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mercredi 21 janvier 2015

Pas de taxi pour Tobrouk

Un trou noir stratégique s’est formé à moins de 1 000 km de la France. La Libye n’a jamais été vraiment été un Etat mais un système féodal. Ce système féodal n'a pas réussi à se transformer et il est toujours orphelin d'un roi. Il est inutile de supputer sur les conséquences de l’intervention de 2011 en appui de l'insurrection. Elles ont été négatives, incontestablement, mais on n'a pas aucune idée de ce qui se rait passer s'il n'y avait pas eu cette intervention. L'exemple contraire de la Syrie, où on a laissé le pouvoir massacrer son peuple et où des organisations djihadistes ont pu prospérer, n'est pas forcément encourageant. 

La vraie opportunité de stabilisation a plutôt eu lieu au moment de la la disparition de Kadhafi alors qu’il était peut-être possible de fédérer les mouvements de résistance encore alliés sous l’égide d’un système international. Il aurait cependant fallu une volonté que bien peu avaient après les expériences afghane et irakienne. 


Trois ans après la mort de Kadhafi, il n’y a donc toujours pas de vrai Etat mais il y a quand même deux gouvernements. Le premier est à Tobrouk, à l’extrême est du pays. Il est issu d’un Parlement élu en juin 2014 et qui remplaçait le Conseil national général élu lui-même deux ans plus tôt. Ce gouvernement est reconnu par la Communauté internationale bien plus que par la population libyenne qui s’est très peu rendue aux urnes, par peur des violences partout et par impossibilité même dans certains endroits même comme Koufra ou Derna, première ville en Afrique à faire allégeance à l’Etat islamique en octobre dernier. Bien plus que l’armée nationale libyenne, ce Parlement est soutenu par l’association de l’organisation anti-islamique Dignité du général Khalifa Haftar, installée en Cyrénaïque, et de la milice de Zintan, qui s’efforce de contrôler l’ouest du pays et qui détient toujours Seif al-Islam, le fils de Kadhafi. Cette coalition est soutenue par l’Egypte et les Emirats arabes unis.


Ce parlement est déclaré illégitime par la Cour suprême de Tripoli, capitale du pays aux mains de la coalition Aube de la Libye depuis juillet 2014. Soutenue par le Qatar et la Turquie, Aube de la Libye regroupe plusieurs factions islamistes et la puissante milice de Misrata (peut-être 20 000 combattants), déjà maîtresse du golfe de Syrte et de son « croisant pétrolier ». Un nouveau Gouvernement national général a été reformé à Tripoli en août 2014 qui revendique aussi la légitimité du pouvoir. Entre les deux, la banque centrale et la National Oil Corporation se sont pour l'instant déclarées neutres et assurent le fonctionnement minimal de l’économie ouverte et la paiement des salaires de fonctionnaires (la grande majorité de la population active libyenne).


Ces deux gouvernements sont loin de contrôler l'ensemble du pays. Benghazi, a été déclaré « émirat islamique » par les jihadistes d’Ansar-al-Charia au mois d’août mais ce pouvoir est lui-même contesté sur place par un groupe proche des Frères musulmans. Au sud, le Fezzan est laissé à lui-même et constitue plus que jamais une plaque tournante de tous les trafics sahariens à partir de ses deux points clés : Segha à l’Ouest, qui permet de rayonner vers l'Algérie, la passe de Salvador au Niger et le Tibesti tchadien ; Koufra à l'Est d'où il est possible de pénétrer au Soudan et au Tchad par Ounianga Kebir puis Faya. Les milices toubous s’y opposent aux Arabes de la tribu Oulad Slimane, tandis que les Touaregs vivants le long de la frontière algérienne ainsi que les Arabes Magariha et Qadafa, toutes tribus ayant soutenu Khadafi, sont marginalisés. 

