Affichage des articles dont le libellé est intelligence collective. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est intelligence collective. Afficher tous les articles

samedi 16 juin 2018

Le pouvoir du Logrus-Micro-opérations et partisans mondialisés

Article paru dans DSI n°127, janvier-février 2017 


Dans La longue traîne, Chris Anderson décrit comment la démocratisation des nouvelles technologies de l’information a autorisé une extension de l’offre économique, en particulier culturelle, avec la création d’une multitude de petits producteurs qui sont venus concurrencer les sociétés déjà installées [1]. Sur une courbe d’une loi statistique de probabilité, avec la production d’effets en ordonnée et le nombre des « effecteurs » en abscisse, cela se traduit pas un tassement de la « tête », les quelques grosses organisations, et l’allongement sans fin de la « traîne », les petits groupes, de plus en plus nombreux et de plus en plus petits.

Ces mêmes technologies combinées à l’extension des flux de toutes sortes dans le cadre de la mondialisation ont également induit un phénomène proche dans le champ politique. Des petits groupes voire des individus seuls peuvent diffuser des idées à une vitesse et une échelle inconnue il y a vingt ans. Inversement, grâce à une sorte de Logrus [2], ce pouvoir de faire venir des choses à soi décrit par le romancier Roger Zelazny, ces mêmes groupes et individus de la « traîne » peuvent réunir suffisamment d’informations, de crédits et d’armes, pour contester plus facilement qu’auparavant le monopole étatique de la force. Par la combinaison de cette démocratisation des capacités de combat et de la résonance nouvelle des médias de toutes sortes, il est désormais possible à quelques « amateurs » de modifier par la force le comportement d’un Etat ou d’une quelconque entité politique, ce qui est la définition d’une « opération » militaire.

La longue traîne des groupes armés

Le premier des pouvoirs de ce Logrus est donc l’information, disponible à un niveau inédit grâce aux nouvelles technologies. L’accroissement soudain de la capacité à créer et diffuser des idées est souvent porteur de déstabilisation politique. L’invention de l’imprimerie en Europe a favorisé le développement du mouvement Protestant avec toutes ses conséquences. Au XVIIIe siècle, la création des journaux a joué un grand rôle dans la capacité des Révolutionnaires français à agiter les idées et à mobiliser les foules. Depuis la généralisation du réseau Internet, la distribution de l’information de toute sorte s’est également modifiée, les grands médias ont vu leur audience diminuer au profit d’autres canaux, blogs, réseaux sociaux, etc. plus réduits mais nombreux. La miniaturisation des machines jusqu’aux smartphones a également permis à cette information abondante d’être portable, offrant aussi une capacité civile de C3I (commandement, communication, contrôle et intelligence, au sens de renseignement) supérieure à celle de la quasi-totalité des unités de combat d’infanterie d’il y a vingt ans et encore de beaucoup aujourd’hui. Dans la même année 2005 en France, grâce à Internet de parfaits inconnus contestaient avec succès le projet de constitution européenne et des bandes dispersées parvenaient à s’organiser pour déclencher des émeutes dans les grandes banlieues.

La deuxième ressource provient des flux de l’économie illégale mondiale qui s’est développée au gré de l’abaissement des frontières et des contrôles et qui représentait près de 900 milliards de dollars en 2009 [3]. Cette économie grise offre des possibilités de financement, on a vu ainsi Al Qaïda participer au trafic de pierres précieuses en Afrique centrale, mais aussi et peut-être surtout des possibilités d’armement. La dynamite, découverte en 1866 et d’un emploi généralisé ensuite, avait armé le mouvement anarchiste à la fin du XIXe siècle, lors de la première mondialisation. La France seule avait ainsi connu une quarantaine d’attentats de 1881 à 1911. Dans la nouvelle mondialisation et plus particulièrement depuis la fin de la guerre froide, ce sont les fusils d’assaut et les lance-roquettes, en particulier ceux issus des arsenaux de l’ex-Pacte de Varsovie et de l’ex-Yougoslavie qui alimentent les groupes armés. La moitié du commerce des armes légères dans le monde échappe au contrôle des Etats, en particulier celui des fusils d’assaut Kalachnikov AK-47 et ses nombreuses variations dont peut-être 100 millions d’exemplaires circuleraient dans le monde au profit de la « traîne » des groupes armés désormais autonomes des sponsors étatiques étrangers.

