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samedi 2 mai 2020

Faire face aux anomalies stratégiques


Publié dans Défense et sécurité internationale, n°146, janvier-février 2020

Il y a la guerre, au sens de manière de la faire, que l’on envisage de faire et celle que l’on fait réellement. Cela correspond le plus souvent mais parfois pas du tout, la faute à des contextes qui évoluent plus vite que les armées. Celles-ci ne sont pourtant pas aveugles et ces évolutions ne peuvent leur échapper surtout lorsque surviennent des anomalies, ces événements surprenants qui interpellent les certitudes. L’Histoire tend pourtant à montrer que l’apparition de ces anomalies ne provoque pas forcément d’évolution, non que les armées soient réticentes en soi à changer, elles le font constamment, mais simplement qu’elles sont réticentes à le faire lorsque cela demande de profondes transformations internes. On peut rester ainsi longtemps en position d’inertie consciente jusqu’au désastre.

Voies normales et anomalies

En 1946, le gouvernement provisoire de la République française demande aux trois états-majors d’armées de définir un modèle de forces à atteindre. La Marine nationale répond qu’elle envisage une flotte de 750000 tonnes comprenant 10 porte-avions, 15 cuirassés et croiseurs et 60 sous-marins modernes, l’armée de l’Air rêve d’une flotte de bombardiers escortée de milliers de chasseurs et l’armée de Terre veut 21 divisions, dont 14 blindées (1).

Ces états-majors demandent en fait les moyens correspondants à la «voie normale», c’est-à-dire la stratégie opérationnelle qu’il leur paraît la plus probable pour les années à venir et cela ressemble beaucoup à ce qu’ils viennent de faire. La voie normale est en réalité pleine de passé et correspond le plus souvent à une projection en ligne de fuite de ce qui a été fait jusqu’à présent parce c’est le plus visible et ce que l’on connaît le mieux, des biais classiques de toute analyse. Elle comprend aussi beaucoup de présent en intégrant aussi la lutte contre les concurrents dans l’allocation des ressources. Dans une confusion fréquente entre le probable, le connu et le souhaitable, la «guerre future» présentée par les états-majors est donc presque toujours une guerre qui ressemble à la précédente mais où sa propre organisation a le premier rôle avec des moyens modernes et si possible très coûteux. Ces moyens peuvent être classiques ou complètement nouveaux, peu importe pourvu qu’ils n’imposent pas des changements internes profonds.

Cette tendance très forte est par ailleurs confortée par l’attitude similaire de l’ennemi probable. La vision des armées française et allemande de l’affrontement qui les opposera à nouveau après la Grande Guerre reste de part et d’autre très largement du «1918 avec des moyens nouveaux». Après la Seconde Guerre mondiale, les Français qui anticipaient du «1918» à peine quelques années plus tôt anticipent désormais du «1945».

Cette tendance est rationnelle. Le futur ressemble effectivement souvent au passé, surtout au début. Dans la célèbre métaphore de Bertrand Russell, une dinde a effectivement raison d’anticiper qu’un être humain viendra demain lui apporter à manger (2). Cette anticipation tombe juste la très grande majorité du temps, jusqu’au jour de Noël où cette dinde doit réviser très vite sa doctrine. La voie normale est donc la bonne jusqu’au moment où surviennent des anomalies, c’est-à-dire des événements comme l’arrivée soudaine d’innovations majeures, techniques ou non, ou encore des résultats «aberrants» d’une bataille ou d’un conflit qui la remettent en cause.

En 1945, il y en avait au moins deux qui auraient dû interpeller très fortement les états-majors français : les bombardements atomiques sur le Japon et le début de la guerre d’Indochine avec l’apparition d’un parti politique disposant d’une armée. Au bout du compte, depuis 1945, du fait de l’existence des armes nucléaires les forces armées françaises ne vont jamais rééditer les combats en Allemagne de la 1ère armée du général de Lattre et plus de 99 % des leurs pertes au combat surviendront contre des organisations armées et non des armées étatiques.

