vendredi 6 septembre 2024

La bureaucratie comme ennemi secondaire

Toute armée en guerre doit se transformer de bureaucratie en méritocratie. C’est une bataille interne qui doit être menée à chaque fois contre des pratiques accumulées en temps de paix et qui, avec le temps, n’ont plus grand-chose à voir avec les besoins de la guerre. La bataille menée par les Ukrainiens contre leur propre bureaucratie militaire, sorte d’oligarchie administrative complexe, rigide et opaque, a commencé dès 2014 lorsqu’ils se sont aperçus que leur armée n’avait plus vraiment de capacité militaire.

Depuis, les choses ont évolué, d’abord sous la pression des événements, puis grâce au partenariat avec l’OTAN et à l’action de réformateurs civils et militaires. Depuis 2022, les exigences de la guerre et l’arrivée de nombreux civils dans les forces armées ont encore accéléré la transformation. Pour autant, il reste encore beaucoup de problèmes qui plombent l’efficacité opérationnelle. En mars 2023, le lieutenant-colonel britannique Glen Grant, ancien conseiller du ministère de la Défense ukrainien et excellent connaisseur de l’armée ukrainienne, en faisait une analyse détaillée (voir ici). Un an et demi plus tard, les échos sur la persistance d’officiers manifestement incompétents à la tête de brigades, les relèves d’unités mal effectuées qui ont provoqué des avancées russes, ou encore le tir fratricide récent contre un avion F-16 montrent que le combat interne n’est pas terminé. Cet ennemi intérieur est toujours puissant par son inertie. Ce n’est pas la seule condition, mais il doit pourtant être vaincu si l’Ukraine veut l’emporter dans cette guerre.

Simplifier pour vaincre

Commençons par l’exemple de l’US Army pendant la Seconde Guerre mondiale, exemple presque idéal d’armée puissante construite à partir de presque rien. Avec le Corps des Marines constituant ses propres divisions, les États-Unis ont à partir de 1942 deux grandes forces terrestres avec une chaîne claire de commandement d’armées, corps d’armée et divisions respectant le « principe des cinq », c’est-à-dire que chaque niveau de commandement ne commande au maximum que cinq unités subordonnées.

En s’inspirant de ce qui se fait de mieux mais aussi des méthodes de l’industrie, les états-majors de ces différents niveaux de commandement fonctionnent de manière identique, avec un chef d’état-major dédié à leur fonctionnement afin que leur chef puisse se consacrer au commandement tactique, y compris en allant sur le terrain avec un poste de commandement mobile. Les tâches des différents officiers sont découpées et simplifiées pour être accessibles à des civils rapidement formés.

Les unités de combat sont produites à la chaîne comme des automobiles avec seulement quelques modèles. Il n’y a ainsi que trois types de divisions – infanterie, blindée, parachutiste – avec juste deux exceptions. À l’échelon inférieur, les types de régiments sont à peine plus nombreux. Toujours sur le même modèle industriel, les divisions sont recomplétées systématiquement en hommes et en équipements par des réserves calculées par anticipation de pertes et placées au plus près. Toutes formées de la même façon et en suivant une doctrine claire qui indique à tous la marche à suivre, les unités ont des capacités connues et prévisibles pour les chefs, même quand on les fait passer d’un commandement à un autre. Tout cela n’est pas optimal, mais c’est suffisant pour faire fonctionner très correctement une armée qui a été multipliée en volume par 40 de 1939 à 1945.

Le développement de l’armée ukrainienne est à l’exact opposé. Il est vrai que, contrairement aux Américains, il lui a fallu combattre tout de suite une menace mortelle tout en dépendant de l’aide matérielle étrangère pour son équipement. Sa structure de base était cependant, toutes proportions gardées, plus importante par rapport à la nation que celle de l’US Army, et son accroissement a consisté en une multiplication par deux dès les premiers jours de la guerre, par l’appel aux réserves notamment, puis encore par deux jusqu’à aujourd’hui. Contrairement à l’US Army, cette structure initiale ukrainienne était déjà complexe au départ, avec non pas une seule armée de Terre comme aux États-Unis (ou deux si l’on compte les Marines), mais six voire sept, pour ne parler que de celles possédant des unités de combat terrestres. Au ministère de la Défense, on trouve ainsi bien sûr l’armée de Terre, mais aussi les Forces d’assaut aérien, les Forces spéciales, les Forces territoriales nouvellement créées ainsi que les brigades de la Marine et, depuis peu, la brigade terrestre de l’armée de l’Air. Il y a aussi l’armée du ministère de l’Intérieur avec ses brigades de Garde nationale et les Gardes-frontières. Depuis 2014, on tolère aussi en parallèle une « armée de la société civile » formée des bataillons indépendants de volontaires, plus ou moins administrés par la Garde nationale et le ministère de l’Intérieur.

Il était difficile, dans l’urgence des combats, de tout remettre à plat et de mieux centraliser les choses, en admettant que les différentes chapelles s’inclinent devant le ministre de la Défense ou le chef d’état-major des armées. On a donc fait avec l’existant, et donc assisté aussi à une bataille des ressources entre les différents corps, notamment pour attirer les nombreux volontaires. Le ministère de l’Intérieur a développé ses unités de combat. Les gouverneurs de province, mais aussi parfois les maires de grandes villes, ont fait main basse sur la formation des brigades territoriales. Ceux qui se méfiaient de l’administration d’État ont rejoint les milices des oligarques ou surtout les bataillons indépendants comme Azov.

