Le
livre est ainsi une suite de 356 questions regroupées en sept chapitres, depuis
la définition du cadre d’étude jusqu’à une conclusion sur le cas français contemporain,
en passant par l’expression sur trois chapitres de la pensée et de l’influence d’Alexandre
Sviétchine, le général russe devenu le « professeur » de la jeune
armée rouge, et auteur en 1927 de Strategiia, la bible de l’art
opératif.
Je
reviens sur quelques points essentiels.
La
tactique est définie comme discipline qui permet d’user le plus efficacement
possible de la violence armée pour vaincre un adversaire dans un combat. Sa caractéristique
première selon Benoist Bihan est son caractère apolitique et purement
technique. Je suis d’accord même si la politique s’insinue parfois jusqu’aux échelons
les plus bas, notamment par les règles d’engagement. Le chef au combat pense d’abord
à vaincre son adversaire dans le duel des armes ici et maintenant sans
réfléchir forcément au contexte politico-stratégique dans lequel il évolue.
La
stratégie de son côté est décrite, en bon clausewitzien, comme la manière d’utiliser
la violence armée pour atteindre l’objectif militaire de la guerre qui lui-même
sert l’objectif politique du Souverain. Il s’agit donc selon Benoist Bihan d’un
domaine exclusivement réservé à l’action militaire. Les autres activités comme
la mobilisation économique, le champ informationnel, la diplomatie, etc. qui
concourent à l’effort de guerre relèveraient alors plutôt de la programmation
selon la définition d’Edgar Morin, c’est-à-dire de l’organisation de moyens afin
d’atteindre un but, mais sans faire face à une dialectique violente. Cette
restriction peut se discuter mais admettons-là.
On
voit venir la suite : l’art opératif est ce qui relie les deux. Benoist
Bihan parle d’un harnachement de cheval. Je parle pour ma part simplement d’un
lien qui permet d’« employer les combats favorablement à la guerre »
selon l’expression de Clausewitz répétée à plusieurs reprises dans le livre. En
clair, c’est un guide qui maintient toutes les actions sur la même direction ou
route, ce que Sviétchine baptise « ligne stratégique ». Cette
route peut être courte, mais elle est souvent longue et de toute façon toujours
entravée par l’action antagoniste de l’ennemi. Il faudra donc le plus souvent
procéder à des étapes ou des bonds, ce que l’on appelle des « opérations ».
L’opération elle-même est définie par Sviétchine comme un conglomérat d’actions
ininterrompues de nature variée - dont des combats - qui permet de progresser,
si possible significativement, le long de cette ligne stratégique. Formé longuement
à la notion d’« effet majeur » j’ajouterais peut-être « dans un
cadre espace-temps donné ». Dans son livre sur le même sujet, On operations,
l’officier et historien américain Brett Friedman parle de son côté de l’« art
d’agencer des ressources militaires afin d’atteindre les objectifs stratégiques
au cours d’une campagne ». Campagne est alors synonyme d’opération. Cela
me va aussi.
Une
petite remarque à ce stade. Benoist Bihan critique à raison l’emploi du « terme
« opération » à tort et à travers. Dans le haut du spectre, on utilise
ainsi parfois le terme « opération » pour ne pas dire « guerre »,
parce que le mot fait peur, parce que c’est normalement le Parlement qui déclare
la guerre, parce que déclarer la guerre à une autre entité - forcément
politique, sinon ce n’est pas de la guerre mais de la police - c’est lui donner
un statut d’équivalence et cela est parfois difficile à admettre lorsqu’il s’agit
d’une organisation non-étatique, etc. Dans le bas du spectre, vers la tactique,
on a aussi un peu de mal à distinguer dans la forme l’« opération » des
« combats » à différentes échelles, qui sont aussi à la manière de
poupées russes des conglomérats d’actions face à un ennemi et planifiés sensiblement
de la même façon.
On
invoquera alors la notion, assez subjective, d’« intensité » stratégique
de l’action, mesurée en distance que l’on espère parcourir sur la fameuse ligne
et on voit bien que cette importance peut-être très variable en fonction du rapport
de forces matériel mais aussi psychologique. Face à adversaire très faible, une
seule action peut ainsi avoir une importance considérable, comme le
bombardement de Zanzibar par la flotte britannique le 27 août 1896 qui obtient
en 38 minutes la destruction de la flotte ennemie et la capitulation du sultan.
