vendredi 22 juillet 2016

Etat Islamique, le fait accompli-Un livre de Wassim Nasr

Contrairement à ce qu’a pu affirmer un temps le « responsable de la mise en œuvre de la défense », l’expérience tend à prouver qu’analyser son ennemi en temps de guerre s’avère plus efficace que de ne pas le faire. Cela permet, par exemple, d’être moins surpris et de ne pas se contenter seulement de réactions. Une des forces de la démocratie, quoiqu’en puisse en dire d'autres, réside ensuite dans le partage de cette analyse et la difficulté réside alors à distinguer, au sein d’une masse d’informations,  ce qui est sérieux et utile de ce qui n’est qu’opportunisme parasite ou simple bruit. 

Par définition, les journalistes sont parmi les premiers, au sens chronologique, producteurs d’informations. Ils ne résistent pas toujours à l’attrait du bruit rapide et manquent parfois de profondeur. Il est donc important, dans ces temps difficiles, de distinguer ceux qui comme Wassim Nasr, spécialiste reconnu, apportent vraiment à la connaissance des organisations djihadistes et donc à la manière de les combattre. Combinant, ce qui n'est pas si évident, la force des témoignages de première main et la mise en perspective, Etat islamique, le fait accompli « éclaire » l’ennemi par treize courts chapitres qui dévoilent autant d’aspects, depuis le terme de Daech jusqu’à l’emploi médiatique de la terreur en passant par le financement de l’organisation ou ses rapports ambigus avec un certain nombre d’acteurs locaux. C’est l’occasion au passage de dégonfler certaines croyances superficielles ou simplement d’expliquer, ce que l’on fait rarement, le pourquoi de la réussite de l’organisation. Le soldat que je suis trouvera bien que, par tropisme, l’auteur insiste beaucoup plus sur le champ de bataille médiatique que sur les tactiques de terrain, mais c’est ce que j’ai lu récemment de plus intelligent sur la question avec Le piège Daech de Pierre-Jean Luizard et Blood Year: Islamic State and the Failures of the War on Terror de David Killcullen.


A lire par ceux qui s’intéressent à la guerre dans laquelle nous sommes engagés.

Wassim Nasr, Etat islamique, le fait accompli, 192 pages, Plon, avril 2016.

vendredi 15 juillet 2016

Le goût du fer

Publié le 14 juin 2016

Quelle surprise, l’ennemi attaque ! Un peu comme à chaque fois qu’il se trouve en difficulté en fait, pas seulement certes mais surtout dans ces moments-là. C’est une vieille tactique, que l’Etat islamique n’a pas inventé non plus, visant, au pire, à obliger les gouvernements à replier visiblement les forces de sécurité auprès de la population et non contre soi et, au mieux, à créer des dissensions communautaires et/ou à influencer la politique extérieure de ces mêmes gouvernements. Pour rappel, 94 civils mouraient dans trois attentats le 11 mai puis 40 autres le 17, 20 le 30 et encore 22 le 9 juin. Tout cela, c'était juste avant le massacre d’Orlando mais il y a bien longtemps qu’on ne parle plus de Bagdad. Cela n'est bien sûr pas sans lien avec l'offensive en cours contre, notamment, Falloujah où les soldats Irakiens sont en première ligne appuyés par les Américains. 

Pour la France, il n’y a même pas besoin d’offensive en cours pour l’attaquer. On le sait, la France pour ce qu’elle a fait dans le monde arabe, pour ce qu’elle est avec sa laïcité et son mode de vie oh combien licencieux, ou simplement pour sa décision de suivre les Américains en Irak, elle mérite d’être frappée selon tous les djihadistes du monde et pas seulement ceux de l’EI. Elle le mérite d’autant plus qu’elle est visiblement une cible facile, coincée entre le souci de ne pas créer de dissensions internes en pointant le caractère « islamique » de l’ennemi, de ne pas fâcher les amis, parfois personnels, des pétromonarchies, l’absence totale de vision et d’autorité de ses gouvernants et la faiblesse, pour de multiples raisons internes ou budgétaires, des instruments à leur disposition pour protéger les Français et châtier leurs ennemis. Ce n’est pas l’Etat d’urgence qu’il fallait déclarer mais l’urgence d’un Etat.

