Le modèle décrit par Brossolet est alors
dans l’air dans plusieurs pays européens. On parle notamment de techno-milice
en Suède ou de techno-guérilla en Autriche, en présentant également l’argument
qu’un tel dispositif, purement défensif, ne pourrait, vœu pieux, être pris par
les paranoïaques de Moscou comme prétexte pour lancer une attaque préventive.
On développe aussi en RFA le concept des Jägerbataillone autonomes et formés de
réservistes chargés de la défense de zones particulières. Ce modèle n’aura, heureusement,
jamais été testé en Europe en situation réelle face aux forces soviétiques, et
même pas en exercices ou en wargames en France. On aurait sans doute eu trop
peur de montrer que c’était efficace, comme l’avait été, entre autres, le
système de défense finlandais face à l’armée soviétique durant l’hiver
1939-1940, et cela aurait obligé à de profonds changements dans notre
organisation et nos méthodes, ce que l’on ne fait quasiment jamais sans avoir
reçu une grosse claque auparavant.
Au regard de ce qui se passe
actuellement en Ukraine, le modèle de Brossolet est dépassé dans son
orientation purement anti-véhicules, typique de l’époque et, en fait, jusqu’en
2022, 47 ans plus tard. Désormais, le cœur du sujet n’est plus ce qui se passe
au sol mais immédiatement au-dessus, avec la couche basse de « snipers dans le
ciel ». Pour autant, les principes de la défense de zone sont sensiblement les
mêmes. Une brigade ukrainienne en défense est en fait un maillage de modules de
points d’observation et de défense en avant, de modules d’opérateurs de drones
à courte portée ensuite, puis d’opérateurs à plus longue portée, de guerre
électronique, d’artillerie dispersée, tous enterrés et camouflés, avec une
logistique de bataille de plus en plus assurée par des drones. C’est un
complexe de reconnaissance-frappes enterré, capable de projeter jusqu’à environ
20 km en avant de ses postes avancés une « zone de mort » ou « zone rouge »,
c’est-à-dire un endroit où l’on est certain d’être touché par quelque chose (à
70-80 % par des drones, puis des obus, puis, au plus près, par des balles) si
l’on ne prend aucune précaution particulière. Une zone de risque, un peu moins
létale, tend à s’étendre aussi au-delà, jusqu’à 30 km environ. C’est un modèle
incroyablement résistant aux coups et ravageur pour l’assaillant russe, qui
doit accepter de perdre l’équivalent d’une compagnie d’infanterie pour
conquérir chaque kilomètre carré. Et encore, cet assaillant russe est lui-même
organisé en complexes de reconnaissance-frappes, ce qui lui permet, tout en
attaquant, d’exercer une pression de feu très forte sur les Ukrainiens. S’il
était toujours organisé et équipé comme en février 2022 sur le mode
motorisé-centré, il serait implacablement détruit et sans avoir même la
possibilité d’avancer.
La mission principale qui est demandée
aux forces terrestres françaises n’est finalement pas très éloignée de celle de
1975, à savoir être capables de freiner et, si possible, de stopper une attaque
russe contre un pays allié, à cette différence que ce pays allié n’est plus à
nos frontières mais à l’est de l’Europe. Nous abordons finalement ce problème
comme à l’époque, avec toujours un modèle motorisé relié par radio, jouant de
la manœuvre et du feu direct de nos engins blindés et de nos groupes antichars,
en coopération avec ce qui nous reste d’artillerie et nos hélicoptères, pour
disloquer un adversaire organisé de la même façon. Petit problème : cet
adversaire n’existe plus. Si nous devons affronter une division russe en
défense d’un pays balte, par exemple, nous nous retrouverons face à un
adversaire transformé en complexe de reconnaissance-frappes, simplement plus
mobile qu’en Ukraine car il ne sera pas face à la même densité de feux. Nos
communications seront immanquablement brouillées et nos moindres regroupements
d’hommes et de véhicules seront vus et frappés, peut-être même avant d’avoir
tiré le moindre coup de feu. Nous n’avons sans doute pas d’autre choix que de
renouer avec la non-bataille de Brossolet en version « guerre des machines » et
d’être capables de déployer au loin une « force hérisson » de la taille d’une
brigade ou, encore mieux, d’une division.
Cette force hérisson devra d’abord être
capable de s’incruster dans n’importe quel terrain. L’idéal, bien sûr, est
qu’elle soit déjà placée sur la zone à défendre, à la manière du réseau de
Brossolet, ou, au pire, qu’elle intervienne rapidement dans une zone déjà
préparée, à la manière des « lignes offensives » françaises de 1918. À défaut,
il faudra creuser et miner – y compris, et surtout, avec des mines
antipersonnel – très vite, ce qui suppose une forte composante du génie. Les
quatre couches de force doivent alors se mettre en place simultanément :
- la couche de défense, à base de postes de groupes de combat à forte
puissance de feu dans les zones les plus denses, précédés et, dans les
intervalles, de postes robotisés (mitrailleuses fixes ou mobiles), tous
entourés de capteurs terrestres (acoustiques, sismiques, optiques) et de
mines ;
- la couche des opérateurs de drones, qui doivent mettre en place le
complexe de reconnaissance-frappe aérien sur toute la profondeur du
dispositif avancé ;
- la couche de l’artillerie, c’est-à-dire des frappeurs puissants et à
distance, avec obusiers, mortiers et même canons de chars de bataille ;
- la couche de la logistique, à base de convois blindés-encagés sur
routes protégées (filets, protection anti-drones) avant la zone de
bataille et de drones volants et robots terrestres à l’intérieur de la
zone.
La protection et la lutte contre les drones sont présentes partout dans ces différentes couches, depuis le tireur antidrone (AD) de chaque équipe de combat avec son détecteur individuel, son shotgun et son regard toujours porté vers le ciel, jusqu’aux sections de chasse, diversement équipées, présentes dans toutes les couches, en passant par tous les procédés de camouflage et de leurrage possibles.
De la même façon, toutes les couches doivent conserver de petits éléments de manœuvre, dispersés et protégés, prêts à contrer les infiltrations ou à s'agglomérer en groupements d'attaque en cas d'opportunité.
Tout cet ensemble doit également être relié par un système nerveux de commandement insensible au brouillage, ce qui suppose désormais un réseau de communication satellitaire et des procédures de décentralisation où chacun sait ce qu’il a à faire dans sa zone de « module ».
Cette zone de bataille peut être appuyée par la force de
frappe à grande distance, à base de missiles, roquettes et drones sol-sol, de
munitions guidées aériennes ou même d’hélicoptères dotés de missiles à très
longue portée.
Si nous parvenons à réaliser cela, nous
remplirons probablement la mission de défense et, par voie de conséquence, nous
n’aurons peut-être pas à la mener car l’ennemi potentiel sera dissuadé
d’attaquer, comme pendant la guerre froide. Ajoutons qu’un tel dispositif
pourra aussi être déployé partout et pas forcément pour faire face aux Russes,
car les ennemis que l’on affronte réellement ne sont pas toujours ceux que l’on
avait prévus. Face à une force armée, étatique ou non, qui n’aura pas fait le
saut de la guerre des machines, notre supériorité tactique sera alors écrasante
et nous pourrons même manœuvrer à nouveau.

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