Après plusieurs mois
d’abstinence médiatique, l’ancien Président de la République Nicolas Sarkozy a
décidé de sortir de son silence, afin de « riposter aux attaques » dont il se dit « victime ». Choisissant le terrain
de la prestation audiovisuelle, il a mené ce que certains observateurs ont
appelé une « contre-attaque ».
Or, s’il n’a échappé à personne que le vocabulaire militaire irrigue
aujourd’hui les discours des responsables politiques et des journalistes, les hors-sujets
sont malheureusement fréquents. Et pas seulement lors des campagnes
électorales. En matière de guerre, les mots ont un sens car ils traduisent une
action précise, une référence à laquelle se rattacher. Ainsi, cette idée de
contre-attaque est-elle valable pour l’arène politique ?
Le
sens des mots.
Si l’on s’en tient à la
terminologie militaire, une contre-attaque est une forme d’opération
offensive durant laquelle une attaque par tout ou partie d’une force défensive
est conduite contre une force assaillante ennemie, ayant pour but soit de
reprendre du terrain perdu, soit d’isoler ou de détruire les unités de tête ennemies,
avec pour objectif général de reprendre l’initiative et d’interdire à l’ennemi
attaquant la réalisation de son but ou de ses intentions.
Certes quelque peu
indigeste pour le néophyte, cette définition a au moins le mérite d’expliciter l’objectif
final d’une contre-attaque : reprendre l’initiative. En d’autres termes ne
plus subir les coups de l’ennemi. Et l’empêcher de mener à bien ce qu’il avait
planifié. La contre-attaque est donc une action en réaction, qui implique une
connaissance précise de l’attitude de l’ennemi, une évaluation de son intention
et l’acceptation d’une certaine prise de risque. En aucun cas, elle ne doit
être pensée sous le coup de l’émotion, au risque de précipiter une issue malheureuse.
Une
offensive.
Ce terme traduit tant la
nature d’une action (par exemple attaquer) que l’état d’esprit dans lequel elle
doit être exécutée (« faire mal »). Au mieux, l’adversaire est
détruit. Au moins, il est neutralisé. On commence par désorganiser son système
de défense en l’empêchant de se coordonner, puis on réalise une manœuvre rapide
afin de pénétrer dans la profondeur de son dispositif pour lui infliger un
maximum de destructions.
Sur le champ de bataille,
cela peut se traduire par une campagne de frappes aériennes sur les points
sensibles de l’ennemi (défense anti-aérienne, infrastructures militaires et
économiques vitales, etc…), avant de lancer une opération terrestre de conquête
vers les villes clés d’un pays. La campagne militaire américaine contre l’Irak
en 2003 illustre assez bien ce schéma. Simple à comprendre pour un militaire,
le principe de l’offensive devient nettement plus complexe dans un contexte politico-judiciaire.
En effet, lors d’une
campagne électorale, ce n’est pas la destruction physique de son adversaire qui
est recherchée
mais sa décrédibilisation. C’est-à-dire casser sa légitimité auprès du plus
grand nombre. On s’attaque ainsi aux idées. Mais aussi et surtout aux aptitudes
des hommes et femmes qui les portent. Rien n’est plus douloureux qu’une
fracture de crédibilité et plus indélébile à court terme sur l’opinion publique
qu’une stature entachée.
Mais avant d’arriver à un
tel résultat, il y a un certain nombre de questions qu’il ne faut pas laisser
sans réponse.
« Contre
qui je me bats ? » ou la définition de l’adversaire.
La désignation de l’adversaire
est essentielle pour déterminer l’objectif de l’action que l’on souhaite mener.
Pendant la guerre froide, c’était relativement simple : doctrine d’emploi,
matériels et organigrammes des protagonistes étaient connus. A notre époque, c’est
un peu complexe. De nombreux paramètres s’entremêlent (fait religieux, facteur ethnique,
asymétrie des méthodes et des adversaires, vulnérabilité des opinions publiques,
etc…). Confrontée à ce nouvel environnement, l’armée américaine
a développé une grille de lecture originale, issue des travaux de quatre professeurs
de Harvard : la méthode SWOT. Analysant l’ennemi au travers de ses forces
et faiblesses, des opportunités et menaces qu’il pourrait présenter, les
militaires essaient de le disséquer en cibles matérielles et immatérielles à
frapper. On ne s’attaque donc pas seulement aux chars ou aux petits soldats. On
vise aussi ses idées, sa communication, ses ressources, son financement. En
somme toutes les fonctions dont la perte serait très préjudiciable. L’objectif
est de produire sur lui un effet durable qui le paralyse, l’incite à changer de
comportement, l’inhibe, ou le pousse à la faute.
Si dans une campagne militaire
ou électorale cela peut paraître assez clair, dans une situation comme celle
qu’affronte l’ex-Président, c’est nettement plus compliqué. En effet, « détruire »
une juge d’instruction ou un membre du gouvernement demande de l’imagination…et
d’accepter un passage de longue durée par la case prison. Pas forcément très « rentable »,
surtout pour un « potentiel » candidat…
C’est pour cette raison
que l’argumentaire de ceux qui se placent en victimes tourne souvent autour du
thème du complot avec plus de « suggéré » que de
« désigné ». C’est aussi pour cette raison que les « incriminés »
s’attaquent à la légitimité de ceux chargés d’instruire puis de juger leurs cas.
