vendredi 3 septembre 2021

13 novembre


Publié le 07/07/2018

Quand on a été victime ou que l’on a perdu des proches dans une attaque comme celles du 13 novembre 2015, on est en droit de demander des comptes à celui qui était chargé de sa protection, l’Etat, et plus particulièrement son instrument premier sur le territoire national : le ministère de l’Intérieur. Au niveau le plus élevé la réponse aux interrogations n’a pas été, c’est le moins que l’on puisse dire, à la hauteur du courage de l’échelon le plus bas, faisant de l’ « aucune faille n’est survenue » un mantra dont on espérait alors que par répétition il puisse devenir une vérité. Cette petite attitude n’est hélas pas nouvelle.

C’est la raison pour laquelle on fait parfois appel directement aux représentants de la nation, issus des différents courants politiques, pour qu’ils mènent une enquête indépendante. Une commission d’enquête « relative aux moyens mis en œuvre par l’État pour lutter  contre le terrorisme depuis le 7 janvier 2015 » a ainsi rendu un rapport, et des propositions, en juillet 2016. Il faut en saluer le travail d’une grande exhaustivité et j’avoue mon interrogation sur le fait que l’on en soit encore à demander des explications, alors qu’il en existe des centaines de pages et publiques. 

Je m’interroge aussi, et m’inquiète surtout, que l’on demande désormais ces explications à la Justice. Peut-être fait-on plus confiance à celle-ci qu’à ses propres représentants. Plus probablement, le travail d’investigation de la commission abordant un sujet complexe comportait-t-il trop de choses pour le cubisme fragmenté des médias ou trop de points délicats pour certains acteurs politiques concernés pour qu’il en fut fait une exposition suffisante. Tout y est pourtant.

Sentinelle le 13 novembre

Le plus surprenant dans ce nouvel épisode est que l’on s’en prenne surtout aux militaires. Là encore, il est vrai ce n’est pas nouveau, les militaires ayant la faculté d’être visibles (c’est d’ailleurs la raison principale de l’existence de Vigipirate-Sentinelle) et de ne jamais se plaindre. Ils constituent donc une cible facile. Disons-le tout de suite, dans l’attaque du Bataclan, c’est totalement injuste, au moins pour les soldats qui ont engagés ce soir-là. 

Rappelons d’abord une première évidence : le soir du 13 novembre 2015, comme depuis vingt ans que des militaires sont engagés à Paris, Sentinelle n’a rien empêché, en grande partie parce que ce n’est pas possible. Il est possible bien sûr de protéger quelques points précis, de riposter contre les attaques contre soi (et on notera que ce sont les soldats eux-mêmes et non ce qu’ils protégeaient qui ont toujours été les cibles) ou, avec la chance d’être à proximité, d’intervenir très vite, comme à Marseille en octobre 2017, mais l’empêchement ne peut venir que du hasard heureux du terrorisme visiblement armé qui tombe nez-à-nez avec un patrouille inattendue. Notons au passage que cette probabilité est d’autant plus faible que les soldats sont plus visibles mais si on les cache on ne pourra plus les utiliser pour illustrer tous les articles sur la lutte anti-terroriste en France.

Le dispositif Sentinelle a au moins le mérite d’être souple et plutôt bien organisé, en grande partie parce qu’il est proche d’une organisation permanente de combat. Le 13 novembre 2015, le chef de la BRI a été mis en alerte à 21h20, c’est le seul parmi les unités d’intervention à l’avoir été officiellement. Toutes les autres unités, ainsi que Sentinelle, se sont « auto-alertées », en fonction des bruits, parfois au sens premier, entendus. Dans les faits, elles l’ont toutes été pratiquement au même moment et se sont toutes mobilisées.

Du côté de Sentinelle, le colonel commandant le groupement de Paris intra muros a installé en quelques minutes son poste de commandement tactique et son petit état-major permanent Place Bastille, de manière à coordonner toutes les unités militaires dans la « zone de contact » du 11e arrondissement, 500 soldats engagés au total, qui ont à chaque fois contribué à organiser les points attaqués, les sécuriser avec des moyens « forts », et pour le coup la visibilité a été utile pour rassurer, puis surtout faciliter les secours, en particulier aux abords de la Belle équipe grâce à l’initiative d’un sous-officier en quartier libre non loin de là.

Avant toute chose, rappelons donc que si les soldats de Sentinelle n’ont pas empêché les attaques, ils ont malgré tout contribué, avec beaucoup d'autres, à sauver de nombreuses vies. En périphérie de la zone d'action, un autre PC a envoyé 500 autres soldats prendre en compte immédiatement la surveillance de quatre nouveaux points sensibles, Matignon, l’Assemblée et le Sénat, l’hôpital Necker, pour y relever des forces de police ou parce que ces sites pouvaient être attaqués.

De 22h à 22h15 au Bataclan

Concentrons-nous sur le Bataclan. L’arrivée sur place d’un groupe de combat est aussi une initiative d’un sous-officier qui se rendait avec son groupe en véhicule pour prendre sa mission de garde boulevard Voltaire. Voyant des civils s’enfuir d’une zone non loin, il décide d’y aller, et rend compte à son chef, qui approuve, par téléphone portable.  Il arrive sur place juste après 22 heures. L’attaque sur place a commencé vingt minutes plus tôt. Le commissaire adjoint commandant la BAC 75 Nuit, rentrant de service, est déjà intervenu de sa propre initiative, « au son du canon et des infos radio » et à abattu un terroriste à 30 mètres au pistolet, avant d'être pris sous le feu des deux autres et obligé de sortir. 

Quatre policiers de la BAC 94 arrivent à ce moment-là et donc presque tout de suite après le groupe Sentinelle. Le massacre a déjà eu lieu, les coups de feu ont cessé à l’intérieur et les terroristes encore vivants sont à l’étage avec des otages. Le maréchal des logis (MDL) fait débarquer ses hommes entre le square à côté et la façade du Bataclan et leur fait prendre les dispositions de combat. Les soldats ne savent alors strictement rien de la situation et le MDL se met à la disposition de la BAC, selon le vieux principe qui veut que le « premier arrivé commande » et de toute façon, la mission générale est d'appuyer les forces de sécurité intérieure.

Une rafale de fusil d’assaut survient alors immédiatement du côté du passage Saint-Pierre Amelot à l’arrière du Bataclan sans pouvoir en déterminer l’origine, probablement un tireur depuis l’arrière d’une fenêtre. Un deuxième tir surviendra de la même façon quelques minutes plus tard, puis un troisième, toujours un balayage au hasard, après l’ouverture de la porte de secours. Entre temps, le MDL a demandé à son chef la possibilité d’ouvrir le feu, qui lui est accordée. On reviendra sur cette exigence de toujours demander des autorisations de faire alors qu’en l’occurrence ce n’est pas nécessaire.