L’interprétation des anomalies

Il est vrai que les événements surprenants ne sont pas toujours faciles à interpréter. Certains d’entre eux peuvent finalement aboutir à confirmer que l’on est toujours sur la voie normale et que l’on a raison d’y rester. En 1846, l’observation d’une anomalie de l’orbite de la planète Uranus aboutit à la confirmation de la validité des équations de Newton lorsqu’Urbain Le Verrier les utilise pour découvrir Neptune et résoudre ainsi le problème. Les frappes atomiques d’août 1945 et la corrélation avec la capitulation du Japon quelques jours plus tard sont interprétées par l’US Air Force (USAF) comme la confirmation de ses théories sur l’importance stratégique des grands bombardements. L’arme atomique apparaît alors comme l’illustration parfaite de l’innovation radicale mais non de rupture puisqu’elle entraîne une bien meilleure efficacité sans imposer de profonds changements (3). Mais il arrive aussi que la résolution de l’anomalie ne confirme pas la voie normale. Après Neptune, c’est l’orbite de la planète Mercure qui ne correspondait pas non plus au paradigme newtonien. On a alors immédiatement cherché la planète inconnue qui pouvait expliquer cette nouvelle anomalie mais en vain. Il n’y avait alors que deux solutions : changer de paradigme, ce sera la théorie de la relativité, ou continuer à chercher en espérant au mieux trouver enfin la planète confirmatrice ou au pire maintenir un doute qui bénéficie à la théorie en cours.

Au début des années 1950 apparaissent les têtes atomiques miniaturisées et à relatif bas coût. L’US Army les interprète immédiatement comme une «planète confirmatrice» en les décrivant comme des moyens de doper son artillerie sol-sol et sol-air. Pour beaucoup d’officiers de l’Army, la vraie anomalie a été la force de l’armée chinoise en Corée que l’on n’a pu briser avec des armes atomiques, non parce qu’elles étaient de nature particulière, mais parce qu’il y en avait trop peu pour les gâcher dans un conflit secondaire. Ce problème est donc désormais résolu. Pour les rares qui s’intéressent aux combats qui ont alors lieu au Vietnam et au Laos, les problèmes du Corps expéditionnaire français seraient vite résolus avec des obus atomiques.

Ce n’est qu’après s’être dotée de milliers de projectiles nucléaires que l’Army appréhende dans ses expérimentations que le «champ de bataille atomique» risque d’être très compliqué à gérer, tactiquement et stratégiquement. La greffe dans la voie normale n’a pas pris. On la maintient néanmoins par réciprocité avec l’armée soviétique qui a fait de même et se retrouve face aux mêmes difficultés conceptuelles. Des deux côtés, on revient plus ou moins explicitement à l’idée que l’affrontement doit être «normal», c’est-à-dire au moins au début une réédition des combats de 1945 et pour le reste «on verra». L’anomalie est renvoyée en attente en périphérie. Une organisation militaire peut vivre ainsi avec des contradictions tant qu’elle n’est pas engagée réellement (4).

L’USAF de son côté est troublée par les missiles comme les V-2 ou les projectiles antiaériens apparus à la fin de la Seconde Guerre mondiale, engins qui remettent en cause la centralité du bombardier dans son système. L’USAF pouvait imaginer à terme le remplacement du bombardier comme vecteur premier du bombardement et investir dans les missiles à longue portée. Elle préfère s’en défendre selon les procédés décrits par l’épistémologue Imre Lakatos. L’USAF participe au développement des missiles aux États-Unis, mais surtout pour essayer d’en avoir le monopole (sous prétexte qu’ils volent) et de les contenir à la périphérie de sa voie normale. Les bombardiers reçoivent toujours la plus grande part de l’attention et des investissements, notamment pour se protéger matériellement des missiles antiaériens et conceptuellement des missiles balistiques à longue portée.

Surviennent alors la mise en orbite par les Soviétiques du satellite Sputnik en 1957 puis la destruction d’un avion-espion américain en haute-altitude par des missiles en 1960. Ces événements ébranlent l’USAF qui est obligée d’admettre que sa flotte de bombardiers peut à la fois être frappée en quelques minutes aux États-Unis et entravée dans son action au-dessus du territoire ennemi. Ce n’est qu’alors, et largement sous la pression politique, que l’organisation accepte de remplacer ses chers bombardiers par des missiles à longue portée Minuteman comme noyau dur. Tout cela pour finir par utiliser les B-52 pour frapper conventionnellement des ennemis auxquels on s’était beaucoup moins intéressés malgré leur victoire surprenante à Diên Biên Phu en 1954 (5).

