
24 août 2020
On imagine parfois que nos opérations extérieures obéissent à de
grands desseins et des plans mûrement réfléchis avec des objectifs stratégiques
clairs à long terme. Rien n’est plus faux. Dans les faits on agit, ou plus
souvent encore on réagit, parce que le président de la République a décidé seul
qu’il fallait vite faire quelque chose pour répondre
à, au choix : un appel au secours d’un chef d’État lié
à la France, une forte émotion relayée par les médias ou une demande des États-Unis ou de l’Union européenne. Il est alors surtout question de
l’image que le président veut donner de lui et/ou de la France comme « en être », peser dans une coalition, plaire à…, justifier notre siège
permanent au Conseil de sécurité, etc. Tout cela compte bien plus que de ce que
l’on veut réellement obtenir sur le terrain, le fameux « État final recherché » que demandent les militaires sans
être souvent satisfaits. À l’échelon politique, le « faire » est déjà souvent une fin en soi et le flou du « pourquoi » une liberté d’action. Quant à l’horizon temporel, il dépasse
rarement l’année, deux ou trois au grand maximum.
Dans les faits, on s’engage donc et puis on voit, persuadé dans 80 %
que l’affaire sera rapidement pliée. Rappelons-nous le ministre de la Défense,
Jean-Yves Le Drian au début du mois de janvier 2014, annonçant un engagement
en République centrafricaine pour six mois, et fustigeant alors les « experts autoproclamés » qui anticipaient un enlisement au Mali (« Les faits leur ont donné tort », sic.) et faisaient remarquer qu’il
s’agissait là sans doute d’une prévision un peu optimiste pour la RCA. Cette opération, Sangaris, se terminera finalement trois
ans plus tard. Une erreur de facteur six en réalité assez courante.
L’erreur de prévision est en effet commune, surtout quand à cet
échelon de décision on ne connaît pas la complexité de la région dans laquelle
on intervient. Concentré sur le problème en cours, on oublie encore plus
souvent qu’autour de lui, il peut se passer aussi des choses très importantes,
une crise économique, le Printemps arabe, l’effondrement d’un État voisin à
la zone d’action, une grave crise quelconque à l’est de l’Europe, une
attaque terroriste majeure sur notre sol, une pandémie, etc. plein de choses
extérieures en fait qui vont changer la donne locale. Il est vrai qu’on s’intéresse
rarement aux évènements de faible probabilité même si ce sont de possibles grands
chocs et quand on imagine systématiquement que l’on va partir l’an prochain d’un
théâtre d’opérations, on se persuade que son environnement n’aura pas le temps
de bouger.
Bref, on annonce toujours quelque chose de rapide en cherchant en
cours d’action la fin qui justifiera que ce sera court. Notre campagne militaire
actuelle au Sahel ne fait pas exception. Petit retour en arrière. Tout commence
en 2008 lorsque notre ennemi local, Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) ex-Groupe
salafiste pour la prédication et le Combat (GSPC) et, pour partie ex-Groupe
islamiste armé qui avait projeté de fracasser un avion de ligne sur Paris, et organisé
des attentats et des assassinats de Français en France et en Algérie, décide de
porter le combat contre nous au Sahel. AQMI est alors basée au nord du Mali, la
zone aveugle de la région dans une acceptation plus ou moins tacite d’Alger et
de Bamako pourvu que l’organisation s’en prenne aux autres. Dans la région AQMI
assassine et surtout enlève des ressortissants européens et particulièrement
français.
La tendance générale de la France est alors clairement à l’abandon
militaire de l’Afrique pour tourner des regards plus prometteurs vers les
monarchies du Golfe. On fait cependant exception pour faire face à AQMI en
décidant de renforcer la guerre secrète de la DGSE par un dispositif du
Commandement des opérations spéciales, dont l’ancien patron est chef
d’état-major particulier du président Sarkozy. Cette campagne discrète comprend
d’abord un volet d’aide et de renforcements des armées locales, la Mauritanie
accepte et s’en félicitera alors que le Mali refuse. On déploie ensuite en 2010
au Burkina Faso un petit groupement de forces spéciales, Sabre, destiné à l’action directe contre AQMI. Le dispositif est
léger et discret. Il paraît adapté au contexte. L’élection présidentielle
approchant, on espère probablement avoir des résultats décisifs dans les deux ans qui viennent, concrètement
libérer le maximum d’otages et faire autant de mal que possible à AQMI.
