La manière dont une armée est organisée, équipée,
orientée intellectuellement, soutenue matériellement et psychologiquement par
le reste de la nation est appelée « modèle ». Ce modèle d’armée est l’instrument de force d’une nation et il est destiné
prioritairement à imposer sa volonté à d’autres entités politiques, États ou
organisations armées, dans le cadre d’un contexte international donné qui en
définit le champ et les règles d’emploi.
Le problème est que les règles du jeu international évoluent
régulièrement, selon des rythmes de 10 à 30 ans, et surtout qu’elles
changent souvent en quelques années seulement sous la pression de grandes
ruptures, alors qu’il faut beaucoup plus de temps pour transformer un modèle d’armée.
Cela fait longtemps maintenant qu’une coalition
dirigée par les États-Unis n’a pas organisé de campagne aérienne contre un « Etat voyou » et qu’on ne parle plus par ailleurs de « soldat de la paix », d’interposition, de stabilisation
ou d’ingérence humanitaire, toutes ces choses typiques de la période du « Nouvel ordre mondial ». La guerre contre les
organisations salafo-djihadistes qui caractérisait la deuxième partie de cette
période n’a pas disparu, loin de là, mais elle s’estompe. Place maintenant prioritairement
pour les pays occidentaux, et donc la France, à la « confrontation », ce terme des années 1960 décrivant un affrontement entre puissances
sous le seuil de la guerre ouverte. On en avait un peu oublié les règles. On
les a remises un peu au goût du jour en parlant improprement de « guerre hybride » pour faire croire à du
neuf, mais sans en tirer complètement les conséquences pour notre modèle d’armée.
Nous voici donc maintenant au moment de la crise ukrainienne
avec un modèle d’armée en décalage clair avec les nouvelles règles du jeu
international. Nous aurions pu éviter cela, nous pouvons encore y remédier.
Résumé des épisodes précédents
Puisque la période actuelle reprend énormément de codes
de la guerre froide, il n’est pas inutile de revenir sur la manière dont on
voyait les choses à l’époque après le cycle des guerres de décolonisation.
Au début des années 1960, les forces armées françaises
sont réorganisées d’abord pour faire face en Europe à la menace de l’Union
soviétique dotée depuis peu de missiles intercontinentaux thermonucléaires. À
cet effet, on crée une force nucléaire destinée à résister à n’importe quelle attaque
et à détruire le territoire de celui qui envahirait le nôtre ou nous attaquerait
avec des armes thermonucléaires. Cette force de frappe est alors comme la Reine
sur l’échiquier, la pièce de loin la plus puissante, mais qu’il n’est possible
d’utiliser que si le Roi est en échec ou si l’ennemi utilise en premier sa propre
Reine. Son emploi équivaut dans ce dernier cas à un suicide mutuel. Tout cela
donne un équilibre instable particulièrement stressant.
Pour ne pas avoir à se retrouver en situation de devoir
utiliser la Reine en premier, on réduit la possibilité de mise en échec du Roi en
mettant en place devant lui un corps de bataille aéroterrestre. Cette force est
alors destinée à défendre conventionnellement les frontières du pays et même
celles des voisins en particulier la République fédérale allemande (RFA), face
aux forces du Pacte de Varsovie. On crée en parallèle, une force de défense opérationnelle
du territoire (DOT) afin de lutter contre les infiltrations possibles de l’ennemi
entre les pièces et qui pourraient entraver le fonctionnement de l’ensemble.
La deuxième grande hypothèse d’emploi des forces est l’intervention
dans ce que le général Poirier décrivait en 1977 comme le troisième cercle d’intérêts
de la France après le sol national métropolitain et l’Europe. Depuis 1895, on n’engage
plus de conscrits à l’étranger, et par voie de conséquence on n’y emploie que
des professionnels ou au moins des volontaires au-delà de la durée légale de
service. C’est une force très réduite en volume, car on n’imagine pas alors
avoir à mener autre chose que des interventions « coup
de poing » très limitées dans l’espace et le temps. Pour reprendre la métaphore
échiquéenne, ce sont les cavaliers qui peuvent éventuellement sauter hors de l’échiquier
européen pour agir provisoirement plus loin.
