement, est-il possible aujourd’hui de définir une stratégie pour garder l’éventail des capacités, à un niveau de maîtrise et de technologie suffisant, sans négliger d’explorer les nouveaux domaines conflictuels comme les espaces stratégiques communs (Global Commons) ?

Une autre piste est de favoriser l’activité intellectuelle des officiers pour qu’elle innerve la culture militaire. L’interdiction de publier faite aux officiers par le généralissime de l’époque, britannique ou français, n’est pas étrangère à la débâcle de 1940. Le général Cavan, chef d’état-major impérial de 1922 à 1926, s’opposait à la publication d’ouvrages sur des sujets militaires par des officiers ; en France le général Gamelin interdit en 1937 toute publication non validée par son état-major. Cette attitude au plus haut niveau incitait donc les officiers à éviter toute considération hors la ligne officielle. Certaines anecdotes actuelles autorisent à s’interroger si cette tendance n’a pas toujours des survivances en France. Or le foisonnement d’idées né de la renaissance du combat de contre-rébellion devrait ouvrir la voie à une saine remise en cause des idées reçues. 

Finalement, le défi pour les armées est de demeurer une institution apprenante. Des mécanismes institutionnels y participent déjà comme le « retex » ou les départements de doctrine. Mais au-delà de ces mécanismes, c’est bien à la surprise et au choc qu’il faut mentalement se préparer, puisque par définition, nous serons contournés par un ennemi intelligent. Aujourd’hui en France, n’ayant plus d’ennemi à nos frontières, nous sommes en situation d’insularité stratégique, à l’instar du Royaume-Uni. Notre armée, qui n’est d’ailleurs pas construite pour défendre seule son territoire national avec ses effectifs de corps expéditionnaire supplétif, ne sera probablement pas engagée demain dans un conflit symétrique. Aussi va-t-elle probablement développer ses compétences sur son expérience afghane, être appelée à intervenir de manière plus ponctuelle, sur le mode des récentes interventions sahéliennes, en cherchant une efficacité stratégique par le levier d’une action tactique doublée de missions d’assistance et de formation. Mais le développement d’un nouveau type d’intervention militaire qui va naître de la conjonction de l’expérience afghane et de la nouvelle donne stratégique au sud de la Méditerranée ne devra pas être érigé en absolu. Car nul ne sait la menace à nos intérêts vitaux que constituera une puissance orientale émergente dans une génération ou moins.

Obtenir une culture militaire qui prépare à faire face à l’imprévu quel qu’il soit est un impératif vital. Puissions-nous conserver de notre expérience afghane la flexibilité d’esprit qui nous a permis d’évoluer face à ce type de conflit, tout en nous interdisant d’ériger en principes les préceptes qui en ont été tirés, de peur que ceux-ci nous empêchent d’évoluer à nouveau au prochain choc. Entraînons-nous à réagir à l’inimaginable.

vendredi 25 novembre 2011

Colonels-bloggeurs. Reproduction d'un billet de Marc Hecker sur Ultima ratio


En 2011, deux colonels de l’armée de Terre ont ouvert leur blog. Ces officiers sont François Chauvancy (FC) du Centre Interarmées de Concepts, de Doctrines et d’Expérimentations (CICDE) et Michel Goya (MG) de l’Institut de Recherche Stratégique de l’Ecole Militaire (IRSEM). Pour mieux comprendre les motivations et les pratiques de ces colonels-blogueurs, nous leur avons posé quatre questions.

1) Le phénomène des « milblogs » vient des Etats-Unis – où il est d’ailleurs aujourd’hui en reflux – et n’a jamais connu le même engouement en France. Pourquoi avez-vous décidé de lancer votre blog en 2011? Est-ce lié à une volonté de remettre la Défense sur le devant de la scène à l’approche des échéances électorales de 2012?