Pourquoi se priver alors ? Les seules réactions seront des moulinets et des gesticulations. La France d’aujourd’hui ne réagit plus quand on massacre 130 Français en plein cœur de Paris sinon par un Etat d’urgence permanent, une succession de lois dont certaines assez étranges et de beaux discours, compilés dans un livre au titre qui sonne comme un oxymore un seul mot : « L’exigence ». Ah oui, il y a bien eu une intensification des frappes aériennes, avec, dès le 14 novembre, un décollage intempestif de 10 avions de combat frappant largement du vide faute d’avoir eu le temps de trouver des cibles avant de parvenir à lancer en moyenne chaque jour une bombe sur l’équivalent en superficie du Royaume-Uni. On est quand même loin du Blitz, on est même loin d’avoir un impact simplement significatif sur l’ennemi, au moins à la hauteur symbolique de ce qu’il nous a fait, nous fait et nous fera certainement encore.

Côté intérieur, en quoi le dispositif de sécurité a-t-il vraiment et visiblement progressé, disons depuis 2012 ? Comment se fait-il que l’interpellation d’Abdelhamid Abaaoud et d’Hasna Aït Boulahcen à Saint-Denis en novembre dernier ressemble encore furieusement à celle de Mohamed Merah ? On en vient même à se demander si ce ministère est même adaptable tant il paraît rigide et incapable d’accepter la critique. Que font ensuite nos soldats massivement dans les rues de nos villes depuis plus d’un an au lieu d’être dans celles de ceux qui ont organisé les attaques ? Quel plus grand symbole de notre refus de combattre ?

En bref, qu’avons-nous fait et que faisons-nous vraiment pour vaincre l’ennemi ? La réponse est simple : rien ou pas grand-chose. Derrière l’agitation pas de vrai frémissement, nous attendons visiblement, comme le docteur Queuille, que le problème se résolve de lui-même ou au moins que les autres le résolvent à notre place. Cela tombe bien, l’Etat islamique semble reculer sur le terrain...comme l’an dernier à la même époque juste avant qu’il ne multiplie les attentats et qu’il ne s’empare de Ramadi et de Palmyre. S’il faut se féliciter des coups que prend Daech, il faut rester prudent. Le combat sera encore long et surtout incertain. On ne sait toujours pas ce qui se passera dans les territoires reconquis mais ce qui est sûr est que la bête est loin d’être morte, qu’elle peut, comme dans le passé, prendre d’autres formes et surtout que ce n’est pas la seule sur le marché. 

Le goût du fer c’est pour l’instant plutôt nous qui l’avons dans la bouche et ce n’est pas fini. Des attaques, il y en aura d’autres et des très violentes, durant l’Euro 2016, le 14 juillet, le tour de France ou rien de tout cela car c’est trop évident. On ne pourra de toute façon pas protéger tout le monde et on ne pourra protéger, la preuve encore hier, tous les protecteurs. Des coups, on en prendra donc encore, la seule question c’est combien avant de faire la guerre, c'est-à-dire d'avoir une action politique réfléchie et forte, plutôt que de la simuler. 

jeudi 7 juillet 2016

« Quand un truc s’appelle Louvois, comment veux-tu que ça aille droit ? »

« Quand un truc s’appelle Louvois, 
comment veux-tu que ça aille droit ? » 
Nicole Ferroni, France inter

On ne dira jamais assez combien les années du quinquennat Sarkozy ont été désastreuses pour les armées. Ce ne sont pas les seules depuis la fin de la guerre froide, grande période de gestion à la petite semaine, mais ce sont sans aucun doute, avec le « quinquennat » Jospin, les pires. On pourrait évoquer les rapports calamiteux entre l’exécutif politique et les militaires. On s’attachera plutôt à l’agitation réformatrice qui régnait alors. Sous la double impulsion d’un Livre blanc de la défense et, pour la première fois, de la sécurité nationale, qui expliquait que face à un monde plus dangereux il était nécessaire de supprimer 30 000 postes au ministère de la Défense, et de la Révision générale des politiques publiques (RGPP) qui y ajoutait  24 000  « gisements de productivité » (comprenez « des hommes et des femmes »), juste pour économiser de l’argent.

