dimanche 20 décembre 2015

Jihâd au Sahel-un livre de Olivier Hanne et Guillaume Larabi

Résumé

Depuis la chute du colonel Kadhafi en octobre 2011, le Sahel est devenu l'une des plus grandes zones de déstabilisation du monde : essor des trafics, enlèvements, attentats. Les groupes terroristes, impulsés par le jihadisme international, ont fait des pays du Sahel leur terrain de contrebande et de violence, jusqu'à envahir le nord du Mali en 2012. 

Face à des États africains défaillants, des sociétés fractionnées et des armées locales mal préparées, les jihadistes ont pu s'installer durablement dans la région. En dépit des dernières opérations françaises, leurs capacités de nuisance ne sont nullement détruites. Pourtant, depuis 2014, en raison des dangers qui les menacent, les pays du Sahel ont lancé avec le concours de la France une coopération régionale qui se démarque des démarches antérieures infructueuses et tentent d'élaborer une ambitieuse stratégie de contre-terrorisme. 

Malgré ses difficultés et sa discrétion, ce front commun peut, à terme, constituer une clé de pacification pour toute l'Afrique. L'ouvrage rappelle les facteurs qui ont amené à la déstabilisation sahélienne, identifie les menaces et décrit comment les États et les armées locales, en lien avec la France, organisent le contre-terrorisme. 

Olivier Hanne est agrégé et docteur en Histoire, chercheur-associé à l'université d'Aix-Marseille, il travaille comme expert auprès des Écoles militaires de Saint-Cyr-Coëtquidan et à l'École supérieure internationale de Guerre de Yaoundé (Cameroun). 

Guillaume Larabi est Saint-cyrien, issu des troupes de Marine, il a mené de nombreuses missions en outre-mer, au Tchad et en République démocratique du Congo. Il est actuellement instructeur à l'École supérieure internationale de Guerre de Yaoundé (Cameroun).

mardi 15 décembre 2015

Pour une guerre de corsaires contre Daesh (2015)

Version 15/12/2015

Voilà maintenant quinze mois que la France est en guerre contre l’Etat islamique. Pour l’instant entre, d’un côté, les attentats du 13 novembre et les actions sporadiques revendiquées auparavant par l’EI et, de l’autre, les 312 frappes françaises (au 3 décembre 2015 et sur plus de 8 000, rappelons-le, sans parler des frappes russes), il est probable que ce sont les premiers qui ont eu le plus d’impact stratégique. Nous sommes sans doute plus affectés et troublés par leur action que l’inverse. Autrement-dit, pour l’instant c’est plutôt l’Etat islamique qui l’emporte. Au final, même si certains de ses membres le croient, Daesh ne détruira évidemment jamais la France mais il peut espérer l’obliger à se retirer du Levant, ce qui constituerait déjà une victoire considérable.

Cette guerre est également la première de toute l’histoire de notre pays où aucun soldat français n’est tombé sur une si longue durée. Cela serait heureux s’il était aussi difficile de tuer des civils français que des soldats, or visiblement ce n’est pas le cas et cette guerre est donc aussi la seule où, jusqu’à présent, toutes les pertes ont eu lieu dans la population. Un phénomène similaire s’était déroulé en Israël après l’attaque du Hezbollah en juillet 2006. Tsahal avait alors d’abord misé sur l’arme aérienne pour à coup de milliers de frappes tenter de disloquer le Hezbollah et faire pression le gouvernement libanais. Les effets visibles tardant à venir et les roquettes du Hezbollah continuant à pleuvoir sur le nord du pays, de nombreux civils israéliens en étaient venus à interpeller le gouvernement et l’état-major et demander s’il était tout à fait normal que les militaires prennent apparemment moins de risques que ceux qu’ils étaient censés protéger. Tsahal avait alors engagé des opérations terrestres, par ailleurs fort maladroitement l’habitude ayant été perdue.

Encore une fois, la politique du « zéro mort » et du « zéro risque » pour les militaires, qui est aussi souvent celle de « zéro décision » (au double sens de choix et de victoire), ne peut se concevoir que si on ne risque pas de rétorsion sur son propre territoire. C’est ce qui se passe actuellement pour les Américains, très large leader de la coalition. Ce n’est pas notre cas. Nous, nous sommes désormais dans une impasse et ce n’est pas simplement en augmentant les doses de bombardement que nous en sortirons. L’épuisement touchera plus vite notre stock de bombes que l’ennemi. Il est donc temps d’innover.

