samedi 14 novembre 2020

Vers la fin de l'opération Barkhane

Depuis 2014, la mission de l’opération Barkhane est de maintenir l’activité des organisations politiques armées baptisées maladroitement «groupes armés terroristes (GAT)» au niveau le plus bas possible au Sahel occidental. Par le biais de raids aéroterrestres et de frappes aériennes, il doit s’agir au mieux de détruire ces groupes, au pire de les contenir assez pour permette aux forces de sécurité locales d’assurer elles-mêmes cette mission au terme de leur renforcement.

On assiste donc depuis le début à une course de vitesse entre d’une part l’érosion mécanique du soutien que subit toute intervention militaire, en France ou localement en fonction de ses coûts et de ses effets, et d’autre part la montée en puissance des forces de sécurité locales, elle-même structurellement liée au renforcement de l’autorité et de la légitimité des États. Le problème est qu’avec les faibles moyens déployés dès le début dans l’opération Barkhane, en concurrence avec ceux des autres opérations engagées au même moment, en particulier Sentinelle, et les problèmes structurels des États locaux, cette course était perdue d’avance.

Barkhane a bien cumulé les succès tactiques au cours des années, mais ceux-ci sont restés insuffisants en nombre pour, au niveau opérationnel, empêcher les organisations ennemies de se renforcer, s’étendre et se diversifier. Dans le même temps, la «relève» tardait singulièrement à venir. La Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA) a des moyens considérables et est mieux organisée que le dispositif français en intégrant sous une seule autorité tous les instruments civils et militaires, mais elle est incapable militairement de faire autre chose que de défendre ses sites. Quant aux forces locales, et en premier lieu les Forces armées maliennes (FAMa), malgré la mission de formation de l’European Union Training Mission (EUTM-Mali), elles n’ont guère progressé, car personne n’a touché vraiment à la corruption de leur infrastructure. La Force commune du G5-Sahel, créée officiellement en 2017, afin de coordonner l’action des armées locales autour des frontières avec un état-major commun et des bataillons dédiés, souffre depuis l’origine du manque de moyens et d’une cohésion incertaine de la coalition politique. Ses capacités de manœuvre sont encore limitées.

Insuffisance d’un côté, inertie de l’autre et quelques raisons fortes de prendre les armes enfin, tout était réuni pour que la situation se dégrade à partir de 2015 une fois terminés les effets de l’opération Serval. Cette dégradation elle-même a bien sûr contribué encore à ralentir le processus en s’attaquant prioritairement à des forces de sécurité locales, par ailleurs souvent coupées de la population par leurs exactions. À la fin de 2019, on pouvait même considérer que les forces armées maliennes et burkinabés, dans une moindre mesure nigériennes, régressaient et se trouvaient même au bord de l’effondrement. Dans le même temps, les deux organisations principales de la région, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) associant les groupes djihadistes présents sur le sol malien et l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) dont l’action s’étend dans la zone des «trois frontières» entre le Mali, le Niger et le Burkina Faso, s’offraient même le luxe de s’affronter, indice qu’elles ne se sentaient pas forcément aux abois.

Comme souvent, c’est dans la crise que l’on trouve les ressources nécessaires pour surmonter des blocages. Les principales innovations militaires sont venues du champ organique plutôt qu’opérationnel. Il n’est pas possible à court terme d’élever les capacités des forces locales sans en passer par des formes d’hybridation avec les forces alliées allant bien au-delà de la fourniture de formations techniques. L’accompagnement des unités locales par des équipes de conseillers français, ou désormais issus des forces spéciales européennes dans le cadre de la Task Force Takuba, va dans le bon sens. C’est une hybridation limitée, mais l’expérience montre que les unités accompagnées respectent la population et combattent mieux. C’est déjà beaucoup.

Après le sommet de Pau en janvier 2020, il a également été décidé de renforcer l’opération Barkhane. Avec ces nouveaux moyens, 600 soldats de plus et l’emploi des drones armés en particulier, la pression exercée sur l’ennemi a rapidement été beaucoup plus forte qu’auparavant. Les pertes françaises ont aussi logiquement été plus élevées, mais pour un soldat français qui tombe il y a désormais 100 combattants ennemis. Ces pertes ennemies sont actuellement deux fois supérieures à celles de l’année précédente. Elles pénalisent surtout EIGS qui est particulièrement visée, mais en juin dernier, Abdelmalek Droukdel, émir d’Al-Qaïda au Maghreb islamique, organisations membre du GSIM, a été tué, ainsi que très récemment Bag ag Moussa, chef des opérations de la coalition. Le 30 octobre dernier dans la région de Boulikessi, zone frontalière entre le Mali et le Burkina Faso, les frappes des drones armés et des Mirage 2000, suivies d’un raid des Forces spéciales, ont cette fois détruit une colonne ennemie de soixante combattants qui s’apprêtait à attaquer une garnison malienne. Ce sont sans doute les plus fortes pertes djihadistes en une seule journée depuis le début de l’opération Barkhane. Les combattants appartenaient à la petite organisation Ansarul Islam, qui se trouve ainsi comme EIGS à plus grande échelle, largement neutralisée. On a retrouvé ainsi sensiblement l’efficacité militaire de l’opération Serval.