Passons sur le Livre blanc et la loi de programmation qui lui a succédé et qui, comme toutes les autres, n’a pas été respectée. En fait, votée au moment même de la chute de la banque Lehman Brothers, elle était caduque avant d’être mise en œuvre, et l’idée de supprimer des postes de militaires pour financer les industriels (le loyer de 350 000 euros/jour payé à Bouygues pendant 30 ans pour le nouveau site de Balard, par exemple) avait bien peu de chances de réussir complètement. Il faudra quand même s’interroger sur ce double exercice consistant à faire une analyse géopolitique sans stratégie (établir une liste de menaces ne fait pas une stratégie), conclure qu’il faut donc être plus réactif, efficace, efficient, ramassé, rationalisé, etc. (lire « réduire les moyens ») et exprimer cela dans une loi de programmation à l’euro près dans un environnement très incertain.

Pour reprendre la distinction que fait Edgar Morin entre la programmation (la gestion des moyens pour atteindre des objectifs) et la stratégie (la même chose mais face à des adversaires), le propre des armées est de fonctionner à la fois sur « courant continu », la gestion courante, et « alternatif », avec les engagements opérationnels, le plus souvent imprévus. Le premier cas relève de la programmation, comme toute autre administration, le second cas de la stratégie, ce qui ressemble plus au fonctionnement de grandes entreprises, à ce détail près que c’est un fonctionnement où on meurt et où on tue. Vouloir gérer le ministère de la défense simplement comme une administration, c’est à coup sûr interférer sur la capacité opérationnelle. Un budget interministériel est bien prévu pour faire face aux surcoûts des opérations, mais sciemment calculé très en deçà des besoins (1/3 de la réalité pour cet exercice), il finit encore par pénaliser doublement les armées. Il contraint d’abord les volumes de forces engagées pour essayer de rester autant que possible dans l’enveloppe prévu, ce qui est bien sûr une aberration opérationnelle, et il fait largement payer à ses mêmes armées en fin d’année, sur leur budget de fonctionnement, le surplus imprévu. Une grande partie de notre malheur vient de cette confusion entre administration normale et administration qui mène aussi des opérations face à des ennemis.

Au bout du compte, des ambitions du Livre blanc de 2008 ne reste finalement que l’idée de la suppression des postes, au moins pour sauver autant que possible le budget. Restait à savoir comment supprimer une nouvelle fois ces postes après « armée 2000 », les dividendes de la paix et la professionnalisation, et surtout comment le faire vite.

Découvrant un peu tard que ses nouveaux matériels coûtaient beaucoup plus chers à l’emploi que les anciens, et que les anciens que l'on conservait finalement et qui, fatigués, coûtaient aussi plus chers qu'avant, l’armée de terre s’est retrouvée en situation de faillite de sa maintenance. Elle a donc mis œuvre à partir de 2008 la politique d'emploi et de gestion (traduire « gestion de la misère ») des parcs (PEGP). L’idée était de « rationaliser » l’emploi des véhicules en les retirant en grande partie des régiments pour les stocker dans différents parcs (entraînement, alerte, stockage). Depuis, les véhicules sont fournis en flux tendus pour les unités qui en ont besoin dans les camps d’entraînement ou pour partir en opération. Sans parler des pertes de compétences techniques et même tactiques en l’absence « de vie avec » les matériels, des problèmes de maintenance posés par l’entretien de véhicules qui ne sont plus « les siens », c’était accepter une chute de la disponibilité et donc aussi de notre capacité opérationnelle. Contrairement à ce qui se passait pendant la guerre froide, où les taux de disponibilité étaient sévèrement contrôlés dans les unités, les régiments qui restent (deux à trois fois moins qu'à l'époque) sont désormais incapables de tous partir au combat en même temps. Bien entendu, cette PEGP fut néanmoins présentée comme « un atout pour l’armée de terre » un modèle de rationalisation qui servit pour les êtres humains.