Bien sûr, tout cela ne s’est pas mis en place en un an
mais sur une bonne dizaine d’années. Il y a eu aussi des tâtonnements et des incohérences
lorsque le modèle a été confronté à la réalité. Il a cependant fonctionné pour
l’essentiel, c’est-à-dire la confrontation générale avec l’Union soviétique.
Personne n’a voulu dans les deux camps franchir le seuil de la guerre ouverte,
car ce franchissement même minime paraissait augmenter considérablement la
probabilité d’emploi de la Reine nucléaire, ce que personne ne voulait. On s’est
trouvé ainsi en Europe avec des forces armées conventionnelles et nucléaires d’une
puissance inégalée mais immobiles dans leur face-à-face.
Il y avait un peu plus de liberté d’action militaire hors
d’Europe, mais pas tant que ça. Les moyens français que l’on pouvait y
consacrer étaient réduits et leur emploi souvent mal vu. On a quand même réussi
de nombreuses interventions en Afrique jusqu’en 1979 et même une campagne de
contre-insurrection au Tchad, mais l’accusation de néo-colonialisme a pris le dessus.
Face à des États, les choses étaient encore plus compliquées, ces États pouvant
être soit considérés comme alliés du camp occidental, soit sponsorisés par l’Union
soviétique et donc au moins puissamment armés et soutenus diplomatiquement par
elle. On pouvait même éventuellement rencontrer des soldats soviétiques, ce que
l’on voulait éviter absolument pour ne pas provoquer d’escalade.
La France en confrontation
Avec des moyens limités et de fortes contraintes, il a
fallu souvent user de la force avec subtilité pour parvenir à ses fins et c’est
là que là que le concept de confrontation intervient. Pour mémoire, le terme « confrontation » a été utilisé pour la première fois pour désigner un
affrontement sous le seuil de la guerre ouverte après l’affrontement entre le Royaume-Uni
et l’Indonésie de 1962 à 1966 sur la question des provinces malaises de Bornéo.
Pas de guerre revendiquée par aucun des camps, mais plein de moyens de pression
utilisés pour faire céder l’autre et de petits affrontements masqués dans la
jungle de Bornéo.
De 1961 à 1990, la France s’est trouvée dans une
situation similaire face à cinq États, outre l’Union soviétique, adversaire
permanent. Le premier a été la Tunisie qui a essayé de chasser les Français des
bases de Bizerte. La réponse française a été une intervention violente et brève
de quelques jours pour dégager ces bases. La Tunisie a cédé. Le second a été le
Brésil qui contestait à la France en 1963 des zones de pêche au large de ses
côtes. Il a suffi alors de déployer les bâtiments de la Marine nationale pour
protéger les pêcheurs français pour faire reculer le Brésil.
Les confrontations des années 1980, en pleine période de
« petite guerre froide » ont été plus délicates à
gérer. Dans les zones occupées par les forces soviétiques et donc interdites officiellement
aux soldats occidentaux, on a fourni de l’aide aux rebelles qui les
combattaient en Afghanistan et en Angola, une aide parfois accompagnée de « soldats fantômes ».
La confrontation avec la Libye a été la plus
importante. Avec l’opération Manta en août 1983, remplacé par Épervier en 1986
la France a déployé en quelques jours une brigade au centre du Tchad et une
force aérienne de 50 avions et 30 hélicoptères répartis entre N’Djamena
et Bangui, sans compter le groupe aéronaval à proximité des côtes. La crédibilité
du déploiement français était renforcée par la définition d’une ligne rouge sur
le terrain dont le franchissement signifierait automatiquement le combat. L’adversaire
libyen, présent militairement dans le nord du pays et menaçant le sud avec ses
alliés, a été dès lors placé devant le fait accompli et n’a pas osé franchir le
seuil.
Derrière
ce bouclier, la France a porté assistance à l’armée nationale tchadienne avec
des équipements et des soldats fantômes qui l’ont accompagné dans son offensive
victorieuse dans le nord. On a franchi aussi ponctuellement de part et d’autre
le seuil de l’affrontement avec des frappes aériennes ou des tentatives de frappes,
mais sans aller jusqu’à la bataille. Pas de guerre ouverte
ne signifie pas pour autant ne pas s’affronter un peu. Opération de fait
accompli, dissuasion, assistance aux ennemis de l’adversaire, petites attaques
plus ou moins discrètes, et on a une palette assez complète de manières d’employer
la force armée dans un contexte de confrontation.
