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mardi 26 septembre 2017

Autant en emporte le temps

Lorsqu’on lit des livres de science-fiction ou des ouvrages de prospective, il est souvent assez facile de déterminer à quelle époque ils ont été écrits tant ils transpirent des valeurs, des façons de voir, des préoccupations, des espoirs ou des peurs du moment de leur écriture. Les premiers tombent parfois juste dans leur vision de l’avenir car l’imagination s’y déploie plus largement et ils sont plus nombreux. On découvre alors que H.G. Wells a décrit l’emploi d’armes nucléaires dès 1914 (The World Set Free) et que Robert Heinlein dans Solution Unsatisfactory a imaginé en 1941 ce que donnerait l’évolution du monde si les Etats-Unis en disposaient seuls avant la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Maintenant, ces visions justes ne sont guère opératoires car on ne sait pas justement qu’elles sont justes lorsqu'elles sont écrites, noyées dans de multiples autres qui s’avèrent rétrospectivement fausses ou simplement « linéaires », oubliant le rôle essentiel des événements colossaux et, le plus souvent, imprévisibles. L’an 2000 de l’Hudson Institute (1967) est à cet égard malgré lui un monument à la gloire de l’impossibilité d’anticiper le futur. Mais s’il est impossible de l’anticiper, il est utile de le coloniser. On l’a dit, ces projections éclairent sur l’époque mais surtout, comme le futur se construit pas à pas, sur la crête d’une succession de moments, elles peuvent constituer autant d’attracteurs que de repoussoirs. Il peut arriver ainsi que la description d’un futur change le présent…et change en retour la probabilité de ce même futur. Aurait-on imaginé en France, en 1970, un comité de surveillance de l'informatique, si John Brunner, Philip Dick ou Arthur Clarke n’en avait décrit, et le mot « décrit » est important car plus puissant que « concept », les menaces ? Que serait plus simplement le monde si 1984 n’avait pas été écrit ? Donc le futur peut être exploré et on peut, on doit, y constituer de multiples colonies mentales, des projections en bulles qui éclatent au fur et à mesure de l’avancée de la ligne du présent, le seul temps qui existe.

Le traitement du passé est très différent. Car si le futur n’existe pas et n’existera jamais, le passé, lui, a existé et aura toujours existé. On ne peut l’aborder de la même façon que l'anticipation, c'est-à-dire avec tous les biais du présent, sans le polluer, voire le dénaturer. L’Histoire est le passé reconstruit. Elle n’est pas figée, elle se nourrit de sources qui se renouvellent constamment et d’interprétations qui elles-mêmes peuvent évoluer, en bénéficiant par exemple des apports des autres sciences. Pour autant, et contrairement aux anticipations, la plasticité du passé a de fortes limites. On peut contester l’existence de Napoléon ou des chambres à gaz, les faits restent pourtant têtus. Contrairement, au futur qui est un système complexe (les relations de cause à effet n’y sont généralement perçues que rétrospectivement), le passé est un système ordonné. Ce système ordonné peut être simple lorsque les sources sont abondantes et concordantes, laissant peu de places à la spéculation. Il peut être compliqué lorsque les sources sont incomplètes ou interprétables de plusieurs façons laissant la place à des hypothèses et donc à plusieurs histoires, au sens premier, différentes dans certaines limites. C’est normalement là qu’interviennent les experts. 

Bien entendu, l’Histoire n’est pas une science froide et ces experts sont vivants, avec tous les biais que cela implique. On essaie bien, lorsqu’on est animé de l’esprit scientifique, de les contenir autant que possible tout en sachant l'exercice vain. L’histoire de la chasse, quoique identique dans les faits et disposant des mêmes sources, ne sera pas écrite tout à fait de la même façon par les chasseurs et les lapins (lorsqu’ils auront des historiens), pour autant ce sera la même histoire, simplement vus d’angles différents.

Comme le futur, le passé aussi est utilisé, et sans doute plus, pour façonner le présent. De fait, le passé est, et de très loin, le principal modèle pour l’action en cours, par simple répétition de ce qu’on fait précédemment ou, plus subtilement, par inspiration analogique. Il faut se méfier de ces répétitions et de ces analogies, qui ne suffisent jamais en soi et finissent toujours un jour par échouer, mais il faut avouer que ce sont des outils puissants.  Il faut s’en méfier encore plus lorsqu’on se sert de l’Histoire à des fins politiques. Les amateurs auront reconnu précédemment (systèmes complexes et ordonnés) le modèle Synefin. Il en manquait un carré, celui des systèmes chaotiques là les causes et les effets ne sont pas connus ou sont rompus par des médiocres.