Simultanément, beaucoup d’Etats soumis aux nécessités du désendettement, voyaient plutôt se dégrader leurs organes de défense et de sécurité, notamment ceux qui avaient été soutenus par l’Union soviétique. Là où un fusil d’assaut AK-47 fonctionne toujours, un arsenal non entretenu d’équipements lourds se dégrade très vite. Si ces Etats affaiblis ne se font plus que rarement la guerre, et si on peut désormais se rendre dans n’importe quel pays, on ne peut que rarement s’y déplacer partout en toute sécurité tant les zones de non-droit se sont multipliées dans les banlieues, bidonvilles géants, ghettos, quartiers, territoires occupés ou zones tribales. Beaucoup d’Etats ne contrôlent plus qu’une partie de leur territoire, le reste formant le côté obscur de la mondialisation, celui des oubliés du développement. Loin des foyers révolutionnaires des années 1960, ces « poches de colère » [4] sont désormais plutôt d’essence réactionnaire à l’unification culturelle, économique et politique.

Le Logrus des frères Kouachi

Cette longue traîne s’est prolongée jusqu’au cœur des nations les plus puissantes. A la fin de 2014, préparés techniquement et mentalement par leur expérience propre – prison, formation au Yémen pour l’un d’entre eux, contacts criminels, Internet- les frères Kouachi et Amedy Coulibaly ont pu grâce à l’argent de simples crédits à la consommation se doter d’équipements civils ou militaires et former un commando presque aussi puissant qu’un groupe de combat d’infanterie.

Certains gangs criminels peuvent aussi former des équipes aussi lourdement armés mais la destination de leur action n’est pas politique et l’usage de la violence y est normalement limité. Il y a eu également par le passé des attaques à destination politique, mais des groupes autonomes comme Action directe par exemple, avaient beaucoup moins de capacités militaires à leur disposition. L’acquisition de ces capacités représentait par ailleurs une grande partie de leur activité et imposait une structure permanente relativement lourde. De 1979 à 1987, les attaques d’Action directe combinant attaques de banques, tentatives d’assassinat et emploi de bombes artisanales, n’ont pas provoqué de changement sensible du comportement de leur ennemi. De leur côté, à trois et par une action de seulement trois jours, les frères Kouachi et Amédy Coulibaly ont provoqué la réunion de 40 chefs d’Etat à Paris, la manifestation de millions de personnes, l’immobilisation de milliers de soldats dans les rues de France pour des années et la modification des politiques de défense et de sécurité.

Ce résultat stratégique a été rendu possible par la supériorité tactique du commando sur les forces de sécurité rencontrées, jusqu’à l’intervention finale des groupements d’intervention de la Police et de la Gendarmerie. Durant leur action du 7 janvier au matin, les deux frères Kouachi ont mené six combats en seize minutes contre onze policiers. A chaque fois, ils ont bénéficié de la surprise, face l’unique policier inséré dans l’équipe de Charlie Hebdo mais aussi face aux équipes arrivées successivement sur les lieux en étant très mal informées par un réseau de communications centralisé et saturé.

Ils ont surtout bénéficié d’une meilleure capacité à combattre. C’est n’est pas simplement une question d’armes, les armes de poing des fonctionnaires de police étant efficaces à aussi courte distance. La différence résidait surtout dans la préparation à l’idée de tuer, exaltée et longuement préparée d’un côté, largement inhibée de l’autre par une formation insuffisante et de fortes contraintes juridiques.

Ces nouveaux commandos du Logrus auto-formés, bien équipés (y compris avec des armes par destination comme des véhicules civils) et fanatisés représentent un saut tactique net par rapport aux anciennes cellules terroristes, motivés mais mal équipées, ou les gangs criminels, parfois bien équipés mais peu suicidaires. Des hommes seuls très armés, comme Mohammed Merah en 2012 ou même d’Abdelhakim Dekhar à Paris en 2013 avaient déjà démontré toutes les difficultés que pouvait poser ce nouveau phénomène, rien n’avait pourtant été fait pour y faire face, car si ces petits groupes de la « traîne » sont si « efficaces » c’est également parce qu’ils rencontrent des institutions plus rigides que jamais.