Du courage de changer avant le choc

Est-ce à dire que les armées sont toujours condamnées à être surprises? Si elles persistent trop longtemps dans leur voie normale, oui. Comme la dinde de Bertrand Russell, Noël arrivera forcément. Depuis 1815, les armées françaises changent de mission principale, guerre interétatique, lutte conte d’autres organisations armées, police internationale ou intérieure, tous les dix-quinze ans en moyenne. Le modèle «gaullien» mis en place au début des années 1960 fondé sur la dissuasion nucléaire et l’intervention extérieure menée par une troupe professionnelle a été à cet égard particulièrement résistant. Le conflit de contre-insurrection au Tchad de 1969 à 1972 n’a pas été tout à fait conforme à cette voie normale, mais il a été possible de s’adapter en périphérie. En revanche, en 1990-1991 lors de la guerre du Golfe le trouble a été beaucoup plus profond. Pour être capable de s’engager puissamment hors des approches immédiates du territoire métropolitain, il aurait fallu modifier profondément le modèle en acceptant d’engager au loin des conscrits ou inversement en professionnalisant complètement les forces, un choix alors impossible à faire.

Car l’élément fondamental n’est pas tant l’anticipation de la «survenue de Noël». S’il est impossible de prévoir complètement ce que l’on va véritablement faire, il est presque toujours possible pour une organisation intelligente d’établir un certain nombre de scénarios et même d’actualiser leur probabilité d’occurrence en fonction des observations. La vraie difficulté est d’accorder l’organisation aux scénarios.

Si cet accord ne heurte pas trop ce à quoi les membres, surtout dirigeants, de l’organisation sont attachés matériellement et culturellement, l’adaptation peut être rapide. Dans le cas contraire, l’effort à fournir sera douloureux et nécessitera souvent l’intervention d’une autorité extérieure. Plus que le volume même de l’organisation, ce sont le poids du passé et les ressources disponibles qui importent alors. Plus la voie normale aura été longue et/ou coûteuse à se mettre en place et plus elle aura créé de l’attachement. Plus les ressources sont abondantes et plus il sera acceptable d’en «gaspiller» pour explorer des solutions aux anomalies autres que le déni ou le mépris. La conversion d’une partie de la flotte sous-marine de l’US Navy en lanceurs de missiles nucléaires à longue portée Polaris n’a pas trop perturbé l’US Navy car elle disposait de suffisamment de ressources pour préserver son noyau conventionnel hauturier. Cela a été beaucoup plus difficile pour la Marine nationale dans les années 1960 qui a dû sacrifier son Plan bleu de modernisation des bâtiments de surface au profit de la Force océanique stratégique (FOST) de sous-marins nucléaire lanceurs d’engins, devenue par la suite son noyau dur.

L’avantage des armées sur la dinde de Russel est qu’elles savent normalement que Noël existe, mais elles n’en connaissent pas la date. Tout ce qu’elles peuvent faire c’est observer les indices de son approche et décider à ce moment-là si cela sera conforme ou pas à ce que l’on envisage et sait faire. Si ce n’est pas le cas, la crise sera inévitable. Il faudra alors choisir de la provoquer en interne ou d’attendre celle plus douloureuse de l’Histoire.

(1) Philippe Masson, Histoire de l’armée française de 1914 à nos jours, Perrin, 2002.
(2) Pour les références épistémologiques : Alan Chalmers, Qu’est-ce que la science? Le Livre de poche, 1990.
(3) Clayton M. Christensen, The Innovator's Dilemma : When New Technologies Cause Great Firms to Fail, Harvard Business Review Press, 1997.
(4) Linn Brian McAllister, The Echo of Battle: The Army's Way of War, Harvard University Press, 2007.
(5) Edmund Beard, Developing the ICBM: A Study in Bureaucratic Politics, New York, Columbia University. Press, 1976.

vendredi 9 août 2019

Le point de rencontre


Pericles : The Peloponnesian war, GMT Games (2017)
Paru dans DSI n° 140, mars-avril 2019 

Qu’y a-t-il de commun entre la guerre du Péloponnèse (431-404 av. J.-C.) et la guerre d’Indochine, plus précisément les opérations au Tonkin de 1950 à 1954? C’est simple, les deux adversaires ont eu le plus grand mal à se rencontrer pour s’affronter, comme s’ils évoluaient dans des univers parallèles. À chaque fois, c’est celui qui a fait l’effort d’aller dans l’univers de l’autre, parfois à l’invitation de ce dernier, qui l’a emporté.