Face à un adversaire puissant et/ou dur, il faudra multiplier les coups, mais
aussi les parades à ses coups. Sera donc baptisée « campagne » ou « opération »,
plus moderne, ce qui fait vraiment mal à l’adversaire ou qui inversement empêche
d’avoir très mal soi-même dans un combat de boxe qui n’a pas de limites de
temps et se termine forcément par un KO (destruction ou capitulation) ou abandon
d’un des acteurs (négociation). Il y a une part de subjectivité dans tout cela,
et c’est peut-être pour cela que l’on parle d’« art ». Retenons néanmoins
ces deux critères : forte intensité et bien sûr bonne direction, car il ne
sert à rien de donner de grands coups s’ils ne vont pas dans le bon sens.
C’est
là qu’intervient la thèse forte de Benoist Bihan : avant Sviétchine et ce
que l’on baptisera l’école soviétique, on n’a pas forcément conscience de tout ça
puisque ce n’est pas théorisé, ce qui aboutit à de nombreuses crises entre les
stratégies et des tactiques mal accordées. À la limite, lorsqu’il y a accord c’est
par hasard et notamment celui qui amène au pouvoir quelqu’un qui se trouve
simultanément Souverain avisé-Stratège génial, bon chef de bataille et
disposant d’un outil militaire très performant par rapport à ceux de l’adversaire.
Cette
thèse me gêne un peu par sa radicalité. L’apport personnel principal de ce
livre est plutôt de m’avoir comprendre que si on fait la guerre, et on
rappellera toujours que ce sont les nations qui font les guerres et pas les
armées, on pratique aussi forcément l’art opératif. On le fait bien ou mal, sinon
cela signifierait que les forces armées sont employées au hasard. L’expédition
athénienne en Sicile (415 à 413 av. J.-C.) est un désastre absolu mais elle
présente toutes les caractéristiques d’une opération. La manière dont les Athéniens
pensent par ce biais employer leurs moyens militaires favorablement à la guerre
qui les oppose à la ligue du Péloponnèse est par ailleurs clairement exposée
par Thucydide. La campagne française de Normandie en 1449-1450 durant la guerre
dite de Cent ans est un autre exemple d’opération et même de « belle »
opération, puisqu’il s’il y a art il y a aussi jugement esthétique. Grâce à la
supériorité tactique de leurs forces, les Français gagnent tous les combats et
ceux-ci font grandement et rapidement avancer le roi Charles VII vers la victoire
finale.
Un
autre point particulier qui me tient évidemment à cœur : les trois offensives
alliées de l’été et automne 1918 en France me paraissent non pas comme la
simple application mécanique de la force brute comme c’est présenté dans le
livre mais au contraire comme de parfaits exemples de « belles »
opérations. On n’y cherche pas de grandes batailles mais la distribution de combats
le long du front jusqu’à obtenir un effet stratégique. L’offensive d’ensemble
du 27 septembre 1918 qui permet de s’emparer en une semaine de toutes les
lignes de défense allemande est alors la plus grande opération jamais menée
dans l’histoire. Les Alliés progressent de cette façon beaucoup plus vite sur leur
ligne stratégique que les Allemands, tant vantés, dans l’autre sens de mars à
juillet et ce jusqu’à placer ces derniers devant le dilemme de la capitulation
de fait ou de l’effondrement. La « bataille conduite » comme son nom
l’indique n’est en réalité qu’une doctrine tactique, une manière d’organiser des
combats locaux au sein d’une opération.
En
résumé, je crois que les penseurs soviétiques comme Sviétchine n’ont pas découvert
l’art opératif, ils n’ont même pas été les premiers à réfléchir dessus – c’est
une question qui préoccupe les esprits militaires depuis au moins le milieu du XIXe
siècle – mais ils ont inventé le terme et l’ont théorisé le mieux, ce qui est évidemment
un apport considérable.
Au
passage, le chapitre sur les débats au sein de l’armée rouge entre Sviétchine
et Toukhatchevski est tout à fait passionnant. Je découvre la grande peur fantasmée
en URSS à la fin des années 1920 d’une invasion occidentale depuis l’Europe
orientale. Sviétchine prône une stratégie défensive initiale faute de moyens
suivie d’une stratégie offensive une fois que les « courbes d’intensité
stratégique » seront en faveur des Soviétiques (c’est la vision française
de 1939) alors que Toukhatchevski prône au contraire une grande offensive brusquée
plongeant le plus loin possible chez l’ennemi afin d’en obtenir l’anéantissement
(c’est la vision française de 1914). La victoire de Toukhatchevski dans ce débat
amènera par la suite à associer art opératif à la soviétique avec les grandes opérations
dans la profondeur.
