lundi 9 avril 2012

COIN de France-La campagne oubliée


On oublie souvent qu’entre la guerre d’Algérie et l’engagement en Afghanistan, la France a mené et plutôt réussi une campagne de contre-insurrection (COIN) au Tchad de 1968 à 1972. Par la durée, le volume des forces engagées, jusqu’à 3 000 hommes, et les pertes subies, 39 soldats tombés (mais certaines sources parlent de 50), cet engagement est d’une ampleur comparable à celle conduite en Kapisa-Surobi depuis 2008.

La France intervient au Tchad en août 1968 à la suite de la demande du président Tombalbaye pour aider le gouvernement à faire face à la rébellion du Front de libération nationale du Tchad (FROLINAT) soutenue par la Libye. Après une première intervention très rapide à l’été 1968 qui stoppe l’offensive des rebelles venus du Nord, suivie d'une simple aide logistique dont on voit vite les limites, la France met en place en avril 1969, sous la direction de l’ambassadeur Wibaux, une mission de réforme administrative et une force d'intervention. Cette force comprend un état-major commun, jusqu’à 600 conseillers en tenue tchadienne, un groupement tactique fort de trois compagnies d’infanterie et d’un escadron léger pour la partie terrestre et d’un vingtaine d’hélicoptères H-34 cargo ou Pirate (avec un canon de 20 mm), d’une douzaine d’avions de transport (Nord-Atlas et Transall) et de 5 Skyraider AD4 pour la partie aérienne. Les hommes restent alors souvent plus de 9 mois.

Les forces franco-tchadiennes multiplient les opérations aéroterrestres durant l’année 1970 contre environ 3 000 combattants ennemis très mobiles et bien équipés. Ces opérations sont pratiquement toutes des succès même l’embuscade de Bedo, le 11 octobre, où 12 parachutistes français sont tués. Comme en Algérie, les unités françaises, sans gilets pare-balles, combinent le combat rapproché très agressif pour fixer et regrouper l’ennemi et des feux aériens très puissants et bien adaptés à la contre-guérilla pour achever la destruction. Elles ne parviennent pas à éliminer complètement les forces du Frolinat, mission impossible, mais réussissent à rétablir l’autorité du gouvernement dans tout le Tchad utile laissant les rebelles à leur désert du Nord. Simultanément, la France se rapproche de la Libye et lui livre une centaine d’avions Mirage. La Libye réduit son soutien au Frolinat. La situation sécuritaire et l’autorité du gouvernement étant rétablies, la France retire ses unités de combat en août 1972 et la mission d’assistance militaire technique en 1975.

L’intervention française au Tchad de 1968 à 1972 est un cas réussi d’aide à la contre-insurrection. Ce succès est le résultat d’un accord entre des objectifs politiques réalistes et des moyens civils et militaires adaptés à ces objectifs limités. Il n’est pas question d’établir une démocratie avancée, ni de gagner les cœurs et les esprits de la population en investissant plusieurs fois le PIB tchadien mais d’aider un camp politique à l’emporter sur l’autre, au moins pendant quelques années, par l’amélioration des pouvoirs publics locaux et surtout le refoulement des forces rebelles. La France montre aussi qu’elle est prête à soutenir les gouvernements issus de l’indépendance et sans passer par les processus de décision longs et restrictifs des Nations-Unies. Il n'est évidemment pas question d'OTAN et d'alliés européens dans cette intervention. La France n'a pas besoin de légitimité et de moyens supplémentaires.

D’un point de vue tactique, la peur des pertes ne paralyse pas l’action. Il est vrai qu’en quatre ans les pertes françaises sont les mêmes qu’en quatre jours de la guerre d’Algérie, terminée depuis peu. Les forces sont légères et recherchent le combat rapproché avec l’aide de moyens aériens bien adaptés. Les combattants rebelles sont à peine moins bien équipés que les actuels rebelles afghans à la différence des fantassins français. Pour autant, le rapport des pertes dans les différents combats est au moins aussi favorable aux Français qu’il ne l’est aujourd’hui. Il est vrai qu’à l’exception de l’embuscade de Bedo, où les Français rétablissent la situation et détruisent l’ennemi au corps à corps, les marsouins et légionnaires ne sont pas liés à quelques axes et bases. Ils sont au contraire très mobiles et offensifs utilisant au maximum les hélicoptères et les véhicules légers. A l'époque, le surcoût de l'ensemble des opérations extérieures françaises ne dépasse pas les 100 millions d'euros actuels. 

