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mardi 19 novembre 2013

Vers une armée d’ingénieurs, de fonctionnaires et de robots-par Patrick Lamiral

Il y a quelques années, alors que notre armée était « au milieu du guet » de la professionnalisation, nous étions lourdement sensibilisés au nécessaire maintien du lien armée-nation, cordon ombilical dont dépendait notre armée, ne serait-ce qu’en termes de recrutement…. « Avec ce casque 400 métiers ! » pouvions-nous lire et entendre au travers des campagnes de recrutement qui suivirent.

Qu’entend-on aujourd’hui ? L’inverse. Ce casque est devenu celui du technicien de la lutte armée, « Un casque, un métier ». Le reste, jugé annexe et en dehors du sacro-saint « cœur de métier », perd peu à peu sa couleur kaki pour être confié au monde civil, logique financière oblige.

Danger ! C’est bien mal connaître notre armée, son histoire, ses capacités, ses limites et ses objectifs que de vouloir ainsi castrer un outil essentiel à notre pays en le privant de toute la cohérence et la richesse qui lui ont permis jusqu’à aujourd’hui de remplir efficacement et loyalement les missions que les politiques lui ont confiées. Comme disait un adjudant-chef aguerri de la coloniale de manière fine et juste à son général : « Vu d’en bas mon général, … on va dans le mur ! ».

Plus que jamais, la France doit veiller à ce que ses officiers, ses sous-officiers et ses militaires du rang ne soient pas réduits à des systèmes d’armes mono tache sans aucune prise avec leur environnement. Déconnecter le militaire de son « écosystème » en le transférant à des civils, aussi bien intentionnés soient-ils, est une faute qui risque de couper définitivement le soldat de sa nation et réduire à néant le précieux capital acquis chèrement au cours des siècles écoulés. Cette déconnection entraînerait la mutation progressive du soldat en robot, réduisant la fonction militaire à celle d’outil au service d’ingénieurs et de fonctionnaires.

En effet, en le coupant de son environnement immédiat (l’appui et le soutien aux forces) on le réduit à une fonction qui ne peut qu’aboutir à un appauvrissement de la ressource humaine, tant dans son recrutement que dans sa formation. Ceci entraînant inéluctablement une incapacité du combattant à rester en lien avec sa nation et, pire, à appréhender toute la complexité du milieu au sein duquel il est engagé en opération. Tout cela au détriment de l’efficacité de nos armées et donc du bien commun.

Déconnection du soldat  de son environnement immédiat :

Il s’agit ici des fonctions de soutien et d’appui en charge de l’équipement et de la gestion administrative des forces. Au-delà des restructurations organiques qui ébranlent déjà grandement la cohérence de l’institution militaire, le poids grandissant des ingénieurs et des fonctionnaires gouvernant ces organismes conduit à l’éviction du militaire des sphères décisionnelles. Cela ne peut mener qu’à un sentiment de frustration d’une part et à un manque de pertinence dans les choix stratégiques de qui seront faits d’autre part.  Gardons à l’esprit que l’objectif est bien de gagner la guerre de demain avec les moyens dont nous disposerons et non de gagner des sous et rationaliser à tout crin, ce qui est différent… Si dans le premier cas le militaire impose, sous contrainte financière, sa logique opérationnelle, dans le second cas c’est le fonctionnaire ou l’ingénieur qui impose, sous contrainte militaire, sa logique technocratique ou financière. On ne peut pas prétendre qu’il en soit autrement, c’est l’ordre naturel des choses, chacun agit selon ses intérêts et en fonction de ce qu’il connaît et maîtrise le mieux. L’homme ne peut que se référer à ce qu’il a expérimenté, or le métier des armes ne s’apprend pas sur les bancs de l’ENA, sciences po, l’ENSIETA ou même l’X. On peut arguer que cette déconnection existe déjà au sein même de la famille militaire. C’est en partie vrai. Depuis toujours et à tous les niveaux, les guerriers des unités accusent ceux de la passerelle de ne rien comprendre et ceux des tranchées d’affubler de tous les maux les planqués de l’arrière ! Mais ces guerres intestines ne sont pas des luttes de pouvoir et ici personne ne veut prendre la place de l’autre. Le bien commun, qui seul mérite d’être défendu, n’est pas mis en danger et la cohérence d’ensemble est préservée car tous sont animés par la même ambition du succès des armes. La perte d’influence du militaire l’amènera demain à subir les choix de ceux sensés l’appuyer ou le soutenir. C’est comme cela que les unités sont déjà bombardées de systèmes d’information en tous genres, inadaptés à l’utilisateur et ne répondant à aucun besoin exprimé. Garde à vous !

Cette première étape de l’isolement annoncé du militaire entraînera inexorablement, par effet de dominos, un rétrécissement du champ d’action et donc du profil de la fonction militaire, limitant d’autant les compétences recrutées et donc celles disponibles pour remplir les missions.

Appauvrissement de la ressource humaine :

Il s’agit ici du vivier d’hommes et de femmes qui s’engagent, puis servent chaque année sous les drapeaux. Recentrer le métier de soldat sur une fonction, celle du combattant, entraînera un appauvrissement du recrutement puis de la formation et in fine de la capacité d’adaptation et donc de l’efficacité des forces armées.