Car le maître mot sera désormais de « mutualiser pour économiser ». Voulant toucher le moins possible aux « muscles », les unités de combat c’est au soutien administratif et logistique, le « back office » pour reprendre le jargon qui fleurit alors, que l’on a décidé de s’attaquer. Les commissaires aux armées sont regroupés dans un service unique en 2010, ce qui contribue déjà un temps à la désorganisation qui va suivre. Surtout, en s’attachant à, comme pour la PEGP, retirer le « soutien de proximité » pour les placer dans des bases de défense (BDD), qui n’ont de base que le nom, puisqu’il faudrait plutôt parler de « cercles » ou de « patates de défense » dessinées sur les cartes. Ce qui pouvait avoir une cohérence dans une base navale ou aérienne où tout le monde est regroupé au même endroit, l’avaient beaucoup moins pour des unités disséminées de l’armée de terre qui voyaient ainsi disparaître des liens humains au profit, dans une grande illusion technologique qui a eu sa part dans le désastre, de liens informatiques. Désormais, pour changer une ampoule et en espérant que le plafond ne soit pas trop haut (car tout cela s’est accompagné aussi bien sûr d’une surabondance réglementaire), il ne suffit plus d’appeler le service du casernement, qui n’existe plus. Désormais il faut faire une demande « sillage » à la BDD, demande qui est examinée, priorisée, puis éventuellement satisfaite en faisant appel à une société civile qui va venir changer l’ampoule. Immense progrès, encore enrichi par la mise en commun en interarmées, histoire d’ajouter de la complexité et de la rigidité au nom d’économies de bouts de chandelle. En février 2010, le commandement interarmées du soutien (COMIAS) était créé, achevant la « secondempirisation » des armées. Comme sous Napoléon III, les chaines opérationnelles et de soutien étaient séparées, s’accordant par la bonne volonté des uns et des autres pour monter des bricolages opérationnels jusqu’au désastre final face à une opposition sérieuse. On mettait à bas, pour économiser quelques postes, toute l’organisation qui avait mis en place ensuite par le IIIe République, non sans certains succès dont nous fêtons les centenaires. A l’époque, on mettait, sans ordinateurs, quelques jours ou quelques semaines pour décorer nos soldats. A l’époque de la mise en place des BDD, forts de nos logiciels et de notre modernisation, il fallait plus d’un an. Nombre de soldats qui s’étaient distingués par leur courage, en recevaient le témoignage par la poste, redevenus civils entre temps.

A ce stade, alors petite main à l’Etat-major des armées, je faisais remarquer qu’un capitaine ayant présenté un tel plan de campagne en école d’état-major se verrait retoquer sévèrement : flou sur « l’état final recherché » et sur l’« intention » pour l’atteindre, pas de réserve en cas de problème imprévu (ou d’opportunité à saisir) puisque c’est ce qu’on supprime en premier, négation justement de la possibilité de l’imprévu, lignes d’opérations lancées sans réfléchir à leur cadencement et à leurs interactions. Ces réformes lancées  la charge sans aucune vue d’ensemble, sinon d’aller vite pour faire des gains visibles, présentaient selon moi au moins deux risques. Le premier était celui de la désagrégation lente par le dégoût des membres d’une institution fondée, à 70 % de CDD, sur la bonne volonté à venir et à rester. Dans une armée de volontaires et plus que jamais le moral est la force principale. Que celui-ci s’effondre et c’est notre capital humain qui se dégrade avec des anciens qui ne rengagent pas et de jeunes qui ne viennent pas. Plus faible sélection à l’entrée, moindres compétences, le cocktail est dangereux dans une organisation dont l’action d’un seul de ses membres peut avoir des conséquences très importantes. Le second risque était l’incapacité à faire face à une « surprise stratégique », un événement imprévu et d’une grande ampleur, auquel on aurait du mal à faire face. Je faisais alors remarquer que le système des BDD était le même que celui qui, en 2006, avait paralysé la logistique israélienne lors de la guerre contre le Hezbollah. On me rétorquait (ironiquement) que des gens qui avaient réussi des concours difficiles ne pouvaient se tromper. C’est d’ailleurs l’argument qui sous-entend toujours le remplacement des militaires par des hauts-fonctionnaires civils au sein du ministère. Nulle prudence donc, au moment même où, en même temps (c’est important), on décidait aussi, parmi les 13 « chantiers de modernisation » du ministère gérés par le Secrétaire-général de l'administration Christian Piotre, de rationaliser le paiement des soldes.