Une guerre sans batailles

Dans la Grèce du VIIIe siècle au Ve siècle av. J.-C. les cités s’affrontaient selon un mode très ritualisé. Les villes constituaient des phalanges de miliciens-citoyens qui se rencontraient sur un terrain décidé d’un mutuel accord et le sort de la bataille décidait souvent de la campagne. La guerre était volontairement limitée dans sa durée et ses enjeux.

Et puis cet équilibre s’est rompu. La cité de Sparte en premier lieu a constitué un système sociopolitique qui lui a permis de disposer d’une armée professionnelle et de la meilleure phalange de Grèce. Dans ces affrontements d’hoplites qui ressemblaient à deux masses en compression l’une contre l’autre, la décision se jouait dans les rangs arrières, parmi ceux qui regardaient le combat et en estimaient l’issue. Pour peu que cette estimation soit négative et le repli commençait qui se terminait le plus souvent en fuite générale. À ce jeu-là, les inflexibles Spartiates étaient apparemment imbattables.

Aussi lorsqu’au printemps 431, ils pénètrent avec leurs alliés dans l’Attique, leur victoire sur Athènes ne fait, semble-t-il, aucun doute. Les Athéniens ne pourront supporter de voir leurs cultures ravagées, ils viendront se battre et finalement périr. Or, à la grande surprise du roi de Sparte Archidamos, les Athéniens refusent le combat. En réalité, les récoltes ne constituent plus un enjeu vital pour Athènes qui fonde sa prospérité sur le commerce maritime et les tributs des îles «protégées». La dévastation des sols ne l’oblige donc pas vraiment à aller sur un terrain où elle sera en position désavantageuse.

Protégée par de solides fortifications, Athènes dispose en revanche d’une flotte, ce dont Sparte est totalement dépourvue. Avec cette flotte, il est possible de mener une campagne d’un nouveau type faite de raids sur les côtes afin d’épuiser les ressources de son adversaire et de rompre l’alliance avec la Mégaride, point de jonction du Péloponnèse et de l’Attique. Cette stratégie n’a finalement pas plus d’effet que celle des Spartiates. Ni Sparte, ni la Mégarie ne cèdent. Les deux adversaires s’obstinent encore ainsi pendant des années où ils ne se rencontrent quasiment jamais directement.

Une rencontre difficile

La situation au Tonkin au début de 1951 est similaire. Avec l’aide de la Chine, le Vietminh vient de constituer un corps de bataille de plusieurs divisions d’infanterie légère et de plusieurs régiments d’appui. Ce corps de bataille est particulièrement à l’aise dans le milieu montagnard et forestier du Haut-Tonkin. Il vient d’ailleurs de le démontrer en détruisant l’équivalent d’une division d’infanterie française aventurée le long de la route coloniale n° 4.

En revanche, il se fait étriller par l’aviation et l’artillerie du corps expéditionnaire français (CEF) dès lors qu’il apparaît en espace ouvert, comme devant Vinh Yen en janvier 1951 à la pointe ouest du delta du Tonkin. Les deux autres tentatives de percée dans le delta au nord à Mao Khé et au sud sur la rivière Day, quoique plus prudentes, échoueront également. La leçon porte des deux côtés, les unités mobiles du CEF se risqueront peu en forêt, le corps de bataille vietminh n’attaquera plus les espaces ouverts du Delta. Dès lors l’équation opérationnelle est sensiblement la même qu’en Grèce, 2500 ans plus tôt. Comment vaincre un adversaire qui domine complètement un milieu tout en ayant le loisir de ne pas aller sur le terrain préférentiel de l’autre?