La rigidité de la « tête »

Une caractéristique des grandes organisations de « tête » contestées par les nombreux groupes de la « traîne » est qu’elles sont obligées de dépenser de plus en plus ressources pour conserver leur statut. On peut surmonter cette crise schumpetérienne par des innovations de rupture, une redéfinition radicale des méthodes et des structures par exemple. Lorsque ces innovations de rupture ne sont pas possibles, souvent du fait de blocages internes, la voie habituelle consiste à rationaliser l’existant, c’est-à-dire à faire des économies sur ce qui ne paraît pas essentiel à l’action immédiate. On peut ainsi maintenir un temps une activité à un niveau presque identique mais au prix d’une plus grande rigidité et donc d’une plus grande vulnérabilité aux surprises. 

Les Etats en crise de financement, et ils sont nombreux, ont réduit leur « offre de protection », d’autant plus facilement que celle-ci apparaissait comme moins nécessaire avec la fin de la guerre froide. L’effort de la France pour ses quatre ministères régaliens, est ainsi passé de 4,5 % du PIB en 1990 à 2,8 % aujourd’hui. La seule évasion fiscale, favorisée par la mondialisation, représente désormais plus que cette offre de protection encore rigidifiée par des réglementations alourdies ou, pour le cas du ministère de l’Intérieur, en première ligne face aux cellules de combat renforcées de la « longue traîne », par la pression syndicale et les nombreux cloisonnements internes. Les frères Kouachi ont réussi leur opération avant le 7 janvier parce qu’ils ont échappé à la surveillance du renseignement intérieur (en partie par perte d’information entre services différents et concurrents), parce que les syndicats avaient obtenu la réduction de la protection de Charlie Hebdo, une cible pourtant clairement désignée, à un seul homme (rendu du coup très vulnérable à une attaque surprise) et parce que le centre opérationnel de la préfecture de Paris et les policiers au contact n’étaient pas du tout préparés à conduire un combat. 

La suite des événements a confirmé combien cette organisation, par manque de ressources et par blocages internes, disposait de peu de marge de manœuvre adaptative, au contraire de ses adversaires. Le 13 novembre 2015, une opération de plus grande ampleur organisée de l’extérieur par l’Etat islamique montrait que rien n’avait vraiment évolué du côté des institutions de la « tête ». Cette opération a peut-être été organisée en moins de trois mois alors qu’il en aura fallu dix-sept, de janvier 2015 à juin 2016, pour simplement adapter les règles d’ouverture du feu des soldats de l’opération Sentinelle.

Dans cette guerre civile mondiale de la « traîne » contre la « tête », ce sont très clairement les petites structures qui l’emportent par leur souplesse intrinsèque et leur capacité nouvelle à regrouper des ressources de combat, face à des institutions à la peine et d’une rigidité croissante. Certains Etats n’y ont pas survécu. D’autres, comme la France, considèrent que cette guérilla n’engage pas leur existence et préfèrent continuer à prendre des coups jusqu’à ce qu’ils soient vraiment obligés de se transformer en profondeur.

[1] Chris Anderson, The Long Tail: Why the Future of Business is Selling Less of More, Hachette Books, 2008.
[2] Le cycle des Princes d'Ambre est une saga en dix livres, écrite à partir de 1970 par l'écrivain américain Roger Zelazny. Il décrit un univers où des « princes » se déplacent comme bon leur semble grâce au pouvoir de la « Marelle » alors que leurs ennemis des Cours du Chaos ont, par le « Logrus », le pouvoir inverse de faire venir à eux ce qu’ils veulent.
[3] www.unodc.org/toc/fr/crimes/organized-crime.html
[4] Arjun Appaduri, Géographie de la colère, Payot, 2007.

mardi 3 février 2015

Quand la magie s'empare du magicien


Première publication le 23/09/2012

Cela a commencé durant l’été 2007 lorsque la volatilité des marchés américains de la bourse a soudainement été multipliée par quatre, première étape vers le Krach. On sait maintenant que cette étrange volatilité n’était pas le résultat d’individus ayant suffisamment de recul pour s’arracher à l’illusion du gain rapide, ceux-ci étant alors fort peu nombreux. Elle était le résultat de l’introduction d’une nouvelle race de prédateurs : les robots-traders capables de brasser des masses d’information considérables et de lancer en quelques secondes des ordres de sondage, amplifiant par effet de boucle toutes les tendances jusqu’à faire éclater d’abord quelques bulles de rapacité avant de frapper l’économie toute entière.

