mardi 30 décembre 2025

Faux drapeaux et vrais cons

La Russie n’a pas inventé le principe de l’opération « sous faux drapeau » (OFD), un acte malveillant que l’on commet discrètement soi-même et que l’on attribue, sciemment ou pour se masquer, à un autre, mais elle est sans doute le pays qui l’a le plus pratiqué dans l’histoire, et ce au moins depuis les attentats anarchistes organisés par l’Okhrana, la police secrète du tsar et modèle des services de sécurité soviétiques qui lui ont succédé. Tchéka, NKVD, KGB et FSB ont ainsi multiplié les attentats, comme les explosions dans les mines, les usines et les chantiers qui ont abouti au procès des « saboteurs bourgeois » du Parti industriel en 1930, jusqu’aux attentats de septembre 1999 dans plusieurs villes russes — plus de 300 morts — qui ont favorisé l’accession au pouvoir de Vladimir Poutine et justifié la terrible répression de la seconde guerre de Tchétchénie.

L’invasion de l’Ukraine a été fertile en OFD, avec de pures fausses attaques, comme les pseudo-tirs d’artillerie sur des villages frontaliers russes quelques jours avant l’offensive russe, puis de tragiques tentatives de détournement de crimes, comme la frappe sur la gare de Kramatorsk en avril 2022, la destruction de la prison d’Olenivka en juillet 2022, abritant des prisonniers ukrainiens et attribuée également, contre toute évidence, aux Ukrainiens, ou encore le sabotage du barrage de Nova Kakhovka sur le Dniepr en juin 2023. Heureusement, à côté de ces tragédies, on a eu droit aussi à quelques mises en scène amusantes, comme lorsque les Russes ont osé présenter de ridicules faux légionnaires capturés pour démontrer l’implication de l’armée française en Ukraine.

Parfois, on ne prend même pas la peine de créer une mise en scène ou de montrer quelque chose, et l’OFD devient purement déclaratoire, comme lorsque plusieurs responsables russes annoncent d’un seul coup, et sans le moindre élément de preuve, que les Ukrainiens sont en train de préparer une bombe radiologique (bombe sale). Le ministre de la Défense Sergueï Choïgou évoquait même, dans une mise en abyme, l’idée que les Ukrainiens utiliseraient cette bombe sale dans une opération sous faux drapeau afin d’accuser les Russes. C’était à peine moins débile que l’attaque ukrainienne par moustiques génétiquement modifiés annoncée à peu près au même moment.

Ils n’ont pas le monopole du mensonge, mais quand on en est à ce stade, on aurait dû en être à classer tout dirigeant russe comme une source de niveau C ou D (de A, toujours fiable, à D, pur menteur et manipulateur) et vérifier très précisément la vraisemblance de ce qu’il annonce (de 1 pour un fait vérifié et recoupé à 4 pour un fait manifestement farfelu).

Aussi, quand Sergueï Lavrov annonce une attaque de drones ukrainiens à longue portée sur une résidence de Vladimir Poutine, le réflexe immédiat doit être de classer l’information comme C‑2. La source, Lavrov, a déjà sorti dans le passé d’énormes mensonges (« La Russie n’a pas commencé cette guerre », « Les massacres civils comme à Boutcha sont des faux », etc.), mais il a dû lui arriver de dire des choses vraies. Le fait lui-même — une attaque de drones sur une résidence de Poutine — est par ailleurs techniquement possible. En attendant plus, on peut le classer en 2. 

Et puis, on se dit que 100 % de coups au but, comme annoncé par Lavrov, ce serait quand même inédit de la part de la défense russe, surtout sur autant de projectiles (91). On attend par ailleurs les éléments de preuve, mais aucun ne vient : pas le plus petit débris de drone, pas le moindre dégât sur la résidence, pas une photo de smartphones, rien. On se demande ensuite pourquoi c’est le ministre des Affaires étrangères qui a parlé, et non le ministère de la Défense, dont c’est normalement le rôle, et quand on regarde de ce côté, on voit que celui-ci a publié, comme si de rien n’était, un communiqué quotidien (18 drones ukrainiens dans tout la région) qui ne corrobore pas les déclarations de Lavrov. La vraisemblance de l’événement tombe alors naturellement à trois, au niveau « très suspect », avec en tout cas une très mauvaise organisation de la communication, comme s’il s’agissait surtout d’aller vite ou que l'on se moquait en fait de prouver quoi que ce soit. Mais le pire n’est pas là.

