dimanche 23 juin 2013

La guerre mondiale en miettes

Conférence d'introduction au colloque « Répondre aux défis de la fragilité et de la sécurité en Afrique de l’Ouest »
Banque mondiale et ministère de la défense
24 juin 2013 
Version modifiée


Dans une lettre datant de 1899 le jeune Churchill avouait ses rêves de gloire militaire et son désespoir devant un monde qui allait désespérément vers la paix universelle. Churchill, comme la plupart de ses contemporains, était alors persuadé que la « mondialisation » de la fin du XIXe siècle allait entraîner la paix par la prospérité et l’interdépendance des économies. La guerre entre nations européennes paraissait alors comme une « grande illusion » pour reprendre le titre du livre de Norman Angell-Lane paru en 1910.

En réalité, cette première mondialisation avait surtout exacerbé les sentiments nationaux et engendré de nouvelles ambitions chez les nations qui en avaient profité. On est passé en quelques années d’un sentiment de paix généralisée aux deux conflits mondiaux. La grande illusion n’était pas celle que l’on croyait.

La fin de la guerre froide et les bienfaits de la mondialisation démocratique et libérale ont suscité des espoirs similaires de fin de la guerre. Les faits ont semblé leur donner raison puisqu’après avoir régulièrement augmenté depuis 1945, le nombre de conflits diminue depuis 1991. Les statistiques du Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI) confirment un rapport de l’Human Security Center montrant en 2005 qu’il y avait alors presque deux fois moins de conflits qu’à la fin de la guerre froide. Le phénomène qualitatif majeur de cette évolution concerne l’extrême raréfaction des conflits interétatiques concluant ainsi une tendance observée depuis la fin des années 1970. La première décennie du XXIe siècle, n’a connu que trois conflits de ce type, soit seulement environ 10 % du total, phénomène d’autant plus spectaculaire qu’il n’y a jamais eu autant d’Etats dans le monde.

Le monde est cependant encore assez loin de la paix perpétuelle annoncée par Emmanuel Kant ou de la fin de l’Histoire. Si le nombre des guerres a diminué sur l’ensemble du monde, elles ont eu aussi tendance à se concentrer sur quelques régions : Balkans, Caucase, Afghanistan et surtout Afrique subsaharienne où se concentrent la très grande majorité des victimes. Quatre conflits intérieurs africains (Angola, Soudan, Rwanda et surtout Congo) ont ainsi fait chacun plus d’un million de victimes jusqu’au début des années 2000. Surtout, à côté de ces quelques affrontements géants, on a vu se multiplier un peu partout des « poches de colère » dans toutes les fissures des sociétés. Si les guerres interétatiques, souvent associées à l’idée même de guerre, ont presque disparu, nous assistons peut-être à une nouvelle forme de guerre mondiale, une « guerre mondiale fragmentée » où de multiples petits acteurs armés s’opposent aux Etats et créent une situation de désordre prolongé.

Revenons en arrière. Dans les années 1950, l’économiste Gaston Imbert a décrit les corrélations qui pouvaient être établies en Europe entre les cycles économiques et les guerres depuis les débuts de la Révolution industrielle. Selon lui, les périodes de croissance ont tendance à susciter des conflits entre les nations alors que les périodes de récession ont plutôt tendance à susciter des conflits dans les nations. Dans le premier cas, les nations dépassent les problèmes intérieurs pour développer des ambitions extérieures que les ressources budgétaires permettent de satisfaire. Les « faucons » prennent le pas sur les « colombes » et les militaires sur les policiers. Dans le deuxième cas, la situation est inverse.

Lorsque Churchill écrit sa lettre, l’Europe pacifiste et contestataire est au bout d’un cycle de récession. Quelques années seulement plus tard, le nationalisme s’est développé en parallèle de la croissance et la guerre mondiale a éclaté. Le« doux commerce » évoqué par Montesquieu n’a pas réduit la possibilité de la guerre mais l’a au contraire augmentée. La loi d’Imbert a été mise en défaut pendant la crise des années 1930-40 par l’apparition des régimes totalitaires militarisés puis par l’arme nucléaire dont le caractère extraordinaire a profondément modifié les relations internationales.

Avec la fin de la guerre froide et la nouvelle unification libérale du monde, ces idées ont cependant retrouvé une certaine actualité.

Les Etats qui ont bénéficié de ressources budgétaires importantes du fait d’une forte croissance et d’une bonne gouvernance ont rapidement développé leurs outils de défense de façon plus que proportionnelle à leur taux de croissance économique et développé des ambitions parallèles. En 1990, les Etats-Unis étaient réduits à mendier une aide internationale pour financer leur expédition dans le Golfe. Quinze ans plus tard, ils finançaient eux-mêmes deux guerres à 1 000 milliards de dollars.

