Publié le 10 juin 2021
Le scénario consistant à venir au secours d’un État défaillant mis en
danger par une organisation armée importante avait pourtant été joué plusieurs
fois, du Tchad au Mali en passant par le Rwanda, pour ne parler que des
engagements où la France avait le premier rôle. Cela n’a fonctionné qu’une
fois, au Tchad avec les opérations Manta
et Epervier, de 1983 à 1987, car la
faiblesse de l’État qui nous appelait à l’aide était conjoncturelle. De fait, l’armée
nationale tchadienne, qui ressemblait plus à une assabiya qu’à une armée régulière,
était une bonne armée, mais elle se trouvait en position d’infériorité face au « gouvernement
national de transition » (GUNT), en fait un groupe rebelle tchadien doté d’une
assabiya similaire, soutenu par l’armée libyenne. L’intervention française,
plus dissuasive qu’active, a permis d’équilibrer le rapport des forces jusqu’à
ce que le GUNT se rallie au gouvernement en octobre 1986. Avec un peu d’aide
française, les deux armées tchadiennes conjuguées ont alors détruit les forces libyennes
dans le nord du pays et le sud de la Libye.
Pour le reste, on nous a appelé à l’aide parce que l’on se trouvait structurellement
faible et l’intervention française n’a jamais rien changé fondamentalement à
cela. Quand on s’est engagé au Tchad en 1969, nous sommes parvenus au bout de
trois ans à neutraliser le Front de libération nationale (Frolinat) au centre
du pays, mais pas dans le nord. On a eu
alors l’intelligence de considérer que cela suffisait. L’État a été sauvé, la
majeure partie de la population sécurisée, et avec un bataillon en alerte à N’Djamena
et une armée de l’air mixte franco-tchadienne on a pu contenir l’ennemi dans le
nord. Point particulier, ce succès, relatif, mais succès quand même, n’a pu
être obtenu que parce que l’armée tchadienne a été placée provisoirement sous
commandement français. En réalité, le corps expéditionnaire était hybride et ce
n’est ainsi que l’on pouvait vraiment être efficace.
Bien sûr, quand dans une poussée nationaliste le nouveau gouvernement
tchadien a exigé le départ des dernières troupes françaises en 1975, les choses
n’ont pas tardé pas à se dégrader, car l’État tchadien était intrinsèquement
plus faible que les rebelles du nord. Il ne va pas tarder d’ailleurs à refaire
appel à nous. On est donc revenu au Tchad en 1978, avec l’opération Tacaud, mais on l’a fait dans la
demi-mesure en choisissant au bout du compte de s’interposer. Bien entendu,
cela a été un échec, mais là encore on ne s’est pas obstiné et les forces ont
été repliées en 1980. Notons au passage que cet échec n’a pas provoqué pas de
grande déstabilisation dans la région. Les factions tchadiennes se sont
combattues entre elles, jusqu’à ce qu’il n’en reste que deux dont une au pouvoir
et l’autre en opposition. C’est la faction au pouvoir qui a fait appel à nous
en 1983. Cela a fonctionné on l’a vu et la situation s’est stabilisée à peu
près lorsqu’Idriss Déby a pris à son tour le pouvoir en 1990, avec notre bénédiction. Quitte
à intervenir autant le faire du côté du plus fort, cela augmentera notre taux
de victoire.
C’est un peu la réflexion que se faisaient tous les soldats de l’opération
Noroit au Rwanda de 1990 à 1993. Pendant
qu’en haut lieu on spéculait sur la présence de Britanniques ou d’Américains en
face de nous et qu’on se félicitait d’avoir imposé la démocratie au dictateur
Habyarimana, on comprenait sur la ligne de front que tout cela était factice.
On voyait bien que le Front patriotique rwandais (FPR) était militairement très
supérieur aux Forces armées rwandaises (FAR) que nous soutenions et que tous
les conseils et stages de formation que nous pouvions prodiguer n’y changeraient
rien. Tout au plus parvenait-on par notre présence et quelques coups de canon à
contenir le FPR à la frontière avec l’Ouganda, mais on savait très bien que
quand nous partirions le rapport de forces sera toujours à l’avantage du FPR.