Le pire est qu’il s’agit surtout de montrer que les Ukrainiens ont voulu tuer Vladimir Poutine, et là on tombe dans le surréalisme. Outre qu’il est toujours très difficile de savoir où se trouve réellement Poutine, et qu’il se montrait d’ailleurs au même moment à côté de son état-major général, on ne tue simplement pas un homme avec des projectiles qui vont mettre quatre à cinq heures pour arriver sur lui, surtout si cet homme est dans une résidence surveillée et protégée et qu’il suffit de la moindre alerte pour le mettre à l’abri. À la limite, et sans même évoquer le fait qu’il serait totalement contre-productif de tenter ce coup dans les circonstances actuelles — et même sans doute tout le temps —, si les services avaient appris que Vladimir Poutine était dans la résidence de Valdaï et qu’il n’y avait pas d’autre procédé possible, ils auraient lancé ce qu’ils ont de plus rapide et de plus puissant à cette portée, tout ce qu’ils ont en stock de FP‑5 Flamingo par exemple, pour avoir une chance - minime- de le tuer. Ils n’auraient pas envoyé des drones, lents, vulnérables et sans charge suffisante pour détruire la totalité de la résidence et de l’abri probable qui doit s’y trouver.

Bref, si le renseignement « il y a eu une attaque de drones sur une résidence de Poutine » pouvait être classé, au bout du compte, C‑3 — possible pour des raisons symboliques, mais douteux au regard des éléments rapportés —, le renseignement « les Ukrainiens ont essayé de tuer Poutine par des drones à longue portée lancés sur sa résidence » devient C‑4, c’est-à-dire absurde. Cette fausse information a pourtant été diffusée à très grande échelle, car elle est associée à un autre coefficient : le stress ou l’émotion qu’elle peut provoquer dans les différents publics visés, et parmi l’un de ces publics, on trouve Donald Trump.

La ficelle est grossière et apparaît comme la dernière pirouette en date lorsque la Russie reçoit le « ballon » de l’obligation de montrer qu'elle œuvre pour l’arrêt de la guerre alors qu’elle ne le veut pas. Au bout du compte, c’est habilement joué, puisque Donald Trump a visiblement plus avalé la couleuvre russe qu’écouté le démenti de Volodymyr Zelensky ou les rapports de ses propres services de renseignement. La Russie peut en tirer prétexte pour refuser tout plan de paix et frapper sans vergogne sur les Ukrainiens. Ce qui est cru est plus important que ce qui est vu.

mercredi 3 décembre 2025

Le service militaire « en même temps » volontaire

Voici donc le retour en vrai du service militaire. Pendant au moins une quinzaine d’années, des hommes et des femmes qui, souvent, ne s’étaient jamais portés volontaires pour le faire ou avaient tout fait pour l’esquiver, croyaient avoir enfin trouvé avec le service national la pierre philosophale qui permettait de « faire France » et de résoudre nos problèmes de société. C’est dans cet esprit qu’Emmanuel Macron proposait déjà plus concrètement son retour dès 2017. Le contenu du projet – un service national civique à contenu militaire – n’était pas inintéressant, mais le projet était trop flou et en réalité trop impraticable. On l’a donc transformé en stage civique pour adolescents baptisé Service national universel, qui s’est avéré tout aussi flou et impraticable.

Tout le monde prenait soin, à l’époque et dans tous les camps politiques, d’éviter de rappeler que le service militaire, même baptisé « national », était d’abord destiné à préparer et à faire éventuellement la guerre. Cela tombait bien : on n’y croyait plus, ou plus exactement on ne se rendait pas compte qu’on la faisait en permanence. La « vraie guerre », c’est quand le pays est attaqué et envahi par un pays voisin et défendu par une armée de conscrits mobilisés. Le reste, les 19 petites guerres que l’on a menées depuis 1961 contre des États lointains ou, plus souvent encore, contre des organisations armées, ce n’était pas la vraie guerre, ce n’étaient que de petites expéditions lointaines. Quant aux autres missions sans ennemis, de stabilisation, d’interposition, d’évacuation, etc., c’était encore moins la vraie guerre puisqu’il y avait souvent le mot « paix » dedans. Peu importe que des soldats français y soient tués ou blessés par milliers, c’étaient des professionnels ou des « volontaires service long » prolongeant leur service national de quelques mois. Les « familles pouvaient se rassurer », pour reprendre l’expression d’un ministre un jour de 1970 après la mort de 12 d’entre eux au Tchad : « ce n’étaient pas des appelés », pas de vrais enfants de la France et pas tombés dans une vraie guerre.