Ceux qui n’en ont pas bénéficié, du fait d’une faible croissance comme en Europe ou de la captation de la richesse produite par différents acteurs, font face à des problèmes sévères d’endettement publics et ont, entre autres, souvent réduit leur périmètre régalien dont celui de la défense. Hormis une poignée d’entre eux, la plupart des Etats du monde se sont en réalité affaiblis avec la mondialisation. La crise financière de 2008 n’a fait qu’accentuer encore le phénomène en frappant même certains des anciens bénéficiaires.

Le résultat est que dans la majeure partie du monde, les Etats ne contrôlent plus qu’une partie de leur territoire, le reste, côté obscur de la mondialisation, est celui des oubliés du développement mais aussi souvent celui du particularisme et de la tradition. Si, contrairement à la guerre froide, il est désormais possible de se rendre dans pratiquement n’importe quel pays, on ne peut que rarement s’y déplacer partout en toute sécurité tant les zones de non-droit se sont multipliées dans les banlieues, bidonvilles géants, ghettos ethniques, territoires occupés ou zones tribales. Si la guerre est presque nulle part, l’insécurité est désormais un peu partout.

De nouvelles organisations sont apparues, certaines relevant tout à la fois des bandes criminelles, des mafias ou des groupes de mercenaires alors que d’autres sont des groupes politiques avec un caractère religieux de plus en plus marqué. Certaines de ces structures ont un enracinement très local (les organisations « telluriques » de Carl Schmitt) alors que d’autre ont une vocation plus internationalistes et fonctionnent en réseau. Malgré des logiques et des visions différentes, parfois conflictuelles, les frontières entre ces groupes sont souvent poreuses. Ces groupes ne sont forts que parce que les Etats sont faibles. Alors que ces derniers voient leurs ressources comptées, les organisations armées bénéficient elles à plein de la mondialisation.

Alors que la contraction des budgets de défense, la fin de la guerre froide et la disparition du sponsor, soviétique, les difficultés budgétaires de pays comme la France, affaiblissait les armées de nombreux pays émergeants, la prolifération des armes légères profitait au contraire aux organisations rebelles et/ou criminelles. Si beaucoup d’armées africaines ont des véhicules ex-soviétiques en panne et n’ont plus de conseillers militaires français, les groupes armées de leurs côtés disposent de kalashnikovs qui, elles, fonctionnent bien et sont de plus en plus accessibles.

Les nouvelles technologies de l’information n’ont pas seulement permis la formation d’une offre artistique ou médiatique alternative aux grandes entreprises qui en avaient le monopole, elles se sont étendues également à l’organisation de réseaux d’action anti-étatiques comme l’essaim de bandes qui a embrasé les banlieues françaises en octobre 2005, la guérilla nationaliste sunnite en Irak de 2003 à 2007 ou les foules du « printemps arabe ». Les groupes non-étatiques gagnent en souplesse là où les Etats, sous prétexte de rationalisation, ont tendance à se rigidifier. Les Etats sont de plus en plus condamnés à ne faire que réagir à des évènements surprenants, chez eux ou ailleurs, avec des moyens de plus en plus réduits et rigides. Ajoutons enfin que le reflux des Etats crée souvent un vide social occupé par l’offre de ces groupes, plus proches des gens, souvent riches et surtout plus honnêtes. Les paysans pashtounes préfèrent ainsi faire appel à la justice talibane, dure mais rapide et gratuite, plutôt qu’à une administration corrompue.

Les groupes politiques se substituent ainsi progressivement aux Etats faibles pour former des proto-Etats comme le Hezbollah libanais, le Sadr-City mahdiste au nord de Bagdad ou le Pashtounistan taliban ou des réseaux s’incrustant dans plusieurs « pays porteurs » comme Al Qaïda au Pakistan, en Somalie, Libye, Yémen etc. poussant même des ramifications économiques jusqu’au Congo. D’autres groupes sont au contraire de purs prédateurs. L’Afrique est le continent le plus affecté par cette nouvelle génération de guérillas qui ne veulent pas forcément prendre le pouvoir, comme les mouvements rebelles de la génération précédente, ni même rallier la population. Ne pouvant plus recruter des volontaires, l’armée de libération du Seigneur s’est mise à enlever des milliers d’enfants en Ouganda pour en faire des soldats ou des esclaves. Pour pouvoir subsister ces groupes parasites sont désormais souvent associés à différents trafics comme celui des diamants ou celui des drogues.