Le principal avantage de contre-attaquer en visant la légitimité réside avant
tout dans la « modification de la perception ». En prenant à témoin l’opinion
publique sur ce qu’est censée être la Justice et ceux chargés de la servir, on va
instiller le doute. Celui-là même qui crée une érosion lente mais profonde. Mais
c’est un jeu dangereux, car en défendant sa cause on va agir sur la perception
de l’ensemble du système et pas seulement sur ceux que l’on vise…
Le
choix du moment.
C’est certainement l’un
des éléments les plus déterminants quand on souhaite contre-attaquer. C’est le
garant de l’effet de surprise sur l’adversaire. L’atout de la prise de l’ascendant
moral sur l’ennemi. En planification militaire, on l’appelle le moment-clé.
Mais rien n’est plus difficile
que de le choisir, car un danger rôde : celui de la précipitation ou de l’emballement.
C’est-à-dire d’être poussé, ou plutôt incité, par l’adversaire lui-même à
choisir le moment où l’on va réagir. Résister à cette pression n’est pas chose
aisée. Mais cette faculté de résilience est la condition du succès.
Ainsi, rapporté à notre
cas d’espèce, le choix du moment aurait dû encourager à ne pas réagir quelques
heures à peine après la sortie de la garde à vue. C’est davantage la marque
d’une réaction passionnée que d’une posture réfléchie au sens de calculée. Avec
en butoir, le risque de se discréditer davantage. Comme un boxeur acculé dans
les cordes, qui choisit de frapper alors que son adversaire s’est remis à
distance. Il ne faut pas oublier que l’action judiciaire s’inscrit dans un
temps long, peu ou pas compatible avec le concept de la contre-attaque
médiatique. Peut-être qu’une interview le dimanche en direct sur le plateau de
20h de TF1 aurait permis non seulement de mieux « armer » le discours,
mais aussi de toucher une portion plus large de l’opinion publique.
Le
choix du terrain.
C’est l’autre élément essentiel
de la contre-attaque. Sur quel terrain je souhaite porter mon action ?
Dans l’armée, on se penche sur des cartes pour déterminer le lieu le plus
défavorable à l’ennemi, donc le plus favorable pour soi. Cela peut-être une
zone où les unités seront les plus vulnérables, soit parce qu’elles s’y
concentrent, soit parce qu’elles auront du mal à s’y extirper. Cela peut aussi
être le lieu précis où se trouve son centre de gravité, c’est-à-dire sa source
de puissance. Mais attention, le terrain qui paraît le plus défavorable à celui
qui va subir l’attaque peut l’être aussi pour celui qui va la réaliser.
En l’occurrence, le
terrain est imposé à l’ex-Président : celui des tribunaux. Il a alors fait
le choix de mener sa contre-attaque sur le terrain médiatico-politique pour des
raisons qui lui sont propres. Il convient cependant de garder à l’esprit que le
terrain médiatique fait « pschitt » très vite, l’opinion publique se
lassant rapidement des feuilletons à répétition. Cela peut même s’avérer
contre-productif dans la mesure où les média ne sont pas qu’un simple relais de
l’information, mais un prisme au travers duquel celle-ci peut changer de sens. Les
journalistes analysent le fait et la parole, les commentent et peuvent au final
leur donner un objectif totalement contraire à celui qui était initialement
recherché (les commentaires sur le discours du Président Hollande lors de
l’affaire Léonarda par exemple).
Quelles
leçons ?
L’histoire militaire est riche
en exemples de contre-attaque réussie (l’attaque française du 18 juillet 1918
lors de la seconde bataille de la Marne) ou complètement ratée (les tentatives
allemandes pour reprendre l’initiative en 1944 en Normandie). Quelle qu’en ait
été l’issue, tous mettent en lumière deux points déterminants lorsqu’on prépare
ce mode d’action si particulier : le choix du moment-clé et le choix de
l’outil que l’on va utiliser pour passer à l’action. La contre-attaque doit
servir à reprendre, si ce n’est du terrain, au moins l’ascendant moral sur son
adversaire.
En politique, si le
message est l’obus et le plateau de télé le mortier, il convient alors de
choisir le meilleur moment pour être certain de toucher au premier coup.
De plus, bien qu’indispensable,
la communication ne peut pas être l’ultima
ratio. Elle doit être le moyen et non la fin. Elle doit porter des idées
« force » qui produiront un effet sur l’adversaire ou son
environnement (l’opinion publique). La parole est une arme mais son excès est
contre-productif.
Enfin, pour ceux qui douteraient du
bien-fondé d’établir un parallèle entre guerre et politique, Michel Foucault
évoquait déjà en 1976 la réalité du clivage de notre société en ces termes :
« Nous sommes donc en guerre les uns contre les autres; un front
de bataille traverse la société toute entière, continûment et en permanence, et
c’est ce front de bataille qui place chacun de nous dans un camp ou dans un
autre. Il n’y a pas de sujet neutre. On est forcément l’adversaire de quelqu’un ».
Quand la politique souhaite faire sa guerre, un peu
de stratégie ne peut pas faire de mal…