Tribune publiée dans Le Monde
en date du 26 février 2019
Sous le Second Empire, on rayait de l’avancement tout officier
dont le nom se trouvait sur la couverture d’un livre. En 1935, après la
publication de Vers l’armée de métier
par le lieutenant-colonel de Gaulle, il était imposé un imprimatur officiel
à toute publication d’article ou de livre par un militaire. Le général Weygand
parlera plus tard d’un vent glacial vidant d’un seul coup un espace
intellectuel jusque-là bien occupé. Dans
les années qui ont suivi ces deux exemples, la France a subi un désastre
militaire qui, à chaque fois, a été qualifié de défaite intellectuelle.
Inversement, les forces armées françaises n’ont vraiment été
fortes que lorsqu’elles ont non seulement pensé, cela toutes les organisations
le font, mais débattues. Les innovations militaires de la Révolution et de
l’Empire n’auraient jamais eu lieu sans les « Lumières militaires », la victoire de 1918 n’aurait pas été possible sans le
bouillonnement intellectuel qui a précédé et accompagné. Il y a eu des
centaines de livres et d’articles écrits par des militaires avant 1914. On y
réfléchissait sur son propre métier, de la même façon qu’il y avait des débats
dans les autres disciplines, comme la médecine, ou dans les sciences. Rétrospectivement,
on y trouve beaucoup de bêtises, mais pas plus que dans les doctrines
officielles, mais aussi tout le stock d’idées alternatives qui a permis au
bouillonnement intellectuel de perdurer pendant la guerre, d’innover à grande
vitesse et justement de faire évoluer les doctrines, jusqu’à la victoire finale.
Après le désastre de 1940, l’armée de la France libérée a connu à son tour une effervescence
de réflexions professionnelles sur tous les domaines, depuis l’emploi des
blindés jusqu’aux nouvelles formes de guerre et l’appréhension du phénomène
nucléaire.
Clairement, dans l’armée de la Ve République, on
hésite beaucoup plus. Le syndrome algérien, la fin des débats parlementaires sur
les questions de défense au profit des conversations dans les cabinets d’un
exécutif désormais prédominant ont induit la tentation de l’immixtion politique
jusqu’aux échelons opérationnel et tactique. Les effets de ces immixtions ont
rarement été bons. Le bon exercice du métier a besoin d’une direction
stratégique, mais aussi d’une autonomie professionnelle. Que la stratégie soit
claire sera déjà énorme. Pour le reste les soldats s’adapteront au contexte et
surtout à l’ennemi. Ils s’adapteront d’autant mieux qu’ils réfléchiront et
débattront.
En 2005, le général Petraeus demandait au général britannique
Aylwin-Foster de faire dans la Military
Review une critique de l’action militaire américaine en Irak. Le constat
n’était pas flatteur, mais il était pourtant à l’intérieur une revue
institutionnelle américaine. Il a suscité par la suite un débat, qui a
contribué, avec de multiples autres contributions dans d’autres revues comme la
Marines Corps Gazette ou Parameters, à
faire évoluer la pratique militaire américaine en Irak. Aucune intrusion dans
le champ politique, aucun secret dévoilé évidemment, mais un débat entre professionnels
sur la manière de l’emporter sur le terrain. Inversement, le politique ne se
mêle pas de ces choses techniques.
Il y a quelques jours dans le numéro de la Revue Défense Nationale
(RDN) de février 2019, un officier publiait une
analyse opérationnelle et tactique de la manière dont la coalition combat au
Levant contre l’État islamique. Il n’y avait là rien d’un pamphlet mais un
discours argumenté, rien de politique non plus, aucun secret dévoilé et aucune
attaque personnelle. Il répondait d’une certaine façon à un autre officier qui
dans les numéros précédents de la revue faisait également une analyse militaire
de la situation. Mais si ce premier article, il est vrai très laudateur sur la
méthode opérationnelle américaine en vigueur dans toute la coalition, n’a pas
été inquiété, le plus récent, plus critique, a fait l’objet d’une réaction de
cabinet.
C’était oublier que nous étions en 2019 et non dans les années 1930,
et qu’à l’ère d’Internet et des réseaux sociaux, en voulant censurer on prend désormais
le risque d’amplifier. L’article attaqué, qui sans cela serait resté dans un cadre
restreint, est donc devenu à ce jour le plus lu de l’histoire de la revue. Le public
sait que le cabinet du ministère a voulu le censurer et tuer ainsi toute
réflexion professionnelle future.
Une armée plus que toute autre organisation car elle fait face
constamment à des ennemis mortels a toujours besoin d’évoluer et de s’adapter. Notre
armée a donc nécessairement besoin aussi de zones refuges de la pensée marquée
« expression
libre » pour des
auteurs qui n’engagent pas ainsi l’institution, y compris dans ses revues
institutionnelles.
On rappellera au passage pour cet exemple récent que le comité de
rédaction de la RDN relève de l’association de 1901, est financièrement
indépendant et revendique dans sa mission « la diffusion d'idées
nouvelles », ce qui n’est pas synonyme, loin de là, de
« communication ministérielle ». Il faut rappeler également que la
nécessité d’une autorisation préalable de publier a été supprimée depuis
longtemps pour les militaires. Il appartient aux comités de rédaction seuls de
juger de la qualité de l’article, de sa conformité avec le devoir de réserve
(ce qui est le cas ici) et du bon moment de sa publication (ce qui n’était pas
forcément le cas ici mais c’est une toute autre question) mais à partir du
moment où il est publié, un article écrit par un militaire doit être
intouchable. Il peut faire l’objet d’une réponse, il peut initier un débat intéressant
mais il doit être inconcevable d’en modifier une virgule.
Ne nous y trompons pas, c’est comme cela qu'on évolue vraiment et
qu’on développe des idées neuves, et donc par définition avec une dose de
critique autour de l’action qui n’exclut en rien la discipline dans l’action. Quitte
à imiter les Américains autant imiter ce qu’ils font de bien, et leur liberté
de réflexion professionnelle, préservée de toute intrusion politique, est un
modèle. On doit pouvoir faire au moins aussi bien dans ce domaine. Cela sera
bien plus utile pour la France qu’une censure politique qui au regard de
l’histoire s’apparente toujours finalement à une forme de traîtrise.
Michel Goya