La Libye est donc en cours de somalisation, avec cette différence majeure que c'est une nouvelle Somalie qui menace directement les pays occidentaux et particulièrement la France. Les groupes djihadistes se sont déjà attaqués très violemment aux représentations diplomatiques mais on peut imaginer maintenant de multiples scénarios d’attaques en Méditerranée ou directement sur le sol européen, depuis les avions-suicide partant de Tripoli jusqu’aux commandos infiltrés débarquant sur les côtes en passant par les abordages de navires ou autres modes d'action surprenants. Le sud-ouest du pays est de son côté la base arrière pour le Sahel et sans doute jusqu’en Afrique centrale, à la fois économique et opérationnelle, d'AQMI et d’al-Mourabitoune. 

Stabiliser la Libye est désormais difficile. Une opération internationale de stabilisation est pour l’instant inenvisageable. Pour des raisons diplomatiques d’abord, le consensus nécessaire à un mandat du CSNU est devenu désormais une gageure depuis le retour à une guerre « fraîche » avec la Russie, qui s’estime par ailleurs flouée par la tournure de l’intervention de 2011. La ligue arabe de son côté n’est unie que par la réticence à toute opération militaire occidentale sur son sol. Pour des raisons psychologiques et matérielles ensuite, les pays occidentaux, Etats-Unis en tête, sachant pertinemment qu’une occupation de la Libye prendrait très certainement une tournure « irakienne ». Dans l’état actuel des esprits, une grande opération internationale de stabilisation en Libye ne pourra donc survenir qu’après un choc terroriste de grande ampleur ou une multitude d’agressions de moindre force mais touchant plusieurs pays du pourtour méditerranéen.

Il reste donc pour l’instant la possibilité d’opérations militaires limitées, sous couvert, soit de la demande d’un gouvernement local jugé légitime, soit en invoquant l’article 51 de la charte des Nations-Unies et le droit à l’autodéfense. La « coalition sahelienne », menée par la France et appuyée par les Etats-Unis, pourrait ainsi porter le combat dans le sud libyen sous forme de raids et de frappes contre les éléments ennemis repérés et éventuellement s’associer avec des groupes locaux, les Toubous en particulier. L’avantage opérationnel envisagé est évidemment net mais les conséquences stratégiques restent floues, entre les changements politiques internes que cela peut susciter, les réactions des pays arabes voisins ou les représailles prévisibles y compris sur le sol français. Surtout, il n'est pas évident que cela suffise à produire des effets stratégiques et incite simplement encore à une nouvelle extension du domaine de la lutte. En admettant, ce qui n’est pas évident sans présence au sol, que l’on parvienne à chasser al-Mourabitoune et AQMI du Fezzan, faudra-t-il les poursuivre dans leurs nouvelles bases en Cyrénaïque ? Attaquer aussi l’Etat islamique à Derna ? S’associer aux anciens kadhafistes de Dignité ? Dans tous les cas, jusqu’au sera-t-il possible d’aller avec un effort de défense sans cesse réduit et alors que de nouveaux trous noirs stratégiques, au nord du Nigeria ou le long de la frontière est de Centrafrique, sont en train de s’ouvrir à proximité de nos forces. 

vendredi 30 mars 2012

La guerre en Libye-un an après


Les armées sont fondamentalement conçues pour les affrontements interétatiques et lorsque ceux-ci surviennent ils agissent comme les révélateurs soudains des forces et faiblesses des outils de défense et de leur emploi. Ce fut le cas lors du conflit contre l’Irak en 1991, ce fut encore le cas vingt ans plus tard lorsqu’il s’est agit d’intervenir en Libye.

Le premier enseignement de ce conflit est, avec le retour des politiques de puissance de la Chine et de la Russie, la difficulté croissante à engager la force armée dès lors que l’on s’oblige à passer par un mandat du Conseil de sécurité. Ce processus est encore compliqué par le rôle des organisations régionales comme la Ligue arabe sans parler de la nécessité du souhait d’au moins un des acteurs locaux auprès duquel on souhaite intervenir. Réaliser une telle « conjonction de planètes diplomatiques » exige pratiquement la conjonction d’intérêts particuliers et d’une forte émotion internationale, c’est-à-dire, de fait, le massacre médiatisé de nombreux civils.