Il est normal de décrire ceux et celles qui ont « fait » l’Histoire sans oublier toutefois le contexte qui a permis qu’ils puissent le faire. Il est beaucoup plus délicat de choisir parmi eux une liste de noms à célébrer, à mettre en avant, à présenter comme modèles, car on le fait généralement en fonction des contextes présents et avec souvent des arrières pensées purement politiciennes. C’est à ce moment-là donc que les liens de causes à effets peuvent être rompus et que l’on juge l’action en fonction de critères présents. En rompant ces liens, l’Histoire devient chaotique. 

Pour être plus clair, il paraît concevable que l’on mette en avant des individus défunts qui reflètent encore les façons de voir actuelles ou qu’inversement, on en rejette (sans les effacer de l’histoire comme le passé stalinien toujours reconstitué car ils y sont de toute façon) d’autres pour les raisons inverses. Tout est dans le « encore ». J’avoue avoir moi-même un peu de mal par exemple avec la place Maréchal Staline à Tulle. Staline fait encore partie du présent, ne serait-ce que dans la mémoire de ceux qui peuvent encore parler de son joug, et c’est un présent hideux. Je n’éprouve pas étrangement la même chose devant une statue de Jules César pourtant responsable d’horreurs en Gaule et ailleurs. César appartient définitivement au passé et de ce fait il serait absurde de le juger différemment de ses contemporains. Il serait évidemment encore plus absurde par ailleurs de demander aux Italiens actuels de payer pour lui.

La traite négrière est une horreur. Elle représentait pourtant un progrès pour les Indiens d’Amérique à qui, après les débats de Valladolid (1550-1551), il était reconnu définitivement l'égalité de statut avec les Européens et que l’on exemptait donc d’esclavage. Pour leur malheur on n’a pas reconnu la même qualité aux Noirs africains qui les ont donc remplacés dans cette ignominie. Maintenant comment peux-t-on juger des gens qui raisonnent en termes d’âme (reconnue aux Indiens en 1537) ? Faut-il envoyer une patrouille du temps éliminer Bartolomeo de Las Casas, dénonciateur des horreurs faites aux Indiens pour avoir indirectement provoqué la traite négrière ? Ne faut-il voir plutôt en lui le petit point de Yin dans le Yang qui finit par convaincre le Yang de devenir Yin ? Après lui, on ne peut plus voir le sort réservé aux Indiens tout à fait de la même façon. Pour l’histoire de l’esclavage, il en est de même. Dans son Historia de las Indias, Las Casas regrette d'avoir accepté l'arrivée d'esclaves noirs en Amérique et condamne la traite. Il a fallu du temps pour en convaincre la majorité. A la fin du XVIIIe siècle, un anti-esclavagiste venu du futur aurait été audible, un siècle plus tôt on l’aurait regardé avec de grands yeux. Il est en de même pour beaucoup de choses.

Il faut refuser toute invasion de l’Histoire par des colons-inquisiteurs venus du présent pour y tirer on ne sait quel bénéfice ou soulagement. La colonisation est un viol dont l’histoire montre qu’au bout du compte, il ne profite même pas à son auteur. L’épuration historique, l'édification de statues comme affirmation identitaire, leur déboulonnage pour les mêmes raisons, les autodafés bientôt des livres qui contiendront des propos anti-… (que chaque communautarisme y mette ce qui lui tient à cœur), déplace inexorablement ce qui est une science vers le carré du chaos. Encore une fois le passé, ça existe et ça se respecte d’autant plus que notre présent repose et même vit sur lui. Il y a des projections du futur qui orientent notre vie actuelle, il existe aussi des projections dans le passé qui nous influencent et elles sont potentiellement plus dangereuses. On ne sait toujours pas ce qui se passe lorsqu’on tue ses parents avant de naître soi-même.  

Il est urgent de laisser le passé juger le passé. C'est une chose trop sérieuse pour la confier aux cons.