Fondée autant sur des considérations corporatistes, voire personnelles, que sur les besoins de la nation, l’allocation des ressources n’a donc pas été forcément optimale. Pour faire simple, il y a moins de brigades sur la ligne de front qu’il ne pourrait y en avoir si toutes les ressources humaines et matérielles de la nation étaient utilisées de manière tout à fait rationnelle. Surtout, si l’état-major central et les quatre états-majors régionaux ont le contrôle opérationnel sur presque toutes les unités de combat, ils n’en ont pas forcément le contrôle organique – recrutement, formation, avancement, soutien, équipement – surtout quand ces unités ne dépendent pas du ministère de la Défense et que les provinces ont de grandes responsabilités en la matière. Pour faire simple, là encore, il est difficile, par exemple, pour le chef d’état-major des armées de virer un commandant de brigade qui dépend du ministère de l’Intérieur. Il faut toujours en passer par des tractations entre chapelles et sans doute parfois passer par la Présidence.

Comme si cela ne suffisait pas, ces brigades sur le front sont également très diverses. Loin de la standardisation américaine, on a préféré multiplier à l’envie les différents types de brigades : mécanisée, blindée, aéroportée, d’assaut, chasseurs, assaut aérien, garde nationale, etc. On a pu ainsi compter jusqu’à 17 types différents de brigades ou de régiments, car, pour compliquer encore, on a aussi créé des régiments guère différents des brigades. Comme ces brigades sont toutes organisées et équipées différemment avec des matériels venus du monde entier, pour des effectifs « réalisés » par ailleurs très variables, on imagine la difficulté des états-majors à planifier des opérations avec des unités dont ils ne connaissent pas très bien les capacités réelles.

Ils pourraient cependant mieux le faire s’ils pouvaient s’appuyer sur des états-majors intermédiaires. Au début de la guerre, les états-majors régionaux pouvaient commander seuls un nombre relativement réduit de brigades. Avec la multiplication de ces dernières, on a cependant rapidement explosé le « principe des cinq ». Ce principe est né de l’observation de la difficulté pour le cerveau humain de manipuler simultanément plus de cinq objets mentaux. Au-delà de ce chiffre, il y a forcément de la déperdition d’informations et une multiplication des erreurs. C’est la même chose dans le commandement militaire. La planification avant l’action peut déjà être compliquée lorsqu’il faut préparer les missions d’une vingtaine de brigades ou de bataillons autonomes. La conduite de leur action simultanée une fois que l’action est commencée est impossible de manière optimale. Autrement dit, il y aura de nombreux problèmes de coordination entre unités qui ne savent pas où sont les voisins et où se trouve la limite entre eux, les relèves sur place seront toujours délicates et il y aura malheureusement régulièrement des erreurs et des tirs fratricides. Plusieurs avancées russes dans le Donbass auraient pu être évitées avec une meilleure coordination et donc des états-majors de brigade suffisamment denses pour déjà pouvoir gérer simultanément tous leurs pions tactiques, ce qui n’est toujours pas le cas, mais aussi des états-majors supérieurs de division, de corps d’armée ou d’armée, peu importe le nom pourvu qu’ils puissent faire travailler efficacement quelques brigades entre elles. Dans les faits, il aurait fallu créer un tel état-major chaque fois que l’on formait trois ou quatre brigades, et il devrait en exister une vingtaine maintenant. On est loin du compte.

Il est vrai qu’il aurait peut-être fallu trouver deux milliers d’officiers compétents pour les armer, en retirant des capitaines ou commandants du front et en mobilisant des civils – et c’est là, entre autres, que la mobilisation des étudiants ukrainiens serait utile – qui seraient mélangés et formés en Europe pendant six mois avant d’être engagés en Ukraine, tout équipés et peut-être accompagnés de conseillers.

Le « nez sur le guidon » à traiter tous les jours l’urgence, et en sous-estimant sans doute la durée de la guerre, l’état-major central ukrainien n’a pas pris le temps non plus d’élaborer une doctrine opérationnelle qui soit à la fois l’état de l’art et un guide à suivre par tous pour aller dans la même direction, facilitant ainsi, encore une fois, le commandement des opérations. L’armée française de la Première Guerre mondiale s’attelait à cette tâche tous les hivers, à partir de celui de 1915-1916, quitte à tout changer l’hiver suivant en fonction des évolutions constatées. Il n’est pas trop tard pour le faire, et il serait probablement très utile pour l’armée de Terre française de l’étudier attentivement. Peut-être ne veut-on pas donner d’informations à l’ennemi, peut-être n’existe-t-il pas vraiment de réseau interne d’auto-analyse très élaboré, ce qui conduit au problème suivant.

Limoger pour vaincre

Un des problèmes majeurs de cette complexité organisationnelle est qu’il est difficile de remplacer les mauvais chefs par des bons. Les armées fonctionnent en courant alternatif, passant d’une situation de paix où les règles d’avancement sont bureaucratiques à un temps de guerre où l’on s’aperçoit, par exemple, qu’il ne suffit pas d’avoir réussi un concours civil à 20 ans pour être forcément un bon colonel ou général au combat 20 ou 30 ans plus tard. La formation a pu être très longue, mais elle n’aura jamais pu appréhender complètement toutes les difficultés d’un commandement réel sous le feu, avec toute sa complexité et ses enjeux mortels. Les premiers combats constituent donc souvent un révélateur cruel de l’état réel des compétences, et il est logique que de nombreux chefs nommés dans le calme de l’avancement automatique ou des jeux d’influence ne soient pas à la hauteur le jour J.