Il fallait être bien naïf de penser que l’imposition d’un accord de paix à des
gens qui veulent en découdre équivalait alors à la paix. Bien entendu cela s’est
terminé dans la violence, mais plus encore que nous l’imaginions. Rétrospectivement,
il aurait mieux valu choisir l’Ouganda et le FPR comme alliés, Paul Kagamé
aurait quand même instauré sa dictature, mais cela aurait été plus rapide et le
génocide aurait sans doute été évité. On se serait aussi économisé près de
trente ans d’accusations, sinon celle d’aider un dictateur, ce dont on avait l’habitude.
A défaut, il fallait combattre vraiment le FPR, même discrètement, le long de
la frontière pour essayer de le neutraliser pendant plusieurs années. Car,
deuxième problème de l’époque, non seulement on choisissait des alliés faibles
et corrompus, mais on ne les appuyait qu’avec des demi-mesures. Il ne faut pas
s’étonner de n’avoir eu que des résultats médiocres, voire désastreux comme à
Beyrouth en 1983-1984 lorsqu’on a appuyé le gouvernement libanais et son armée avec
une force multinationale qui n’avait pas le droit de combattre. On connait le
résultat : un retrait piteux après 356 soldats tués pour rien en 18 mois
dont 89 français.
Toutes ces leçons n’ont visiblement pas porté. Lorsque la Côte d’Ivoire
est elle-même déchirée en 2002, on aurait pu choisir de ne rien faire ou de combattre
avec un camp, qui en droit aurait dû être le gouvernement légitime, et en
potentiel, peut-être les Forces du nord. Encore une fois, on décidait de s’interposer
et de couper le pays en deux pour essayer d’imposer la paix par des négociations.
Bien entendu, cela n’a plus fonctionné qu’avant ou ailleurs. La paix c’est
quelque chose qui imposée par un vainqueur. De « guerre lasse », on a enfin choisi en avril 2011 un camp, alors
le plus légitime et le plus fort, et la crise a pris fin.
Évidemment, on s’est félicité officiellement de l’opération, dans les
faits quand le gouvernement malien a, à son tour, été menacé en janvier 2013 par
d’autres forces du nord, personne ne proposait cependant de « refaire Licorne ». On notera aussi que le gouvernement malien appelait
au secours la France, car il ne pouvait appeler personne d’autre. L’armée
française reste par défaut la seule force de réaction rapide de l’Afrique subsaharienne.
Grande surprise, on décidait alors de combattre, avec un discours clair et des
objectifs limités. Ce fut donc un succès.
Et nous voilà au point de départ. Après le succès de Serval, imaginer qu’en restant militairement au Mali, et qu’avec
quelques stages de formation de type tonneau des Danaïdes prodigués par des instructeurs européens ou des
centaines de millions d’euros d’aides en tout genre, on allait être relevés rapidement par une armée structurellement parmi les plus faibles et corrompues au
monde, relevait de la magie. Or, la magie ne fonctionne que pour ceux qui y
croient naïvement. Au bout de sept ans de Barkhane,
il est peut-être temps d’ouvrir les yeux et de transformer cette opération, en commençant par se dégager du Mali.
Petit résumé. Nous avons mené 32 opérations importantes de guerre ou de stabilisation depuis 1962, les seules qui ont réussi alignaient correctement les planètes de la stratégie : un objectif clair et réaliste, des moyens adaptés et l’acceptation du risque. On y a su à chaque fois ce qui suffisait et on n’est pas allé trop loin, le trop loin se mesurant essentiellement à la solidité de la planche sur laquelle on s’appuie. Il serait temps aussi de comprendre que les planches pourries ne se transforment pas en plaques d’acier simplement parce qu’on le souhaite ou qu’on y injecte de l’argent.