Avec les policiers présents, il n’y a alors que deux options : pénétrer ensemble à nouveau dans la grande salle, l’évacuer et la fouiller, et s’en prendre à l’étage en même temps ou successivement, ou alors, deuxième option, sécuriser la zone autour du Bataclan en attendant l’arrivée d’une unité d’intervention de la Police. La décision en revient aux policiers, qui sont prêt à entrer mais demandent d'abord au centre opérationnel de la Préfecture de Paris. Les militaires sont prêts à les aider dans les deux cas, quoique dans le deuxième il aurait sans doute fallu demander une nouvelle autorisation à la chaîne de commandement. C’est à cette occasion qu’un des policiers de la BAC aurait demandé qu’on lui prête un Famas au cas où il irait sans les militaires, ce qui témoigne que ce n’était pas si évident. Au passage, le militaire refuse, ce qu’on ne peut lui reprocher mais personnellement cela ne m’aurait pas choqué qu'il prête son arme.

De toute façon, le centre opérationnel de la Préfecture coupe court très vite aux supputations en interdisant de faire quoi que ce soit à l’intérieur et notamment l’engagement des militaires (« nous ne sommes pas en guerre » aurait, paraît-il, été la justification) et d'attendre l’arrivée de la BRI. Un de mes chefs me disait : « tu as l’initiative tant que tu n’as pas rendu compte ». Il est probable et assurément heureux que le commissaire qui est entré dans le Bataclan pendant quelques minutes et a fait cesser le massacre en tuant un des terroristes n’ait pas demandé l’autorisation d’intervenir. Il serait sinon probablement toujours devant la porte. 

Après l’appel au CO, de la même façon que lorsque le 7 janvier il avait ordonné à la BAC de boucler Charlie-Hebdo mais pas d’intervenir, la situation est réglementairement gelée. Comme l’expliquera Christophe Molmy, chef de la BRI, devant la commission : « Ils [les policiers présents] avaient cessé leur intervention puisque les tirs avaient cessé. Dans l’hypothèse où les tirs cessent leur travail n’est pas en effet d’entrer et de progresser-les risques de la présence d’explosifs ou de terroristes embusqués et le risque de sur-attentat sont importants-mais de figer la situation, ce qu’ils ont d’ailleurs très bien fait ».

Du côté de Sentinelle, le groupe de soldat est alors séparé en deux. Une équipe de 4 est postée du côté du square, dans l’axe de tir des terroristes, pour en interdire la zone, aux journalistes notamment, et aider à l’organisation des secours à proximité. Une autre est placée en couverture avec des policiers face au passage Saint-Pierre Amelot. Précisons que l’accès au Bataclan, par une porte de secours blindée ou par les fenêtres, est alors techniquement impossible par ce côté. Personne ne dispose des moyens de forçage ou d’escalade qui permettrait éventuellement de tenter une pénétration, avec par ailleurs très peu de chances de succès. 

Le passage est alors une zone de feux asymétrique. Les deux terroristes peuvent y tirer facilement depuis les fenêtres ou même la porte d’accès en l’ouvrant subitement. Inversement, et hormis le cas, très improbable, de l’ennemi qui se présente pleinement à la fenêtre pendant au moins une seconde, il est difficile, même avec un fusil d’assaut, de toucher ces mêmes tireurs. On ne les voit pas sauf un avant-bras apparu furtivement, on est presque certains qu’ils sont entourés d’otages et ils sont par ailleurs bardés d’explosifs. La seule possibilité est de couvrir la zone, c’est-à-dire concrètement d’empêcher de fuir les terroristes de ce côté. Quelques minutes plus tard, cela aidera une équipe du RAID de venir récupérer des blessés dans le passage avec un véhicule blindé.

BRI-RAID-FIPN-GIGN-PP-DGPN-DGGN

C’est à ce moment-là, à 22h15-20, qu’arrive l’ unité d’intervention rapide de la BRI depuis le 36, quai des orfèvres. Nous sommes dix à quinze minutes après le blocage des six premiers policiers qui pensaient probablement que la BRI arriverait dans la minute. Devant la commission, Christophe Molmy justifie cette vitesse relative (le « 36 » n’est qu’à 1 500 mètres à vol d’oiseau) par la nécessité de se reconfigurer au dernier moment en « version lourde » après avoir appris l’usage d’explosifs par les terroristes. Il faut rappeler aussi, comme l’a fait Jean-Michel Fauvergue, patron du RAID, devant la même commission, que les fonctionnaires de police en alerte le sont chez eux et, même équipés partiellement à leur domicile, il faut toujours prévoir un temps de regroupement. Pour autant, au mieux l’unité aurait peut-être pu arriver au Bataclan dix minutes plus tôt, un quart d’heure grand maximum, mais une éternité pour ceux qui sont à l'intérieur. Comme toutes les autres unités d’intervention, qui par principe sont forcément en retard sur les événements, cela n’aurait pu empêcher l’attaque du Bataclan.

Arrivée donc de la BRI, et dix minutes plus tard d’un détachement du RAID auto-alerté. Commence alors en arrière fond une nouvelle guerre de périmètre des polices qui se traduit en arrangements aigre-doux forcés sur le lieu de l’action. Le 13 novembre, la Préfecture de police de Paris, de fait, la troisième composante du ministère avec la Police nationale et la Gendarmerie au sein du ministère, a justifié de sa souveraineté territoriale pour ne pas activer autre chose que sa propre unité d’intervention. Est-ce que l’activation de la Force d’intervention de la Police nationale (FIPN), chargée de coordonner l’action de tous les services d’intervention de police, aurait changé les choses ? Le chef du RAID qui arrive aussi très vite au Bataclan en est apparemment persuadé considérant que les moyens, sinon les compétences mais cela affleure dans les propos, déployés tout de suite par la BRI sont trop faibles. Le chef de la BRI est évidemment d’un avis opposé et dément tous les chiffres cités par son collègue. Dans les faits, il n’est certain que l’activation de la FIPN aurait permis de faire mieux. Cela aurait fait simplement du chef du RAID le patron de l’opération. Là, c’est plutôt celui de la BRI qui décide et pénètre dans le Bataclan à 22h20.

Que faire alors ? Tout en évacuant quelques premiers blessés proches, la première équipe considère la situation  : la salle de concert avec son spectacle épouvantable de centaines de morts, blessés, sidérés, valides, mais aussi ses menaces éventuelles cachées déjà évoquées ; puis il y a l’étage avec les derniers terroristes et des otages en très grand danger. La décision est prise, avec les hommes de la BRI et du RAID ensemble, de boucler et sécuriser le rez-de-chaussée puis d’évacuer valides et blessés après les avoir fouillés. L’évacuation prend fin vers 22H40. 