Il s'agit donc là d'un excellent modèle de campagne de contre-insurrection moderne.

24 commentaires:

  1. Bel exemple de "realpolitik" militaro-politique français réussi.
    Sur ce sujet vous avez l'ouvrage du Colonel Neau , officier dans la 6eme CPIMa à l'époque, qui est très didactique.

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  2. Salut Michel,
    Effectivement les ouvrages du Colonel Neau, de Pierre Dufour (la France au Tchad depuis 1969), ou celui du Commandant Grégoire C. sont incontournables
    BaT
    Stéphane

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    1. Merci Stéphane. Dès que j'ai 5 minutes, je pars en chasse. Le livre de Neau est dur à trouver.

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    2. Bel article, juste un lien pour contact les gens de la CPIMa et acquérir les ouvrages retraçant l'épopée de notre unité.
      http://www.gccp-cpima.com/vocation.php

      Peut- être connaissait vous déjà? il y a aujourd'hui plus de quarante ans et nous devenons vieux, mais aussi plus locace

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    3. Je viens de trouver un exemplaire de l'ouvrage de Jackie Neau à la librairie Soumbala: http://soumbala.com/l-intervention-de-la-france-dans-le-conflit-tchadien-1969-1975-une-guerre-revolutionnaire-introuvable-un-fiasco-en-position-de-force.html

      J'en attends la livraison.

      Bien amicalement,

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  3. Le Baroudeur de Fleury évoque le passage au Tchad du général Delayen (mais je ne vous apprends rien...)

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  4. j'etais present a cette époque dans le domaine AD4N ET NON AD4,nous etions tres fiers de notre insigne le ramel,un rapace du desert,mais quel casse tete logistique entre Chateaudun ,Tana et Djibout pour former un truc pilotes mecanos avions qui tiennent la route,ne pas oublier de dire que la royale etait la aussi avec flotille ,salutations au vivants et disparus du 1/22 AIN avec les noms qui resonnent
    comme ,mongo ,zouar bitline ,faya, bardai ,abeche ,ounianga kebir aouzou,goz beida,fada,bili bitli salut a tous

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    1. Merci de ce témoignage. J'avoue que j'ignorais l'apport de la marine nationale à cette opération. Si vous avez un peu de temps, pouvez-vous répondre à quelques questions ?

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  5. Mon Colonel, Je me permets de vous poser quelques questions, cet article ayant attisé ma curiosité.
    Comment était répartie cette force sur le terrain ?
    Y-avait-il des équivalents de FOB ? Les soldats n'ont-ils pas eu à subir des tirs de CHICOM ?
    Vous insistez sur l'appui aérien, y-avait-il des JTAC, à cette époque ? Les rebelles disposaient-ils d'un sanctuaire et/ou d'appuis extérieurs ?
    Dommage que cet exemple soit si peu connu !
    Merci d'avance pour les réponses.
    Cordialement.

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    1. Je me pose les mêmes questions. Je vais creuser ce cas effectivement très riche. Ce qui me surprend par ailleurs, c'est la tonalité assez amère qui se dégage plutôt des témoignages.

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    2. En 1968, les rebelles étaient très peu armés.
      après une première phase de reconquête au centre et à l'Est du pays, les opérations se concentrent à partir de 1970 dans le Tibesti (dont l'opération bison en janvier 1971 -opération "Limousin" semble être le nom générique ). Des armes automatiques sont employés par les "HLL" (hors-la-loi). Quatre appareils sont touchés tout au long de la campagne. L'armée de l'air va tester à l'occasion les Nord-POM. Il n'était pas question de "JTAC" mais d' "OFLA" ou "OLAT". Pour un échange de renseignements : aurelien.poilbout@hotmail.fr

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  6. Je signale un vieux livre dont quelques articles traite du sujet.