Une des tâches d’un haut commandement, en plus de la gestion des opérations, doit donc être de remplacer des officiers manifestement incompétents – ce qui, au passage, est différent de commettre une erreur – par d’autres qui ont montré leurs qualités. C’est ce qu’a fait le général Joffre en quelques mois de 1914, en « limogeant » 40 % de ses généraux commandants de grandes unités et en les remplaçant par des officiers ayant réussi le test initial, comme Pétain ou Fayolle. Les choses se sont ainsi beaucoup améliorées pour l’armée française après le désastre initial de la bataille des frontières. En 1942, l’amiral Lockwood, commandant les sous-marins américains, prend la décision de relever tout commandant de sous-marin n’ayant rien coulé en deux patrouilles. En un an, un tiers des commandants sont ainsi remplacés, mais le nombre de victoires augmente très nettement.

Pour y parvenir, il faut que le haut commandement ait une vision à peu près claire des choses. Cela passe d’abord par la réception et la synthèse de tous les comptes rendus (CR) oraux ou écrits, à partir d’un certain niveau, qui doivent suivre chaque mission dans une armée moderne et remonter la chaîne hiérarchique. C’est la source première de la vision que peut avoir le haut commandement de la situation. J’ignore comment cela est organisé dans l’armée ukrainienne. J’ignore aussi le degré d’honnêteté de ces CR. Celui qui fait le compte rendu est lui-même jugé sur ce qu’il décrit. La tentation est donc toujours extrêmement forte pour lui de minimiser ses « moins » et de maximiser ses « plus », jusqu’à parfois aboutir au sommet à une vision des choses complètement décalée de la réalité. Aucune armée n’est épargnée par ce phénomène, mais il y a des limites, surtout si ces comptes rendus sont vérifiés et recoupés, et que le mensonge est sévèrement sanctionné.

Encore faut-il, pour cela, avoir une structure spécifique, en fait un service de renseignement intérieur aux armées. Le Grand quartier-général (GQG) de Joffre ne cesse d’envoyer des officiers de liaison dans les états-majors d’armées inspecter ce qu’il s’y passe, et les limogeages sont souvent issus de leurs comptes rendus. Un peu plus tard, on y forme un bureau de retour d’expérience et des inspecteurs d’armes qui vont plus sereinement étudier les choses plutôt que les hommes et faire évoluer les doctrines. En 1944-1945, le général Patton, commandant la 3e armée américaine, utilise de son côté un escadron de cavalerie personnel patrouillant en jeeps tout le long du front. Ce service de renseignement doit être capable aussi de capter les doléances des mécontents avant que ceux-ci, en désespoir de cause, ne s’adressent directement au public, par exemple par des vidéos.

Une fois que l’on sait à peu près ce qui se passe, le chef doit avoir le pouvoir de déclencher la foudre contre les incompétents notoires, sans être obligé de lutter contre les chapelles qui les ont nommés et ne veulent pas se désavouer. Un taux élevé de limogeages n’est pas l’indice d’une armée qui va mal, mais au contraire qui va de mieux en mieux, à condition que l’on constate ensuite la diminution régulière de ce taux avec le temps. Plusieurs témoignages indiquent clairement que le taux de limogeages ukrainien n’est sans doute pas au niveau qu’il devrait être, symptôme que le général en chef n’a pas forcément toutes les informations ou tous les pouvoirs nécessaires dans un système aussi complexe et opaque.

Le tableau peut paraître sombre ; il est en réalité normal pour toute armée en guerre qui passe en un temps très court de la grenouille au bœuf, et même plutôt au taureau, pour faire face à des problèmes de taureau que la grenouille a eu du mal à appréhender. Le bordel interne devient très rapidement le deuxième ennemi à combattre, et c’est un ennemi coriace, surtout comme en Ukraine, après des dizaines d’années de mise en place d’une bureaucratie inefficiente. Ce qui sauve l’armée ukrainienne est que l’armée russe, qui n’a pas fait appel à sa société pour se vivifier, connaît des problèmes encore pires.

Par ailleurs, le combat est activement mené. Le général Syrsky a clairement entrepris un effort de réorganisation de son armée, en simplifiant progressivement les structures, transformant petit à petit des brigades territoriales en brigades de manœuvre, alors que le ministère de l’Intérieur fait de même avec la garde nationale et les gardes-frontières. Des états-majors sont effectivement créés, des chefs de brigades sont virés, et parfois même des brigades sont dissoutes. Un grand espoir est de disposer de suffisamment de brigades pour enfin avoir une réserve stratégique. Il faut bien comprendre que la réserve stratégique n’est pas seulement là pour faire face aux urgences ou organiser des attaques sans retirer des forces du front. C’est aussi la seule manière d’organiser des rotations de brigades du front vers l’arrière, de les y reposer, de les reconstituer et de les entraîner à de nouvelles méthodes. Les armées évoluent plus vite à l’arrière que collées au front ; encore faut-il avoir un arrière bien structuré. Le courage immense des soldats ukrainiens et leur ingéniosité technique, dopée par l’arrivée des civils dans leurs rangs, méritent d’avoir une structure de commandement à la hauteur.

Je précise, pour conclure, que les forces armées françaises de ces vingt dernières années n’ont aucune leçon à donner en la matière, trouvant le moyen de passer, en quelques années, d’un système capable de déployer en quelques jours en Allemagne 65 régiments de manœuvre au complet, avec une chaîne de commandement complète et un soutien bien organisé, à un bordel bureaucratique à grande échelle. Le révélateur de la guerre à grande échelle et à haute intensité serait cruel pour nous.

vendredi 30 août 2024

Des missiles et des hommes

Il y a un peu plus d’une semaine maintenant, le général Oleksandr Syrsky, chef d’état-major des armées, présentait un très intéressant bilan de la campagne de frappes en profondeur qu’a subi l’Ukraine depuis le 24 février 2022, (voir ici ou ici) avec deux chiffres chocs : presque 10 000 missiles et 14 000 drones Shahed ont été lancés par les Russes sur le sol ukrainien depuis le début de la guerre.