Ces groupes  sont désormais suffisamment forts pour résister aux armées, y compris celles des puissances occidentales. Dans le grand Moyen-Orient, du Hezbollah au réseau Haqqani en passant par l’armée du Mahdi en Irak, ni les Etats-Unis renforcés de l’OTAN ni Israël n’ont réussi à vaincre définitivement une seule de ces organisations. Le seul succès est le retournement de la guérilla sunnite en Irak avec le mouvement du Réveil. Ces groupes sont aussi capables de faire imploser définitivement certains Etats faibles. C’est déjà le cas de la Somalie où chaque apparition d’un acteur centralisateur voit tous les seigneurs de guerre se liguer contre lui et l’éliminer. C’est un risque majeur au Congo ou vingt commandants rebelles se nourrissent déjà du chaos.

Ce n’est plus la force des Etats qui incite au conflit extérieur mais leur faiblesse même, qui suscite des contestations internes de plus en plus violentes. D’horizontales, entre Etats nations, les guerres sont redevenues largement verticales entre forces imbriquées dans un même espace. La majorité des hommes qui y portent les armes (organisations armées, milices d’autodéfense, polices, sociétés militaires privées) sont désormais civils et ceux qui en subissent les effets sont également civils, à 90 %.

La guerre mondiale en cours est une guerre pour la survie des Etats contre les forces diverses et multiples qui les rongent de manière peu visible par en haut et, plus spectaculairement, par en bas, par toutes ces fissures qui sont apparues dans toutes les fragilités qui seront étudiés cette journée et qui, si elles ne sont pas colmatées laissent passer les éruptions. A la question des rapports entre stratégies militaires et fragilités, la réponse est simple : elles sont désormais consubstantielles.   

dimanche 16 juin 2013

Elite academy

« Il est avocat, il a appris à parler ;
moi, je suis énarque, j’ai appris à gouverner la France »
Ségolène R. parlant de Nicolas S.

Elite Academy de Peter Gumbel est ce genre de livre que seuls les anglo-saxons savent bien faire, mélange de témoignage personnel et d’analyse scientifique. Le témoignage, que je vous laisse découvrir, est celui du fonctionnement de Sciences Po-Paris notamment sous la direction de Richard Descoing, à la fois symbole et tentative de réforme de l’élitisme à la française. L’analyse est celle d’un système, très spécifique, de sélection des élites à base de concours des grandes écoles et de ses résultats.

Le constat de départ est celui de la mainmise presque complète de la direction des institutions et des grandes entreprises par une toute petite aristocratie de concours. Depuis 1974, début de l’étude citée par Gumbel, 60 % des collaborateurs (le terme n’est pas précisé) des Présidents de la république et des Premiers ministres sont des X ou des Enarques, avec une très légère et très provisoire inflexion sous Nicolas Sarkozy (55 %). Du côté économique, en 2010,  84 % des 546 dirigeants du CAC 40 étaient issus d’X, ENA et HEC (19 PDG sur 40 étaient des X), le conseil d’administration de Vinci comptait alors 14 X parmi ses 24 membres. C’est plus qu’en 1994, lorsqu’une autre étude évoquait 75 % de PDG des 200 premières entreprises françaises issus de grandes écoles (dont Polytechnique et l’ENA pour moitié et autres grandes écoles, dont HEC, pour un quart). C’est nettement plus qu’en 1972, alors que déjà 60 % des dirigeants des plus grandes entreprises étaient issus de 5 grandes écoles (et parmi 42 % de Polytechniciens).

L’oligarchisation de notre élite s’est donc accentuée en même temps que le développement de la mondialisation libérale, profitant notamment à fond des grandes vagues de nationalisations-privatisations des années 1980-90  et alors même que sa base de recrutement, sensiblement toujours la même (4 000 candidats des écoles préparatoires, pour lesquels l’Etat dépense 50 % de plus que pour les autres étudiants et quelques centaines d’élèves des grandes écoles elles-mêmes) diminuait en valeur relative par rapport à une population en augmentation croissante, surtout celle qui accède à l’enseignement supérieur. La concurrence à l’entrée s’est donc accrue au bénéfice de ceux qui disposaient d’avantages socio-culturels leur permettant petit à petit de placer les « héritiers » dans les meilleures conditions de réussite à des concours difficiles.