Si nous voulons, nous Français, faire plus de mal à l’Etat islamique, tout en restant dans le cadre général de cette stratégie de « frappes et soutien », il est nécessaire de prendre aussi plus de risques et d’engager des moyens supplémentaires et complémentaires. Les plus évidents sont nos hélicoptères d’attaques. Rappelons que lors de l’opération Harmattan  en Libye et alors que la situation opérationnelle paraissait bloqué l’engagement d’un groupement aéromobile de 18 hélicoptères à partir d’un Bâtiment de projection et de commandement (BPC) a permis de réaliser la destruction d’environ 500 cibles en seulement un mois. L’intérêt n’est pas tant ce nombre ajouté que le caractère différent des cibles. Les hélicoptères peuvent fournir efficacement l’appui rapproché demandé par les troupes au sol et compenser en partie la « stratégie quantitative » de l’ennemi (multiplier les cibles à bas coût pour les rendre peu rentables pour des frappes par chasseurs-bombardiers) par des destructions nombreuses de petits objectifs, comme des véhicules légers. Pendant ce temps, les moyens aériens disponibles peuvent se dégager des missions d’appui proche - le cercle extérieur des « cercles de Warden » - pour se concentrer sur les cibles à forte valeur ajoutée. Compte tenu de l’engagement en cours au Sahel et du faible nombre d’hélicoptères modernes (et de leur faible taux de disponibilité), il parait difficile d’engager plus d’un groupement d’attaque de plus d’une douzaine de Tigre et des moyens de sauvetage. Ce groupement devra par ailleurs être basé à 400 km maximum de la zone d’action. On notera cependant que l’introduction des hélicoptères, s’il a fortement troublé l’ennemi en Libye, n’a pas amené non plus son effondrement et que là encore un processus d’adaptation a pu être observé.

Nous pouvons faire encore plus mal en y ajoutant des raids au sol, raids blindés ou raids aéromobiles d’infanterie légère et d’artillerie ou encore de forces spéciales pour des cibles précises et importantes. Ces raids peuvent partir de bases permanentes relativement proches d’un grand aéroport comme Erbil, Bagdad ou Nadjaf pour faciliter le soutien ou de bases avancées plus petites dans la province d’Anbar, comme par exemple à Hannabiyah sur l’Euphrate, où se trouve déjà une unité de Marines américains, ou dans le Kurdistan syrien  dans la région de Tall al Abyad ou de Ras al Ayn. Avec une dizaine d’avions de transport tactiques, il peut aussi être possible de créer des bases temporaires (quelques jours) dans les zones désertiques à une centaine de kilomètres de l’ennemi, plots de carburant pour hélicoptères ou points de départ de raids blindés légers.

A condition de réduire drastiquement l’opération Sentinelle et de relever des forces dans certaines opérations, en République centrafricaine et au Liban, les moyens actuels peuvent permettre de mettre en place trois ou quatre groupements tactiques interarmes (GTIA). Ces forces peuvent être renforcées de forces recrutées localement et formées, équipées, encadrées par des Français. Pour le prix du surcoût de l’emploi du groupe aéronaval pendant deux semaines (dix millions d’euros), il est possible de solder, d’équiper et surtout d’employer un bataillon franco-kurde ou franco-arabe complet pendant un an. Ces forces, sous contrat le temps de la guerre, permettront de compléter et d’amplifier l’action des GTIA et surtout de faciliter la greffe au sein d’un pays étranger et face à un ennemi lui-même mixte, à la fois local et étranger par ses nombreux volontaires extérieurs. La division aéroterrestre française ainsi constituée pourra être appuyée par les moyens alliés, européens ou américains, afin de combler nos faiblesses capacitaires, en moyens de transport lourds inter-théâtres notamment. Il sera sans doute nécessaire, et nous touchons là les limites et les faiblesses de notre politique de défense, de se doter en urgence de moyens qui nous manquent depuis des années comme des hélicoptères lourds, achetés d’occasion ou loués, ou de drones armés. Faire la guerre sérieusement à un coût.

Avec cette division aéroterrestre mixte, il ne sera pas question d’occuper le terrain mais de faire mal à l’Etat islamique comme jamais aucun adversaire ne l’a fait jusqu’à présent. Par des centaines de raids et de frappes, des milliers de combattants ennemis (dont un certain nombre de traîtres) seront tués, le commandement sera paralysé, la logistique, en particulier vers la Turquie, sera entravée. Daesh sera sous pression et sans doute en recul, ce qui peut entraîner un effritement de ses soutiens et allégeances surtout s’il existe une offre politique et administrative de substitution. La guerre ne se fait pas seulement par les armes.