- FC : Le lancement de mon blog en août 2011 sur le site du quotidien Le Monde, en tant qu’abonné,  répondait avant tout à un besoin de m’exprimer en tant que soldat-citoyen, d’être aussi plus en phase avec l’actualité, ce qui se fait rarement dans le cadre de l’expression des militaires. Je n’avais et n’ai cependant pas la prétention de mettre la défense au cœur de la campagne électorale. En revanche, j’ai eu le sentiment, encore plus qu’avant, que les questions de défense méritaient d’être traitées par les principaux concernés dans leurs domaines de compétence. Certains points de vue se doivent d’être librement exprimés à titre personnel, avec la possibilité d’un débat notamment au contact des citoyens qui ne connaissent plus l’Armée. C’est l’objet de ce blog. Il s’agit aussi d’un défi : serai-je capable d’intéresser, d’alimenter régulièrement d’une manière construite et réfléchie ce blog sur les questions de défense ? Je constate sur le second point que, toutes les semaines, la sécurité extérieure de notre pays ou des questions concernant les armées sont évoquées sous une forme ou sous une autre. M’exprimer en tant qu’officier supérieur d’une relative ancienneté et en tant que citoyen m’est apparu donc un devoir dans une société où beaucoup parlent pour les armées avec une légitimité discutable.

- MG : Ce blog, avec ses ramifications Twitter, Facebook, Viadeo, etc., est avant tout conçu comme un prolongement dans « la longue traîne » d’une activité de réflexion officielle. Je le vois comme un laboratoire où je soumets en direct mes réflexions à la critique. Il n’y a pas de lien avec les échéances électorales même si je pense que les militaires doivent aussi être présents dans les débats, ne serait-ce que parce qu’ils restent, comme le dit le général Desportes, les meilleurs experts de leur propre métier.

2) Avez-vous eu besoin d’une autorisation de votre hiérarchie pour lancer votre blog? Vos billets doivent-ils être approuvés avant publication?

- FC : J’ai pris le risque de ne pas demander à ma hiérarchie l’autorisation d’ouvrir mon blog, encore moins de publier un billet. J’écris depuis 1988 et prends position depuis que je suis capitaine, sans commentaires extérieurs mais avec parfois quelques sueurs froides sur mon avenir. Un ancien chef d’état-major de l’armée de terre m’a confirmé il y a quelques mois que je l’avais (sans doute) « payé » et je me demande parfois… Je rappellerai cependant que notre hiérarchie demande aux militaires de s’exprimer depuis une dizaine d’années. Il n’y a donc pas de contradiction entre ouvrir un blog et ne pas en demander l’autorisation. Par ailleurs, pour moi, un officier n’est pas un serviteur de l’Etat comme les autres. Il a le devoir de s’exprimer certes dans les limites du statut … que je connais bien. En revanche, attirer l’attention sur une question me paraît une obligation morale de l’officier même si cela surprend parfois dans notre société. Cela ne veut pas dire que j’ai raison dans mes écrits. Ce même chef d’état-major de l’armée de terre évoqué précédemment m’avait cependant fait le compliment que, certes, j’agaçais parfois mais que je faisais réfléchir ! Cela n’a rien changé à mon avenir mais cela m’a fait plaisir.
- MG : Partant du principe que le nouveau statut des militaires a supprimé toute autorisation préalable à une publication, je n’en ai demandé aucune. Il en est de même pour les billets.

3) Au cours des dernières années, plusieurs officiers – Vincent Desportes et Jean-Hugues Matelly, en particulier – ont été sanctionnés en raison de leurs écrits. Vous imposez-vous des lignes rouges à ne pas franchir pour ne pas vous retrouver dans la même situation?