En résumé, nous avons une élite de moins en moins représentative de la société et donc de plus en plus uniforme socialement et même intellectuellement (ne serait que par la prédominance aussi peu rationnelle qu’outrancière des mathématiques dans le processus de sélection). Cette même élite de stratèges d’Etat se trouve elle-même prise en défaut lorsque l’Etat n’est plus stratège.  Démocratie de recrutement et services de l’Etat, tant vantés, apparaissent donc de plus en plus comme les lumières résiduelles d’étoiles en train de mourir, le tout dans un contexte de marasme économique à la fois cause et conséquence de cette oligarchisation. Nous sommes loin de la France du Conseil national de la résistance et de de Gaulle.

Le phénomène apparaît d’autant plus scandaleux que les autres pays développés ne fonctionnent pas de cette façon. L’Allemagne, dont on ne peut pas dire qu’elle soit mal administrée, ni mal gérée économiquement, ne possède pas de grandes écoles. Avec 24 000 étudiants, les 8 universités de l’Ivy league (où ne figurent pas Stanford, Georgetown et l’université de Chicago) ont une base de recrutement 50 fois plus large que l’ENA-X mais surtout, à l’autre bout du circuit, les anciens élèves d’Harvard ne sont « que » 65 parmi les 500 PDG des plus grandes entreprises alors que 35 ne sont même pas allés à l’université et que les autres sont issus de parcours très variés. Il faut noter que 40 de ces 65 Harvardiens  sont titulaires d’un MBA tardif obtenu après plusieurs années d’expérience professionnelle. Même le système britannique des public schools et d’Oxford-Cambridge, a profondément évolué depuis 25 ans dans le sens d’une bien moindre grande mainmise sur le pays. Il est vrai que le système anglo-saxon porte en lui-même d’autres failles dont le coût financier et l’endettement massif qu’il impose ne sont pas les moindres.

Pour autant, en quoi ce monopole français accordé aux grandes écoles poserait-t-il problème, outre qu’il satisfait une certaine nostalgie d’ancien régime ? Après tout, au point de vue microéconomique, les élèves qui sont sélectionnés en grandes écoles sont tous des gens intelligents et a priori plutôt bien formés. On peut s’interroger cependant sur les critères de sélection qui ne laissent aucune place à des qualités comme l’esprit d’entreprise, l’imagination ou simplement la capacité à conduire d’autres individus, comme si la capacité à résoudre des équations suffisait à résoudre tous les problèmes de monde réel. C’est cependant au niveau macroscopique que les choses se compliquent lorsqu’un même groupe issus de sensiblement les mêmes milieux et ayant suivi les mêmes formations en viennent à gérer par le haut l’ensemble de la diversité du monde. On retrouve alors les effets pervers classiques du copinage du « petit monde » (ici), des liens consanguins entre cabinets et conseils d’administration et peut-être surtout de « pensée unique » (ici), au cœur d’un environnement international plus fluctuant et incertain que jamais. La France innove-t-elle encore par en haut ?

L’opposition entre le micro et le macroscope n’est pas seule en cause, il y a aussi l’opposition entre le visible et l’invisible, le visible c’est le brillant de l’apparence et souvent du fond des aristocrates, l’invisible, ce sont les frustrations qu’un tel système darwinien de sanction par l’échec dès le plus jeune âge provoque chez ceux qui en sont exclus et qui se voient ainsi réduire considérablement leurs possibilités d’accéder à des hautes (et même moins hautes) responsabilités. C’est la thèse soutenue de manière très convaincante par Thomas Philippon dans Le capitalisme d’héritiers qui considère que cette classe « grandécolesque »à laquelle s’ajoute (ou se superpose) celle encore plus visible dans certains milieux, des « enfants de ».

Le coût social et économique de cette frustration est considérable. Dans une étude datant de 2005, Lorsqu’il s’est agi de qualifier la qualité des relations au travail, les Français sont les derniers sur 32 nations, avec 52 % à les juger bonnes (80 % en Allemagne). 46 % des sondés français estimaient alors être à la fois sous-payés et sous-employés et seulement 14 % d’entre eux voyaient leur perspectives d’amélioration comme bonnes (soit deux fois moins qu’au Royaume-Uni ou en Allemagne). Dans les classements des grandes entreprises où il fait bon travailler en Europe, les sociétés françaises sont traditionnellement classées parmi les dernières (ici). La frustration devant la confiscation du pouvoir se double d'un sentiment de trahison lorsque l'élite semble ne pas faire ce que pourquoi elle est faite (et pas par exemple amoindrir les performances de l'Etat) puis d'injustice lors des situations de crise, lorsqu'on constate que les Grands écoliers ne sont jamais affectés par leurs conséquences. Comme si, dans l'armée de terre, les Saint-Cyriens étaient la seule catégorie d'officiers à ne pas être, collectivement, affectée dans leur recrutement et leur avancement par les réductions en cours depuis vingt ans. 