Le système ancien, géré par armée, était fiable (1% d’erreurs avec une procédure sûre de rattrapage) mais coûteux, entre 6, 7 (armée de l’air) et 13,4 euros (armée de terre) par bulletin, avec 870 personnes entièrement dédiées au décompte en utilisant 15 outils informatiques différents et vieillissants. L’idée de réduire ces coûts n’était pas absurde, elle faisait même consensus depuis des années. La manière dont cela a été fait est désormais un exemple rare de suffisance, bêtise et lâcheté. 

Une des raisons de ces coûts élevés était et reste la grande complexité du système de paye avec la sédimentation de multiples primes, cas particuliers et exceptions. Seul un spécialiste pouvait comprendre son propre bulletin de solde (je n’y suis personnellement jamais complètement arrivé). Une bonne manière de réduire l’incertitude consiste à agir et la logique aurait voulu que l’on commence par débroussailler cette forêt. On n’a pas eu ce courage et on s’en est remis, illusion technophile, à l’idée d’un logiciel miracle capable de gérer à lui seul la complexité : Louvois (pour Logiciel unique à vocation interarmées de la solde). La régularité des échecs dans ce domaine des grands projets informatiques, en particulier dans le domaine public (comme par exemple celui du National Health Service au Royaume-Uni) aurait pu éveiller quelques soupçons. Ce ne fut pas le cas et dans une sorte d’optimisme teinté d'irresponsabilité et avec l’idée d’aller le plus vite possible, le système n’a même pas été testé à fond. Un audit de la direction générale des systèmes d’information et des communications (DGSIC) avait bien conclu, en septembre 2014, que Louvois se révélait « peu robuste, difficilement maintenable et exploitable ». Il fut décidé pourtant que les risques étaient acceptables et les problèmes rencontrés « en cours de résolution ». Malgré les mises en garde et l’insuffisance notoire des tests et simulations, Louvois fut donc mis en œuvre en avril 2011, en commençant par service de santé des armées jusqu'au raccordement prévu en 2017 à l'opérateur national de paye (futur autre fiasco). 

A ce stade, il n’y avait alors plus de moyens de revenir en arrière puisqu’on s’était empressé de supprimer au préalable tout ce qui aurait permis de faire face à un problème majeur (l’ « élément réservé » que tout bon capitaine garde dans sa main « au cas où »). Les centres territoriaux de l’armée de terre ont été supprimés au profit d’un seul Centre interarmées de la solde (CIAS) à effectif réduit. Comme par ailleurs cette suppression s’était faite en trois ans, les effectifs de spécialistes avait fondu, alourdissant la charge de ceux qui restaient. Au moment du basculement vers Louvois plus de 140 000 dossiers restaient encore à traiter (presque dix fois plus que ce qui était anticipé) et la qualité des données transmises au logiciel s’était dégradée. Bien entendu cela survenait aussi au moment où les dossiers des administrés étaient transférés aux bases de défense en cours de constitution.

A ce moment-là aucun retour en arrière n’étant possible, il fallut donc aller de l’avant. Le plus étonnant reste bien sûr qu’alors que des problèmes sont apparus dès la mise en place du logiciel au service de santé, l’armée de terre décidait malgré tout de l’adopter en octobre 2011, puis la marine en mars 2012, l’armée de l’air restant prudemment en retrait, ce qui témoigne au passage que c’était possible. Cette inconscience aboutit à la catastrophe que l'on sait en particulier pour l'armée de terre, de loin la plus touchée, les erreurs de calcul se multipliant, engendrant des problèmes majeurs voire des drames pour des militaires se retrouvant d’un seul coup sans solde. Les alertes et les plaintes ne furent guère entendues, masquées ou, le plus souvent, sous-estimées. La « réforme », la « modernisation » « devait» réussir. En dehors d’initiatives locales, par forcément légales par ailleurs, personne n'a sérieusement pris en compte le problème. 