Jamais sous la Ve République, une opération militaire française n’a été active plus de neuf ans après le premier soldat français tué et nous en sommes déjà à sept ans au Sahel. Cinquante soldats y sont déjà tombés, ce qui classe cette opération parmi les plus couteuses en vies humaines et en associant dépenses militaires et aide civile on dépasse le milliard d’euros par an, ce qui est pour le coup le record de tous les engagements français depuis 1962. Dans ces conditions, Barkhane n’a qu’un crédit de quelques années au maximum.

Dans le même temps, un dialogue est engagé par les nouvelles autorités maliennes avec l’émir du GSIM, Iyad Ag-Ghali, qui est avant tout un homme politique local, ou encore avec la Katiba Macina, membre du GSIM, dont les griefs sous-tendant l’insurrection peuvent être entendus. C’est une bonne chose. Dialogue ne veut pas dire pour autant tout de suite la paix, ni même l’arrêt des combats, mais il y a intérêt pour la France de favoriser tout ce qui peut contribuer à la réduction de l’instabilité locale. C’est d’ailleurs l’objectif de Barkhane et non simplement le fait de tuer des ennemis, ce qui n’est qu’un moyen. La guerre est un acte politique qui sert à faire de la politique, autrement dit à imposer sa volonté à l’autre par la destruction, rare, et surtout par la négociation. Pour autant, ne nous leurrons pas, l’instabilité restera chronique dans la région tant les États sont faibles et les défis à relever importants.

Les succès militaires français actuels sont l’occasion de changer de posture dans de bonnes conditions avant qu’il ne soit trop tard. Le moins que l’on puisse faire dans le nouveau contexte qui peut se dessiner est de défendre nos intérêts sécuritaires et diplomatiques au moindre coût dans la durée. Le temps est sans doute venu de lancer une nouvelle opération militaire avec un nouveau nom, plus légère, discrète et hybride, en retirant le contingent au Mali, l’élément le plus visible et le plus couteux du dispositif. Si cela peut faciliter par ailleurs les négociations locales, tant mieux, mais cela ne doit en aucun cas en constituer un préalable ou une conséquence. Si cela facilite l’indispensable coopération avec l’Algérie, tant mieux aussi, mais le départ doit se faire en vainqueur et il n’est pas certain qu’il y ait beaucoup d’autre opportunité de le faire.

Après il sera possible de continuer le combat contre les organisations qui menacent directement la France, EIGS et AQMI, avec notre force de raids et de frappes, forces spéciales et aériennes. Il sera toujours possible aussi de «refaire Serval» en cas de dégradation importante de la situation grâce aux forces prépositionnées ou en alerte. Il sera possible de combattre sur place au sein des forces locales, selon des modalités à imaginer. Gageons que le résultat sera sensiblement le même pour notre sécurité, pour beaucoup moins cher et plus longtemps.

17 commentaires:

  1. Quelques réflexions.
    Premièrement, heureusement que la sixième armée du monde, et "première armée européenne" (soi disant) arrive à prendre l'ascendant tactique sur quelques bandes d'irréguliers. Qqui plus est sur un théâtre désertique ou semi désertique avantageux pour notre différence technologique. C'est le contraire qui aurait été fort étonnant, il faut ramener les choses à leur juste réalité.

    Pour autant on ne peut malheureusement que constater que ces quelques succès tactiques, dont le dernier en date, depuis plus de sept ans, n'ont nullement réussi à inverser la tendance.
    Bien au contraire puisque de nombreux experts de l'Afrique nous disent que, malgré tout, la situation globale n'a cessée et ne cesse de se détériorer année après année. Les réelles solutions de fond, ne situant nullement au niveau militaire.
    En résumé, si l'on a quelques succès tactiques, par ailleurs normaux, force est de constater que nous sommes bien effectivement en train de perdre cette guerre, stratégiquement et plus encore politiquement.

