14 juin 2009
Le monde du XXIe siècle renoue avec une complexité stratégique inconnue des Français depuis les
subtilités de l’époque des Lumières. Mais à l’époque la France se suffisait à
elle-même, désormais elle survit grâce à un réseau qui s’étend à travers un
maillage menaçant où les rivaux, les organisations armées et les moyens de nous
porter de coups n’ont jamais été aussi nombreux. Nous voici dans le temps le
plus fâcheux pour un Etat, selon Machiavel, celui où il ne peut ni goûter la
paix, ni soutenir ouvertement la guerre.
Guerre nulle
part, insécurité partout
Selon un rapport de l’Human Security Center en
date d’octobre 2005, le nombre de conflits armés aurait diminué de 40 % depuis
la fin de la Guerre froide jusqu’en 2003 accréditant l’idée qu’un monde enfin
unifié, au moins économiquement sur le modèle libéral-capitaliste mais aussi de
plus en plus politiquement, tendrait vers la paix. Il semble malheureusement
qu’il n’en soit rien et ce qui apparaissait comme une décrue dans les années
1990 n’était sans doute que la première phase, descendante, d’un cycle en forme
de U. Après un point bas aux alentours de 1998, qui correspond au début d’une
une série de crises économiques, nous abordons désormais la montée de la deuxième
barre, synonyme de montée des violences. Après quelques années de
stabilisation, les dépenses militaires mondiales remontent et avec
accélération.
Ce n’est pas un phénomène nouveau. Lors de la
première mondialisation, conséquence de la révolution industrielle
du début du XIXe siècle, le nombre de conflits inter-étatiques avait
également commencé par diminuer drastiquement depuis la fin du Premier Empire et on pouvait imaginer sérieusement, après la guerre de 1870, que le
droit international, presque confondu alors avec le Concert européen, la
communauté de culture entre les puissances puis leur imbrication économique
empêcherait toute crise majeure. L’hypothèse d’une paix entre les nations
« civilisées » paraît alors légitime, les expéditions coloniales ne méritant que rarement le
titre de guerre.
Un indice aurait pu
éveiller des soupçons : alors qu’au début du XIXe siècle, il
n’y avait guère de différence entre le costume traditionnel de la bretonne et
celui de l’Alsacienne, au début du suivant, ils étaient radicalement
différents. Loin d’uniformiser les esprits, les nouveaux moyens de transport et
de communications avaient exacerbé les identités régionales. De la même façon,
la première mondialisation loin d’uniformiser les esprits a suscité les théories
culturalistes les plus délirantes et les nationalismes les plus exacerbés, avec
le résultat que l’on sait.
Avec la fin de l’URSS
en 1991, la menace d’un affrontement mondial généralisé s’est éloigné et on a
pu croire que les incendies qui s’allumaient ici ou là, et notamment en
ex-Yougoslavie, n’étaient finalement que des embrassements de quelques feux
étouffés jusque là par la bipolarité. On a pu croire à nouveau, qu’une fois ces
feux éteints, le « nouvel ordre mondial » permettrait de réguler la
violence internationale sous un seuil « acceptable ». Les armées
occidentales, profondément réduites et transformées, reprenaient leur rôle de
police internationale.
Force est de constater aujourd’hui que le monde n’est pas aussi « plat » [1]
que le souhaiterait certains et que des « saillants » apparaissent un
peu partout, à l’intérieur même de ces Etats affaiblis et qui ne se font plus
que rarement la guerre. Si on peut désormais se rendre dans n’importe quel
pays, on ne peut que rarement s’y déplacer partout en toute sécurité tant les
zones de non-droit se sont multipliées dans les banlieues, bidonvilles géants,
ghettos ethniques, territoires occupés ou zones tribales. Dans la majeure
partie de l’ancien Tiers-Monde, des Etats ne contrôlent plus qu’une partie de leur
territoire, le reste formant le côté obscur de la
mondialisation, celui des oubliés du développement mais aussi souvent celui du
particularisme et de la tradition. Ces « espaces gris » prospèrent
dans les nations affaiblies, à la fois par la désétatisation de l’économie mais
aussi par un processus de démocratisation qui leur a fait perdre la stabilité
autoritaire sans leur donner le jeu des contre-pouvoirs des régimes
démocratiques solides. Loin des foyers révolutionnaires des années 1960, ces « poches
de colère » sont plutôt d’essence réactionnaire et traditionaliste, sans
volonté de conquête, au moins pour l’instant, mais avec une forte volonté de
nuire [2].