A ce moment-là le GIGN arrive à la caserne des Célestins, près de la place Bastille. Il est placé en réserve d'intervention. C'est un choix logique, sa présence serait alors inutile au Bataclan, déjà pris en compte et on ne sait alors pas encore si les attaques sont terminées. Cet ordre opérationnel vient...du cabinet du ministre. Le spécialiste en organisation notera qu'on se trouve donc désormais avec deux centres parallèles donnant des ordres aux mêmes unités mais toujours pas, comme les militaires, deux niveaux différents : un pour la conduite tactique sur place et un pour la gestion au-dessus et autour (organiser le bouclage de Paris, etc.). Tout se fait en même temps et selon des voies parallèles. Il n'est pas évident que la place du décideur opérationnel, a priori le Préfet de Paris, fut alors d'être collé au chef de la BRI mais je m'avance sans doute.

L’étage supérieur du Bataclan est abordé à 23h par la BRI, pendant que le RAID prend en compte le rez-de-chaussée et les abords où il incorpore d’ailleurs l’équipe de Sentinelle. Une colonne d’assaut de la BRI trouve les deux derniers  terroristes retranchés avec une vingtaine d’otages dans un couloir fermé. Après quelques tentatives de dialogue qui permettent surtout de se préparer à l’assaut, celui-ci est lancé avec succès à 00h18. Foued Mohamed-Aggad, et Ismaël Omar Mostefaï sont tués et les otages libérés sains et saufs.

Est-ce que cette intervention de la police aurait pu mieux se passer ? Les chefs ont fait les choix qui leur paraissaient les plus justes, ou les moins mauvais, en fonction des informations, limitées et confuses dont ils disposaient et des risques possibles. Terroristes cachés ou pièges ne sont pas apparus, ce qui rétrospectivement peut induire l’idée d’une trop grande prudence alors que des dizaines de blessés demandaient des soins. Oui mais voilà, les décisions ne se font jamais en direction du passé connu, elles se font en direction de l’inconnu et elles sont prises dans le feu, la confusion et l’urgence. Si effectivement, ce qui était possible, une attaque dissimulée avait été déjouée, le jugement rétrospectif serait différent. Cela incite à une grande prudence et à une grande modestie quand on analyse techniquement l’action d'une force  armée sans contredire toutefois son absolue et transparente nécessité…mais surtout pas par le biais d’un Juge. Le plus sûr effet que l’on peut attendre de l'appel à la Justice est d’introduire des gouttes supplémentaires d’inhibition chez les futurs décideurs de vie et de mort. Or dans ce type de contexte l’inhibition fait généralement plus de morts qu’elle n’en sauve.

Obéir..ou pas ?

Le procès qui (re)pointe contre les militaires de l’opération Sentinelle est un mauvais procès. Le sous-officier arrivé au Bataclan a obéi à tout le monde, depuis le ministre de l’Intérieur pour qui, devant la commission « Une intervention pour sauver des vies n’est possible que dès lors qu’il y une maîtrise totale du lieu et des conditions de l’intervention » (il ne pense pas alors aux militaires dont la présence dans son périmètre ministériel l’énerve profondément) jusqu’au Gouverneur militaire de Paris (GMP), le général Le Ray, qui affirme de son côté qu’ « on n’entre pas dans une bouteille d’encre » et pour qui « il était exclu que je fasse intervenir mes soldats sans savoir ce qui se passait à l’intérieur du bâtiment ».

Le sous-officier aurait pu envoyer balader tout le monde comme le commissaire de la BAC 75 N avant lui. Après tout, quoiqu’en dise le GMP (dont l'incroyable « Il est impensable de mettre des soldats en danger dans l’espoir hypothétique de sauver d’autres personnes ») qui visiblement n’aurait jamais pris, lui, l’initiative de ce commissaire, les soldats ont été inventés pour justement « entrer dans des bouteilles d’encre ». C’est même souvent pour cela que l’on s’engage dans une unité de combat. 

Il aurait donc pu désobéir à tout le monde, y compris un peu à lui-même (« Nous [tankistes] ne sommes pas entraînés à discriminer dans les conditions d’une attaque terroriste effectuée en milieu urbain »). Après tout, il est venu au Bataclan de sa propre initiative.

Détail significatif, les soldats de Sentinelle, dont on a toujours peur qu’ils fassent des bêtises, sont alors équipés d’un « témoin d’obturation de chambre » (TOC) dans la chambre de leur Famas et qui empêche tout tir intempestif. Ce TOC doit normalement être dégagé en armant le fusil. Dans ce cas précis devant le Bataclan, en prenant les dispositions de combat, trois armes sur huit ont été bloquées et sont donc devenues inutilisables. C’est un symbole de la manière dont, à force de méfiance et de contrôle, on finit par bloquer et sous-employer son potentiel.

Envoyer balader d’accord mais ensuite pour quoi faire ? La principale plus-value des soldats lorsqu’ils arrivent au  Bataclan est qu’avec leurs fusils d’assaut ils peuvent interdire la sortie, et donc la fuite, par l’arrière du bâtiment sans avoir à pénétrer dans le passage Saint-Pierre Amelot. Avec leurs armes de poing et les calibres 12, les policiers de la BAC sont un peu courts en portée pratique pour y parvenir. Cette mission indispensable de couverture, qui aurait été assurée ensuite par la BRI ou le RAID, a été prise en compte tout de suite par les soldats. 

Et ensuite ? A ce moment-là tout le monde est persuadé que la BRI arrive dans la minute mais admettons que le MDL passe outre. Admettons aussi que les policiers présents ne s'y opposent pas et qu'avec les quelques soldats restants ou même avec tous en faisant l’impasse sur la couverture il se lance dans le bâtiment. Le voici donc avec quatre ou six soldats dans la salle (au passage, le patron du RAID accuse la BRI de n’être venu qu’à 7, chiffre jugé insuffisant par lui pour assurer la mission, la BRI dément tout). Avec ça, il peut effectivement commencer à fouiller la zone, en deux petites équipes de part et d’autre de la salle…pendant trois à cinq minutes, le temps que le chef de la BRI n’arrive, furieux, et exige leur départ. Suivra ensuite l’opprobre de ce dernier puis celle du chef du RAID, du Préfet de police arrivé sur place, puis de ses chefs pour avoir agi sans ordre, outrepassé la mission de Sentinelle et sans doute d’avoir créé un incident avec le ministère de l’Intérieur. Beaucoup d’ennuis donc en perspective, et on n’imagine même pas l’hypothèse où ayant abandonné la couverture du passage, les deux terroristes seraient parvenus à s’enfuir du Bataclan. 

Le choix de l'embarras

S’en prendre aux acteurs des différents services sur le terrain, dont on notera au passage qu’ils s’entendent tous et s’accordent bien, c’est comme s’en prendre à un gardien de foot parce qu’on a pris un but, en oubliant que si le gardien est sollicité c’est que tout le système défensif avant lui a échoué. Le vrai scandale des attaques du 13 novembre est qu’au niveau plus le plus élevé, on n’y était pas préparé malgré les évidences, et tous ceux qui disent qu’il était impossible de prévoir une telle combinaison d’attaques sont des menteurs et des lâches devant leurs responsabilités.