Et puis les choses changent très vite à partir de la fin de 2011
en grande partie du fait, on y revient, des turbulences de l’environnement et en particulier le Printemps arabe. Le
phénomène majeur est alors la montée en puissance rapide de groupes armés, qui
comme par hasard se développent surtout au nord du Mali. On y constate à la
fois le retour en force du mouvement nationaliste touareg, et retour au sens premier depuis la fin du régime du colonel Kadhafi, avec la création du
Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) et la formation d’organisations
djihadistes à recrutement plus local que les Algériens d’AQMI comme le Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO) ou
Ansar Dine. Ces gens-là ne sont pas de psychopathes venus de la planète Mars,
ce sont des mouvements politiques avec forcément une implantation locale,
souvent par défaut de celle de l’État, et une armée de volontaires qui
rejoignent les rangs pour de multiples raisons. Et tant qu’elles existeront, ces
raisons fourniront des volontaires.
Ce ne sont pas non plus des superpuissances militaires. Chacune de
ces organisations dispose d’à peine plus d’un millier de combattants
permanents, mais face à du vide peu c’est déjà beaucoup. Chacune des katibas de ces groupes, des colonnes PKMR
(Pick-up, kalachnikovs, Mitrailleuses, RPG-7) d’environ 200 combattants
plutôt motivés, compétents et adaptés au milieu, dispose de plusieurs niveaux
tactiques d’écart sur tout ce que les Forces armées maliennes (FAMa) peuvent
aligner en face. Autrement dit, chaque combat sera mécaniquement une défaite, parfois
cinglante, pour les FAMa. Le Mali, son État paralysé et corrompu, son armée
logiquement dans le même état, sont donc dans une position d’extrême
vulnérabilité. Pire, l’État malien est atteint d’« inertie consciente ». Il voit les problèmes, mais
l’effort pour y faire face est trop important. Il regarde donc la catastrophe
arriver, mais ne peut pas bouger pour l’éviter, sinon par des querelles internes.
À ce stade, aurions-nous pu faire quelque chose, nous Français ? Nous sommes alors accaparés par
l’élection présidentielle et la course entre les candidats pour accélérer le
repli d’Afghanistan. Après les expériences irakienne et afghane, la tendance
n’est de toute façon plus aux interventions. Pour les Européens frileux par
nature aux opérations militaires, le temps des grandes interventions même
molles est terminé, on ne les y reprendra plus. Pour les Européens moins
frileux, en clair les Britanniques, les dégâts directs ou indirects de ces
expériences ont laissé leur outil militaire dans un état encore pire que le
nôtre. Même les Américains sont des plus hésitants sous la présidence Obama. On
ne s’en rend pas bien compte à l’époque, mais nous sommes les derniers parmi
les pays occidentaux, à ne pas être inhibés par les expériences récentes. Au
contraire même, faire la guerre et combattre ne sont plus, depuis l’Afghanistan,
de gros mots.
Dans l’immédiat, en 2012, alors que notre contingent afghan se
replie (sans ses interprètes), on est dans le flou. Personne n’imagine dans les
rangs qu’on va être engagé à court terme à grande échelle dans une opération de
guerre. Notre ennemi du moment c’est Bercy et pour sauver nos budgets, on
commence même à parler, horreur, d’implication dans la sécurité intérieure. La
figure imposée des présentations PowerPoint de l’époque est l’évocation du rôle
important de l’armée japonaise dans la gestion de la catastrophe du raz de
marée de Fukuhisma. Et puis tout bascule.
Le Mali commence à exploser au début de 2012. Acte 1, le MNLA
parfois aidé des autres groupes armés chasse les FAMa du nord du pays et
proclame l’indépendance de l’Azawad. Acte 2, le désastre déclenche un coup
d’État qui lui-même paralyse les institutions pendant des mois. Acte 3 les
groupes djihadistes chassent le MNLA et se partagent le nord du pays, qui
devient, avant même le retour en force de l’État islamique en Irak, un premier
proto et piteux-Etat contrôlé et géré par des djihadistes. Et là on s’aperçoit
qu’il n’y a personne pour s’y opposer vraiment… à part la France, mais là intervient aussi le vieux dilemme : on intervient, on est accusé d’intrusion néocoloniale ; on n’intervient pas, on est accusé
de non-assistance à un pays ami en danger. On est donc réticent.