Bien
entendu, le champ ne s’arrête pas à l’emploi des forces armées et comprend en
réalité tout ce qui peut permettre d’exercer une pression sur l’autre, comme par
exemple les attentats terroristes que la Libye a utilisés contre nous en détruisant
un avion de ligne.
Contre
la Syrie et l’Iran durant la même période, les choses ont été plus difficiles
puisque ces deux États ont attaqué la France dans le champ clandestin, avec des
attentats et prises d’otages au Liban et en France réalisés par des organisations
armées alliées. La France assistait cependant alors très largement (contre
rétribution) l’Irak dans sa guerre contre l’Iran, mais elle n’a pas osé
attaquer directement l’Iran. La France a cédé en 1987 à toutes les exigences de
l’Iran. C’est la seule défaite de la France dans une confrontation contre un
autre État, un peu par manque de moyens de rétorsion, beaucoup pas manque de
volonté et indigence stratégique.
En
résumé, la France de la guerre froide a mis en place un modèle de forces assez
complet pour faire face à toutes les menaces du moment et mis en œuvre avec
plus ou moins de bonheur toutes les pratiques de la confrontation depuis la dissuasion
stratégique, nucléaire et conventionnelle en Europe ou l’assistance militaire en
passant par la saisie de point en fait accompli, les frappes de rétorsion
ou l’engagement de soldats fantômes. On sentait bien que l’on avait une faible
capacité de projection et qu’on aurait été incapable de chasser les Argentins
des îles Malouines en 1982 à la place des Britanniques, mais cela ne nous troublait
pas beaucoup. Et puis le monde a basculé.
Le
modèle d’armée qui aurait pu exister
Le
changement rapide de contexte international entre 1989 et 1991 n’imposait pas
forcément de transformation profonde du modèle français. Même si la menace de mise
en échec du Roi s’éloignait, il n’était pas dit que cela durerait éternellement
et puis la menace d’une attaque par une arme de destruction massive perdurait. Il
était donc indispensable de conserver la force nucléaire, la Reine à côté du
Roi. La vraie nouveauté était que la France était devenue stratégiquement une
île. Tout ce qu’on imaginait pouvoir se dérouler à proximité devait maintenant
s’anticiper au loin et ce d’autant plus que toutes les contraintes qui limitaient
l’emploi des forces étaient levées. Le Conseil de sécurité des Nations-Unis (CSNU)
n’était plus bloqué par les vetos et pouvait voter des opérations de coercition.
Plus personne ne soutenait politiquement et matériellement des États hostiles, dont
le nombre d’ailleurs diminuait grâce à la diffusion du modèle libéral-démocratique,
mais aussi par la crainte de subir la foudre américaine.
Cela
a commencé avec la guerre contre l’Irak en 1990, ce qui nous a pris de court.
Cette guerre, inenvisageable quelques années plus tôt, devenait possible. Pour
la conduire, les États-Unis se contentaient de déployer contre l’Irak les
moyens prévus contre une Union soviétique alors moribonde. Pour la France, ce fut
plus difficile. Comme personne n’avait envisagé de réserve professionnelle, il
fallut ratisser des soldats professionnels dans tout le pays pour réunir en
Arabie saoudite six groupements tactiques interarmes
(GTIA) terrestres, 60 hélicoptères d’attaque et 42 avions
de combat, soit 16 000 hommes au total. L’opération Daguet marquait
la limite haute de notre capacité d’intervention alors que par ailleurs l’armée
de Terre pouvait disposer de 120 régiments de
combat, infanterie, blindés, hélicoptères de combat, aux frontières de la France
et que l’armée de l’Air mettait en œuvre 680 avions de combat. La conséquence
logique, qu’il a fallu des années à concrétiser, était de professionnaliser
toutes les pièces de l’échiquier et non plus seulement les cavaliers, puis de
leur donner les moyens d’être engagés au loin.