Et puis, la Russie a décidé d’attaquer pour la cinquième fois un pays voisin en quatorze ans, dont l’Ukraine pour la quatrième fois après l’invasion de la Crimée en février 2014 et les deux offensives totalement méconnues car habilement camouflées d’août 2014 et février 2015 dans le Donbass. Il était difficile de ne pas le voir cette fois, car l’attaque était menée à très grande échelle, avec tous les critères de la « vraie guerre ». L’Ukraine y résistait en grande partie grâce à son armée de conscription et à ses nombreux réservistes, seuls moyens de disposer de la masse nécessaire pour faire face à l’armée russe.

Plusieurs États le long du nouveau rideau de fer se sont alors dit qu’un dirigeant qui avait déjà attaqué cinq fois ses voisins, plus la répression de la Tchétchénie et quelques autres interventions en Syrie ou en Afrique, pouvait envisager de le faire une sixième fois. Ils ont alors redécouvert l’utilité militaire du service national, seul moyen pour ces petits pays de se transformer de grenouilles en taureaux en cas de menace.

L’idée du service national est donc aussi revenue à la charge dans la tête d’Emmanuel Macron, comme en Allemagne d’ailleurs, toujours dans l’optique d’accroître la résilience de la nation, mais cette fois de renforcer aussi les armées. Fini l’action civique, place à un service militaire pur, ce qui aura au moins le mérite de le voir géré par le seul ministère des Armées et donc d’être sûr que les ordres du chef de l’État seront suivis d’effets.

Emmanuel Macron a cependant reculé devant deux écueils : le service universel obligatoire et l’engagement des appelés au loin. Dans le premier cas, et au passage le seul moyen d’avoir peut-être le brassage social tant vanté, l’investissement était colossal puisque l’on parle d’une population de 600 à 700 000 jeunes hommes et femmes d’une classe d’âge à gérer, c’est-à-dire loger, nourrir, former, entraîner et peut-être surtout encadrer et équiper, sans avoir jamais anticipé un jour qu’on aurait peut-être à le faire. À cet investissement énorme, peu compatible avec les temps budgétaires qui courent, et les contestations probables, peu compatibles avec l’état politique du pays, le président de la République a préféré le principe du volontariat, infiniment plus acceptable à tous points de vue.

Le deuxième écueil est celui de l’engagement au loin. Depuis la désastreuse expédition de Madagascar en 1895, où des milliers de conscrits français étaient morts de maladies (inspirant peut-être la fin de La Guerre des mondes d’H. G. Wells), on n’envoie plus d’appelés en « opérations extérieures », hors conflits mondiaux et guerre d’Algérie. Le problème est que, depuis 1990 et la guerre contre l’Irak, on a compris que tout engagement majeur à haute intensité se ferait, pour la première fois de notre histoire et sans doute pour longtemps, uniquement loin de nos frontières. À l’époque, François Mitterrand avait tranché en faveur du « protocole Madagascar » : pas d’appelés en Arabie Saoudite. On avait donc fait feu de tout bois pour réunir 16 000 soldats professionnels, soit trois fois moins que les Britanniques et trente fois moins que les Américains.

C’est fondamentalement pour résoudre ce problème tout en respectant le « protocole Madagascar » que Jacques Chirac a décidé de la professionnalisation complète des armées en 1995 et, par voie de conséquence, de la suspension du service national. On estimait à l’époque que, pour être sérieuse, la France devait être capable de déployer 60 000 soldats en 2015. Mais, comme la France n’était pas sérieuse et n’hésitait pas à réduire ses moyens militaires sans anticiper une seule seconde qu’il faudrait peut-être un jour remonter en puissance, on se retrouvait en 2015 avec une capacité de projection de 15 000 soldats, soit un retour au point de départ. Ce n’est d’ailleurs pas tant un problème d’hommes et de femmes disponibles que d’équipements. Dans un monde normal, les sept brigades (dont une franco-allemande) interarmes et la brigade d’aérocombat (hélicoptères) devraient être capables de partir immédiatement complètes et toutes équipées au combat, comme c’était le cas jusqu’à la fin des années 1980. Ce n’est plus le cas, puisqu’on ne peut plus toutes les équiper complètement et simultanément. Au mieux, deux brigades pourraient être déployées en permanence en renfort en Europe orientale. On est très loin du corps d’armée que l’on avait en permanence en République fédérale allemande, renforçable très vite par deux autres et par la Force d’action rapide. Même si l’armée russe n’est pas l’armée soviétique, on est très loin d’avoir la masse critique suffisante pour contribuer à la dissuader d’attaquer un pays allié ou simplement pour être à la hauteur du « rang de la France ». Quand on joue à la grande puissance, il faut avoir des moyens de grande puissance.