Bordure et profondeur, armée et société

Rappelons d’abord quelques principes. En premier lieu, toute la puissance de feu indirecte, celle qui passe par le ciel, sert à réaliser deux missions : modeler le champ de bataille ou modeler la société de l’ennemi. Dans le premier cas, il s’agit d’appuyer les forces au contact contre ceux qu’elles ont en face d’elle (appui) ou de frapper tout ce qui se trouve en deuxième échelon de ces forces de contact : artillerie, soutien logistique, centre de commandement, concentration de forces, etc. (regroupons tout cela sous le terme d’« interdiction »). Dans la classification ex-soviétique, on parlera respectivement de frappes tactiques et opérationnelles. Elles s’inscrivent dans le duel des armes clausewitzien en coordination avec des opérations terrestres afin de vaincre l’armée ennemie, et donc d’obliger le pouvoir politique à se soumettre.

Dans le second cas, qualifié de « stratégique » par les Soviétiques parce que c’est loin et par les armées de l’Air d’avant-guerre pour se donner un rôle autonome, on s’efforcera de frapper l’économie du pays ennemi - son industrie de guerre en premier lieu - le réseau énergétique, les centres politiques, etc. On peut même frapper directement la population comme à la gare de Kramatorsk en avril 2022. L’idée est cette fois d’agir sur l’effort de guerre, au sens large, de la société (ou le peuple selon Clausewitz) l’autre élément de la trinité avec l’armée et le pouvoir politique. À défaut de vaincre l’armée ennemie, certains ont espéré ainsi vaincre la population et obliger le pouvoir à se soumettre non pas par la pression des armes cette fois, mais par celle du peuple mécontent.

La distinction entre ces deux stratégies est parfois floue. Frapper les usines de production d’équipements militaires ont ainsi des effets directs sur l’armée ennemie. La distinction géographique n’est pas non plus forcément très claire, certaines villes comme Kharkiv ou Kherson étant sur la ligne de front et certains objectifs purement militaires, comme les bases aériennes, pouvant se situer très en arrière de celle-ci. Les presque 12 000 cibles touchées par ces 23 000 projectiles sont à moitié militaires et civiles, qui peuvent être aussi d'intérêt militaire. 

Il y a aussi une question de portée. Dans la guerre en Ukraine, plus de 99 % des projectiles indirects de tout type - obus, roquettes, drones, missiles à courte portée, bombes planantes ou non -tombent dans une bande de 60 km au-delà de la ligne de contact. Logiquement, cette bordure reçoit donc aussi l’immense majorité du tonnage lancé et pour plus de 90 % du fait de l’artillerie et des 15 à 20 millions d’obus et roquettes à plusieurs kilos ou dizaines de kilos d’explosif. Les bombes planantes utilisées depuis bientôt un an représentent cependant aussi entre 3 000 et 4 000 tonnes d’explosifs, concentrés sur des points beaucoup plus précis que les salves d’artillerie. À titre de comparaison, le modèle de bombe aérienne atomique américaine B-61 le moins puissant représentait l’équivalent de 300 tonnes d’explosif. Les défenseurs d’Avdiivka, où ces bombes planantes ont été utilisées massivement pour la première fois, ont donc reçu l’équivalent d’une très petite bombe A.

Pas besoin d’utiliser des armes nucléaires de petite puissance, la force de frappe conventionnelle russe a déjà l’équivalent, et c’est bien cette puissance de feu supérieure à celle des Ukrainiens qui permet à leurs forces de manœuvre d’avancer dans les défenses du Donbass et pas l’inverse. Point particulier, les 3008 missiles S-300/400 décrits dans la liste, des missiles antiaériens convertis à la frappe au sol, sont, du fait de leur faible portée sont utilisés presque uniquement dans la bordure et pour le coup, plutôt sur les villes qui s’y trouvent. Outre leur charge militaire conséquente, 140 kg d’explosif, leur seule qualité militaire est d’être trop rapides pour être interceptables (19 sur 3008 seulement) alors qu’ils sont totalement imprécis. Il n’est pas évident que ces missiles frappants à courte portée et très utilisés soient comptabilisés dans les chiffres d’interception, qui se concentrent eux plutôt sur les frappes en profondeur.

Dans la profondeur

Remarquons d’abord que pour frapper la société et les cibles militaires lointaines, les Russes n’emploient pas de chasseurs-bombardiers. La raison est simple : le réseau de défense aérienne ukrainienne, que les Russes n’ont pas réussi à détruire d’emblée, est trop dense et donc trop dangereux pour eux alors que l’aviation russe ne dispose pas suffisamment de moyens dits de neutralisation ou de destruction des défenses aériennes (S/DEAD en anglais). On s’étonnera au passage qu’ils n’aient pas cherché à s’en doter afin de pouvoir réaliser des raids aériens, ce qui est beaucoup plus puissant, agile et précis que l’emploi de missiles, puisqu’un seul chasseur-bombardier peut porter au moins l’équivalent explosif d’un missile et est réutilisable. Les bombes planantes utilisées par les Russes sur la ligne de front en quelques mois dépassent largement en puissance le tonnage d’explosif des 10 000 missiles et 13 000 drones qui ont été utilisés depuis deux ans et demi, surtout si on ne considère que ceux qui ont atteint le sol.

Comme la campagne allemande des V1 et V2 en 1944-1945, la campagne de frappes russe en Ukraine (et inversement d’ailleurs) est une campagne par défaut. On utilise des machines parce qu’on ne veut ou ne peut pas y engager des engins avec des hommes à bord.