De fait, c’est un problème opérationnel que l’on retrouve fréquemment et même de plus en plus. L’armée israélienne et le Hamas ou le Hezbollah, sont dans une situation similaire à celle du Tonkin. Pénétrer dans les espaces solides urbains et/ou souterrains comme Gaza-ville, occupés par les miliciens arabes est dangereux pour les soldats israéliens. Inversement, se présenter aux frappes de Tsahal est suicidaire. Les milieux antagonistes peuvent être incrustés, comme l’archipel de bases d’un corps expéditionnaire noyé au milieu d’un environnement tenu par un adversaire local. Le visible peut s’opposer au furtif, le jour à la nuit, le temps court au temps long.

Obliger la rencontre

Une première méthode pour sortir de l’impasse consiste à «coincer» son adversaire pour l’obliger à subir ses coups, jusqu’à obtenir sa soumission sinon sa destruction. C’est la méthode employée à la bataille de Sphactérie en 425 av. J.-C., lorsqu’un petit contingent spartiate est coincé par les troupes légères, javeliniers, archers ou frondeurs, athéniennes et forcé de se rendre. C’est l’embuscade géante de la RC4 déjà évoquée, mais aussi le siège de Sadr City par les Américains de mars à mai 2008. Le quartier, peuplé de deux millions d’habitants et fief de l’armée du Mahdi, est bloqué par des murs et entouré d’un grand complexe de reconnaissance-frappes depuis les tireurs d’élite aux chasseurs-bombardiers en passant par les drones armés. Comme les Spartiates de Sphactérie, les Mahdistes harcelés finissent par déposer les armes. Dans ses trois guerres contre le Hamas, de 2008 à 2014, l’armée israélienne a procédé sensiblement de la même façon. Dans le dernier cas cependant, la stratégie du Hamas a quand même obligé les forces terrestres de Tsahal à pénétrer dans Gaza-ville, pour détruire les tunnels de pénétration en Israël, et à y subir des pertes conséquentes. À plus grande échelle encore, c’est la méthode employée par la coalition menée par les États-Unis pour faire plier la Serbie en 1999.

Cette méthode ne fonctionne cependant pas toujours, loin s’en faut, pour peu que l’adversaire ait développé des contre-mesures ou simplement une volonté qui permettent de tenir le siège indéfiniment. En 2006, Israël échoue à s’imposer au Hezbollah par les seuls feux à distance, comme les Américains avec leurs campagnes de bombardement de la Corée du nord de 1951 à 1953 ou du Nord-Vietnam de 1965 à 1968 et comme donc les raids athéniens en Mégaride.

S’il n’est pas possible de s’approcher de l’adversaire pour l’assiéger, il peut être possible au contraire de le faire venir à soi. Bien entendu pour que le combat soit possible, il faut que l’adversaire soit tenté et donc qu’il estime avoir une chance de vaincre. Il est donc nécessaire de se placer volontairement en situation de vulnérabilité au cœur de son espace. C’est l’approche opérationnelle tentée avec succès par les Spartiates avec le fort de Décélie dans l’Attique en 313 av. J.-C. ou par le CEF de Hoa Binh en 1950 à Séno en 1953. Cette dernière expérience se termine cependant par un désastre à Diên Biên Phu, témoignant de la difficulté de l’exercice, surtout si on procède toujours de la même façon face à un adversaire imaginatif.

Aller sur le terrain de l’autre

En réalité, la solution historiquement la plus efficace consiste à imiter son adversaire et aller le combattre dans son milieu préférentiel. Il faut pour cela créer des unités spécifiques, pratiquement une nouvelle armée. Dans la guerre du Péloponnèse, il n’y avait véritablement que deux solutions opérationnelles : pour Athènes, transformer son armée pour la rendre capable de vaincre celle de Sparte sur le champ de bataille; pour Sparte, créer de toute pièce une flotte et l’emporter sur mer. La première solution n’était pas impossible. Trente-trois ans après la fin de la guerre du Péloponnèse, le Thébain Epaminondas défera l’armée spartiate à Leuctres en innovant dans l’économie des forces sur le terrain. Le plus étonnant est finalement que ce soit la deuxième solution qui ait été mise en œuvre. Rien de plus éloigné aux très conservateurs et terriens spartiates que la guerre navale au loin. Ils parviennent pourtant à créer une flotte, aidés par le financement perse. Ils parviennent aussi à vaincre sur mer, aidés cette fois par les énormes erreurs de la direction stratégique athénienne, perdant des dizaines de milliers de rameurs professionnels dans la désastreuse expédition de Sicile ou mettant à mort ses stratèges victorieux après la bataille navale des Arginuses (406). Dominant déjà sur terre, sans tentative de contestation ennemie, et désormais sur mer, la victoire ne fait plus aucun doute pour Sparte.