A cette époque seulement 10 % des transactions boursières échappaient à l’homme. On est désormais à presque la moitié, les grandes banques ayant compris tout l’intérêt qu’elles avaient à utiliser des calculateurs automatiques pour battre et spolier les petits boursicouteurs tout en réduisant le risque Kerviel. Grâce à cette armée de robots, les grandes banques ont renoué ainsi avec les bénéfices à court terme. Ce faisant, elles n’ont fait que déplacer le risque humain des traders vers les concepteurs de logiciels. La puissance de calcul des ordinateurs continuant à évoluer au rythme de la loi de Moore, c’est-à-dire par un doublement tous les dix-huit mois, on attend avec impatience le logiciel, baptisons-le « jeudi noir », qui, à lui seul, déclenchera une catastrophe. On ose à peine imaginer ce que les banques feront des ordinateurs quantiques, qu’elles seront les premières à pouvoir se payer, avec des puissances de calcul plusieurs milliards de fois supérieures à celle de tous les cerveaux humains réunis. IBM est fière d’annoncer un prototype pour les années 2020.

En attendant ces lendemains radieux, une nouvelle voie a commencé à être explorée lorsqu’on a remarqué que ces robots calculateurs pouvaient aussi être utilisés pour livrer des analyses. Le magazine financier Forbes a ainsi fait appel à la société Narrative Science pour lui fournir des articles automatiques analysant les résultats financiers des entreprises. On se trouvait ainsi avec des robots analysant des données pour des sociétés gagnant de l’argent avec d’autres robots. Très vite cependant, on s’est aperçu que ces nouveaux journalistes pouvaient aussi explorer d’autres champs. Narrative Science propose aussi des articles politiques sur les élections américaines à partir de l’analyse statistique des médias sociaux. L’article de 500 mots est écrit en deux minutes et coûte 10 dollars, battant ainsi à plate couture le pigiste habituel, dont on devine le sort. Certains journalistes robots ont même des noms et des styles (en imitant ceux des meilleurs humains) comme  Stats Monkey, capable de faire des comptes-rendus de matchs de base-ball ou de basket. Mieux, il peut faire cela à la demande et c’est là que l’on effectue un nouveau saut.

Certaines puissances du net, comme Google ou Amazon captent un certain nombre de données sur nous qui sont réutilisées dans notre navigateur pour mieux satisfaire nos demandes dans le genre : « vous avez aimé ceci…vous aimerez sans doute cela ». On devine ce que la conjonction de cet auto-profiling peut donner si on le croise avec le journalisme automatique : une information personnalisée collant parfaitement à nos goûts et nos attentes. Une sorte d’information de confort fonctionnant comme un piège. Pour peu que l’on ait déjà écrit, un robot-reporter pourra même utiliser notre propre style et nos idées pour nous séduire en flattant notre narcissisme (avant d’être embauché comme nègre par ceux qui pourront se le payer). Le test de Turing pourra ainsi se transformer de : « Est-ce que je parle à un robot ? » à « Est-ce que je me parle à moi-même ? ». Comme dans le dernier épisode du Prisonnier, le héros sera face au gardien n°1 : son Moi.