Au sein de la coalition, la France aura le premier rôle dans la destruction de Daesh tout en gardant suffisamment de distance pour aider aux évolutions nécessaires sans s’enliser. Au regard des conflits précédents dans la région entre des armées occidentales ou israélienne d’une part et des organisations armées d’autre part, cette guerre contre l’EI durera sans doute plusieurs années, à moins d’un effondrement toujours possible. Cela aura forcément un coût. Maintenant la question est de savoir si nous voulons vraiment faire la guerre à Daesh ou si nous voulons continuer à faire semblant.

mercredi 2 décembre 2015

La nouvelle guerre de trente ans (article de 2009)

14 juin 2009

Le monde du XXIe siècle renoue avec une complexité stratégique inconnue des Français depuis les subtilités de l’époque des Lumières. Mais à l’époque la France se suffisait à elle-même, désormais elle survit grâce à un réseau qui s’étend à travers un maillage menaçant où les rivaux, les organisations armées et les moyens de nous porter de coups n’ont jamais été aussi nombreux. Nous voici dans le temps le plus fâcheux pour un Etat, selon Machiavel, celui où il ne peut ni goûter la paix, ni soutenir ouvertement la guerre.
Guerre nulle part, insécurité partout
Selon un rapport de l’Human Security Center en date d’octobre 2005, le nombre de conflits armés aurait diminué de 40 % depuis la fin de la Guerre froide jusqu’en 2003 accréditant l’idée qu’un monde enfin unifié, au moins économiquement sur le modèle libéral-capitaliste mais aussi de plus en plus politiquement, tendrait vers la paix. Il semble malheureusement qu’il n’en soit rien et ce qui apparaissait comme une décrue dans les années 1990 n’était sans doute que la première phase, descendante, d’un cycle en forme de U. Après un point bas aux alentours de 1998, qui correspond au début d’une une série de crises économiques, nous abordons désormais la montée de la deuxième barre, synonyme de montée des violences. Après quelques années de stabilisation, les dépenses militaires mondiales remontent et avec accélération. 
Ce n’est pas un phénomène nouveau. Lors de la première mondialisation, conséquence de la révolution industrielle du début du XIXe siècle, le nombre de conflits inter-étatiques avait également commencé par diminuer drastiquement depuis la fin du Premier Empire et on pouvait imaginer sérieusement, après la guerre de 1870, que le droit international, presque confondu alors avec le Concert européen, la communauté de culture entre les puissances puis leur imbrication économique empêcherait toute crise majeure. L’hypothèse d’une paix entre les nations « civilisées » paraît alors légitime, les expéditions coloniales ne méritant que rarement le titre de guerre.
Un indice aurait pu éveiller des soupçons : alors qu’au début du XIXe siècle, il n’y avait guère de différence entre le costume traditionnel de la bretonne et celui de l’Alsacienne, au début du suivant, ils étaient radicalement différents. Loin d’uniformiser les esprits, les nouveaux moyens de transport et de communications avaient exacerbé les identités régionales. De la même façon, la première mondialisation loin d’uniformiser les esprits a suscité les théories culturalistes les plus délirantes et les nationalismes les plus exacerbés, avec le résultat que l’on sait. 
Avec la fin de l’URSS en 1991, la menace d’un affrontement mondial généralisé s’est éloigné et on a pu croire que les incendies qui s’allumaient ici ou là, et notamment en ex-Yougoslavie, n’étaient finalement que des embrassements de quelques feux étouffés jusque là par la bipolarité. On a pu croire à nouveau, qu’une fois ces feux éteints, le « nouvel ordre mondial » permettrait de réguler la violence internationale sous un seuil « acceptable ». Les armées occidentales, profondément réduites et transformées, reprenaient leur rôle de police internationale.
Force est de constater aujourd’hui que le monde n’est pas aussi « plat » [1] que le souhaiterait certains et que des « saillants » apparaissent un peu partout, à l’intérieur même de ces Etats affaiblis et qui ne se font plus que rarement la guerre. Si on peut désormais se rendre dans n’importe quel pays, on ne peut que rarement s’y déplacer partout en toute sécurité tant les zones de non-droit se sont multipliées dans les banlieues, bidonvilles géants, ghettos ethniques, territoires occupés ou zones tribales. Dans la majeure partie de l’ancien Tiers-Monde, des Etats ne contrôlent plus qu’une partie de leur territoire, le reste formant le côté obscur de la mondialisation, celui des oubliés du développement mais aussi souvent celui du particularisme et de la tradition. Ces « espaces gris » prospèrent dans les nations affaiblies, à la fois par la désétatisation de l’économie mais aussi par un processus de démocratisation qui leur a fait perdre la stabilité autoritaire sans leur donner le jeu des contre-pouvoirs des régimes démocratiques solides. Loin des foyers révolutionnaires des années 1960, ces « poches de colère » sont plutôt d’essence réactionnaire et traditionaliste, sans volonté de conquête, au moins pour l’instant, mais avec une forte volonté de nuire [2].