- FC : Outre le respect du statut général des militaires, je me donne effectivement des limites. J’appartiens à la communauté militaire et je ne m’exprime pas pour la mettre en difficulté, encore moins quand cela concerne les camarades aux « affaires » et confrontés à une tâche de plus en plus lourde. Cela ne veut pas dire forcément se taire et ne pas s’exprimer avec franchise. Cela signifie aussi que j’évite certains sujets, surtout si je ne les connais pas. Ensuite, j’ai une compréhension militaire des sujets que je traite. Mes réactions et mes réflexions ne sont pas bien différentes d’une grande partie de celles de mes camarades. Ma réflexion doit donc être constructive et le résultat d’un travail qui pourrait au moins partiellement être utile, en toute modestie, au service des armées de la République ! Enfin, si je dois être sanctionné, je l’assume. S’exprimer ne doit pas s’exercer à travers la crainte d’une éventuelle sanction. Il est indéniable que plus vous exprimez des idées, plus vous vous exposez, plus vous donnez une image de vous-même qui suscite soutien ou rejet et donc provoque des effets secondaires. Cependant, faire ce que l’on pense être conforme à ses valeurs permet d’assumer cette prise de risque responsable. C’est une question, oserais-je dire, d’honneur et de rigueur intellectuelle conforme à l’état d’officier, valeurs qui doivent apparaître dans les écrits publiés.
- MG : Je m’efforce de ne pas trahir de secrets (c’est facile, je n’en connais aucun) et de ne pas exprimer d’opinions religieuses et politiques. Par ailleurs, je commente assez peu l’actualité. Je m’efforce de donner des courtes notes d’explorations, autant que possible étayées, ou de faire connaître d’autres travaux, afin de nourrir la réflexion sur les questions de défense et d’emploi des forces. J’accepte tout à fait le risque d’être puni.

4) De manière générale, quelle est aujourd’hui la place des médias sociaux dans les armées françaises?

- FC : Sur cette question particulière des réseaux sociaux, je précise que je n’y adhère pas malgré leur modernité. Sans doute une question de génération. Je ne connais donc pas la place que tiennent les réseaux sociaux dans les armées. Je comprends que cela soit un moyen de se relier aux autres et de partager ce que l’on vit. Cependant, une vie privée n’a pas, à mon avis, à être exposée sur internet même avec des proches sélectionnés, surtout si on est soi-même en opérations. J’aborderai donc surtout cette question des réseaux sociaux sous l’aspect de la sûreté de l’information. Etre militaire implique une vigilance permanente sur l’information que l’on diffuse sur soi ou sur les autres, notamment en opérations. J’ai donc une certaine « inquiétude » sur la présence des militaires sur les réseaux sociaux dans la mesure où, sans précaution, cela peut avoir de graves conséquences pour eux ou pour la communauté militaire. Je pense en revanche qu’une « éducation » aux réseaux sociaux s’avère aujourd’hui indispensable au sein des armées.
- MG : Les médias sociaux sont d’abord une source d’informations parallèle aux canaux officiels, tant en interne que vis-à-vis du reste de la nation. Ils permettent de renforcer les liens armée-nation sur lesquels on s’interroge souvent. Ils constituent aussi un substitut à la rareté des indispensables espaces de libre réflexion pour les militaires et les civils intéressés. Ils sont complémentaires d’organes de réflexion institutionnels, qui par construction, ne peuvent rien produire de très original.

Merci à Marc Hecker

mardi 11 octobre 2011

La petite muette

Une question me taraude depuis quelques semaines : a-t-on le droit d'exiger d'un officier qu’il demande préalablement une autorisation pour toutes ses interventions dans les médias ou dans des colloques ? N'est-ce pas contraire au nouveau statut général des militaires qui a supprimé toute idée de censure préalable ? 

Bien entendu, il ne s’agit là que d’une hypothèse.

jeudi 22 septembre 2011

De la liberté de proposer et de son influence sur la victoire



Sous le Second Empire, le maréchal de Mac Mahon rayait de l’avancement « tout officier qui a son nom sur un livre ». En 1935, le général Gamelin imposait son imprimatur à toute publication d’article ou de livre par un militaire. Dans les deux cas, dans les années qui ont suivi, la France a subi un désastre militaire qui, à chaque fois, a été qualifié de défaite intellectuelle.

La Grande armée du Premier Empire, celle de 1918 ou de la Libération, jusqu’à l’armée du plan Challe qui écrase l’ALN, ont toutes été précédées d’un bouillonnement intellectuel né d’une grande liberté de réflexion et d’expression accordée aux militaires. Il est vrai qu’il a fallu à chaque fois un choc- la guerre de Sept Ans, 1870, Dien Bien Phu-pour obtenir cette liberté.

Où nous situons-nous en ce moment ?