Au Tonkin, après une série de défaites. Le Vietminh transforme à son tour son corps de bataille et le densifie en particulier d’une solide force d’artillerie sol-sol et anti-aérienne. Pour porter la logistique qu’impose cet alourdissement, la Chine fournit aussi un parc de camions. On s’éloigne ainsi de la légèreté et de la furtivité qui faisait la force des divisions vietminh, mais en ressemblant un peu plus au CEF il apparait plus facile de le vaincre sur son terrain. Comme la direction athénienne, le commandement français facilite aussi la tâche de l’adversaire en acceptant la bataille très loin de la capacité d’appui aérien et en engageant simultanément ses réserves dans une autre opération.

Le mouvement inverse, c’est-à-dire pour les Français s’alléger, sortir des routes et aller traquer l’ennemi sur son propre terrain forestier montagneux était-il impossible? Non, dix ans seulement avant Diên Biên Phu et à cinq cents kilomètres de là, les Britanniques ont engagé un volume de forces sensiblement équivalent aux Français à Diên Biên Phu, mais entièrement constitué de fantassins spécialisés dans le combat de jungle. Ce sont ces «Chindits» rustiques, associés à 600 avions, qui dominaient alors le terrain difficile face aux Japonais.

Logiquement, c’est celui qui a le plus fort potentiel qui a le plus intérêt à aller sur le terrain de l’autre. Dans How the Weak Win Wars Ivan Arreguin-Toft se livre à une analyse de 202 conflits asymétriques depuis 1800, c’est-à-dire, dans sa définition, opposant des entités dont les rapports de forces sont supérieurs ou égaux à 5 contre 1. Sa conclusion est que le fort l’emporte dans trois quarts des cas lorsqu’il imite le faible, mais dans un tiers des cas seulement si les forces restent diamétralement différentes. Pendant la guerre d’Algérie les forces françaises, modernes, maitresses du ciel, des routes et des feux ne deviennent vraiment efficaces que lorsqu’elles imitent l’infanterie légère de l’Armée de libération nationale (ALN). Les fantassins français quittent les véhicules et réapprennent à marcher et à vivre sur le terrain comme les rebelles, certains cavaliers retrouvent les chevaux. Face à un adversaire techniquement pauvre, mais insaisissable, l’innovation est alors une rétroévolution. Une fois sur le terrain de l’ALN, la combinaison des parachutistes et des commandos avec les hélicoptères, les avions à piston et l’artillerie s’avère particulièrement redoutable.

Prendre des risques

On le voit cependant, modifier son modèle de forces pour aller sur le terrain de l’autre suppose des efforts conséquents. Il est préférable de disposer de ressources importantes, si possible très supérieures à celle de l’adversaire, de l’argent des Perses aux 2 % du PIB que la France consacre à la guerre d’Algérie. Il faut des équipements disponibles rapidement, comme les trirèmes grecques que l’on peut construire en quelques mois ou les stocks d’avions à pistons américains utiles pour les combats en Algérie. Il faut surtout des idées et une volonté. Cela demande du temps de modifier un modèle ou de créer une nouvelle force spécifique, au moins un an actuellement. Il faut déjà admettre les insuffisances de son modèle, que le conflit sera long, qu’il faut innover et investir alors que cette nouvelle force ne sera pas forcément utile pour un autre type d’adversaire, plus redoutable.

Allez sur le terrain de l’autre, c’est cependant surtout prendre un risque et notamment un risque de pertes humaines, le moins accepté actuellement par les armées occidentales. Elles préfèrent donc rester dans leur zone de protection au risque d’une faible productivité en laissant le plus souvent l’initiative de l’adaptation à leurs adversaires.


Ivan Arreguin-Toft, How the Weak Win Wars, Cambridge University Press, 2005.
Victor Hanson, La guerre du Péloponnèse, Flammarion, 2010.