Emmanuel Macron a tranché : les appelés volontaires ne seront pas engagés à l’étranger. Ils ne pourront même pas, et c’est dommage pour eux, servir sur des bâtiments de la Marine nationale puisque ceux-ci doivent faire escale à l’étranger. Dès lors, on ne voit plus très bien l’intérêt du projet. S’il s’agit de faire participer la jeunesse de France à la défense de sa nation, faut-il rappeler qu’un peu plus de 20 000 jeunes s’engagent déjà chaque année dans les forces armées, auxquels il faut ajouter environ 7 500 volontaires – déjà – pour le service militaire volontaire ou adapté, et bien sûr ceux qui souscrivent un contrat de réserviste opérationnel. On ne voit d’ailleurs pas très bien ce qui va différencier un jeune volontaire pour le service militaire de dix mois d’un jeune volontaire à l’engagement, par exemple pour un contrat minimum de deux ans dans l’armée de Terre. Ce dernier sera mieux payé et pourra partir en opérations extérieures, ce qui n’est pas considéré comme une punition mais souvent l’intérêt premier du métier. Il aura même la possibilité, si cela ne l’intéresse finalement pas, de se rétracter dans les six premiers mois de contrat, ce qui n’est pas sûr pour un appelé volontaire qui se découvrirait finalement moins volontaire pendant les difficultés de la formation initiale. L’engagé volontaire devra certes assurer un contrat de service plus long, mais si l’on décidait de réduire les contrats à un minimum d’un an, on ne voit définitivement plus pourquoi un jeune intéressé par le service des armes de la France choisirait plutôt d’être volontaire appelé plutôt que volontaire engagé.

Au bout du compte, il est probable malgré tout que l’on trouvera les quelques milliers de volontaires que l’on espère dans les années à venir. Ces volontaires ne nécessiteront pas un investissement majeur de la part des armées et seront finalement intégrés dans les bases et les régiments. Ils contribueront aux missions de soutien des corps de troupe, dans les cuisines par exemple, à l’opération Sentinelle et aux missions de garde des enceintes militaires, pas forcément les missions les plus exaltantes. Certains experts, comme des interprètes ou des programmeurs informatiques, pourront rejoindre certains organismes spécialisés. Tout cela n’est pas inutile mais d’un apport assez marginal, en dessous d’un seuil critique disons de 20 000 volontaires. Avec toutes les formules de volontariat déjà existantes – engagés, réservistes opérationnels (RO 1), apprentis, aspirants –, on a déjà 30 000 Français qui acceptent volontairement chaque année de porter l’uniforme pour des durées variables. On entend parfois comme argument que le nouveau service militaire serait l’occasion de servir la défense de la France pour les jeunes qui le souhaitent, mais les 30 000 qui deviennent volontairement soldats chaque année viennent d’où alors ? S’il s’agit de tester la jeunesse, eh bien le test a déjà lieu tous les ans, et il est réussi. Pourquoi, d’un seul coup, y en aurait-il 20 000 de plus – sans parler des 42 000 que l’on ambitionne (hors apprentis SMV/SMA) dans dix ans – pour finalement faire quelque chose de moins intéressant pour eux ? Autant augmenter directement le nombre d’engagés volontaires ou de réservistes opérationnels, ce sera plus directement utile.

À l’issue de leur service de dix mois, ceux qui n’auront pas décidé de continuer l’aventure en s’engageant ou en rejoignant la réserve opérationnelle n° 1 rejoindront automatiquement la réserve opérationnelle n° 2. Le principe de la RO2 est que tous ceux qui ont porté l’uniforme peuvent être rappelés en cas de besoin pendant cinq ans après leur fin de service. Sur le papier, cela permet une réserve massive et passive d’environ 100 000 hommes et femmes (environ 20 000 quittent l’institution militaire chaque année), auxquels s’ajouteront donc les nouveaux appelés. Dans les faits, comme rien n’est organisé, cette réserve ne sert pas à grand-chose.

Au bilan, pour augmenter cette capacité de projection, il faut donc d’abord se rééquiper, puis augmenter le nombre de nos soldats professionnels, puisque l’on ne veut pas en envoyer d’autres, et enfin ne pas hésiter, comme dans d’autres nations, à engager en opération extérieure nos réservistes opérationnels 1, y compris dans de véritables unités de combat, ce qui suppose là encore un investissement matériel et quelques ruptures psychologiques. L’apport des quelques milliers d’appelés, a priori sans équipements lourds et qui ne bougeront pas du territoire national, ne contribuera que très indirectement, et en fait très peu, à renforcer cette capacité de projection, de la même façon que cela ne contribuera « en même temps » que très peu à la cohésion nationale. Finalement, beaucoup de bruit pour probablement peu d’effets.