Le ministère de la Défense a pu justifier de la « militarisation »  (lire « l’emploi d’un AK-47 par un homme ») des attaques le 7 janvier pour introduire Sentinelle, extension en volume de la déjà permanente Vigipirate. Ce magnifique moyen d’ « agir sans agir » et de se montrer sans risques arrangeait tout le monde, sauf les soldats et le ministre de l’Intérieur.

Depuis vingt ans, début de Vigipirate qui correspond par ailleurs sensiblement à l'apparition des procédés des attaques terroristes multiples « militarisées », personne n’a cependant visiblement imaginé que l’on pouvait engager des soldats au combat en France au delà d'un accrochage en autodéfense et surtout pas à prendre d'assaut l’intérieur d’un bâtiment en France. 

Pourtant, je connais des groupes de combat d'infanterie, et pas forcément de Forces spéciales, qui auraient pu intervenir efficacement dès le début du massacre au Bataclan. Avec des équipements spécifiques de pénétration, il aurait peut-être été même possible de forcer les retranchements avec les otages. Cela aurait été très délicat, mais possible. L'opération suivante, le 18 novembre à Saint-Denis, était par exemple largement à la portée d'une section d'infanterie renforcée d'un bon sapeur-artificier. 

Avec les tankistes, comme ceux qui étaient là le 13 novembre au Bataclan, ou des artilleurs ou d'autres dont par définition le combat d'infanterie n'est pas le métier premier, les choses auraient été techniquement plus difficiles mais en arrivant en premier, il aurait fallu y aller quand même et sans avoir à demander d'autorisation, surtout pas au GMP. Cela aurait été sans doute plus maladroit qu'avec des fantassins, mais malgré tout préférable à ne rien faire. 

Dans ce genre de situation, il faut arbitrer entre la vitesse d'intervention et sa qualité en fonction de l'ampleur et de l'imminence du danger pour les civils. Un adage militaire dit qu'il vaut souvent mieux une solution correcte qu'une solution excellente une demi-heure plus tard et trop tard. Dans le cadre d'un massacre, j'ai personnellement tendance à penser que la solution rapide, disons avec l'intervention d'un groupe de soldats proches plutôt qu'avec le RAID une demi-heure plus tard, est préférable. En fait, l'intervention d'un individu seul armé et compétent, même en tenue civile ou même civil tout court suffirait déjà à mon soulagement si j'étais à l'intérieur du groupe attaqué par des terroristes.

L'hypothèse que des militaires arrivés les premiers devant un lieu de massacre fermé interviennent à l'intérieur  a-t-elle seulement été sérieusement envisagée ? En écoutant les auditions, et notamment celle du GMP, le général Le Ray, j'en doute fort. Il est vrai que cela ne faisait que vingt ans que des militaires étaient dans les rues de France. En 2015, l'attaque d'un commando à Louxor datait déjà de dix-huit ans, celle du théâtre Dubrovka de Moscou de treize, de Beslan de onze, de Bombay de cinq, de Nairobi de deux, de Charlie-Hebdo et de l'Hypercacher de onze mois seulement, compte-à-rebours sinistre que certaines unités spécialisées ont pris en compte tactiquement mais clairement pas les armées et ceux qui leur donnaient des ordres.

On revient toujours à ce besoin de visibilité mais...à basse violence et surtout sans imaginer que les choses puissent changer. L'équation se résumait à des missions normales de vigiles (avec légitime défense restreinte, TOC et demandes d'autorisation) et à un appui aux forces de sécurité intérieure en cas de coup dur. 

Au passage, notons que les interventions les plus rapides de toute l’opération Sentinelle le 13 novembre ont été le fait de deux sous-officiers qui n’étaient pas encore ou plus de service. Si l’un d’eux alors en train de boire un verre, avait choisi le bar un peu plus loin et s’il avait conservé une arme de service, un massacre aurait peut-être été évité, arrêté ou enrayé. L'attaque terroriste multiple la plus vite stoppée à eu lieu au Mali l'an dernier, lorsque le commando terroriste s'est retrouvé nez-à-nez avec un militaire français en maillot de bain et tongs...mais armé.

En fait, le soir du 13 novembre, le dispositif Sentinelle le plus efficace aurait été de placer en alerte les groupes de combat d'infanterie (pas chez eux comme les policiers mais déjà groupés et équipés, avec des véhicules), de mettre les autres en patrouille de zone et d'accorder à ceux qui sont en quartier libre, le droit de porter une arme de poing. Bien entendu tous auraient déjà disposé du droit de légitime défense élargie à la « menace réitérée », ce qui n'était pas encore le cas. Il s’en serait trouvé mécaniquement dans tous les bars qui ont été attaqués et au concert du Bataclan. Ils seraient donc intervenus tout de suite avant d’être rejoint par des camarades bien plus rapidement que n’importe quelle unité d’intervention à 30 minutes « après rassemblement ». Mais rappelons-le, le but de Sentinelle n’est pas d’empêcher les attaques terroristes contre la population, sinon ce serait un piteux échec, mais de protéger des points particuliers, comme des vigiles, travail qui peut être effectué aussi bien par...des vigiles adéquatement formés.

Du côté de l’Intérieur, un mot juste pour souligner la misère de voir un ministre freiner toute enquête et toute critique, comme si les critiques étaient des traîtres à la Patrie. Les renvois de balle, les luttes de périmètre qui transpirent dans certaines auditions ("mais que faisait le RAID à l’Hypercacher ?", "Mais que faisait la BRI à Saint-Denis ?", "Quel est le con de préfet qui a fait appel aux militaires ?") ne sont pas d’une excessive noblesse. Chacun de ses services a travaillé pour s’adapter mais à l’échelon supérieur quelle pitié de voir un ministère, dont c’est pourtant le rôle, s’interroger après le 13 novembre 2015 sur le fonctionnement « non optimal » du centre opérationnel de Paris, et sur la manière d’y « intégrer les militaires de la force Sentinelle ou les médecins civils ».

Toujours après ! (devise des grandes organisations rigides)

Au bout du compte, ce qui fait le plus mal c’est de voir que depuis trois ans, et on pourrait même dire depuis 2012, si les acteurs à la base se débrouillent avec énergie et abnégation, il faut au sommet des « cygnes noirs », un terme élégant pour « grosses claques et grandes souffrances », pour vraiment faire évoluer les choses, au-delà de la communication s’entend. Toutes les grandes inflexions de la politique de Défense ou de sécurité, des budgets, de l’organisation ont été prises après l’action violente des salopards, jamais avant et notamment lors de l’exposé des gens honnêtes, sans doute parce que l’émotion provoquée par les premiers est toujours plus forte que l’exposé rationnel des seconds. Tout était clair depuis longtemps pourtant dans la stratégie et les modes d’action de l’ennemi. Répétons-le, comme dans une tragédie grecque nombreux sont ceux qui ont assisté à la mécanique implacable et sans surprise vers les attaques terroristes de 2015. 