    ''La coloniale du Rif au Tchad 1925-1982'' d'Erwan Bergot

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  7. La différence avec la Kapisa ne résiderait pas dans la puissance de l'idéologie des "insurgés", leur contrôle sur les populations, leurs relations au sein d'un appareil de renseignement évolué, leur moral, la médiatisation extrême du conflit qui rend plus délicate toute opération, etc...?

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  8. Pour répondre sur la différence dans la médiatisation du conflit : le visionnage du JT "ORTF" rendant compte de l'embuscade de Bedo est édifiante (visible sur youtube).

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  9. très intéressant votre article mon Colonel ,j'ai déjà sur un forum de défense fait porté mon attention sur cette campagne oublié .

    je pense que cette campagne pourrait faire l'affaire d'un hors série dans une revue spécialisé .
    permettant de mettre en avant ses soldats oubliés .
    il en va de même pour les combats de ATI et de DJEDDA en 1978 ,très peu connu du public (mais pas dans les unités concerné ).

    on entend ses soldats dans le documentaire : La guerre en face
    passé sur France 2 .
    . Que sont nos soldats devenus ?
    Un film écrit et réalisé par Patrick Barbéris, ECPAD, 2011, 90 mn.

    en étant les soldats oubliés malgré les sacrifices ,on comprend mieux se sentiment amère dans se magnifique documentaire .

    comme le disait un des anciens ,ils furent les Corsaires de la République dans cette "guerre" au TCHAD .

    http://www.fncv.com/biblio/conflits/autres/pays/tchad/golfe_embuscade_bedo.html

    http://www.fncv.com/biblio/conflits/autres/pays/tchad/index.html

    http://paras.forumsactifs.net/t4508-la-6eme-cpima

    http://operationtacaud.wordpress.com/

    http://www.chemin-de-memoire-parachutistes.org/t6099-tchad-bedo-11octobre-1970-les-12-parachutistes-tombes-au-champ-d-honneur

    sinon pour le côté comparaison du coup budget pour cette opération ,je mettrais un bémol ,car en se qui concerne le côté soutien de l'homme ,nourriture ,et matériels moins moderne (maintenance etc ...différente que le matériel actuel ) car à cette époque s'était plutôt rustique ,de même pour les hommes car s'était vraiment une vie de "nomade" ravitaillé par les corbeaux .le côté chat maigre je dirais .

    on est loin de la débauche de matériel et soutien logistique même sur les camps de base .

    ma comparaison sur la rusticité ne remet pas en cause le travail de nos soldats en Afghanistan qui doivent porté un poids important en permanence ,et n'ont pas la marge qu'avait les anciens dans la mission ou on travaillé en autarcie loin des chefs .
    un de mes anciens adjudant d'unité , me parlé d'opération mode "autarcie" ,ou un canon de 105 du 11°RAMa suivait une section du 3°RIMa et un peloton AML du RICM ,en mode "nomade" ,loin des chefs ,et cela sur de longue période .
    une sorte de "GTIA" version light de l'époque je dirais .

    enfin voilà ,en espérant que mon post ne soit pas trop confus ,n'étant pas disons très doué pour les formules ,mais très intéressé par la défense .
    un ancien MDR de la 9°DIMa .

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  10. Cher monsieur GOYA
    Suite a votre demande c'est la 33f sur HSS1qui était presente a Faya sous les ordres du LV Tourel,ils sont arrivés a Faya,via Fort Lamy et leur port de débarquement Douala Cameroun ,ils sont repartis en 71 via un embarquement sur le Foch a DOUALA,la 33F a perdu accidentellement a BARDAI un HSS1 en vol sling mais sans dommage pour l'equipage ,dans la foulée un piper tracer du 1° Riaom a ete perdu au combat avec son equipage a AMDAGACHI region Abeche, 5 AD4N ont ete perdu entre septembre 68 et 76 pour diverses raisons combats et mécaniques entrainant la mort d'un capitaine pilote,il y avait également le nord 2501 gunship avec son blindage et ses 20 mm aux portes arrieres,mais cela relève un peu de la prehistoire

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    1. Aurélien POILBOUT19 avril 2012 à 14:48

      J'apprécierai beaucoup que vous m'indiquiez qui a été le capitaine qui est décédé et quelle sont vos sources.