Les
trois derniers chapitres poursuivent l’exploration de l’art opératif dans les
milieux aériens et maritimes, je passe rapidement mais c’est très intéressant. Puis
on évoque, les évolutions sinon de l’art opératif du moins de son appréhension après
ce somment qu’aurait constitué les grandes opérations soviétiques de 1943 à
1945. Ce sont des opérations remarquablement organisées j’en conviens mais je
ne peux m’empêcher de me demander comment elles se seraient déroulées sans une
écrasante supériorité de moyens. On y évoque le problème posé par l’apparition
de l’arme nucléaire, un peu comme si les deux boxeurs se trouvaient d’un seul coup
munis de pistolets, ce qui évidemment fausse un peu des choses que l’on
croyaient désormais établies.
On
y évoque surtout, l’échec, selon Benoist Bihan, des pays occidentaux à s’« éveiller
à l’art opératif », la faute en partie à la perturbation atomique mais
aussi à la domination des conceptions américaines sur le sujet et notamment la
création d’un « niveau opératif » qui serait un intermédiaire entre la
stratégie et la tactique. Ce niveau (que Friedman attribue plutôt aux
Soviétiques) apparaît surtout comme une manière de préserver le militaire de l’intrusion
politique. De la même façon que les pères fondateurs des États-Unis se méfiaient
tellement de l’armée, « instrument de la tyrannie », qu’elle n’était
pas prévue initialement en temps de paix, les militaires américains n’ont pas
envie d’être bridés par les contraintes politiques. L’avantage de cet écran est
de pouvoir réfléchir professionnellement hors de la surveillance politicienne,
mais son grand risque est de laisser les militaires faire « leur guerre »
en se donnant des buts stratégiques qui s’écartent du but politique, le seul
qui compte. On dérive ainsi souvent à une conception policière de l’emploi de
la force, par principe apolitique mais aussi permanente (il n’y a pas traité de
paix contre les criminels) et absolue (l’élimination de cet adversaire qui n’est
pas considéré comme un ennemi politique équivalent). On ajoutera que dans la conception
américaine, suivie intégralement par le biais des procédures OTAN, ce niveau
opératif se confond aussi allègrement avec niveau interarmées, ce qui évidemment
n’a rien à voir avec de l’art opératif. En même temps, si ce niveau opératif
est une illusion, il y a quand même la nécessité d’un commandement
opérationnel. Le général Schwarzkopf qui dirige les opérations Desert Shield
et Desert Storm en 1990-1991 cités comme de rares exemples de bon art
opératif américain représente bien un échelon de commandement avec une
autonomie de décision. Faut-il le considérer comme un « délégué
stratégique » ? Les choses ne sont pas claires à ce sujet.
On
termine par le cas français moderne. Après tout la France de la Ve
République est, après les États-Unis, la championne du monde en nombre d’opérations.
Le problème est que ces opérations paraissent largement stériles en effets stratégiques.
Le problème premier selon Benoist Bihan et je le rejoins pleinement là-dessus
est que les opérations militaires sont fondamentalement des opérations de
puissance, c’est-à-dire qu’à la fin de la guerre on doit se trouver avec une
place de la France renforcée dans le monde. En l’absence de réelle politique de
puissance, et « être présent » dans une coalition ou « montrer
que l’on fait quelque chose » ne sont pas des objectifs de puissance, on
ne risque pas de progresser dans ce sens, surtout si en plus de ne pas avoir d’objectifs
clairs on ne se donne pas les moyens de les atteindre.
En résumé, il n’y a pas selon moi ceux qui pratiquent l’art opératif et ceux qui ne le pratiquent pas, mais ceux qui le pratiquent bien et ceux qui le pratiquent mal. La bonne nouvelle est qu’on peut apprendre à le pratiquer mieux et Conduire la guerre y contribue. C’est donc une lecture indispensable pour ceux qui s’intéressent à l’art de la guerre, et pas seulement ceux qui en ont fait leur profession. J’ajouterai même que c’est une lecture intéressante pour toute grande organisation, par principe concernée par le lien réciproque entre les directives du sommet et l’action de la base.