La conséquence principale de ce processus contraint est le rétrécissement de la mission militaire au plus petit dénominateur commun politiquement acceptable. L’article 4 de la résolution 1973 décrit ainsi la mission : « protéger les populations et les zones civiles menacées d’attaque…tout en excluant le déploiement d’une force d’occupation étrangère sous quelque forme que ce soit et sur n’importe quelle partie du territoire libyen ». Autrement dit, il s’agit de parer à la menace la plus visible et spectaculaire (origine de la décision politique) par le moyen jugé le moins « intrusif » et ce en dehors de toute considération tactique, ce qui place d’emblée les forces engagées dans une position singulière. Si l’élimination de la menace aérienne kadhafiste ne pose pas de problème majeur aux forces aériennes les plus modernes du monde, il n’est pas évident qu’il en soit de même pour toutes les autres agressions possibles contre les populations. Heureusement, la mission  « trou de souris » peut être élargie grâce aux ambiguïtés de l’article 4 qui engage les Etats membres de « prendre toutes les mesures » nécessaires pour l’appliquer.

A partir de ces bases politiques à la fois limitées et floues, la campagne a rapidement abouti à un blocage opérationnel, comme souvent dans l’Histoire, à cette différence près que celui-ci est survenu entre adversaires aux potentiels de force très disproportionnés, preuve de l’existence de puissants freins non-matériels à l’action des forces de la coalition. 

De fait, comme il était prévisible, les trois armées engagées-américaine, britannique et française-ont réussi en quelques jours à la fois à établir la « zone de vol interdit » et, premier élargissement du « trou de souris », à renverser le cours de la bataille en Cyrénaïque grâce à des frappes françaises sur les forces terrestres ennemies. Cette première phase opérationnelle a échoué néanmoins à provoquer l’effondrement du système kadhafiste, objectif non avoué et pourtant évident car seul à même de mettre fin aux menaces contre les populations. Le différentiel de puissance au sol était alors trop grand en faveur des Kadhafistes pour permettre un tel basculement.

Avec l’adaptation partielle des forces kadhafistes à la puissance aérienne de la coalition et la moindre efficacité de celle-ci (retrait américain des unités de combat, prise de contrôle par l’OTAN, concentration sur l’appui direct aux forces rebelles au détriment d’actions sur les centres de gravité adverses), les combats se sont figés dans le golfe de Syrte et autour du port de Misrata où la population était directement frappée par les Kadhafistes.

Le déblocage opérationnel est intervenu d’abord grâce d’abord à l’intervention de moyens nouveaux (les groupements d’hélicoptères) qui ont permis de satisfaire plus efficacement les besoins directs des forces rebelles, de détruire l’artillerie qui frappait Misrata et de réorienter les moyens aériens vers Tripoli. Simultanément, le différentiel de force entre rebelles et kadhafistes a été réduit par l’envoi de conseillers et d’équipements pour les forces principales dans le Golfe de Syrte mais surtout dans les fronts plus proches de Tripoli, à Misrata et dans le djebel Nefoussa. Cette combinaison d’actions systémiques aériennes et directes terrestres a permis de s’emparer de Tripoli au mois d’août. L’issue des combats ne fait alors plus aucun doute.

La victoire en Libye a été ainsi obtenue par une série de choix politiques successifs d’engagement de moyens nouveaux en fonction des risques politiques encourus. Rétrospectivement, il apparaît ainsi que la guerre aurait certainement été très largement raccourcie si les moyens présents en août avaient été déployés dès le mois de mars. La campagne a été menée politiquement avec une grande prudence, en privilégiant très largement la protection de nos soldats sur celle des populations civiles que nous étions censés protéger. Dans cette ambiance post-héroïque on se félicite de n’avoir eu aucune victime mais on ne parle pas des victimes civiles que cette prudence a causé en prolongeant les combats.