Cet emploi des machines est passé par plusieurs phases. Au début de la guerre, les Russes disposaient d’un arsenal de missiles de 1ère catégorie, modernes, puissants, à longue portée et précis fondés sur trois modèles : 9K720 Iskander balistiques sol-sol, Kh-101/Kh-555 croisière air-sol et 3M-54 Kalibr croisière mer-sol. On rappellera que les missiles balistiques ont une forte poussée initiale pour leur donner une trajectoire parabolique et une grande vitesse à la retombée alors que les missiles de croisière sont propulsés par un moteur à réaction et volent à une altitude plus basse.

En 2019, l’Institut suédois FOI estimait que la Russie disposait de 1 300 de ces engins de première catégorie avec une production moyenne de 20 par mois. En 2022, on était donc sans doute aux alentours de 1 900. Chacun de ces missiles peut projeter plusieurs centaines de kilos d’explosif (700 pour l’Iskander) mais leur temps de vol, même réduit à quelques minutes, leur interdit de frapper autre chose que des cibles fixes et donc plutôt des infrastructures. On l’a oublié, mais les Russes ont très largement utilisé, voire dilapidé cet arsenal dans les premiers jours de la guerre, avec plusieurs dizaines de missiles chaque jour, parfois efficacement comme les 30 missiles lancés le 13 mars sur la base militaire de Yavoriv, mais souvent de manière erratique et avec le risque d’épuisement rapide du stock. Pour la petite histoire, le tweet correspondant à cette situation me vaut la reconnaissance éternelle de tous les idiots pro-russes qui peuvent l’afficher régulièrement en le sortant de son contexte.

Du côté de la défense, si les missiles balistiques restent difficiles à abattre, les Ukrainiens apprennent à mieux contrer les missiles de croisière. Le taux d’interception, assez faible au départ, augmente nettement à l’été 2022 par effet d’apprentissage et apport du renseignement aérien d’alerte américain.

Les Russes décident néanmoins de continuer cette campagne de frappes en profondeur et s’adaptent. En premier lieu, ils réussissent à maintenir et même à élever leur production de missiles malgré l’embargo sur les composants électroniques, ce qui pose la question de leurs fournisseurs. En faisant le total des trois missiles de première catégorie évoqués plus haut on obtient le chiffre de 2942, soit un surplus de 1 000 par rapport au stock initial et donc une production d’une trentaine par mois. En second lieu, les Russes introduisent dans la bataille tout ce dont ils disposent depuis les missiles hypersoniques Kh-47M2 Kinjal (puis marginalement les 3M22 Zirkom) encore à l’état de prototypes jusqu’aux vieux missiles Tochka-U en passant surtout par la conversion de missiles antinavires en frappes au sol. Qu’il s’agisse des très anciens vieux Kh-22 ou leur version modernisée Kh-32, tirés depuis les airs, ou les modernes P 800 Onyx tirés depuis le sol, ces missiles à longue portée sont très rapides, et donc difficilement interceptables (12 sur 211 Onyx et seulement 2 sur 362 Kh22/kh32) mais au prix d’une faible précision. Les vieux Kh22 en particulier, avec une tonne d’explosif à bord, sont à l’origine de catastrophes meurtrières comme, entre autres, la destruction de la cathédrale d’Odessa, du centre commercial de Krementchouk et d’un immeuble à Dnipro. Les Russes se défendent de frapper directement la population, mais quand on lance des engins aussi puissants que hasardeux au milieu des villes le résultat est le même.

Grâce à tous ces ajouts, les Russes ont réussi à maintenir une cadence de tir de missiles, certes moins élevée qu’au début de la guerre, mais quand même conséquente. A la fin de l’année 2023, on parlait d’un total de 7 400 missiles, de tout type et de toute portée, tirés depuis le début de la guerre, soit plus de dix par jour.

La campagne black out

À partir de septembre 2022, les Russes ajoutent à cet arsenal les drones à longue portée Shahed-136, fournis par l’Iran puis produits et développés en Russie sous le nom de Geran. Le Shahed est lent et ne porte qu’une charge limitée (initialement 20 kg d’explosif et peut-être 40 pour les dernières versions, soit l’équivalent d’un ou deux obus de 152 mm) mais il est très simple et peu coûteux et peut donc être fabriqué en grande quantité. Plus de 13 000 ont été ainsi lancés à ce jour, soit une moyenne de 500 par mois sur des cibles fixes et peu protégées. L’apparition des drones oblige les Ukrainiens à développer un système de défense spécifique, peu efficace au départ mais désormais à peu près au point, ce qui explique le pourcentage total de 66 % d’interceptions alors que l’on en est certainement à au moins 80 % aujourd’hui. Notons qu’avec 33 % de Shahed ayant effectivement atteint le sol, cela donne seulement entre 80 et 100 tonnes d’explosif projetées en deux ans, ce qui est très faible, non pas pour ceux qui sont dans la zone de tir mais au niveau stratégique.

Au début du mois d’octobre 2022, les Russes rationalisent l’emploi de tout cet arsenal hétéroclite. Missiles de tout type et drones sont réunis en salves quasi hebdomadaires de 100 à 200 projectiles destinés à saturer le système de défense aérien ukrainien et produire un effet de masse tant matériel que psychologique. Les attaques sont également concentrées sur le réseau énergétique, électrique en particulier, et secondairement sur les grandes villes, Kiev en premier lieu. Cette campagne dure six mois avant de se réduire en régularité et en volume de munitions disponibles. Si son objectif était de paralyser la société ukrainienne et de faire chuter le moral de la population, l’échec est patent, comme de fait toutes les campagnes visant cet objectif dans l’histoire. Si l’objectif était d’entraver le fonctionnement de l’armée ukrainienne c’est plus réussi, ne serait-ce que par la menace permanente qui pèse sur toute concentration de ressources, la tension sur le système de défense aérienne et le retrait de pièces importantes sur le champ de bataille, comme les canons-mitrailleurs, pour défendre les villes contre les drones.