Comme pour les BDD, la communication s’en est mêlé (il faudra réfléchir aussi à l’influence des communicants dans les désastres par leur volonté à étouffer toute voix discordante derrière les villages Potemkine). Louvois était forcément une chance et une réussite. Le contrôleur-général des armées (CGA) Jacques Roudière, alors DRH du ministère de la défense a même été élu « manager public de l’année 2011 ». En octobre 2011, son chef le CGA Piotre prenait la tête du Contrôle général des armées.

Il est vrai qu'aucun des décideurs du moment, ministre, contrôleur-généraux, chefs d’état-major, généraux directeur des RH, n’est géré par Louvois, ce qui n'aidait évidemment pas à se rendre compte des problèmes. Par ailleurs, aucun d’entre eux ne s'est senti la moindre responsabilité dans cet ensemble flou et collectif qui a pris les décisions, sans vraiment savoir. Le CGA Piotre a estimé devant la commission de l'assemblée nationale qu'« il n'y avait pas eu d'incurie, d'incompétence, ni d'irresponsabilité». Le CGA Roudière, qui a reçu, après le désastre, une mission de conseil de l’Union européenne en Grèce, s’est même agacé semble-t-il devant la même commission parlementaire qu’il puisse être mis en cause, déclarant qu’il referait la même chose. 

On cherche en vain le début d’une quelconque sanction ainsi d’ailleurs que le moindre regret, ajoutant encore au malaise. Il faut attendre l’arrivée d’un nouveau ministre pour avoir une réaction de la part du ministère qui tente de limiter les dégâts, avec des aides et un renforcement en catastrophe du CIAS pour tenter de gérer, difficilement, les dossiers. Au bilan, on voulait faire des économies. Le coût de la catastrophe se monte pour l’instant à dix ans de gestion précédente de la solde. Le prix du logiciel lui-même, qui n’est pas encore remplacé, ayant à lui seul coûté l'équivalent de deux ans. Il ne s’agit là que des coûts financiers. Qui estimera les coûts humains d’un tel désastre sur la lassitude des soldats ? Sur la confiance envers les chefs ? Sur l’image d’une administration qui avait jusque-là une réputation de sérieux et de fiabilité ?

Au bilan, autant d’efforts à supprimer des hommes et des femmes aura permis d’économiser 4 milliards d’euros sur une loi de programmation de 185 milliards, à comparer, par exemple, aux deux milliards de ristourne accordés à la Société Générale après l’affaire Kerviel. Pour autant, cela n’a pas suffi, puisqu’avec le changement de majorité, on décidait…d’un nouveau livre blanc, qui décidait…de nouvelles réductions d’effectifs afin de sauver une loi de programmation, perpétuellement menacée de l’intérieur. On ne voulait pas (trop) toucher aux unités de combat. On s’y emploie désormais à fond. Certains généraux zélés (toujours compter sur le zèle de certains généraux et amiraux) se félicitant même de les supprimer plus vite que prévu, alors même que se militarisait subitement la guerre contre les organisations djihadistes, nord-africaines d’abord, Etat islamique ensuite. Cela ne semblait visiblement pas troubler nos décideurs, tout à leurs petits projets à court terme, et oublieux du fait que dans une guerre l’ennemi peut aussi agir et réagir. Ce sera finalement l’action de quelques salopards, bien plus que tout ce que des citoyens sensés auront pu dire ou écrire, qui va enrayer cette spirale du vampire qui suce son propre sang pour se nourrir. 

Jean-Michel Palagos, Julia Maris, Diriger en ère de rupture : Brouillard et solitude, Editions Hermann, 2016.
Wikipedia-Logiciel unique à vocation interarmées de la solde