Pour la France, l’engagement en Kapisa-Surobi depuis 2008 et cette intervention en Libye nous permettent, par extension, d’estimer ce que nous sommes actuellement capables de faire avec les forces prévues par le contrat d’objectifs (30 000 hommes, 70 avions de combat, 3 groupes maritimes dont le groupe aéronaval) : dans un contexte de contre-insurrection nous sommes capables de sécuriser-contrôler environ 3 millions d’habitants (la moitié de Bagdad); dans un contexte de conflit interétatique, nous sommes capables de vaincre la milice de Kadhafi (l’effort français représentait environ le tiers de l’effort réel de la coalition et, hors engagement terrestre, la moitié du contrat d’objectif). L’origine de cette inefficience relative est beaucoup plus psycho-politique que militaire. 

samedi 10 septembre 2011

Faster, better, cheaper

En 1992, Daniel Goldin, le nouvel administrateur de la NASA, lançait le programme Faster, better, cheaper (« plus vite, mieux et moins cher ») avec comme objectif de réaliser des missions spatiales pour le prix d’un blockbuster hollywoodien. Cinq ans plus tard, Mars Pathinder explorait la planète rouge pour 200 millions de dollars, soit 6 % du budget de la mission Viking, vingt ans plus tôt.

La victoire militaire en Libye a été acquise, pour la France, pour le prix et une durée équivalents à la réalisation de Pirates des Caraïbes 3 et avec autant de pertes humaines. Par comparaison, de 1992 à 1995 en Bosnie, la tentative de réussir la même mission (protéger la population civile) par interposition de « casques bleus » les moins armés possibles afin de « tirer la violence vers le bas », coûtait la vie à 52 de nos soldats et l’équivalent de presque deux milliards d’euros.

Comme pour la NASA, il suffit parfois de voir les choses autrement pour redonner de l’efficacité aux armes. On aurait pu effectivement imaginer un déploiement neutre et impartial entre la population rebelle et l’armée de Kadhafi, associé à une aide humanitaire et une incitation à négocier. Cela a été évoqué, notamment pour Misrata. De manière assez psychanalytique, le refus plus ou moins avoué de l’engluement de troupes au cœur des populations (le Ça stratégique), le cadrage de l’action par la Résolution 1973 du Conseil de sécurité, forme moderne de déclaration de guerre qui limite l’objet et l’emploi des forces armées (le Surmoi) ne laissait guère d’autre choix au Moi que l’action indirecte. Celle-ci, faite de feux à distance puis d’un soutien matériel ou immatériel (conseils) de plus en plus important à la rébellion, s’est ainsi avérée plus efficace que l’inaction directe. Cette méthode semble donc promise à un bel avenir.

Il faut néanmoins se méfier d’une trop grande confiance dans cette approche, comme dans toute approche d’ailleurs. La décision se fait toujours au sol lorsque quelqu’un plante son drapeau sur le centre de gravité de l’adversaire. La victoire dépend donc largement des alliés locaux que l’on a choisi d’appuyer et de soutenir. Ils sont généralement moins compétents que l’adversaire (sinon ils n’auraient pas besoin d’aide) et en fonction du décalage à combler entre les deux camps la tâche est plus ou moins difficile. Si on ne parvient pas à combler ce décalage, la décision est impossible à obtenir.

Jusqu’à la prise de Kaboul le 14 novembre 2001, l’appui indirect aux seigneurs de la guerre de l’Alliance du Nord donne des résultats remarquables. Après cette date, la méthode est beaucoup moins efficace du fait de l’adaptation des forces ennemies aux frappes aériennes et surtout de la réticence des hommes de l’Alliance du nord à s’engager dans les provinces pashtounes. Les américains font donc appel à d’autres hommes forts locaux qui s’avèrent beaucoup moins fiables. Au bilan, les principaux leaders adverses ont pu s’échapper et reconstituer leurs forces au Pakistan.

Il est donc nécessaire pour être efficace, d’être capable de frapper à distance et donc de disposer soit de bombardiers à long rayon d’action, soit de bases proches fixes ou mobiles proches du théâtre d’opérations. Il faut aussi coordonner son action avec celle des forces au sol et donc d’être capables aussi de projeter une force de conseil et de coordination à la manière des OMLT  afghans ou des A-Teams des bérets verts américains. Des capacités de raids, pas forcément par des forces spéciales, sont indispensables ne serait-ce que pour récupérer des pilotes éjectés. Enfin, généralement, plus l’intervention arrive tôt dans la crise et plus elle est efficace selon le principe de la calebasse d’eau qui éteint le début d’incendie.

Encore un effort et nous retrouverons l’efficacité des opérations « corsaires » de la fin des années 1970 à l’époque ou l’intervention « à la française » faisait l’admiration.