La campagne de frappes en profondeur s’est poursuivie de la même façon à moindre rythme jusqu’à la fin de l’année 2023, maintenant le réseau électrique ukrainien sous pression, avant d’être relancée par le renfort nord-coréen. On savait que la Corée du Nord avait alors fourni des missiles balistiques KN-23 à la Russie à partir de la fin 2023 mais pas en aussi grand nombre (1300). Le KN-23 ou plutôt les KN-23 car il en existe de nombreuses versions, se veut l’équivalent nord-coréen de l’Iskander russe avec des performances annoncées similaires. Ce n’est pas forcément le cas, les KN-23 ayant connus de nombreux ratés et de très grandes imprécisions en Ukraine, mais cela représente malgré tout par le nombre, la puissance et la difficulté d’interception (1 sur 23) une menace importante. Avec en plus, et surtout, la fourniture de millions d’obus d’artillerie, la Russie doit beaucoup à la Corée du Nord, dont personne ne dit au passage qu’elle serait « cobelligérante ». 

En résumé, l’exposé honnête, semble-t-il, du général Syrsky souligne à la fois le volume de cette campagne de frappes par les machines, mais aussi ses limites. Il souligne aussi la difficulté que l’on éprouve encore à intercepter des missiles très rapides, qu’ils soient balistiques ou de croisière, et la nécessité d’une défense adaptée que pour l’instant nous n’avons pas encore à un niveau suffisant. Confrontée à 10 000 missiles conventionnels et 13 000 drones, la France serait de toute façon en grande difficulté. Dernier point : le chiffre final de 25 % seulement d’interception de missiles interceptés n’a pas manqué d’attirer les commentateurs sur le thème : « les Ukrainiens, qui annoncent régulièrement plus de 80 % d’interceptions mentent donc ». On l’a vu les choses sont plus compliquées que cela, puisqu’il s’agit d’une moyenne sur deux ans et demi avec des évolutions majeures de la défense aérienne ukrainienne en capacités et en compétences. Il est probable par ailleurs comme cela a été dit que seules les frappes dans la profondeur font l’objet de bilan forcément beaucoup plus flatteurs. Pour autant, il est vrai que le soutien au moral intérieur et la transparence pour maintenir la confiance des alliés ne font pas forcément bon ménage.

samedi 24 août 2024

Des coups et des douleurs


Nous sommes le 6 octobre 1973 à 14h00, l’armée égyptienne déclenche l’opération Badr. En  quelques heures, cinq divisions d’infanterie égyptienne précédées de bataillons de commandos franchissent le canal de Suez, dépassant les fortins de la ligne Bar Lev et établissent une tête de pont. La surprise est totale du côté israélien et les contre-attaques terrestres ou aériennes butent sur les défenses antichars installées au-delà du canal et les défenses anti-aériennes restées en deçà. 

Aussi étonnant que cela puisse paraître, cette petite tête de pont est l’unique objectif stratégique égyptien. Malgré les échecs tactiques qui vont suivre et la contre-attaque israélienne sur le sol africain, la victoire initiale et le maintien jusqu’au bout de ce gage territorial suffit à l’Égypte pour sauver son honneur et accepter d’engager des négociations. Quatre ans plus tard Anouar al-Sadate est en Israël pour parler de paix.

Ouvrir la boîte du chat

On en sait maintenant un peu plus sur les intentions ukrainiennes dans leur offensive dans la province russe de Koursk. Une telle opération pouvait consister en un grand raid, visant à détruire et ébranler autant que possible les forces et le pouvoir russe avant de revenir en Ukraine, ou en une opération de conquête de territoire. L’ampleur des moyens déployés, le temps passé, le plan de cloisonnement du district de Glushkovo par la destruction des ponts précédant très probablement une nouvelle attaque ukrainienne de ce côté, semblent indiquer le choix de la seconde option.

Pour être plus précis, on s’oriente visiblement vers une opération de conquête limitée visant à prendre une zone suffisamment pour être significative stratégiquement, il faut alors compter en milliers de km2, et défendable opérationnellement, c’est-à-dire s’appuyant sur des défenses naturelles, comme la rivière Seym, et des retranchements, tout en étant, comme les Égyptiens en octobre 1973, dans la bulle de protection et d’appui de la défense aérienne et de l’artillerie à longue portée avec par ailleurs des lignes logistiques relativement courtes et protégées. La poche actuellement tenue, plus celle à venir du district de Glushkovo entre la frontière et la Seym, correspond déjà à ces critères. Elle peut encore être étendue, mais sans doute pas beaucoup plus, la phase fluide du combat de manœuvre commençant à faire place à la création d’une ligne de front avec l’engagement des renforts russes.