A l’entrée dans l’institution tout d’abord. La perception des jeunes volontaires est celle d’une armée où chacun a sa place. Sans démagogie, comme malheureusement l’armée a pu en user au début de la professionnalisation, l’armée française s’est toujours appliquée à recruter des profils variés. Le propre de notre armée est sa « biodiversité ». Car même si celle-ci a déjà beaucoup souffert de la professionnalisation, elle caractérise toujours nos rangs. D’une armée capable de s’enrichir de la diversité de sa ressource en faisant fructifier les talents des individus, aussi divers soient-ils, nous nous dirigeons vers un taylorisme industriel qui ne saura se nourrir que d’acier et transformera le GV en Ford T. Notre armée devra se séparer du « superflu » pour ne garder que « l’essentiel », défini comme le « savoir se battre ». A vouloir enfermer le soldat dans ce rôle de guerrier les armées risquent de modifier la perception que les jeunes en ont et dissuader ainsi une frange non négligeable de la population de rejoindre les rangs. Il en résultera une perte qualitative de la ressource.

Après avoir recruté des clones, l’armée en fera des robots capables d’accomplir une seule tâche orientée vers l’affrontement et le combat. L’ouverture vers l’autre qui prévaut aujourd’hui, notamment dans la formation des cadres, n’aura plus raison d’être demain. Il n’y a qu’à observer la richesse du parcours de certains officiers, qui après avoir été trempés dans la forge de l’opérationnel, explorent de nouveaux horizons au sein des autres agences et directions du ministère, voire en interministériel, pour comprendre ce que l’on risque de perdre à l’avenir. Aguerris d’une vision nouvelle de leur métier tout en pouvant faire valoir les réalités de la finalité opérationnelle de notre armée, ces cadres ont toutes les cartes en main pour prendre, le moment venu, la meilleure décision au meilleur moment. A l’un de ses élèves qui s’interrogeait sur l’utilité de faire des sciences pour le futur officier qu’il voulait devenir, un professeur de mathématiques spéciales lui répondit : «Les mathématiques sont une brique parmi d’autre qui vous permettront demain de faire les bons choix ». Il est probable que la décision de « recentrer le soldat sur son cœur de métier » privera nos futurs soldats et décideurs de ces briques d’aide à la décision pourtant de plus en plus nécessaires à la compréhension de l’environnement complexe dans lequel ils agiront. Car si le soldat, demain le robot, est aux côtés de l’ingénieur et du fonctionnaire à l’arrière, au front il demeure seul face à ses responsabilités…

Et si demain, à l’instar du remplacement des avions de combat par des drones dans l’accomplissement de certaines missions, la fonction « combat au sol » est assurée par des machines équipées pour se déplacer, renseigner, détecter, identifier et délivrer des feux…. quid de nos militaires ? Des cadres faisant de l’audit terrain et des planificateurs en état-major ? A moins que des consultants ne s’en chargent…

Perte du lien armée nation :

Une armée robotisée sera une armée dans laquelle la nation, plus que jamais, ne se reconnaîtra pas. La gent militaire sera relayée au statut du corporatisme de la violence projetable et, cercle funeste, aura de plus en plus de difficultés à faire entendre sa voix dans une société préoccupée par son modèle économique et son bien vivre.

Certains argueront qu’après tout nous tendons vers un modèle américain que l’on caricature volontiers comme une armée de robots mono tâche mais qui reste profondément ancrée au sein de la société… Oui mais la France n’est pas les Etats-Unis et qui plus est les Etats-Unis ne gagnent pas toutes leurs guerres… Deux raisons majeures font que dans un cas l’armée restera au cœur de la nation, et de l’autre elle s’en éloignera.

Tout d’abord la notion de mono tâche vs polyvalence. La spécialisation à outrance convient si le volume pallie la carence des compétences individuelles, or le volume de l’armée française ne cesse de fondre et les fonctions que le militaire ne peut plus remplir, ce n’est pas un autre militaire qui les remplit mais un civil. L’armée française n’est qu’une maquette au 1/5° de l’armée US avec un budget au 1/15°…

Vient ensuite l’argument de l’attachement de la nation à son armée. Là encore les deux cas sont distincts. La violence est ancrée dans la culture américaine, aussi bien dans le monde civil que militaire. L’américain est par nature coutumier de la violence et n’a donc aucun mal à se reconnaître dans l’agressivité du métier des armes, au contraire. Le Français, lui, ne veut pas en entendre parler. La violence est écartée du paysage et n’est acceptée qu’à distance. De plus, les autorités militaires sont absentes du paysage médiatique et depuis belle lurette plus aucun chef de guerre n’est porté en exemple aux jeunes générations. Didier Deschamps a remplacé le général Leclerc et Ribéry a balayé l’adjudant-chef Vandenberghe aux oubliettes.

In fine…

Ainsi, le recentrage sur le « cœur de métier » risque d’atrophier le cerveau et l’agilité de notre armée au prétexte de vouloir en muscler le bras. C’est oublier que le combat n’est pas qu’une affaire de force et c’est refuser d’admettre que l’intelligence humaine, d’un bout à l’autre de la chaîne du ministère, est une condition nécessaire à la victoire. Jusqu’à ce jour, la cohérence globale des actions menées, tant à l’arrière qu’au front, a été rendu possible grâce à cette intelligence, fruit de la formation et de l’expérience, et présente à travers l’ensemble des composants de « l’écosystème défense ». Ecarter le militaire des sphères périphériques du monde opérationnel pour finalement l’enfermer dans une fonction mécanique reviendrait à supprimer ce liant intelligent et liquéfier l’ensemble.

Certains auront donc confondu la nécessité de fédérer les efforts de tous vers une seule finalité « l’efficacité opérationnelle » avec le désir intéressé de borner le militaire à sa fonction ultime. La fonction militaire doit être pensée dans son ensemble et non pour sa finalité.

Les individus ne sont pas interchangeables…