    D'ailleurs, on remarquera le parallèle, toujours plus important avec l'Afghanistan.
    On peut par exemple le voir au niveau des pertes : 50 morts au bout de 7 ans contre 89 en 10 ans, malgré un terrain plus avantageux le ratio est quasiment le même. On a retrouvé ainsi sensiblement le même niveau de pertes. Probablement avec le même résultat au final.
    Nos dirigeants actuels n'étant nullement dans une logique de retrait, puisqu'à l'Elysée on ne cesse de nous annoncer la victoire finale ! ? ?

    Espérons seulement que comme pour ce fiasco, nous n'y resterons que dix ans, et que nous finirons quand même par sortir de cette pitoyable et piégeuse situation dans quelques années :
    Il leur faudra bien encore ça avant de se rendre compte de la vraie réalité encore.

    Ronin.

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  2. Grenadier de la Garde14 novembre 2020 à 12:21

    Mon colonel

    Suivi pour votre analyse...je ne connais pas assez la situation pour la commenter. par contre, vous etes bien sévère avec la MINUSMA

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  3. Grenadier de la Garde14 novembre 2020 à 12:23

    Tout ce que fait la MINUSMA, Barkhane n'a pas à la faire. Garde de poste isolés, protection de pistes d'atterrissage, escorte de convoi, protection de la population, contact avec les autorités locales. Combattre le terrorisme n'est pas dans le mandat de la MINSUMA.

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  4. Grenadier de la Garde14 novembre 2020 à 12:26

    La MINUSMA fait un travail considérable de liaison et de discussion entre les parties. Ses liaisons aériennes maintiennent le lien entre le nord et le sud du pays. Tout ce qu'elle fait, c'est 5000 hommes de plus que Barkhane devrait déployer...c'est autant de moins ...Je ne crois pas que la Fr aurait pu le faire dans la durée. Partout ou elle est déployée, les atteintes au droit de l'homme sont réellement moindres.

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  5. Mon colonel, je trouve que votre article apporte une réflexion pertinente quant aux limites générales d'une telle OPEX et de l'enjeu d'une transition qui tarde à se structurer.
    Les dernières comptabilités des combats ont en effet pu révéler une amélioration des capacités d'adaptation opérationnelle de Barkhane dans une région aux telles dimensions et quasiment sans contrôles frontaliers.
    Cependant, l'analyse des motivations des insurgés reste entière. Quels que soient leurs dénominations auto-proclamées ou celles issues du marketing politique, ces groupes recruteront encore longtemps parmi une jeunesse nombreuse, sans ressources et témoins de violences multiples. Le besoin d'acquérir des armes pour assurer sa sécurité ou pour acquérir quelque bien va certainement demeurer une réalité avec ce glissement vers l'insurrection. A côté de la disponibilité des armes (et de l'or pour les payer), les groupes armés à prétention djihadiste ont fondamentalement besoin d'un ennemi désigné pour recruter. L'efficacité opérationnelle des unités hybrides pourrait également mener à la désignation d'un ennemi local allié aux "Blancs" et à "leurs" raids aériens dont les effets sont peut-être peu mesurés parmi la population qui héberge les insurgés, passivement ou activement.

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  6. Grenadier de la Garde14 novembre 2020 à 12:34

    Au printemps 2019, la MINSUMA a évité un carange dans le centre du pays. entre Peuls et dozos je crois...des villages étaient attaqués. Dans l'un d'eux 130 morts. la MINUSMA s'est déployée très vite et fait cessé les tueries

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    1. C'est vrai. Mon aversion pour les opérations ONU biaise un peu mon jugement et je vais modifier mon propos, mais de voir plus de 12 000 hommes déployés et plus d'un milliard d'euros dépensés chaque année pour ce résultat me gêne beaucoup.

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    2. Pour avoir effectué un mandat MINUSMA, je peux vous assurer que du bas au haut de l'échelle ce qui caractérise cette mission, c'est l'incompétence et le j'en-foutisme.

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  7. Grenadier de la Garde14 novembre 2020 à 12:36

    En janvier 2019, les casques bleus tchadiens ont repoussé une attaque d'envergure à Aguelhok. les GAT ont du rebrousser chemin et abandonné des morts et des armes sur le terrain...La MINUSMA ne sait aps toujours communiqué mais elle fait un énorme travail que l'on ne peut pas négliger...

