jeudi 22 mai 2014

Extension du domaine de la lutte

Modifié le 23 mai 2014, 0800

La guerre de la France contre les organisations djihadistes continue sous une nouvelle forme. Cette guerre a d’abord été seulement secrète ou au moins discrète, œuvre des Services et parfois, ponctuellement, des forces spéciales. Pendant toute l’année 2012 et alors que le nord du Mali devenait un petit califat, il n’était toujours pas question, selon les termes du Président de la République, d’engager un homme au sol ni un avion dans le ciel. Tout a basculé le 10 janvier 2013 avec l’offensive d’Ansar Dine vers la ville de Konna, révélateur stratégique de l’impuissance ou de la paralysie des Etats, à l’exception de la France, à mener efficacement des combats d’une certaine ampleur en Afrique. Avec l’opération Serval, la guerre est devenue avouée et visible. En trois mois, en engageant très vite une force aéroterrestre de 4 500 hommes, AQMI et le MUJAO ont été chassés de Gao et Tombouctou et leurs bases détruites. Le combat n’était évidemment pas terminé pour autant, les groupes armés terroristes (GAT, pour utiliser le label officiel) transnationaux n’ayant ni disparu, ni déposé les armes. De belles batailles avaient été gagnées, d’autres s’engageaient.

Après un an de gestation, le dispositif français se réorganise pour continuer le combat dans la durée. D’un point de vue organisationnel, il n’y a pas vraiment de rupture. Le nouvel état-major de la brigade Sahel installé à N’Djamena coiffe les forces déjà présentes dans toute la région et articulées autour de quatre bases principales : Ouagadougou (forces spéciales), Niamey (renseignement dronique), Gao et N’Djamena, qui accueilleront chacune un groupement tactique composé d’une compagnie d’infanterie, d’un escadron léger et d’un détachement d’hélicoptères et pour la capitale tchadienne, le pôle de chasse de l’armée de l’air. Ces bases principales sont déjà complétées par des points d’appui plus ou moins permanents comme Tessalit, Kidal ou Aguelhok face au massif des Ifoghas au Mali ou Faja Largeau et Zouar dans le Tibesti face à la zone des trois frontières de la Libye, du Niger et du Tchad. A ce réseau de surveillance, raids et frappes, se superpose à celui des détachements de conseil, liaison et formation auprès des armées locales jusqu’en Mauritanie. En deuxième rideau de ce dispositif de 3 000 hommes, les forces françaises prepositionnées à Dibouti, en Côte d’Ivoire, au Gabon et au Sénégal constituent des réservoirs de force et des points d’entrée pour les renforts venus de métropole.  Cette restructuration du dispositif français s’accompagne d’une redéfinition des accords de défense avec le « G5 du Sahel » (Mauritanie, Mali, Niger, Tchad, Burkina Faso) à peu près uni dans la volonté commune de combattre le djihadisme.

Si le dispositif n’est pas fondamentalement transformé, sinon par sa globalisation, la philosophie de l’action que se dégage est plutôt inédite pour la France. L’opération qui est menée sur l'ensemble de la bande saharo-sahélienne (BSS) est désormais ouvertement qualifiée d’anti-terroriste, reprenant pour cela à la fois les appellations et les modes d’action américains, c'est-à-dire essentiellement une combinaison d'appui aux forces locales et des éliminations ciblées. De novembre 2013 à avril 2014, par exemple les forces spéciales ont tué ou capturé sept chefs terroristes importants dont  et 70 autres combattants (et libérés cinq otages du CICR). Le 4 mars 2014, Ould Amaha, leader d’Ansar-al-Charia, a été tué par un raid aérien. Mi-avril, c'est Abou Bakr al-Nasr (émir d’Al-Mourabitoune) qui, à son tour, a été éliminé. Contrairement aux Américains cependant, avec ses groupements terrestres, modestes mais susceptibles d'être renforcés rapidement, la brigade Sahel conserve une capacité de manœuvre au sol, sinon d'occupation. 