Nous sommes désormais à l’aube d’un phénomène annoncé déjà depuis longtemps par certains auteurs de science-fiction avec plusieurs bifurcations possibles. La première concerne la puissance des machines. Au-delà d’un certain seuil de puissance, cette singularité que Vernor Vinge situait en 2023, la machine peut, peut-être, devenir pensante et donc puissante. La magie s’emparera alors probablement du magicien et il suffira peut-être de quelques heures, pour peu que cette machine puisse se répliquer et s’augmenter, pour succéder à l’homme au sommet de l’évolution. En deçà de ce seuil, ce sera certainement le coût de développement de ces robots-intellectuels qui comptera. Important, ils serviront surtout à renforcer la puissance des déjà puissants, tout en ravageant la classe intermédiaire de ceux à qui on demandait jusque-là de réfléchir. Les ordinateurs ont ainsi désertifié la maîtrise industrielle, condamnant ainsi ouvriers et employés à la captivité sociale puisque les postes plus élevés étaient remplacés par des machines. Les journalistes, pigistes, chercheurs, analystes seront de la même façon victimes de cette concurrence. Si les coûts en sont faibles, l’intelligence artificielle peut au contraire être un artifice de l’intelligence et augmenter ainsi le pouvoir intellectuel et l’influence des petits, avec le risque, cette fois, non pas de la raréfaction mais du trop-plein.

Une nouvelle vague d’émigrants est aux portes de nos sociétés. Elle ne vient pas par bateaux depuis des pays de misère mais débarque sur nos ordinateurs depuis des sphères de richesse. 

A lire :
Evgeny Morozov, Un robot m’a volé mon Pulitzer, Le Monde diplomatique, septembre 2012.
Thierry berthier, Les algorithmes vont-ils nous tuer ? http://www.margincall.fr/2012/09/les-algorithmes-vont-ils-vous-tuer-episode-i-13.html
Charles Bwele, Les traders virtuels préfèrent la microseconde

vendredi 26 avril 2013

Les chevaux du lac Ladoga


Modifié le 26 avril, 12h53

Lorsqu’il rédigea son Histoire des animaux, Aristote (ou un de ses copieurs) écrivit que la mouche commune n’avait que quatre pattes. Cette erreur fut retranscrite sur tous les ouvrages scientifiques et professée par tous les doctes pendant mille ans avant qu’un étudiant de la Sorbonne fasse remarquer qu’il suffisait de regarder pour constater que cela n’était pas exact. Il est vrai que cette erreur n’avait guère d’impact sur la vie courante.

Plus près de nous et plus grave, en janvier 2010, les économistes de renommée internationale Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff publièrent une étude statistique dont la conclusion majeure était que, depuis 1945, au-delà de 90 % du PIB d’endettement public, les économies plongeaient dans une récession d’en moyenne 1 % du PIB. Cette étude eut un grand retentissement et fut reprise comme justification de beaucoup de politiques de rigueur budgétaire en cours actuellement. Parmi beaucoup d’autres, Olli Rehn, vice-président de la commission européenne, y faisait encore référence à une lettre adressée le 13 février dernier aux ministres des finances de l’Union européenne. Puis vint un étudiant de l’Université Amherst du Massachusetts qui eu la simple curiosité de regarder le tableau Excel utilisé par les deux économistes. Il s’aperçut alors que plusieurs lignes avaient simplement été oubliées. Des économistes de l’Université entreprirent alors de refaire les calculs et déterminèrent d’abord que les endettements publics entre 90 % et 120 % du PIB ne s’accompagnaient pas d’une récession mais…plutôt d’une croissance moyenne de 2,2 %, sans que l'on puisse d'ailleurs établir plus clairement le lien de causalité entre les deux phénomènes.

Dans Kaputt, Curzio Malaparte décrit une scène surréaliste où des centaines de chevaux pris de panique par un incendie de forêts et cherchant à fuir à travers le lac Ladoga se retrouvent piégés par une cristallisation à la suite d’un vent glacé. Il arrive que les « sachants » et les puissants se retrouvent comme ces statues gelées en n’osant pas, ne voulant pas ou souvent n’envisageant même pas de contredire une vérité établie. C’est alors que les impertinents sont nécessaires pour nous garder des gardiens de la doctrine. La liberté de réfuter est la condition première de l’évolution de la pensée. 

mardi 17 juillet 2012

BH-L'armée invisible


Une des plus grandes découvertes astronomiques du XXe siècle a eu lieu dans la nuit du 23 février 1987. Cette nuit-là trois astronomes amateurs en Nouvelle-Zélande, en Australie et au Chili observèrent la supernova d’une étoile en périphérie de la nébuleuse de la Tarentule. La conjonction de ces trois observations et la détection par l’observatoire japonais Kamiokande II d’une bouffée anormale de neutrinos permis de confirmer l’hypothèse de l’émission massive de ces particules subatomiques lors des explosions stellaires.