Il est ainsi très peu probable, et sans doute pas souhaitable, que les Ukrainiens aillent très au-delà de la zone actuelle en direction de Koursk par exemple ou même de la centrale nucléaire de la province. En stratégie comme dans beaucoup d’autres choses, il faut savoir où s’arrête ce qui suffit. Avancer par exemple jusqu’au Koursk, une cinquantaine de kilomètres au-delà de la ligne de contact actuelle, nécessiterait d’augmenter encore le nombre de brigades engagées afin de maintenir une densité minimale de force. Il ne faudrait pas se contenter en effet d’une flèche en direction de la capitale de la province, mais bien d’avoir une poche suffisamment large pour écarter les menaces d’attaque de flanc ou simplement les frappes sur un axe logistique unique. Il faudrait deux fois plus de brigades qu’actuellement déployées pour tenir cette zone, ce qui paraît difficile lorsqu’on combat déjà en flux tendus, pour finalement arriver devant une ville de plus de 400 000 habitants dont la saisie demanderait sans doute encore plus de forces et de temps. Tout cela nécessiterait également le déplacement en Russie de tout l’échelon d’appui d’artillerie et de défense sol-air avec les contraintes qui cela implique. Beaucoup d’efforts incertains - pour rester dans l’exemple de la guerre de 1973 on rappellera la grande erreur égyptienne d’engager les deux divisions blindées de réserve en avant de la zone tenue - pour des gains stratégiques qui ne seraient pas en proportion. La plupart de ces gains stratégiques ont déjà été obtenus et contrôler 4 000 ou 6 000 km2 au lieu des 2 000 qui peuvent être espérés à court terme ne les multiplierait pas par deux ou trois.

Ceux-ci sont déjà considérables et d’abord politiques. On les a déjà évoqués dans le dernier billet, ils n’ont pas changé. Comme un gros chat de Schrödinger, considéré comme à la fois vivant et mort avant qu’on découvre son état réel en ouvrant sa boîte, Poutine pouvait être considéré à la fois comme extrémiste et timoré face à la perspective de déclarer la guerre. Après quelques jours de sidération, comme chaque fois qu’il est surpris, Vladimir Poutine a finalement montré qu’il avait finalement plus peur des réactions internes à une mobilisation guerrière que des Ukrainiens.

Il n’y a que deux emplois possibles de la force légitime, la guerre et la police. Poutine a choisi de qualifier l’opération ukrainienne d’« attaque terroriste » et d’en confier la gestion a des siloviki – les hommes des services de renseignement et de police – plutôt qu’à de vrais généraux. Ce sont pourtant les régiments et brigades déployés en urgence à Koursk qui colmatent vraiment la brèche et s’efforcent de cristalliser une nouvelle ligne de front en défendant toutes les localités.

Cette attaque terrestre ukrainienne a testé aussi la population russe, en particulier celle, très majoritaire, des « épargnés » de la guerre. De ce côté-là, on assiste logiquement plutôt à un réflexe patriotique de soutien aux défenseurs de la patrie, mais c’est un soutien passif. Comme le soulignait la sociologue Anna Colin-Lebedev, le contraste avec la réaction de la population ukrainienne aux attaques russes en Crimée et dans le Donbass en 2014-2015 est saisissant. On n’assiste pas par exemple à la formation spontanée de bataillons d’autodéfense à la frontière avec l’Ukraine, la faute à une longue stérilisation politique et un transfert complet et admis de l’emploi de la force aux services de l’État. Pas de révolte à attendre non plus de ce côté-là, ce que par ailleurs personne n’attendait sauf peut-être justement en cas de mobilisation générale, ce dont Poutine n’a pas voulu, ce qui constitue peut-être l’enseignement majeur de cette opération.

Pas de surprise non plus pour les Ukrainiens du côté des Alliés occidentaux placés devant le fait accompli d’emploi de leurs armes et équipements sur le sol russe. Cet emploi n’a pas, comme c’était prévisible, provoqué la foudre russe sur le territoire des pays fournisseurs, et ceux-ci sont obligés de suivre. On n’imagine pas en effet de se ridiculiser en demandant le retour immédiat des véhicules Marder allemands ou Stryker américain, voire VAB français, sur le sol ukrainien ou d’interdire d’utiliser les lance-roquettes HIMARS ou les bombes AASM après leur démonstration d'efficacité contre les forces ennemies sur le sol russe. C’est une autre évolution considérable qui peut, en liaison avec la décision américaine de fournir également des missiles air-sol à longue portée, peut doper la campagne de frappes ukrainienne.

Au regard de cette impuissance russe de matamore, on ne peut au passage n’avoir que des regrets sur la faiblesse de notre attitude face à la Russie depuis des années et particulièrement juste avant la guerre en 2022. On ne parlait que de « dialogue » comme attitude possible face à la Russie dans nos documents possibles, affublé parfois de « ferme », mais timidement parce qu’on avait supprimé tous les moyens qui permettaient de l’être. Nous avons cru la Russie forte et nous nous savions faibles, nous avons donc été lâches et longtemps encore après que la guerre a commencé. Pour paraphraser Péguy, nous avons expliqué que nous voulions conserver nos mains pures pour cacher que nous n’avions plus de mains.

L’autre nouveauté stratégique de cet été est effectivement la montée en puissance des frappes en profondeur ukrainiennes. On rappellera qu’on peut catégoriser les frappes venues du ciel en trois missions : appui immédiat en avant des troupes de manœuvre (celles que préfèrent les soldats au sol) ; interdiction sur l’arrière de la ligne de front et enfin destructions de cibles militaires ou civiles d’intérêt militaire dans la grande profondeur, comme par exemple les raffineries russes ou inversement le réseau électrique ukrainien. Les plus productives, notamment pour déjouer la stratégie de pression et d’étouffement russe sont les frappes d’interdiction, sur les bases, dépôts, postes de commandement, en clair tout le réseau arrière permettant aux forces de manœuvre de fonctionner.