Il aurait peut-être fallu considérer aussi nos ennemis pour ceux qu’ils sont, c’est-à-dire justement des ennemis et non des criminels, des politiques rationnels dans un cadre idéologique particulier et non de simples psychopathes. Cela aurait peut-être aidé à privilégier l’action en profondeur et sur la durée, ce que l’on appelle une stratégie, à la réaction gesticulatoire. Beaucoup de progrès ont été accomplis mais à quel prix.

Valeurs, vertus et vainqueurs-Inflexions n°48 septembre 2021

La guerre est chose importante et le combat chose risquée. On ne peut s’y engager sans y être poussé ou tiré par quelque chose de plus fort que le danger. On ne part pas se battre sans des valeurs à défendre et des vertus à honorer, le tout dans le cadre d’une vision particulière de la guerre. La bataille est ainsi d’abord une confrontation entre un rôle que l’on croit devoir jouer, voire que l’on aimerait jouer, et la réalité de ce qui est demandé. 

Dans l’absolu, il devrait y avoir correspondance. Le cadre mental, à la fois guide et moteur de l’action, devrait logiquement partir des missions que l’on aura à mener afin de s’y préparer et s’y conformer au mieux. C’est parfois le cas, lorsque la forme de la guerre est bien connue, évolue peu et qu’elle se déroule entre adversaires qui se ressemblent. Le fils combattra alors comme son père et sera initié très tôt dans ce qu’il est convenable et même recommandé de faire pour être honoré dans un tel contexte.

Mais dès que l’on sort de ce cadre précis et que l’on introduit quelques différences ou turbulences et l’accord entre ce qui est prévu et ce qui advient réellement disparaît très vite. De fait, comme ces changements sont plutôt fréquents et que les codes de comportement sont inversement des choses plutôt rigides, la rencontre entre le prévu et le réel tient le plus souvent du hasard, parfois heureux, parfois dramatique, mais presque toujours surprenant. Cette rencontre entraine en fait très souvent une tension entre le souhaitable, pour être vainqueur, et le souhaité, pour respecter les exigences de son milieu, qui ne s’apaise que lorsque survient un nouvel équilibre précaire.

Pas plus de quatre pas en arrière

Le 16 novembre 1351, le roi de France Jean II dit le Bon fonde l’ordre de l’Étoile, un ordre de chevalerie destiné à rivaliser celui de la Jarretière qui attire depuis trois ans les meilleurs chevaliers de son temps au service du roi d’Angleterre Édouard III. Empreint de l’esprit des Demandes pour la joute, les tournois et la guerre de Geoffroi de Charny, Jean le Bon se veut lui-même héros, mais aussi vainqueur dans le conflit permanent qui l’oppose aux prétendants au trône de France, Édouard III et Charles de Navarre. L’ordre de l’Étoile, dont il est le grand-maître est ainsi conçu aussi pour régénérer une armée royale profondément affectée par le désastre de Crécy cinq ans plus tôt.

La bataille de Crécy a en effet beaucoup marqué les esprits, car les chevaliers y sont morts en nombre, sans doute plus de 1 500 dont onze de haute noblesse. Une immense surprise dans une époque où les chevaliers meurent finalement assez peu sur le champ de bataille à la fois protégé par leurs armures et les conventions qui autorisent le paiement d’une rançon en échange de la vie sauve. Cette fois, les chevaliers français sont morts fauchés par les archers puis par les fantassins ou chevaliers anglais à pied qui, pressés par le temps et dans l’incapacité d’amener avec eux des prisonniers, n’ont eu aucune pitié envers les hommes à terre.

La surprise est donc autant sociale que tactique. Certes, quelques années plus tôt, en 1302, une autre armée de chevaliers français s’était engluée dans la boue en chargeant à Courtrai et plusieurs centaines de comtes, barons et chevaliers, avaient été massacrés par des miliciens flamands, mais on pouvait accorder à ces gueux chanceux l’excuse de l’ignorance de la bonne conduite sur le champ de bataille. La bataille de Courtrai avait donc été classée comme une anomalie, puisque ce n’était pas l’issue « normale » d’un affrontement. Cette fois à Crécy on se trouvait entre gens du même milieu culturel et les Anglais n’ont pas joué le jeu. Non seulement ils ont beaucoup trop abusé des armes de jet, ces armes si viles par rapport au vrai combat au corps à corps, mais en plus ils ont tué les nobles.

Les cités grecques de l’époque préclassique (800-500 av. J.-C.) avaient également mis beaucoup de temps mettre en place un ensemble de normes et de règles très précises pour régler leurs différends. La guerre se limitait à une ou deux batailles d’hoplites, grands chocs très ritualisés de guerriers-agriculteurs qui pouvaient l’espace de quelques heures acquérir de la gloire, le kydos, avant de repartir travailler aux champs. Bien entendu lorsque des étrangers à ce cadre commun survenaient, comme les Barbares perses, il n’y avait plus aucune convention, ni de fait aucune limite à la violence. Et puis à l’intérieur même de ce cadre, certaines cités elles-mêmes n’ont plus joué le jeu. En devenant invincible sur le champ de bataille, l’armée spartiate ne donnait plus du tout envie de l’y rencontrer. Comment acquérir de la gloire en effet si on est forcément vaincu ? D’un autre côté, en ne dépendant plus de l’agriculture pour vivre, la cité d’Athènes se moquait que le roi spartiate Archidamos vienne en 431 av. J.-C. détruire les récoltes pour l’obliger au combat. En écrasant la flotte perse à Salamine, les Athéniens avaient par ailleurs donné des lettres de noblesse a une autre forme de guerre, aussi pouvaient-ils dans l’honneur refuser la grande bataille hoplitique pour privilégier des expéditions navales.

Au moins y avait-il eu du côté athénien, une réflexion préalable à la guerre. Rien de tel en France au début de la guerre de Cent Ans. En 1346, le conflit a déjà commencé depuis six ans, par un autre désastre, celui de la flotte française à l’Écluse, et on a eu tout loisir de voir comme l’armée du roi Édouard III combattait. Il n’y a pas eu pour autant la moindre adaptation de la pratique française avant le choc de Crécy. Après celui-ci, on fut quand même obligé de s’interroger. Une analyse froide et rationnelle de la bataille aurait montré que le désastre français avait été le résultat d’un système tactique anglais très supérieur à celui du roi de France, en grande partie grâce aux barrages de milliers d’archers équipés du redoutable arc gallois. Mais l’analyse ne fut pas rationnelle et même largement biaisée.