La solution qui se dégage alors est forcément africaine avec un
rétablissement des institutions maliennes sous l’égide de la CEDEAO. La CEDEAO doit
former également une force interafricaine, la Mission internationale de soutien
au Mali sous conduite africaine (MISMA), pour aider les FAMa à rétablir
l’autorité de l’État sous l’ensemble du pays. On verra que c’est très
superficiel, mais ça paraît cohérent. Le président Hollande, nouvellement élu,
affirme que la France appuiera la MISMA et les FAMa. Retour donc au vieux mode
d’action appui et soutien, comme avec l’opération Noroit au Rwanda ou Manta-Epervier
au Tchad. Cela fonctionne si le niveau tactique des forces appuyées n’est pas
trop loin de celui des forces ennemies, mais c’est très rarement le cas.
Le problème est que la solution de la CEDEAO, la préférée de notre ministère des Affaires étrangères, ne fonctionne pas
bien. La MISMA comme toutes les forces interafricaines met beaucoup de temps
à se mettre en place. Comme toutes les coalitions, il faut discuter longtemps de la participation des uns et des autres, d'autant plus qu'il n'y a pas de « nation-cadre » pour faire 80 % du travail. Il faut certains équipements spécifiques, pour le transport et le commandement en particulier, et surtout un financement suffisant qui ne peut venir que de l'extérieur, ce qui peut prendre des années. Par ailleurs, il est clair rétrospectivement que la MISMA était mal taillée pour sa mission et que le plan n'aurait pas réussi.
Toutes ces difficultés de génération de forces sont tellement récurrentes qu’elles étaient prévisibles en 2012. Pourtant on continue et à force d'attendre, c’est l’ennemi qui frappe le premier.
En
janvier 2013, la MISMA n’est toujours pas là, l’armée malienne n’a fait aucun
progrès et on n’a pas envisagé/voulu/pu mettre un bataillon français en
bouclier sur les points clés au centre du pays. Il n’y a donc rien de solide et
la colonne PKMR d’Ansar Dine qui descend vers le Sud est destinée à y pénétrer comme
dans du beurre doux et y semer le désordre, même s'il paraît très difficile d'imaginer qu'elle puisse s'emparer de l'immense Bamako.
C’est la panique. Le président par intérim Dioncounda Traoré appelle
au secours directement François Hollande. Le président de la République accepte d'intervenir et d’un seul coup on renoue avec tout ce qui faisait notre force dans les
opérations des années 1960 et 1970 : processus de décision
stratégique rapide, proximité des forces prépositionnées, réactivité des forces
en alerte, et surtout prise de risque et combat assumés. Le scepticisme de l'état-major des armées à l'égard de la solution du MAE a beaucoup aidé aussi il faut bien le dire en incitant à planifier un plan B moins politiquement correct (on n'osait plus intervenir directement contre un ennemi en Afrique depuis 1979) mais nettement plus efficace.
Bien entendu, si
l’aide des Alliés pour le transport aérien, une de nos faiblesses récurrentes, est
précieuse, aucun d’entre eux ne nous rejoint en première ligne. Les pays de l'UE ne combattent pas et pour beaucoup ne s'intéressent pas à l'Afrique. Sur place, on
met diplomatiquement en avant les FAMa, puis les bataillons africains de la
MISMA qui arrivent en urgence, mais en réalité ce sont les Français qui vont au
carton, avec le courageux contingent tchadien.
En trois mois, les combats les plus importants sont gagnés, toutes
les villes sont libérées et la base d’AQMI détruite. C’est un modèle du genre.
Pour autant, l’ennemi n’est pas détruit mais surtout chassé. Tout au plus a-t-on
éliminé 20 % du potentiel des groupes djihadistes, tout en préservant les
groupes touaregs qui faisaient profil bas et nous aidaient même contre les
djihadistes. C’était judicieux sur le moment, mais source de reproches par la
suite.
Cette campagne est terminée mais la guerre continue. Que faire ? On pourrait se
désengager du Mali et revenir à la posture légère antérieure, quitte à
renforcer notre capacité notre capacité d’intervention régionale en cas de nouveau
problème grave. On choisit de rester au Mali, pour « faire la jointure » avec les élections présidentielles
maliennes en août 2013 dont on espérait beaucoup, puis « la relève ».