Cette date marque le début d’une fructueuse coopération entre professionnels et amateurs (Pro-Am) en matière d’astronomie. Cette coopération a été rendu possible techniquement par le développement de télescopes peu couteux et aussi performants que les télescopes énormes d’il y a cent ans, puis élargie encore par la capacité à transmettre les informations par Internet. Elle a possible aussi sociologiquement par l’acceptation et la reconnaissance du travail des amateurs passionnées par les professionnels. On a pu ainsi associer la puissance de moyens professionnels lourds et couteux à la masse des observations et des capacités de calcul de centaines de milliers d’amateurs et de leurs ordinateurs. Depuis, la Nasa emploie régulièrement ces bénévoles. Huit-cent d’entre aux scrutent ainsi en permanence certains astéroïdes susceptibles de se diriger vers la terre alors que 500 000 autres prêtent les capacités inutilisées de leurs ordinateurs pour le décèlement éventuel de signaux extra-terrestres dans le cadre du programme SETI (Search for Extraterrestrial Intelligence).

Qu’est-ce qui empêche les armées de faire aussi appel à cette intelligence collective et bénévole, pour peu qu’elle soit payée en retour d’un peu de reconnaissance ? Il existe dans notre pays des milliers de civils intéressés voire passionnés par la chose militaire ou qui sont simplement prêt à servir le pays et, comme le confiait le chef d’état-major des armées il y a quelques années, chacun d’eux peut désormais avoir accès à presque autant d’informations que lui. De fait, tous les services qui ont besoin de traiter de l’information pourraient en bénéficier.

Lors de l’opération israélienne Plomb durci dans la bande de Gaza (décembre 2008), les Israéliens ont doublé leur manœuvre sur le terrain d’une manœuvre dans les espaces d’information. Ils ont notamment occupé les  points clés d’internet (premières positions sur Google, You tube, réseaux sociaux, etc.) pour y placer des messages favorables à leur cause et au contraire barrer l’accès aux commentaires hostiles. Cette e-manœuvre n’a pu réussir qu’avec l’aide de plusieurs milliers de web-combattants, réservistes et bénévoles.

Outre la cyberdéfense, qu’est-ce qui empêche, par exemple, la Direction du renseignement militaire de faire appel à des centaines de volontaires afin de l’aider à traiter la masse d’information ouverte ? Dans le domaine de la recherche stratégique, soumise à des contraintes croissantes tant budgétaires qu’intellectuelles, l’appel aux compétences bénévoles permettrait d’identifier des personnalités qui pourraient être associées dans certains programmes et constituer un réservoir de compétences disponibles en cas de crise. Il existe sans doute en France des centaines d’individus capables de dire des choses intelligentes, ne serait-ce que parcellaires, sur la situation au Sahel et ses évolutions possibles. Plus de 95 % d’entre eux sont inconnus de ceux qui sont qui en charge de réfléchir sur la région au ministère de la défense. En matière de réflexion opérationnelle, l’US Army a déjà réuni 200 000 de ses membres d’active ou de réserve dans le programme de réflexion collective milSuite. L’opération Bir Hakeim sur ce blog s’inspire très modestement de l’esprit de ce programme avec l’idée que des amateurs civils peuvent aussi apporter des idées nouvelles. Après tout, les armées ont toujours connu des poussées de productivité considérables lorsqu’elles ont mobilisé en masse des civils qui sont venus non seulement avec leur bras mais aussi avec leur expérience propre. Pourquoi ne pas le faire dès le temps de paix.

Les possibilités sont énormes, qui profitent pour l’instant plutôt à nos adversaires actuels ou potentiels. Cela suppose cependant pour nous de créer des structures afin d’attirer, recenser, organiser ces intelligences collectives dispersées mais surtout, et c’est là le plus difficile, de faire preuve d’audace intellectuelle.

L’exemple de l’astronomie Pro-Am est tiré de La longue traîne de Chris Anderson, et de La richesse révolutionnaire de Alvin et Heidi Toffler.

Liens connexes :

lundi 5 septembre 2011

Qui veut gagner des batailles ?