Dans l’image qui se dégagea de la bataille, l’analyse tactique compta peu au détriment de la comparaison des vertus. On retint la « lâcheté » du contingent d’arbalétriers génois et qu’il fut engagé à la hâte, épuisé, sans protection des pavois, sous une pluie qui rendait délicat l’emploi des arbalètes et sous les milliers de flèches anglaises ne comptait pas. La bataille a même commencé par l’engagement de la chevalerie française contre ces lâches génois, alliés sur le terrain, mais si éloignés socialement et culturellement. Les survivants seront même exécutés par la suite. Elle s’est poursuivie ensuite par plus de quinze charges désordonnées et impuissantes, presque toutes brisées par les milliers de flèches anglaises. Une seule parvint à franchir les pièges, mettre en fuite quelques archers pour se retrouver finalement arrêtée par les chevaliers anglais à pied et les fantassins disciplinés. Bien au-delà des gens de peu munis d’un arc, qui sont à peine évoqués dans les récits, c’est bien la discipline des « homologues » chevaliers anglais à pied qui est retenue.

Aussi Jean le Bon croit pouvoir retrouver le chemin de la victoire, non pas en créant à son tour un corps d’archers, mais en disciplinant sa chevalerie. Soldés par le roi de France, les chevaliers membres, de l’ordre de l’Étoile doivent jurer de ne jamais tourner le dos à l’ennemi. Lors de leur première réunion, ils jurent même de ne pas reculer de plus de quatre pas face à l’adversaire.

Dans le délicat arbitrage entre virtus, le courage physique et homérique, et disciplina, le courage stoïcien du combattant aligné, que décrit Jon E. Lendon dans Soldats et fantômes, le chevalier peut donc toujours témoigner de sa prouesse dans les duels, mais ceux-ci se feront à pied et en ligne à côté de ses pairs. On connaît la suite. Dix ans après Crécy, l’armée du roi de France rencontre celle du Prince de Galles près de Poitiers. Tactiquement, la bataille est une réplique de Crécy, les masses françaises désordonnées se faisant à nouveau étriller par les archers anglais, à pied plutôt qu’à cheval cette fois, mais les résultats stratégiques sont encore plus désastreux, puisque le roi, à la tête de ses chevaliers de l’Étoile, refuse de reculer conformément au code d’honneur. Tous sont donc tués, comme Geoffroi de Charny, ou capturés, comme Jean le Bon, ce qui conduira à une profonde crise dans le pays, au paiement d’une énorme rançon et à la perte du tiers du territoire au profit du roi d’Angleterre. L’attachement forcené d’un homme et d’une catégorie sociomilitaire à une forme précise de démonstration du courage homérique, en décalage avec les nécessités du réel, aura ruiné le pays. Pour autant, le courage et l’infortune du roi provoquent une grande sympathie dans le royaume et le « Père, gardez-vous à droite ; Père, gardez-vous à gauche », de son fils cadet de Jean, Philippe le Hardi, a été ensuite pieusement conservé dans le roman national.

Moins flamboyant, Charles V, d’abord dauphin et régent puis successeur de Jean, n’apparaît par la suite jamais sur le champ de bataille, mais il considère la défense du royaume comme une valeur supérieure à la démonstration de ses propres vertus guerrières, par ailleurs réduites. Charles V a aussi l’intelligence en 1370 de désigner Bertrand du Guesclin comme Connétable de France, c’est-à-dire chef des armées. Du Guesclin est l’antithèse d’un Jean de Luxembourg, grand noble chargeant à Crécy aveuglément, au sens premier comme au figuré. Du Guesclin est même un des rares grands chefs français à utiliser la ruse, une qualité jugée plutôt vile par la noblesse. Mais nécessité fait alors loi et, à la manière athénienne et avec plus de succès, la ruse d’un du Guesclin permet d’obtenir finalement bien plus de résultats stratégiques que les folles charges droit sur l’ennemi.

L’affaiblissement du royaume avec la folie de Charles VI consacre pourtant leur retour. Il y a d’abord la victoire sur les Flamands à Roosebeke en 1382, revanche de Courtrai où on s’empresse de massacrer impitoyablement ceux dont les ancêtres avaient trahi les conventions humanitaires de la noblesse. La noblesse refait enfin de la « vraie guerre » et les choses semblent rentrer dans l’ordre après une parenthèse malheureuse, jusqu’à ce que les mêmes causes produisant les mêmes effets, les charges de chevaliers viennent à nouveau se briser sur les lignes anglaises, à Azincourt cette fois en 1415.

Épées et machines

La leçon porta, non pas dans l’esprit de la noblesse française, mais dans ceux du Roi de France Charles VII et du connétable de Richemont qui purent ainsi, non sans mal, imposer leur autorité et créer un nouveau modèle d’armée. On instaura, presque définitivement, un nouveau contrat social où la bourgeoisie acceptait d’échanger l’impôt contre la sécurité assurée par l’État détenteur du monopole d’emploi de la force. Dans une sorte de partenariat public-privé, le Roi finançait ainsi une armée encadrée par ordonnances où coexistaient l’aristocratie et ses valeurs avec l’armée du Roi faite de mercenaires et d’entrepreneurs en particulier dans l’artillerie et les armes à feu. La fougue, plus ou moins contrôlée, côtoyait la science et l’esprit de géométrie des jardins à la française, selon des dosages qui allaient varier selon les époques.

À ce moment-là, au milieu du XVe siècle, cet équilibre du Yin et du Yang est plutôt bon et l’armée du Roi de France est irrésistible. Elle écrase les Anglais en quelques années, puis à la fin du siècle pénètre en Italie pour la première fois sous la conduite de Charles VIII. Le pays est voisin et pourtant l’apparition des Français y est aussi bouleversante que celle des Turcs dans les Balkans et presqu’autant que celle des Espagnols face aux Aztèques. La guerre entre les cités italiennes est confiée à des entrepreneurs guerriers, les condottieres, qui prennent soin du capital humain dont ils ont le commandement, un peu par humanité, beaucoup par intérêt économique. À l’instar des cités grecques, la guerre s’y déroule selon des règles communes mais la forme y est inverse, toute de manœuvres et de sièges savants, avec le moins de risques possibles.

L’arrivée des Français bouscule ces équilibres. L’artillerie française met à bas les châteaux avec une grande facilité et les compagnies de gendarmes, la chevalerie soldée et encadrée, ne font pas de quartier. La première guerre d’Italie est, au moins initialement, une guerre éclair pour les Français dont le roi, très chevalier, poursuit le rêve de libérer Jérusalem des mahométans. Et puis, les adversaires des Français imitent leur modèle et les châteaux, très hauts jusque-là deviennent au contraire très plats. Les batailles redeviennent indécises, on en fait donc moins, et les sièges plus difficiles, on y passe à nouveau plus de temps.