Les nouvelles
ONG
De nouvelles
organisations y sont apparues relevant tout à la fois des bandes criminelles,
des mafias, des groupes terroristes ou des groupes de mercenaires. Fortement
inspirés de leurs cultures locales mais bénéficiant des réseaux et flux de la
mondialisation, ces groupes ont dépassé le cadre d’action local ou régional
pour être capable d’agir dans l’ensemble du monde. La mouvance Al-Qaïda, a
logiquement trouvé une base dans un Afghanistan instable depuis vingt ans avant
de s’implanter dans des « pays porteurs » comme la Somalie, le
Soudan ou le Yémen poussant même des ramifications économiques jusqu’au Congo
(trafic de pierres précieuses). Après l’échec de la secte Aum en 1995 qui
aurait pu tuer au gaz plusieurs centaines de personnes si son opération avait
été mieux préparée, Al-Qaïda est la première ONG à frapper « massivement »
une puissance occidentale, significativement au World Trade Center, symbole de
la mondialisation, puis l’Espagne et le Royaume-Uni. De même coup, la France,
chez qui le terrorisme islamiste avait commencé par sévir de manière plus
artisanale, découvrait qu’elle n’avait été une île stratégique que quelques
années seulement.
Après ce terrorisme
mondialisé, la deuxième mauvaise surprise des Occidentaux à été la découverte
d’organisations armées capables de leur résister, eux qui se croyaient invincibles depuis la première guerre du
Golfe en 1991. Les Talibans et leurs alliés, premiers à recevoir la foudre
américaine après le 11 septembre 2001, sont six ans plus tard toujours
solidement implantés dans le sud de l’Afghanistan. Les guérillas sunnites
irakiennes, sans base à l’étranger et sans aide matérielle ont tenu tête aux
Américains depuis 2003 à partir d’une structure en réseaux tellement souple que
l’on peut parler à leur égard d’organisations invertébrées. Mais sur le même
territoire, on a trouvé aussi l’armée du Mahdi de l’ayatollah Moqtada al-Sadr,
qui fonctionnait de manière radicalement différente, en accord avec une culture
chiite qui associe une vision politique, une structure hiérarchique, l’étroite
combinaison dans l’action des composantes politiques, économiques, militaires
ou psycho-médiatiques et l’exacerbation de la notion de sacrifice. Incrustée
dans le labyrinthe géant de Sadr-City au Nord de Bagdad, l’armée du Mahdi peut
compter sur un potentiel de plusieurs centaines de milliers d’hommes prêts à
mourir. Par trois fois, elle a contraint l’armée américaine à la négociation et
Moqtada al-Sadr, un des hommes qui a fait tuer le plus de soldats occidentaux
est un homme libre de ses mouvements. Au Sud-Liban, le Hezbollah est structuré sur
ce même modèle et, bien mieux équipé que les Mahdistes, il a réussi la
performance unique au Moyen-Orient de tenir en échec l’armée israélienne durant
l’été 2006. Ces nouvelles organisations comblent ainsi le vide entre les
groupes purement terroristes et les armées étatiques, empruntant à ces
deux pôles pour constituer des structures hybrides
adaptées à la menace des forces d’intervention occidentales qui elles, n’ont
guère varié depuis dix ou quinze ans.
La fin annoncée
de la suprématie militaire occidentale
La troisième étape est
celle du renforcement militaire d’Etats non occidentaux. Il s’agit d’abord de
quelques puissances régionales comme l’Iran, dont la capacité de résistance est
bien supérieure à celle de l’Irak de Saddam Hussein. Outre une armée qui, grâce
à des industries de défense non-occidentales en plein développement, se
modernise rapidement, l’Iran peut aussi utiliser des organisations alliées
comme le Hezbollah ou l’armée du Mahdi pour frapper indirectement les
Occidentaux, au Moyen-Orient ou sur leur territoire nationaux. Elle peut
organiser sur son sol une défense populaire qui engluerait tout envahisseur et
est sans doute tentée de compléter son dispositif par des armes nucléaires. La
possibilité de résister aux Etats-Unis, presque inconcevable il y a quelques
années, est désormais établie et l’exemple iranien pourrait en inspirer
d’autres.
Le dernier élément qui
commence à se profiler est celui de la reconstitution dans l’Ancien monde d’une
géopolitique proche du XVe siècle, avec, outre la Perse, le retour
au premier plan de l’Inde, de la Russie et de la Chine reprenant son rôle de
pendant oriental d’une Europe divisée politiquement mais culturellement unie.