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  11. MON CHER AURELIEN

    Je suis un vieux monsieur qui effectue son dernier quart de siecle,je n'ai de sources pour quiconque,seulement du vécu ,mais si vous etiez un pilote de combat de haut rang doublé d'un officier et d'un analyste de meme nature vous n'auriez pas l'outrecuisance de me demander mes sources,ce qui montre de votre part une totale meconnaissance de la camaraderie de combat,mais pour eclairer votre lanterne il s'agit de l'avion n° 49 basé a FORT LAMY mais qui a percuté l'élement liquide en dehors du Tchad suite a un malaise du pilote lieutenant au tableau d'avancement de cne

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    1. Merci pour les précisions. Travaillant sur ce sujet à Salon-de Provence (CReA), je serais heureux d'être en contact direct avec vous.

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  12. cher monsieur Goya

    le debat sur l'existence de jtac est tres moderne,a cette epoque nous etions plus pres des fac embarques de l'us air force au SUD EST ASIATIQUE sauf que le job fait la bas par des cub, et bronco ou raven sur t28 etait fait chez nous par alouette 2

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  13. Monsieur GOYA,

    J'ai lu il y a quelques mois un livre autobiographique écrit par un officier de la Marine Nationale: MICHEL HEGER. Le livre s'intitule "une ancre et des ailes" (éditions ouest-France)et retrace la vie de militaire de ce monsieur dont sa carrière de pilote d'hélicoptère HSS1 au cours de laquelle il a été au Tchad pendant les opérations que vous décrivez. Ce livre m'a beaucoup plu. Peut-être l'avez-vous déjà...en tout cas je l'ai trouvé très intéressant et agréable à lire.

    Voila, c'est tout.

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  14. Cher mr Goya
    Il n'est pas possible de parler de cette epoque ,sans parler de l'escadrille Tchadienne composée a cette époque au niveau naviguant et mecannos de 90% de gens de l'AA mais detachés au ministere de la coop portant la tenue du pays, mais nobostant cette tenue etaient des camarades de combat sans equivoques
    volant sur dac broussard et push pull 1hel av 1 h ar
    A cette epoque les liaisons avec le continent c'est en breguet deux ponts ou dc6 ,mais il restait la liasion heroique en nord 2501 via djerba ,via agadez ,via gao pour finir a Toulouse ou Istre,comme nous sommes tres jeunes nous ne pensons pas puis apres en vieillissant le calvaire de MERMOZ ou de Nungesser est plus palpable

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  15. Mon cher Mr Goya

    Peut etre pourrez vous faire un billet sur le sujet,mais l'intervention militaire au Tchad est la deuxieme dans le temps apres la guerre de 100 ans avec bien sur des periodes plus actives ou plus passives, mais l'affaire dure depuis plus de 40 ans.
    Si actions militaires etaient cotées au cac 40 je prend une option immediate independament de toute etiquette politique du gourvernent Francais,A moins de 5 ans presence d'un gtia environ Abeche suite separation des Soudans et des differentes reserves energies fossiles ,reactivation Faya et Bardai assez douteuses du a mes connaisances,mais installation d'un sgtia a AOUZOU,avec drone de combat et reconnaissance permettant des controles de la bande sahelienne de la Mauritannie au Soudan
    Mais mes amis eleveurs les MYSSYRIES seront un peu deranges et comme c'est pas loin si une ONG voulait remettre en etat les tombes de la 2 DB a KOUFFRA ce qui est pour moi une honte,precision kouffra oasis sud est Libye sur la piste de Djamena,Libye ou j'ai passe trois ans merveilleux au sud de Tobrouk,malgré que je sois un vieux bonhomme je prefere me livrer au goutte a goutte,la distillation de masse n'est pas ma tasse de thé,je ne veux pas partir seul avec mes souvenirs
    mon arriere petit fils ayant déja pris possesion de mes décorations,toujours portée par obligations mais jamais par convictions

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