On assiste alors à un basculement de valeurs. La conjonction du développement de l’esprit scientifique et des techniques nouvelles, sur terre ou sur mer, transforme les troupes et les navires en grandes machines, où le soldat n’est qu’un rouage. La fougue, incarnée par le Prince de Condé, vainqueur de la bataille de Rocroi en 1643, reste une valeur sûre, mais la mode est plutôt passée aux beaux ordonnancements. Pour savoir ce qui est prestigieux en France, il faut considérer où se montre le roi. Or, le « grand roi » Louis XIV n’apparaît que dans les sièges. Les batailles sont confuses et donc déplaisantes à l’esprit du temps. Les sièges en revanche surtout conduits par Vauban, membre de l’Académie des sciences, sont sûrs et donc beaux. Significativement, lorsqu’on invente les premières décorations, comme l’ordre de Saint Louis, elles ressemblent étrangement à des forteresses en étoiles.

Dans ce grand basculement, l’imaginaire est pourtant longtemps réticent. Plus les batailles échappaient au code de chevalerie, plus on demandait de la discipline, et plus on développait les joutes et les tournois pour montrer sa virtus, son courage individuel. Ce qui était au départ une manière de s’entraîner au combat réel devient une guerre idéale de substitution. Les choses y sont alors parfaites, puisqu’on s’affronte entre pairs selon des codes bien précis et sous le regard des dames de la noblesse, avant de se retrouver tous à banqueter. Lorsque le roi Henri II est tué des suites d’une joute en 1559, la schizophrénie est alors totale. Les tournois ne sont plus qu’un sport, forme très abstraite et aseptisée quoique toujours violente, des vrais combats que le roi a lui-même conduits en Italie. Il faut ce choc pour éteindre cette lumière résiduelle d’une étoile disparue. La reine Catherine de Médicis interdit tous les tournois et les joutes sur le sol français.

Ils persistent pourtant sous la forme des duels individuels ou collectifs, bien plus excitants pour l’imagination que la laborieuse guerre de siège ou même les batailles à tirs de ligne sous la fumée des poudres. Ce sont des duels que décrit Alexandre Dumas dans Les trois mousquetaires pas des batailles rangées. Par un étrange effet de décalage, duels et joutes sont remplacés dans les cérémonies par des parades et des manœuvres en ordre serré, désormais et depuis longtemps encore moins réalistes que les tournois de l’époque d’Henri II. Peut-être en est-il toujours ainsi. La guerre réelle produit une imagerie qui perdure souvent bien au-delà de sa disparition, dans les démonstrations, les films, les sports ou les jeux d’enfants et notamment de ceux qui envisagent d’être soldats et qui pour le coup sont souvent surpris lorsqu’ils le deviennent.

Turbulences

La réalité du combat change à la fin du XVIIIe siècle avec la transformation de leur contexte. Ce n’est alors pas tant une évolution des techniques qui change tout qu’un changement de regard. En prenant modèle sur les cités antiques grecques et romaine, les nouvelles républiques américaine et française considèrent chaque citoyen comme soldat potentiel capable d’initiative et de courage, des vertus que s’arrogeait seule l’aristocratie.

Outre que cela permet d’enrôler des masses inédites de combattants par conscription, la forme des combats change. Les armées de la guerre en dentelles étaient étroitement contrôlées et encadrées, car on y craignait la désertion. On était donc réticent à l’emploi des tirailleurs, ces soldats combattant seuls en avant des troupes, et surtout à poursuivre l’ennemi en repli de peur de disloquer son propre dispositif. Toutes ces réticences disparaissent dans les armées de la Révolution et de l’Empire, et les combats deviennent d’un seul coup plus décisifs. Avec en plus le développement des routes et de la cartographie, l’heure n’est plus aux sièges savants, mais aux manœuvres et aux grandes batailles. Avec de surcroît le génie de Napoléon, un homme qui n’aurait jamais accédé à de hautes fonctions dans un autre système politique, les petites armées professionnelles des monarchies, où le soldat rare et cher est à la fois préservé et contrôlé, sont balayées par les armées françaises avant, une nouvelle fois, de les imiter.

Vient ensuite la transformation des conditions matérielles de combattre dans une révolution technique militaire qui s’étend sur cent ans des années 1840 à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Sa première poussée est une augmentation phénoménale de la puissance de feu. Les fusils à âme rayés tirent toujours plus loin, plus vite et plus précisément, suivis des canons et des armes automatiques, et pendant ce temps on se déplace toujours à pied ou à cheval et on commande avec des messagers. Cela place les penseurs militaires dans la perplexité. Que va-t-on demander aux soldats pour s’adapter au nouveau contexte ? Faut-il combattre de manière dispersée pour échapper aux feux ? C’est l’esprit des bataillons de Chasseurs, mais cela suscite de nombreuses réticences. Combattre caché, camouflé voire couché et qui plus est en tenue terne, est qualifié de « combat d’Indiens » par les adeptes du combat debout, en ligne et en bel uniforme, qui constatent aussi plus sérieusement que les soldats non contrôlés ne parviennent pas à s’emparer d’une position et se contentent de « tirailler ». Il y a donc une autre tendance qui considère qu’il faut surmonter le blocage par un surcroit d’énergie et d’esprit de sacrifice par des assauts résolus sous la conduite d’officiers ardents.

La nouveauté de l’époque est aussi que l’on sait ce qui se passe ailleurs. On est frappé en France par la victoire des Japonais face à la Russie (1904-1905) et on s’identifie facilement à eux face aux Allemands. Le courant « sacrificiel », soutenu par un renouveau spirituel catholique, s’impose et est connu depuis sous l’appellation de l’« offensive à outrance ». L’idée, portée initialement par de jeunes officiers contre leurs anciens, est de terminer la guerre au plus vite, car, croit-on, la France ne peut concurrencer la puissante Allemagne sur la durée, et pour cela il faut faire preuve de la plus grande agressivité possible en portant le maximum de troupes à l’avant et « sauter à la gorge de l’ennemi dès qu’on le rencontrera » selon les mots du colonel de Grandmaison, le représentant le plus connu de cette école de pensée.

La guerre est un révélateur et la confrontation de cette vision avec la réalité montre un décalage catastrophique. À la fin du mois d’août 1914, on compte plusieurs milliers, jusqu’à plus de 20 000, de soldats français tués pour la plupart dans des assauts stériles. La figure du soldat qu’il aurait fallu former apparaît ensuite dans l’épreuve : résistant plus qu’ardent, stoïque plus qu’homérique, travailleur, technicien et tacticien précis sur quelques centaines de mètres encombrés. Dans un mépris peu différent de celui des armées d’ancien régime, on ne croyait pas ça possible. Dans ses deux années de service avant-guerre, le conscrit artilleur n’était formé que sur quatre types de tir au canon de 75 mm. On croyait alors avoir atteint sa limite cognitive. Pendant la guerre, le même soldat en fera six fois plus. La contradiction entre la dispersion nécessaire et le contrôle obligatoire des fantassins qui hantait tant les esprits est résolue en faisant confiance aux jeunes sergents à qui on confie le commandement tactique d’un groupe de combat. À l’inverse de la Révolution française où la redéfinition des valeurs et des vertus ou plus exactement la redéfinition de ceux qui pouvaient les porter avait modifié la réalité, c’est cette fois la guerre industrielle qui impose ce qui est désormais vertueux et ceux qui le sont.