Pour être sérieux, il faut être capable d’intimider
une armée complète de quelques pays ou organisation que ce soit, au moins le
temps de coordonner son action avec celles des pays alliés, en particulier
celui dans lequel on intervient. C’est le principe originel du corps d’armée
napoléonien, suffisamment puissant pour vaincre les faibles et résister au fort
en attendant les renforts. Bien entendu, ce corps d’armée expéditionnaire doit
être transportable et soutenable et de manière autonome sur la longue durée. Cela
signifie concrètement disposer de moyens de transport naval et aérien, comme
les avions gros porteurs des C-17 Globemaster, ou les appareils russes et
ukrainiens que l’on aurait pu acheter dans les années 1990 et moderniser. On
aurait dû aussi se doter de moyens de transport à l’intérieur d’un théâtre d’opération,
comme les hélicoptères lourds. Bien
entendu, il aurait fallu disposer aussi d’une structure de stocks et de flux permettant
de soutenir un combat de haute intensité pendant des mois et en troisième
échelon, une capacité de production de ressources, essentiellement industrielles,
permettant au moins de fournir rapidement et à grande échelle des équipements efficaces.
Cela n’était pas impossible. La loi de programmation
militaire de 1996 prévoyait ainsi de pouvoir déployer et soutenir 60 000 hommes,
tous professionnels, et 100 avions de combat en 2015. Avec une telle
force, il aurait été capable de faire face à tous les problèmes. Il aurait
suffi pour cela de maintenir le même effort de Défense qu’en 1989, aux
alentours de 3% du PIB. A 3% du PIB, le budget des armées serait actuellement
de 75 milliards d’euros et non de 40 ou de moins de 30 s’il n’y avait eu
de rebond à partir de 2015. Il serait même de 92 milliards d’euros si on
faisait un effort identique (3,7%) à celui des États-Unis.
Au lieu de faire cet effort, la France, comme
pratiquement tous les pays européens, a fait des économies. L’effort de Défense
français exprimé en % du PIB a été divisé par deux de 1990 à 2015, et il aurait
encore décliné si l’émotion provoquée par les attentats terroristes en France n’avait
interrompu cette inconséquence. Le modèle de force professionnel n’a cessé de
se contracter du fait de la crise des ciseaux entre des ressources déclinantes
et l’acquisition d’équipements majeurs à un coût représentant entre deux et
quatre fois celui des précédents. Le modèle est devenu à la fois réduit, sur-asymétrique
lorsqu’il s’est agi de combattre des petits groupes combattants irréguliers
(des avions Rafale contre des pickups) et insuffisant pour faire à face à des adversaires
de grande dimension. La France n’est plus capable selon l’hypothèse d’engagement
majeur que d’engager 15 000 hommes, regroupés principalement dans deux
brigades avec au moins six GTIA et avec 45 avions de combat. Autrement dit,
on prévoit seulement, et après six mois de préparation, de refaire l’opération Daguet
de 1990. Au lieu de l’échiquier complet, il n’y a plus que le Roi, la Reine et toujours
les deux cavaliers, très beaux et très expérimentés mais un peu seuls puisque
le reste a presque disparu.
Qui plus est, derrière ses unités en ligne l’« épaisseur » du soutien et des stocks est des plus faibles,
toujours par économie et parce qu’en flux tendus cela suffisait pour les
opérations de faible volume que l’on avait à mener. Il serait impossible ainsi
d’équiper simultanément toutes les plateformes aériennes et navales de tous
leurs sous-systèmes (radars, nacelles de reconnaissance, systèmes d’autoprotection,
etc.), de la même façon qu’il serait impossible d’équiper tous les régiments de
l’armée de Terre de tous les véhicules prévus en théorie. Au rythme de la consommation
en munitions en tout genre des combats en Ukraine, l’armée française ne brillerait
que pendant quelques jours, deux semaines tout au plus. Bien sûr, le fait qu’hommes
et équipements puissent être évacués, soignés et remplacés en grand nombre n’est
plus envisagé depuis longtemps ni donc organisé. Le stock, c’est la vie en
temps de guerre ou de confrontation.