En 1906, le sociologue britannique Francis Galton visita un grand concours d’estimation du poids d’un bœuf lors d’une foire agricole de l’est de l’Angleterre afin de mesurer statistiquement l’écart qui pouvait exister entre les évaluations des experts et celles de centaines de profanes. En effectuant la moyenne de toutes les estimations il obtint un chiffre de 1 197 alors que le bœuf pesait effectivement 1 198 livres. L’estimation globale s’avérait ainsi très supérieure à celle des meilleurs experts. De la même façon, dans l’émission Qui veut gagner des millions ? L’appel au public a un taux de réussite de 91 %, bien supérieur à l’appel à un ami cultivé (65 %). Plus étonnant, la marine américaine ne parvint à retrouver le sous-marin Scorpion disparu en mer en mai 1968 qu’après avoir demandé son avis à un panel de plusieurs dizaines de spécialistes de disciplines extrêmement diverses. Aucun d’eux ne fut capable de donner la position du sous-marin mais la moyenne de toutes leurs estimations, oui.

Il ressort de ces exemples tirés de l’étude de James Surowiecki, The Wisdom of Crowds, que l’appel à l’intelligence collective est efficace. En septembre 1914, la victoire de la Marne est au moins autant le résultat du bouillonnement intellectuel de milliers de militaires français que des décisions des grands états-majors. On a vu apparaître en effet, une multitude d’observations et d’idées techniques ou tactiques, dont la synthèse par le Grand quartier général et la diffusion horizontale ont permis d’adapter l’armée française au défi qui lui était opposé en l’espace de seulement deux semaines.

Cette efficacité de l’intelligence collective contraste avec celle des « experts » de l’époque, pour simplifier les brevetés de l’Ecole supérieure de Guerre quels que soient leurs grades, qui avaient le monopole de fait de la production littéraire. Celle-ci est encore inégalée à ce jour en volume mais quand on y regarde de plus près on s’aperçoit que ces dizaines de livres parus en particulier entre 1911 et 1914 racontent souvent la même chose, ce qui est finalement peu étonnant quand on examine le profil des dernières promotions de l’ESG. Sur les 85 officiers de la promotion 1912, on compte 69 Saint-Cyriens, pour la très grande majorité issus de l’infanterie, 9 Polytechniciens (ils représentaient 45 % des premières promotions) et 7 officiers semi-directs. Ces officiers issus du même moule militaire (et bien souvent avant aussi civil) sont victimes du phénomène de groupthink, cette influence réciproque qui les entraîne à ce moment-là vers cette forme d’hystérie collective baptisée « offensive à outrance ».

On retrouve un phénomène similaire avec les théoriciens de la guerre révolutionnaire de retour d’Indochine, jeunes officiers pour la plupart ayant connus une expérience commune et développant avec un effet de résonnance des idées extrêmes sur le contrôle des populations. Pour autant, dans l’armée française de la guerre d’Algérie comme dans celle de 1914, derrière cet écran visible, on trouve une multitude d’hommes qui réfléchissent et innovent jusqu’à cette forme de synthèse que constitue le plan Challe.

La morale de cette histoire n’est pas qu’il n’est pas besoin d’experts mais qu’il ne faut jamais les laisser seuls. Plus le nombre de militaires qui s’expriment sur les problèmes de leur propre métier est vaste et plus la diversité de leurs opinions annule les sources d’erreur tout en cumulant les informations pertinentes. Le procédé est encore plus efficace s’il s’étend même aux civils disposant d’un minimum de compétences. Encore faut-il qu’ils aient l’espace pour le faire, dans le cadre institutionnel (comptes-rendus, fiches, etc.) ou non (livres, internet, etc.) ; qu’ils aient les ressources en temps et en moyens pour expérimenter ; qu’ils soient encouragés à cela et non pénalisés ; qu’il existe enfin des organes capables d’effectuer une synthèse de la production de cette intelligence collective.

Sur cette question, outre l’ouvrage cité et beaucoup d’autres (dont La chair et l’acier pour les exemples de la Marne et de l’ESG) consulter Michael Doubler, Closing With The Enemy: How Gis Fought the War in Europe, 1944-1945, University Press of Kansas, 1994.