Outre le coût médical d’une telle société sous stress avancé, on conçoit là-aussi que l’initiative et l’audace ne soient pas spécialement au rendez-vous dans une société qui les pénalise. Rien n’empêchait pourtant que Facebook ou Google apparaissent en France, en apparence seulement.

On peut imaginer de contourner ces blocages par de la téléréalité comme cela est déjà le cas pour certaines carrières artistiques, on aurait ainsi une « entrepreneur-academy » ou une « officiers généraux-pop stars ». On peut aussi imaginer une révolution néo-démocratique, c’est aussi une spécialité française. Dans tous les cas, il y a urgence. La France s’efface de l’Histoire.

samedi 8 juin 2013

Enrichissons-nous de nos mutuelles ressemblances

Modifié le 10 juin

En 2012, l’université de Cambridge publiait une étude analysant les rapports entre les PDG et les conseils d’administration des 250 plus entreprises françaises, de 1994 à 2001, en fonction de leur appartenance ou non à une grande école (ici). Mystérieusement, cette étude n’a pas eu beaucoup d’échos en France alors que les résultats sont pourtant des plus intéressants.

L’auteur constatait d’abord que plus de 50 % des PDG sont issus de Polytechnique (29,32 %) et de l’ENA  (21,95 %). Près de 20 % sont par ailleurs aussi issus de l’Inspection des finances ou des Mines. Par ailleurs, pour des conseils d’administration de 11,4 membres en moyenne, 3,5 viennent de ces deux seules écoles.

Les résultats sont sans appels :

. En prenant comme critère la cotation en bourse sur deux ans, les entreprises dirigées par des Enarques ou des X ont, sur 2 ans, ont un résultat moyen inférieur de plus de 7 % par rapport à celles qui ne le sont pas.

. Paradoxalement, le taux de remplacement forcé des PDG non issus des Grandes écoles est assez nettement plus important que celui des PDG X ou Enarques (3,3 % par semestre contre 2,8). Autrement dit, les conseils d’administration français sont plus indulgents avec l’incompétence des X et Enarques qu'avec celle des autres. Sans surprise, cette indulgence est d’autant plus importante que les liens sont proches (lorsqu’il y a un PDG et au moins un membre du CA issus du même corps).

. Qui plus est, lorsqu’un PDG est remercié, s’il est X ou Enarque il aura 22,39 % de chances de trouver un poste encore supérieur contre 8,33 % pour les autres.

. Ajoutons enfin cet autre paradoxe qu’à la tête d’une entreprise privée française, les PDG anciens hauts fonctionnaires sont deux fois mieux payés que ceux qui ont fait leur carrière dans le privé. Ils toucheront 2,5 fois plus de bonus et beaucoup plus de stocks-options.

Pour comprendre ce phénomène, l’auteur de l'étude, Bang Dang Nguyen, parle d’ « effet petit monde », qui ressemble beaucoup au processus de circulation des élites décrit par Vilfredo Pareto ou Arnold Toynbee :

. Un petit groupe s’insinue dans les sphères du pouvoir, c’est-à-dire en France, les cabinets ministériels puis les conseils d’administration des grandes sociétés (avec une grande vague d’ « émigration » pendant la séquence nationalisations-privatisations des années 1980).

. Une certaines masse critique atteinte (un millier d’individus), ce complexe économico-administratif s’auto-entretient au sommet et tend à devenir héréditaire à sa base. Le « bassin de recrutement » tend donc à se rétrécir socialement (le pourcentage de boursiers de X est deux fois inférieur à celui des écoles d’ingénieurs, 88 % des parents des étudiants de l’ENA sont de milieux aisés) et même géographiquement (l’écrasante majorité des élèves de Polytechnique est issue de 5 lycées de Versailles et des 3e, 5e arrondissements de Paris).

. Plus cette élite se resserre et se ressemble et moins elle est créative, donc performante dans un monde où l’innovation est essentielle (ici).

Cette déconnexion croissante et ce rendement décroissant finiront par se voir. L’aristocratisation débouchera alors sur une contestation, d’abord silencieuse comme celle des actionnaires étrangers qui, peu sensibles au prestige des grandes écoles, ont fait que 28 % des PDG du CAC 40 ne sont plus français, et puis ensuite plus agressive si rien ne change pour que tout change.