Les nouvelles ONG
De nouvelles organisations y sont apparues relevant tout à la fois des bandes criminelles, des mafias, des groupes terroristes ou des groupes de mercenaires. Fortement inspirés de leurs cultures locales mais bénéficiant des réseaux et flux de la mondialisation, ces groupes ont dépassé le cadre d’action local ou régional pour être capable d’agir dans l’ensemble du monde. La mouvance Al-Qaïda, a logiquement trouvé une base dans un Afghanistan instable depuis vingt ans avant de s’implanter dans des « pays porteurs » comme la Somalie, le Soudan ou le Yémen poussant même des ramifications économiques jusqu’au Congo (trafic de pierres précieuses). Après l’échec de la secte Aum en 1995 qui aurait pu tuer au gaz plusieurs centaines de personnes si son opération avait été mieux préparée, Al-Qaïda est la première ONG à frapper « massivement » une puissance occidentale, significativement au World Trade Center, symbole de la mondialisation, puis l’Espagne et le Royaume-Uni. De même coup, la France, chez qui le terrorisme islamiste avait commencé par sévir de manière plus artisanale, découvrait qu’elle n’avait été une île stratégique que quelques années seulement.
Après ce terrorisme mondialisé, la deuxième mauvaise surprise des Occidentaux à été la découverte d’organisations armées capables de leur résister, eux qui se croyaient  invincibles depuis la première guerre du Golfe en 1991. Les Talibans et leurs alliés, premiers à recevoir la foudre américaine après le 11 septembre 2001, sont six ans plus tard toujours solidement implantés dans le sud de l’Afghanistan. Les guérillas sunnites irakiennes, sans base à l’étranger et sans aide matérielle ont tenu tête aux Américains depuis 2003 à partir d’une structure en réseaux tellement souple que l’on peut parler à leur égard d’organisations invertébrées. Mais sur le même territoire, on a trouvé aussi l’armée du Mahdi de l’ayatollah Moqtada al-Sadr, qui fonctionnait de manière radicalement différente, en accord avec une culture chiite qui associe une vision politique, une structure hiérarchique, l’étroite combinaison dans l’action des composantes politiques, économiques, militaires ou psycho-médiatiques et l’exacerbation de la notion de sacrifice. Incrustée dans le labyrinthe géant de Sadr-City au Nord de Bagdad, l’armée du Mahdi peut compter sur un potentiel de plusieurs centaines de milliers d’hommes prêts à mourir. Par trois fois, elle a contraint l’armée américaine à la négociation et Moqtada al-Sadr, un des hommes qui a fait tuer le plus de soldats occidentaux est un homme libre de ses mouvements. Au Sud-Liban, le Hezbollah est structuré sur ce même modèle et, bien mieux équipé que les Mahdistes, il a réussi la performance unique au Moyen-Orient de tenir en échec l’armée israélienne durant l’été 2006. Ces nouvelles organisations comblent ainsi le vide entre les groupes purement terroristes et les armées étatiques, empruntant à ces deux  pôles  pour constituer des structures hybrides adaptées à la menace des forces d’intervention occidentales qui elles, n’ont guère varié depuis dix ou quinze ans.
La fin annoncée de la suprématie militaire occidentale
La troisième étape est celle du renforcement militaire d’Etats non occidentaux. Il s’agit d’abord de quelques puissances régionales comme l’Iran, dont la capacité de résistance est bien supérieure à celle de l’Irak de Saddam Hussein. Outre une armée qui, grâce à des industries de défense non-occidentales en plein développement, se modernise rapidement, l’Iran peut aussi utiliser des organisations alliées comme le Hezbollah ou l’armée du Mahdi pour frapper indirectement les Occidentaux, au Moyen-Orient ou sur leur territoire nationaux. Elle peut organiser sur son sol une défense populaire qui engluerait tout envahisseur et est sans doute tentée de compléter son dispositif par des armes nucléaires. La possibilité de résister aux Etats-Unis, presque inconcevable il y a quelques années, est désormais établie et l’exemple iranien pourrait en inspirer d’autres.