C’est une illusion. On ne mesure pas (on aurait pu pourtant, les
alertes ne manquaient pas) le degré d’« inertie consciente » du Mali,
puis du Burkina Faso voisin. Quant à la relève, comment a-t-on pu imaginer que
l’armée malienne allait devenir d’un seul coup efficace et légitime grâce aux
stages de formation de la mission de l’Union européenne (EUTM) ? Soyons sérieux. Une armée c’est un
ensemble qui comprend certes l’acquisition de compétences de bases, mais c’est
aussi une adaptation au milieu d’engagement, des soldes, un recrutement, un
encadrement, une gestion des carrières, etc. Il est impossible de dissocier le
fonctionnement d’une armée de celui de l’État qui l’emploie. Depuis 2013, EUTM
a formé ou recyclé plus de 14 000 soldats
maliens, c’est-à-dire plusieurs fois ce que les groupes irréguliers peuvent
aligner au total dans la région. Pour quel résultat ?
Plan B : la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations
unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA). Voilà pour le coup des moyens
qui sont déployés assez rapidement. Les nations volontaires sont toujours
nombreuses pour participer à ces opérations où les Nations-Unies payent tout.
Effectivement les financements sont là, un milliard d’euros pour déployer une
force multinationale qui finit par comprendre 13 000 soldats, soit là encore plusieurs fois le nombre de
combattants irréguliers en ligne au Mali. Laurent Fabius, ministre des Affaires
étrangères, en parlait avec des trémolos dans la voix. Ne savait-il donc pas
que la MINUSMA comme toutes les missions des Nations-Unies ne servirait pas à
grand-chose mais pour très cher puisqu’elle serait incapable d’organiser la moindre
opération militaire. Pire, la MINUSMA est tellement faible qu’elle demande
l’aide des Français contre les groupes armés. Comme relève, c’est raté.
Plan C : la force conjointe du G5-Sahel. En soi, c’est une
bonne idée que de créer un état-major commun et en amont une école de guerre
commune à Nouakchott, capable de commander des opérations de la taille d’une
brigade. Mais il faut attendre 2017 pour que cette force soit officiellement
créée, et trois ans plus tard elle n’est encore que très peu opérationnelle,
sensiblement pour les mêmes raisons qu’évoquées plus haut pour la MISMA.
Rien qui ne fut prévisible dans tout cela, mais on décide de rester quand même au Mali et d'attendre. On est même tellement confiant qu’à la fin de l’année 2013
on s’engage aussi dans une opération de stabilisation en Centrafrique (les
six mois décrits plus haut) qui avère plus difficile qu’on ne le pensait, puis
quelques mois plus tard en Irak pour être dans la photo de la nouvelle
coalition américaine. Quelques mois encore plus tard, au début de 2015 on engage 10 000 soldats
dans les rues de France sans grande vision. Dans tous les cas, montrer que l’on
faisait l’emporte dans l’esprit du politique sur l’utilité de faire. On
empile sans jamais savoir comment retirer. Le bon côté est qu’alors que le
contexte stratégique n’a changé en rien (il était inscrit dans tous les livres blancs qu’il y
aurait un jour des attentats en France, tout comme il était inscrit qu'il pouvait y avoir des pandémies)
la politique de Défense change, elle, du tout au tout.
Forcément, à force de disperser des moyens réduits, il ne reste plus grand-chose pour ce qui tend à devenir un désert des Tartares. Comme on
ne peut pas beaucoup changer la réalité, on commence par changer de nom. Barkhane remplace Serval, mais il ne s’agit que de placer rationnellement toutes
les forces de la région sous un même commandement. Pour quoi faire ? C’est simple quand on ne dispose que
d’un marteau comme outil, on ne fait que taper. Par des raids et des frappes,
Barkhane tape et attend. Au prix de la perte d’un soldat tous les deux mois en
moyenne et au coût d’un million d’euros par combattant ennemi éliminé on attend
depuis sept ans que le Mali cesse d’être inerte, qu’une réelle force venue d’on
ne sait où se propose de nous relever ou qu’un changement extraordinaire
chamboule tout. Dans ce chamboulement, on sera peut-être encore obligé de faire appel à nous, car nous restons les meilleurs forces d'intervention d'Afrique, et ce sera l'occasion de redorer notre image si nous savons où s'arrête ce qui suffit, mais si cela dure plus longtemps, c’est
que nous serons encore tombés dans un piège pourtant prévisible.