Avec cet instrument en réduction permanente, nous
avons affronté des États ou pseudo-États, mais toujours en coalition dominée
par les États-Unis. Nous en avons même affronté un tous les quatre ans de
1990 à 2011, mais dans des « opérations Coubertin » où notre objectif essentiel était de participer, même à 5 %. Dans le
même temps, nous avons beaucoup effectué d’opérations de « gardiens de la paix » de diverses manières, de
l’interminable interposition au Liban aux missions de stabilisation en Bosnie
ou au Kosovo après l’établissement de la paix par la force en passant par les
interventions humanitaires armées. Les succès ont été très mitigés. Nous nous
sommes également à nouveau engagés en guerre contre des organisations armées en
Afghanistan puis au Sahel après une longue éclipse. Beaucoup de choses au
total, de petites choses surtout, avec finalement peu de succès clairs.
On notera que la période a connu peu de confrontations
de la France contre des États. On pourrait évoquer les rétorsions américaines
contre la France en 2003 au moment de la crise irakienne mais il n’y avait
aucun emploi de la force armée. On peut surtout évoquer le cas de la crise contre
la République de Côte d’Ivoire (RCI) pendant quelques jours de novembre 2004 après
le bombardement de soldats français par un avion ivoirien. On a alors employé
de part et d’autre une assez large gamme d’instruments de confrontation comme la
désinformation, l’emploi de foules violentes ou, côté français, la destruction
au sol des forces aériennes ivoiriennes.
Pas de Manta sur le Dniepr
Et puis les puissances de l’Ancien Monde, Russie,
Chine, Inde, Turquie, Iran, sont revenues sur le devant de la scène
géopolitique et y ont mené logiquement des politiques de puissance. Avec elles
sont revenues les règles du jeu de la guerre froide et comme au moment du basculement
des années 1988-1991, nous avons mis du temps à nous adapter.
Avec notre Reine nucléaire et nos deux cavaliers sans
souffle, nous voilà bien dépourvus pour faire face à tout. À défaut de changement de
régime, en avril 2018 les forces françaises, britanniques et américaines ont
frappé par missiles plusieurs sites militaires syriens afin de punir le régime
de Bachar al-Assad pour l’emploi d’armes chimiques. A l’été 2020, la France
a contré la Turquie en engageant une frégate pour intercepter des navires turcs
alimentant illégalement des armes en Libye puis en envoyant des chasseurs Rafale
à Chypre afin de contrer une intrusion là encore illégale dans les eaux grecques.
Il ne s’agissait là cependant que d’actions militaires limitées dans un champ
beaucoup plus vaste et dans lequel la France n’est pas encore très à l’aise,
car pas assez forte.
Si le modèle 2015 avait été réalisé et approfondi,
nous aurions pu, à la demande de l’Ukraine et avec l’accord des Alliés, déployer en quelques jours
une brigade légère et un escadron aérien à Kiev, en plaçant la Russie devant le
fait accompli et l’obligation pour parvenir à ses fins d’avoir à affronter la France
et ses alliés. Les Russes pratiquent régulièrement de telles opérations parce
qu’ils en acceptent le risque et qu’ils disposent des moyens de le faire. Au
lieu d’un sous-groupement en Estonie depuis la crise de 2014 et un GTIA en
Roumanie, unités utiles pour incarner la solidarité française mais incapables d’arrêter
une seule division russe, c’est l’équivalent du corps d’armée des ex-Forces
françaises en Allemagne qu’il aurait fallu être capable de déployer après la
brigade d’urgence.
Au
lieu de venir en aide aux forces ukrainiennes en prenant des équipements sur nos
maigres stocks et la substance de nos régiments, c’est dans des dépôts
importants, éventuellement de matériels anciens rétrofités ou au pire dans les
rangs des brigades de réserve que l’on puiserait. En arrière, le commandement
de la remontée en puissance mettrait en œuvre les mesures prévues de
mobilisation des ressources industrielles ou autres. Il y aurait des régiments
d’instruction entièrement dédiés à la formation technique et tactique des
Ukrainiens. Nous ne serions pas au 13e rang en matière d’aide
militaire à l’Ukraine.