Le dernier élément qui commence à se profiler est celui de la reconstitution dans l’Ancien monde d’une géopolitique proche du XVe siècle, avec, outre la Perse, le retour au premier plan de l’Inde, de la Russie et de la Chine reprenant son rôle de pendant oriental d’une Europe divisée politiquement mais culturellement unie. Après une éclipse plus ou moins longue, ces puissances émergentes, auxquelles il faudra ajouter le Brésil et dans une moindre mesure la Turquie, l’Afrique du Sud, le Mexique, le Vietnam et quelques autres, n’ont certainement pas l’intention de se contenter d’un statut de « nouveau riche », à l’instar du Japon. Ainsi, et alors que les budgets militaires des pays occidentaux stagnent, ceux de ces nouvelles puissances augmentent à grande vitesse (les budgets russes et chinois évoluent actuellement au rythme d’un doublement tous les cinq ans), ce qui leur permet pour les plus importants d’entre eux, non seulement de reconstituer leur puissance militaire nationale mais aussi de développer une industrie de défense. Le monopole occidental en matière de technologie de défense, qui lui assurait une suprématie incontestée sur les armées régionales, est donc destiné à s’effriter inexorablement comme en ont témoigné déjà les chars israéliens détruits, en juillet 2006, par les très modernes missiles antichars d’origine russe dont disposait le Hezbollah. Ces industries alternatives vont immanquablement irriguer les organisations et puissances régionales citées plus haut, les rendant encore plus résistantes. Que l’on songe simplement aux difficultés tactiques qui se poseraient aux armées occidentales si l’industrie russe développait et exportait à nouveau des missiles anti-aériens efficaces.
Un nouveau paysage stratégique pour la France
Le paysage stratégique change autour de la France et le temps des « dividendes de la paix » est désormais bien loin. Puissance de plus en plus moyenne au sein d’un ensemble occidental qui n’a plus « le monopole de l’Histoire », selon l’expression d’Hubert Védrine et dont le poids relatif économique, démographique et militaire décline inexorablement, la France entre dans une période de vulnérabilité croissante. Outre les miettes de France (DOM-TOM, ressortissants) éparpillés dans le monde, la France, dont le commerce extérieur français atteint 20 % du produit intérieur brut et qui ne dispose que peu de ressources naturelles, est « connectée » par ses réseaux d’énergie, de communications, de transport humain ou physique sur un monde de plus en plus dangereux. Pour la première fois sans doute de son histoire, l’ennemi n’est plus aux frontières de la France mais, selon la formule consacrée, il n’y a plus de frontières aux menaces. Dans une situation malthusienne où le pétrole (80 % de l’accroissement de la demande énergétique est le fait des pays émergents), en attendant les autres ressources fossiles, se raréfie à grande vitesse et où des problèmes écologiques majeurs s’imposent au monde, non seulement les poches de colère ne vont pas diminuer, menaçant à elles seules la stabilité du monde, mais vont s’y ajouter superposer des zones d’affrontement économiques et politiques.
La France devra faire face à des rivaux qu’elle n’affrontera probablement pas visiblement (plutôt que directement car des formes invisibles comme les cyber-attaques sont possibles), par le simple jeu de la dissuasion nucléaire réciproque, mais indirectement dans ces espaces plus ou moins flous entre les blocs et au sein desquels sont branchés nos réseaux stratégiques.  Un nouveau « grand jeu » est en train de se mettre en place dans lequel, l’action militaire ne sera qu’une arme parmi d’autres mais qui aura toute sa place pour défendre nos intérêts (et la stabilité du monde est le premier d’entre eux) jusque dans les « poches de colère » les plus reculées. Nos adversaires y seront principalement des organisations armées, autonomes ou manipulées, à forte capacité de résistance locale et capables de frapper ponctuellement sur notre propre territoire.
Pour cette nouvelle guerre de trente ans, il faudra certes disposer d’un bouclier sécuritaire mais il serait un peu court de se limiter à cela. On peut toujours se demander ce que nous aurions fait si Al Qaïda, soutenue par les Talibans, avait choisi en 2001 de frapper Paris plutôt que New York et Washington.  Aurions nous été capables de mettre à bas le régime taliban et de traquer Ben Laden ? Aurions nous pu former une coalition pour nous aider dans cette entreprise ? Si le bouclier est pour l’instant efficace comme en témoignent les projets d’attaques terroristes qui ont pu être déjoués, l’épée est bien courte et faire appel à celle des Américains est de moins en moins sûr sinon souhaitable. Il paraîtrait donc pour le moins inconséquent de baisser la garde.
Michel Goya

[1] Thomas Friedman, The World is Flat : A Brief History of the Twenty-First Century, 2007.
[2] Arjun Appaduri, Géographie de la colère, Payot, 2007.