Si ce sont les sociétés qui sécrètent ses valeurs à défendre, ce sont surtout les contextes qui modèlent les vertus qui serviront à les défendre. Or ces contextes, que cela vienne des évolutions politiques, idéologiques, techniques ou autres, sont désormais très changeants. Il faut donc régulièrement se demander si ce que le comportement que l’on croit vertueux sur le champ de bataille est vraiment adapté ou s’il ne va pas conduire à une catastrophe.

Le 9 février 1933, à l’issue d’un débat célèbre de l’Oxford Union Society, les membres de la prestigieuse université, marqués par le souvenir des horreurs de la Grande Guerre, votent à une écrasante majorité leur refus de mourir « pour le Roi et la Patrie » si ceux-ci se trouvaient menacés. Six ans plus tard, dès le début de la nouvelle guerre la Royal Air Force vient au même endroit recruter des pilotes parmi les étudiants. Les volontaires affluent en masse. Le contexte avait changé, et il est vrai qu’on ne leur demandait pas alors de mourir de la même façon.

samedi 21 août 2021

La formation de l'armée nationale afghane-Extrait d'une note de 2009

 
Extrait d'une note rédigée en octobre 2009

La formation de l'armée nationale afghane

La Coalition apparaît comme une immense machine tournant un peu sur elle-même et souvent pour elle-même, en marge de la société afghane. Le quartier-général de l'ISAF (2000 personnes) et les différentes bases de  Kaboul forment un archipel fermé sur l’immense majorité de la population. Les membres de la Coalition se déplacent en véhicules de base en base comme de petits corps étrangers, blindés et armés. Pour les Afghans, ces bases constituent des oasis de prospérité dont ils profitent bien peu. Prendre ses repas dans la base américaine Phoenix est surréaliste par l’abondance de produits offerts, presque tous importés des Etats-Unis, et ses couteux écrans plats diffusant en boucle les émissions de la chaîne des forces armées américaines (2/3 de sport et 1/3 de slogans sur la fierté d’être soldat, l’hygiène ou la lutte contre le harcèlement sexuel), univers aseptisé dont les Afghans sont absents sauf pour le nettoyer. Outre son caractère égoïste, cet archipel a le défaut d’être associé, dans les esprits afghans, à une administration locale corrompue, d’être multinational, avec ce que cela suppose comme complexité organisationnelle, et d’être sous domination d’une culture militaire américaine peu adaptée à ce type de conflit. 

L’organisation de la formation des officiers afghans, cœur de la mission d’Epidote, est un bon exemple de ce que peut donner cette structure. Même si les Français sont plutôt leaders dans cette formation, les ordres sont donnés par un organisme conjoint Coalition-ministère de la Défense afghan dominé par les Américains. Le résultat est un empilement de périodes de formation. De Saint-Cyr au Centre des hautes études militaire, un officier français suivra sept périodes de ce type, là où le cursus de l’officier afghan, dans une armée qui n’est qu'une grosse infanterie et surtout est en guerre, en suivra neuf, avec toutes les difficultés que cela pose pour lui de venir à Kaboul, sans logement et avec une maigre solde. Durant ces différentes périodes de formation, il recevra des manuels qui ne sont que des traductions intégrales des énormes manuels américains, traductions réalisées par la société privée Military Personnel Resources International (MPRI).

Les officiers qui sortent de cette galaxie de stages sont ensuite gérés par le ministère de la Défense afghan. Pour, entre autres, les raisons pratiques évoquées plus haut, les stagiaires sont majoritairement originaires de Kaboul et ne demandent qu’à y rester, quitte à acheter leur poste. Le facteur ethnique est également omniprésent et intervient dans toutes les décisions ou presque (j’ai vu des stagiaires pashtounes se plaindre de recevoir des calculatrices plus petites que celles données aux Hazaras). On se retrouve ainsi avec un décalage important entre le corps des officiers formé à Kaboul et celui qui combat sur le terrain. Et encore, les officiers désertent-ils peu par rapport aux sous-officiers et militaires du rang, 3% contre respectivement 12% et 34 % !. Au total, l’ensemble du système de formation de l’armée afghane apparaît comme une machine à faible rendement alors que la ressource humaine locale, imprégnée de culture guerrière, est de qualité. On ne permet pas aux afghans de combattre à leur manière, en petites bandes locales très agressives, commandés par des chefs qui ont fait leur preuves sur le terrain, c’est-à-dire comme les rebelles qui nous avons en face de nous, tout en ayant du mal à les faire manœuvrer à l’occidentale.

On est donc en droit de s’interroger sur la réalisation du programme de multiplication par deux, voire trois, de l’armée afghane, demandé par le général McChrystal. Il est vrai que rien ne remplace les hommes dans ce type de guerre et que le volume de l'armée afghane actuelle est très faible par rapport à la population, mais où trouvera-t-on les officiers pour encadrer et les Coalisés pour « mentorer » cette armée dilatée ? La tentation est alors très forte de diminuer les durées des stages de formation des hommes (la formation initiale des militaires du rang pourrait ainsi passer de 20 à 8 semaines) au risque d’un effondrement de la qualité.

Les généraux afghans avec qui j’évoquais cette question considèrent que la ressource humaine est suffisamment abondante pour fournir les effectifs nécessaires, à condition d’augmenter très sensiblement les soldes. Ils sont sidérés par le décalage entre les dépenses des coalisées et la faiblesse de la solde des soldats Afghans d’autant plus qu’il existe un « marché de l’emploi guerrier ». Il suffirait probablement de doubler la solde des militaires afghans (soit un total d’environ 200 à 300 millions de dollars par an, dans une guerre qui en coûte plus d’un milliard par semaine aux seuls contribuables américains) pour, d’une part, diminuer sensiblement le taux de désertion et d’autre part attirer les guerriers qui se vendent au plus offrant, pour l’instant plutôt les mouvements rebelles qui ont également cet avantage énorme de détourner peu ou pas l'argent des soldes. Mais il est vrai que personne ne demande vraiment leur avis aux officiers afghans, comme lorsqu’il a été décidé d’échanger les increvables AK-47 dont ils maîtrisent le fonctionnement dès l’enfance, par des M-16 trop encombrants pour eux.