Cette nouvelle variation de la guerre est une continuation logique de l’opération Serval et présentée comme telle, excluant ainsi tout débat. Elle présente cependant de nombreuses inconnues, ce qui dans le cadre d'opérations militaires complexes augmente d'autant la probabilité de surprises et même d'un échec final. Il convient donc de réfléchir le plus en amont possible sur ces problèmes éventuels et les moyens d'y faire face.

En premier lieu, si l’opération Serval, au moins dans sa première phase, s’était déroulée dans un cadre psycho-politique clair (notion de guerre assumée et objectifs opérationnels simples), il n’en est pas tout à fait de même pour ce nouveau développement qui n’a fait l’objet d’aucune mobilisation particulière des esprits. En France, l’emploi discrétionnaire de la force armée par le Président de la République permet d’éviter tout débat public et de laisser à l’exécutif le choix du degré d’exposition des opérations en fonction et de quatre publics potentiels : l’opinion publique nationale qu’il ne faut pas affoler, les Alliés qu’il ne faut pas vexer ou délégitimer par une présence trop voyante, les ennemis qu’il ne faut pas valoriser et, secondairement, ses propres soldats qu’il ne faut pas trop frustrer de reconnaissance. Cette gestion de la communication est rendue encore plus complexe par le fait que ces « publics » eux-mêmes ne sont pas passifs en la matière et que les acteurs de l'exécutif (Président, ministres, militaires) peuvent avoir des visions différentes, ne serait-ce que pour valoriser des ambitions personnelles.

L'impact des événements négatifs étant plus fort que celui des positifs, ces faits médiatiques valorisants (victoires visibles) étant eux-mêmes rares dans des contextes de contre-insurrection, la tentation est forte de s'entendre pour mener une guerre « à bas bruit », surtout si le conflit est destiné à durer. Outre que cette discrétion est de plus en plus difficile à préserver, le prix à payer de cette approche est la vulnérabilité au « cygne noir », l’événement surprenant suffisamment fort et malheureux pour ne plus être caché et qui révèle à tous avec un éclat particulier que la France est en guerre. Les embuscades de Bedo en octobre 1970 et de la vallée d'Uzbin en août 2008, l'attaque  du bâtiment Drakkar à Beyrouth en octobre 1983 ont d'un seul coup révélé aux Français que malgré le silence ou les dénégations de leur propre gouvernement, ils étaient vraiment en guerre au Tchad, au Liban et en Afghanistan. Ces événements, par ailleurs généralement très mal gérés, prennent alors un tour stratégique qui peut mettre fin à une intervention ou au moins l'infléchir fortement. La discrétion  incite donc l'ennemi à provoquer des événements et la moindre prise de risque, qui l'accompagne souvent, lui facilite la tâche. Il suffit de constater la rétractation croissante du dispositif français en Kapisa-Surobi au rythme des coups spectaculaires des Taliban et de leurs alliés.

Ces « cygnes noirs », inévitables, ont moins d’effets si l’opinion publique a été préparée psychologiquement à leur survenue par un discours clair et une implication des élus et des responsables politiques. Il est en revanche difficile de maintenir cette mobilisation sur la durée dès lors que la perception du rapport entre les coûts, en particulier humains, et l’efficacité de l’opération se dégrade. On va privilégier dans ce cas les opérations de courte durée et/ou les enjeux importants, les opérations Daguet dans le Golfe en 1991 et Serval dans les trois premiers mois, constituent à cet égard des modèles. 


Force est de constater que la ligne politique suivie pour cette nouvelle opération n'est pas très claire, la réorganisation d'un dispositif n'étant pas une fin en soi et la lutte contre les GAT ne pouvant être considéré comme un objectif mais comme un moyen de l’atteindre. Or on ne peut pas dire pour l’instant que cet objectif soit visible et mobilisateur au moins pour les citoyens français. Ses fondements sont donc faibles. 