Il serait pourtant relativement simple de faire mieux
à condition dans un premier temps de redonner de l’épaisseur aux unités de
combat en faisant en sorte qu’elles soient complètes en tout et pas équipées à
la demande à partir de stocks insuffisants. Si on pouvait déjà déployer rapidement
32 GTIA à partir du même nombre de régiments d’infanterie ou de cavalerie
et trois régiments d’hélicoptères de combat existants, et non entre 6 et 12 au
bout de six mois, ce serait déjà énorme. On peut espérer aussi aller au-delà de
la capacité de frappes aériennes de 10 à 15 projectiles par jour
sur une durée de six mois, réalisée au Kosovo en 1999 ou en Libye en 2011, ce qui est
évidemment insuffisant pour avoir un effet opérationnel sur une armée
importante. On sera encore loin de la capacité de 1990, mais dans une logique
de projection au loin, ce n’est déjà pas si mal.
Cela représente cependant encore moins du quart du
nombre de GTIA russes engagés en Ukraine, pour un pays dont la population n’est
qu’un peu plus de deux fois celle de la France. Mais
cet épaississement implique aussi celui du troisième échelon, celui de la fabrication
des ressources où il faut couper avec l’artisanat- quand on fabrique neuf canons
par an, c’est de l’artisanat – pour revenir à une production plus massive. C’est
encore une fois impossible sans un effort budgétaire conséquent et un effort de
réorganisation sur plusieurs années.
Pour faire mieux, on peut recruter encore des soldats
professionnels, mais on atteindra probablement rapidement les limites de l’exercice.
On peut aussi et surtout utiliser des forces complémentaires. Les États-Unis
ont une population cinq fois supérieure à celle de la France. Si on réduisait
par cinq le volume total de tous les combattants soldés par le département de
la Défense américain au plus fort de l’engagement en Irak, on obtiendrait un
chiffre de 100 000 hommes, bien loin des 15 000 prévus par la France.
Mais dans ces 100 000, on compterait 30 000 soldats
professionnels d’active, mais aussi 15 000 réservistes
professionnels et 55 000 supplétifs locaux ou internationaux dans le
cadre de sociétés privées ou de milices. Une armée professionnelle comme celle
de la France n’est pas condamnée à être petite pourvu que l’on surmonte certains
blocages et que l’on s’en donne les moyens. Si la France faisait le même effort
que les États-Unis pour ses forces de réserves, elle dépenserait 2,8 milliards
d’euros par an et non environ 100 fois moins. Cela changerait beaucoup de
choses.
Et puis, il faut travailler, analyser précisément ce
que nous avons oublié, comme le fait de simplement manœuvrer en terrain libre
au niveau d’un corps d’armée, les capacités que nous avons perdu dans la
neutralisation des défenses aériennes par exemple, et ce que nous avons manqué
comme les drones armés à bas coût ou les munitions rodeuses, etc. Observer, +analyser,
expérimenter, adopter selon des cycles plus courts. Il est inadmissible d’attendre
de 2009 à 2016 entre l’expression de besoin d’achat « sur
étagère » d’un nouveau fusil d’assaut pour remplacer le FAMAs et l’adoption du
HK-416, une arme disponible depuis 2005.
Pour conclure, la possibilité d’une confrontation avec
la Russie a été évoquée au moins depuis le Livre blanc de la Défense et la Sécurité
nationale de 2008 et est devenue une réalité depuis l’invasion de la Crimée et
le conflit dans le Donbass en 2014 sans parler des actions de diverses sortes
menées par la Russie contre la France, notamment en Afrique. Si cela a entraîné
au moins dans les armées une réflexion sur le retour à des combats de haute intensité,
cela n’a pas changé grand-chose dans notre modèle de forces en situation de « réparation » depuis 2015 après vingt-cinq ans de dégradation. La
seule action véritable a consisté à déployer un sous-groupement en Estonie et à
participer à la surveillance du ciel par des patrouilles aériennes régulières sur
le flanc oriental de l’OTAN. Il n’est pas évident que cette opération de « réassurance » fut si rassurante que cela en réalité, dans la
mesure où si elle concrétisait dès le temps de paix l’article 5 de la charte de
l’Alliance décrivant une attaque contre un membre considéré comme une attaque
dirigée contre tous, elle témoignait aussi de la faiblesse de notre capacité de
déploiement, en volume et en vitesse. Comme d’habitude, c’est dans l’urgence et
lorsque le problème a éclaté que l’on va réagir. Espérons maintenant que l’on
aille vite.