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  8. Grenadier de la Garde14 novembre 2020 à 13:43

    L'essentiel du budget de la MINUSMA est payé par les USA....ainsi qu'une bonne partie des parcs de blindés MRAP des pays contributeurs...le méchant Mr TRUMP...cela ne devrait pas changer avec l'éventuel futur locataire de la Maison Blanche...

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  9. Vu la terre et le climat qui sont très hostile , les soldats étrangers ne peuvent résister aux durs épreuves du grand sahara, en plus c'est le travails des invistigations qui mobilise des espions pour situer les rebelles afin d'effectuer des frappes qui ont une ampleur médiatique ni plus ni moins , en plus l'aviation ne peux être performante en temps de vents de sables, en plus les populations africaines ne badine pas avec les espions des blancs et sont vu comme des traîtres donc pas facile de garder l'anonymat, la facture sera très couteuse pour les armées étrangères et surtout française et la tache est très difficile voir la partie est perdue d'avance.

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  10. J'ai des tres sérieux doutes sur les déclarations de Barkhane concernant les pertes des combattants djihadistes personnellement notamment cette année ou on doit être à pas loin du demi millier de djihadistes mis hors combat selon Barkhane et pourtant selon les différentes sources locales les djihadistes sont toujours partout, de Mopti à Gao , donc à mon avis soit les pertes revendiquées par Barkhane sont très exagérées soit les effectifs des combattants djihadistes sont bien plus élevés que les estimations les plus hautes avancées jusqu'ici et je rajoute une parenthèse en espérant une reponse car je trouve la communication de Barkhane sur un événement en particulier très peu transparente, c'est le cas du crash des 2 hélicoptères du 25 novembre 2019 et dont les données contenues dans les boîtes noires n'ont toujours pas été rendues publiques et je me demande vraiment pourquoi.

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  11. Mon colonel votre conclusion relève du plus élémentaire bon sens, suite à nos récentes petites victoire nous devrions retirez notre contingent de ce pays. A la rigueur conserver nos forces spéciales et chasseur-bombardiers, naturellement conserver nos principales bases d'appuie, et passer en quelque sort le "flambeau" à la MINUSMA. En cas de l'éventuelle création d'un califat islamique, on aura toujours revenir...

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  12. Je ne suis pas vraiment d'accord avec votre démonstration. D'abord car elle suppose qu'en réalité qu'on ne se retire pas totalement, donc qu'in fine nous ayons toujours cette guerre sur les bras sans limite de temps et donc que dans dix ans nous nous retrouvions toujours à payer quelques centaine de millions d'euros par an.

    Ensuite les succès relatifs actuels obtenus avec un très faible contingeant français amènet à se demander si un surcroit de moyens humains et financiers vaudrait la peine d'être étudié pour espérer contraindre certains groupes à négocier.

    Si nous faisons ce que vous proposez les groupes insurgés n'ont aucune raison de négocier puisqu'ils savent que nous allons tolérer leur présence du moment qu'ils ne contrôlent pas de territoires de manière ouverte.

    Mais peut être suis je trop optimiste. L'avenir vous donnant probablement raison compte tenu du contexte politique.

    Cordialement,

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  13. Arrêtez de vous bronzer le cul là bas et libérez la France de ses élites corrompues,

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  14. Hybridation : on aurait pu y penser avant. A l'époque de la plus grande France, l'espace considéré était tenu par une poignée d'européens encadrant des tirailleurs ou des compagnies méharistes (c.f. le livre "l'empire des sables", belle démonstration). Il faut donc veiller à l'encadrement des unités nationales, les former, les entraîner, les accompagner au combat, les soutenir avec appuis rens et aérien (dont drones) et surtout veiller à la distribution de la solde et au fonctionnement de l'ordinaire, toutes choses que réussissait parfaitement nos troupes coloniales d'antan. Pour le reste l'effectif actuel est insuffisant, on ne peut compléter avec du soldat métropolitain qui coûte cher, dont il faut recruter local, c'est le job des armées nationales. En tout état de cause cette insécurité à laquelle la paix française a mis un terme pendant quelques décennies est structurelle. Cela a toujours existé avant que nous arrivions en Afrique, cela a repris depuis que nous en sommes partis. La structure des Etats issus de la décolonisation ne permet pas d'y mettre un terme à moyen ou long terme. Il n'y a rien à attendre de possibles règlements ou accords intérieurs à ces Etats faillis. La seule solution est celle mise en place en Ex-Yougoslavie en plaçant ces entités sous administration internationale ce qui nous permettra de nous en désengager quelque peu.

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