Si une bonne stratégie se doit d’accorder les fins et les moyens, le volume et la forme du dispositif militaire mis en place ne laissent d’autre alternative que d’essayer de contenir les GAT hors des Etats du Sahel. Pour autant, outre que le mode d'action de l'élimination ciblée finira par être questionné en France comme ce fut le cas ailleurs, cette mission a minima sera délicate à mener dans la durée. Les groupes ennemis disposent de bases arrières dans des pays (Algérie, Libye) où il n’est pas, pour l’instant, question d’agir et sans que l’on puisse envisager à court terme qu’ils y soient réduits par les forces locales. Surtout, le dispositif français s’inscrit dans une région où les facteurs d’instabilité - ethniques, démographiques, écologiques, économiques- sont profonds, durables et influent tous sur le conflit, à l’instar du conflit endémique entre l’Etat malien et les Touaregs. La France ne peut s’abstraire de ces problèmes dont la plupart ne réclament pas une action militaire. Pour être cohérente, la stratégie française doit associer les actions de tous les ministères dans une vision commune. Cette vision commune existe-t-elle entre les différents ministères ? Là-aussi n'est moins évident. 

Il paraît difficile également de maintenir l’opération au seul théâtre sahelien, entouré d’espaces de conflits et de groupes armés dont certains ont des liens avec les GAT arabes. Déjà, une partie des moyens de renseignement sont utilisés dans la lutte contre Boko Haram, dont la présence s’étend au nord du Cameroun, non loin de N’Djamena et dont l’influence se fait sentir en république centrafricaine. Une troisième zone de surveillance et peut-être d'action s'ouvre ainsi. Difficile d'occulter aussi ce qui se passe au centre de l'Afrique avec ses Etats effondrés et ses groupes prédateurs. Avec la région de Birao, au carrefour des frontières du Tchad, de RCA et des deux Soudan, c’est au moins une quatrième zone sensible à surveiller pour une armée qui paye ainsi le fait d'être à la fois présente et la seule à être vraiment efficace dans la région. 

Comme à la fin des années 1970, époque du repli américain post-vietnamien et de la multiplication des menaces, la France se retrouve en première ligne en Afrique. Il est nécessaire de clarifier rapidement si on veut vraiment assumer cette charge, qui est déjà taxée par certains de néo-coloniale, et donc de savoir si on veut aussi s'en donner vraiment les moyens.

4 commentaires:

  1. Remarquable analyse !
    Un petit bémol sur la phrase '' dans le conflit sans doute le plus important pour elle depuis le guerre d'Algérie '', cette référence n'a pas lieu d'être puisqu'il y a eu la guerre du Golfe qui, au départ n'était pas une ''randonnée désertique '' selon les prédication des nombreux spécialistes...

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    1. Vous avez raison, c'était un peu emphatique. Je corrige.

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  2. Mon colonel,

    merci pour cet article tres complet.
    Neanmoins, vous n'abordez pas deux sujets qui me semblent aussi importants :
    -tout d'abord la question des moyens : ce deployment, conjugue aux deploiements actuels, suppose une force de 8000 hommes sur le continent africain, dont deux brigades (BSS et RCA actuellement). Comment honorer dans la duree un tel engagement avec 7 BIA ?
    -la legalite internationale : si l'operation dans la BSS est une fusion de SERVAL, SABRE et EPERVIER, elle n'a fait l'objet d'aucune resolution de l'ONU, seulement d'accord avec les pays concernes. N'est-ce pas une faiblesse de cette strategie.
    Respectueusement

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  3. Mon Colonel,

    Merci pour cette excellente analyse.

    Comme vous le savez, "Qui fait effort partout ne fait effort nulle part". Ne pensez-vous pas que cette réorganisation, compte tenu des moyens limités qui lui sont alloués, met en grande difficulté les forces déployées et le soutien de ses actions simultanées sur le terrain.

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