Après une éclipse plus ou moins longue, ces puissances émergentes, auxquelles
il faudra ajouter le Brésil et dans une moindre mesure la Turquie, l’Afrique du Sud, le
Mexique, le Vietnam et quelques autres, n’ont certainement pas l’intention de
se contenter d’un statut de « nouveau riche », à l’instar du Japon.
Ainsi, et alors que les budgets militaires des pays occidentaux stagnent, ceux
de ces nouvelles puissances augmentent à grande vitesse (les budgets russes et
chinois évoluent actuellement au rythme d’un doublement tous les cinq ans), ce
qui leur permet pour les plus importants d’entre eux, non seulement de
reconstituer leur puissance militaire nationale mais aussi de développer une
industrie de défense. Le monopole occidental en matière de technologie de
défense, qui lui assurait une suprématie incontestée sur les armées régionales,
est donc destiné à s’effriter inexorablement comme en ont témoigné déjà les
chars israéliens détruits, en juillet 2006, par les très modernes missiles
antichars d’origine russe dont disposait le Hezbollah. Ces industries
alternatives vont immanquablement irriguer les organisations et puissances
régionales citées plus haut, les rendant encore plus résistantes. Que l’on
songe simplement aux difficultés tactiques qui se poseraient aux armées
occidentales si l’industrie russe développait et exportait à nouveau des missiles anti-aériens efficaces.
Un nouveau
paysage stratégique pour la France
Le
paysage stratégique change autour de la France et le temps des
« dividendes de la paix » est désormais bien loin. Puissance de plus
en plus moyenne au sein d’un ensemble occidental qui n’a plus « le
monopole de l’Histoire », selon l’expression d’Hubert Védrine et
dont le poids relatif économique, démographique et militaire décline
inexorablement, la France entre dans une période de vulnérabilité croissante.
Outre les miettes de France (DOM-TOM, ressortissants) éparpillés dans le monde,
la France, dont le commerce extérieur français atteint 20 % du produit
intérieur brut et qui ne dispose que peu de ressources naturelles, est
« connectée » par ses réseaux d’énergie, de communications, de transport
humain ou physique sur un monde de plus en plus dangereux. Pour la première
fois sans doute de son histoire, l’ennemi n’est plus aux frontières de la
France mais, selon la formule consacrée, il n’y a plus de frontières aux
menaces. Dans une situation malthusienne où le pétrole (80 % de l’accroissement
de la demande énergétique est le fait des pays émergents), en attendant les
autres ressources fossiles, se raréfie à grande vitesse et où des problèmes
écologiques majeurs s’imposent au monde, non seulement les poches de colère ne
vont pas diminuer, menaçant à elles seules la stabilité du monde, mais vont s’y
ajouter superposer des zones d’affrontement économiques et politiques.
La France devra faire face à des
rivaux qu’elle n’affrontera probablement pas visiblement (plutôt que
directement car des formes invisibles comme les cyber-attaques sont possibles),
par le simple jeu de la dissuasion nucléaire réciproque, mais indirectement
dans ces espaces plus ou moins flous entre les blocs et au sein desquels sont
branchés nos réseaux stratégiques. Un
nouveau « grand jeu » est en train de se mettre en place dans lequel,
l’action militaire ne sera qu’une arme parmi d’autres mais qui aura toute sa
place pour défendre nos intérêts (et la stabilité du monde est le premier
d’entre eux) jusque dans les « poches de colère » les plus reculées.
Nos adversaires y seront principalement des organisations armées, autonomes ou manipulées, à
forte capacité de résistance locale et capables de frapper ponctuellement sur
notre propre territoire.
Pour cette nouvelle guerre de
trente ans, il faudra certes disposer d’un bouclier sécuritaire mais il serait
un peu court de se limiter à cela. On peut toujours se demander ce que nous
aurions fait si Al Qaïda, soutenue par les Talibans, avait choisi en 2001 de
frapper Paris plutôt que New York et Washington. Aurions nous été capables de
mettre à bas le régime taliban et de traquer Ben Laden ? Aurions nous pu
former une coalition pour nous aider dans cette entreprise ? Si le
bouclier est pour l’instant efficace comme en témoignent les projets d’attaques
terroristes qui ont pu être déjoués, l’épée est bien courte et faire appel à
celle des Américains est de moins en moins sûr sinon souhaitable. Il paraîtrait
donc pour le moins inconséquent de baisser la garde.
Michel Goya
[1] Thomas Friedman, The
World is Flat : A Brief History of the Twenty-First Century, 2007.
[2] Arjun Appaduri, Géographie
de la colère, Payot, 2007.