Desserrer l’étouffement

L’instrument premier de la campagne de frappe ukrainienne est constitué la flotte de drones à longue portée de plus en plus perfectionnée et de plus en plus nombreuse qu’ils ont su se constituer de manière autonome. On serait bien avisé d’ailleurs de s’en inspirer, nous qui fondons notre capacité de frappes en profondeur uniquement sur nos puissants, mais rares chasseurs-bombardiers. L’inconvénient principal des drones est qu’ils ne peuvent porter une charge explosive très élevée, ce qui limite leur emploi à des cibles peu protégées. Heureusement pour les Ukrainiens, et c’est une nouvelle source d’étonnement, les Russes n’ont toujours pas bétonné leurs bases aériennes et beaucoup d’autres objectifs sensibles sur leurs arrières. Ils se sont contentés pour l’essentiel d’éloigner autant que possible ces objectifs de la ligne de front, ralentissant ainsi les opérations, et de les protéger par un peu plus de défense aérienne, ce qui absorbe des ressources précieuses au détriment de la ligne de contact. On assiste donc depuis quelque temps à quelques coups très réussis, comme sur les bases de Mourmansk ou de Marinovka, ou encore les dépôts de carburant de Proletarsk et le ferry Congo trader de transport, là-encore spécialisé dans le transport de carburant.

Tout semble indiquer une volonté ukrainienne d’éviter autant que possible d’attaquer sur le front difficile du Donbass pour privilégier partout ailleurs les raids ou parfois conquêtes terrestres et les frappes, ce que j’appelle « la guerre de corsaires ». C’était un peu la stratégie athénienne face à Sparte durant la guerre du Péloponnèse ou la stratégie romaine durant la Seconde Guerre punique après avoir vainement tenté de vaincre Hannibal sur le champ de bataille. On rappellera cependant que cette stratégie périphérique est très rarement décisive en soi et parfois même désastreuse. Si les enthousiastes peuvent comparer l’opération Triangle blanc à Koursk au débarquement d’Inchon en septembre 1950 pendant la guerre de Corée, les sceptiques peuvent évoquer de leur côté l’expédition athénienne en Sicile en – 415 ou l’établissement d’un camp fortifié à Diên Biên Phu fin 1953 après de nombreuses opérations aéroportées ou amphibies françaises très réussies (l’expression « guerre de corsaires » vient de là).

Il y a toujours aussi le risque que l’ennemi contre défensivement cette stratégie ou adopte la même. Ce n’est pas vraiment l’échec de l’expédition de Sicile qui a engendré la défaite d’Athènes onze ans plus tard, mais la création d’une flotte spartiate et la défaite navale d’Athènes à Aigos Potamos. Privée de flotte, Athènes s’est retrouvée définitivement impuissante face au siège spartiate. Logiquement, la Russie devrait désormais - aurait dû en réalité depuis longtemps – lignemaginotiser sa frontière, y installer un commandement militaire spécifique avec un étagement de forces d’active ou rapidement mobilisables, et des réserves de théâtre. Elle devrait faire couler du béton autour de toutes les cibles possibles ou les enterrer ou les deux et les hérisser des défenses antiaériennes multicouches et dans l’immédiat plutôt à basse et moyenne altitude, un peu comme lorsqu’ils ont protégé le Nil en 1970 face à la campagne aérienne israélienne ou contribué à la défense du Tonkin sensiblement à la même époque face aux Américains. Le fait que cela n’ait pas été fait alors que la guerre dure depuis plus de deux ans ne cesse d’étonner et témoigne quand même des profonds dysfonctionnements de ce régime à la fois corrompu, hypercentralisé et paranoïaque. Le Politburo soviétique était beaucoup plus efficient et réactif.

En attendant, la guerre de corsaires à l’ukrainienne a de beaux jours devant elle, multipliant les coups afin d’user l’adversaire et de remonter le moral de tous à coups de communiqués de victoires. Pour autant, pour gagner vraiment une guerre il faut livrer des batailles et planter des drapeaux sur des villes et on attend les Ukrainiens surtout dans le Donbass. Il y a peut-être à cet égard un espoir même si les dernières nouvelles dans la région de Toretsk et de Pokrovsk ne sont pas bonnes.

Il faut se rappeler du sentiment dominant à l’été 2022 alors que les villes de Severodonetsk et de Lysychansk venaient d’être prises par les Russes après des mois de combats acharnés. Tous les pro-russes de France et de Navarre (re)chantaient victoire ou demandaient la reddition des Ukrainiens « pour abréger leurs souffrances (et nos dépenses) ». Les choses paraissaient en effet inéluctables devant les multiples et inexorables attaques de grignotage russes. Et puis, les Russes se sont arrêtés d’un coup, victimes d’épuisement alors que de l’autre côté les forces ukrainiennes montaient rapidement en puissance grâce à un effort particulier de mobilisation et l’apport occidental, avec à l’époque l’apport d’une artillerie occidentale. On avait alors assisté à un croisement des courbes stratégiques chères au général Svetchine, l’idole du sacro-saint art opératif soviétique, qui a duré jusqu’aux victoires spectaculaires dans les provinces de Kharkiv et de Kherson jusqu’à la fin du mois de novembre, jusqu’à ce que survienne un nouvel équilibre du fait des adaptations russes dans l’urgence.

J’ai le sentiment, mais peut-être s’agit-il simplement d’un biais optimiste, qu’à force d’efforts à l’avant et d’usure à l’arrière les Russes commencent un peu à atteindre leur point culminant face à la réorganisation des forces ukrainiennes aidées à nouveau puissamment par les Occidentaux, les Américains en premier lieu. La prise de Pokrovsk par les Russes serait effectivement une catastrophe, mais elle n’est sans doute pas près d’arriver. Pour autant, il faudra bien un jour que les Ukrainiens gagnent à nouveau des batailles offensives dans la région s’ils veulent gagner la guerre, et ça non plus cela ne semble pas près d’arriver. Pour conclure sensiblement de la même façon depuis des mois, il faudra sans doute attendre 2025 et peut-être 2026 pour voir quelque chose qui ressemble à une victoire pour l’un des deux camps puis, mettons les choses dans l’ordre, des négociations de paix. Peut-être.