Clausewitz
La
stratégie, c’est en principe simple puisqu’il suffit d’accorder des méthodes et des moyens à l’atteinte d’un objectif, face à un adversaire, actuel ou potentiel,
violent ou non. La définition de l’objectif s’effectue à l’échelon politique,
au sens large, avec le conseil des
représentants des différents instruments de puissance, dont les forces armées.
Il s’agit ensuite, de la part de chacun de ces instruments de puissance de
déterminer comme participer à l’atteinte de cet objectif avec les moyens disponibles et ceux que peut
fournir la nation. Cette réflexion stratégique est éminemment dynamique dans la
mesure où les différents paramètres, les ressources, l'ennemi, la direction politique, sont changeants. Elle relève donc largement de la science complexe et, si les
définitions paraissent simples, la mise en œuvre est beaucoup plus délicate.
Un
bon exemple d’une stratégie cohérente est fourni par les Etats-Unis au
cours de la Seconde Guerre mondiale. Le 12 novembre 1940, un mémorandum est
présenté au Président Roosevelt qui expose les différentes options d’engagement
possibles : défense du continent Américain, offensive à travers le
pacifique contre le Japon (Japan first)
avant de se retourner contre l’Allemagne et l’Italie, effort simultanée sur les
deux fronts, offensive en Europe (Germany
first) avant de se retourner contre le Japon. C’est cette option D
(baptisée Plan Dog) qui est finalement choisie même s’il sera possible de
s’engager également contre le Japon surtout à partir de 1944. En parallèle de
ces choix, les Etats-Unis construisent un instrument militaire à la fois
remarquable de cohérence et d’efficacité face aux deux ennemis tout en étant fondé sur une
économie suffisamment bien organisée pour ne pas épuiser le pays. Seul le
design de l’US Army, privilégiant la standardisation et la permanence du
potentiel des unités au détriment du nombre, s’est avéré un peu inadéquat. A la même
époque, l’Allemagne fournit l’exemple contraire d’incohérence stratégique,
dispersant des moyens limités dans des aventures et ne mobilisant vraiment les
ressources de la nation qu’à partir de 1942 tout en les gérant souvent de
manière féodale. L’Allemagne ne retarde le désastre final inévitable que par
l’excellence tactique de beaucoup de ses troupes.
La
France des années 1960 fournit aussi un bon exemple d’accord entre une vision
stratégique et des moyens partagés, au sein d’une armée mixte
appelés-professionnels, entre le corps de bataille métropolitain adossé à
l’arme nucléaire et une force expéditionnaire organisée pour la défense des
intérêts de la France en Afrique autour d’un double réseau de bases locales et
d’unités d’intervention. Le système comprend des lacunes, le corps de bataille notamment
est longtemps sous-équipé et il aurait pu être organisé de manière plus
audacieuse, mais l’ensemble est cohérent jusqu’au début des années 1980.
L’époque
est alors à la conjonction de la tentation de se servir de cet outil militaire,
si facile d’emploi dans les institutions de la Ve République, et du
refus de faire la guerre. On voit alors apparaître les premières
« pseudo-opérations », engagements de force à vocation purement
diplomatique et/ou de politique intérieure, niant la notion même d’ennemi et
donc a-stratégiques. Cela ne porte pas à conséquence grave lorsqu’il n’y a effectivement
pas d’ennemi, cela revient à de l’agitation meurtrière lorsqu’il y en a
effectivement un. Lors de la confrontation souterraine avec l’Iran dans les
années 1980, nous subissons des coups sévères, enlèvements et assassinats, attaques meurtrières contre nos « soldats de la paix » à
Beyrouth, attentats à Paris en 1986 sans autre riposte que des raids aériens
dans le vide, des petites attaques aussi secrètes que ratées et l’envoi de
soldats garder les frontières de la France métropolitaine. Bilan de cette
piètre stratégie, nous avons finalement négocié avec l’Iran (ce qui montre que
c’est parfois possible avec ceux qui pratiquent le terrorisme) et rendu
l’argent qu’on leur devait. On peut
s’interroger aussi sur la stratégie de la France en ex-Yougoslavie jusqu’en
1995, autre défaite dont nous partageons il est vrai la responsabilité.
Au
Rwanda, en revanche, nous sommes seuls à nous engager militairement en 1990 en
soutien du régime d’Habyarimana contre le Front patriotique rwandais.
L’objectif stratégique reste flou mais les moyens et méthodes de
l’opération Noroit (soutien et appui à l’armée locale dans les combats) permettent
de contenir l’ennemi à la frontière nord. Lorsque les forces françaises quittent
le territoire à la fin de 1993, on ne voit pas très bien ce que la France a
gagné, mais elle n’y a pas perdu grand-chose. La suite est moins cohérente
lorsqu’on décide de revenir en 1994 pour mettre fin aux massacres, objectif
éminemment louable mais pour lequel les moyens engagés sont à la fois réduits
en volume et employés de manière inadéquate. La mode (car il y a aussi des
modes dans les opérations militaires) est alors à l’interposition et nous
faisons donc de l’interposition comme si les gens que nous combattions quelques
mois plus tôt allaient d’un seul coup ne plus nous considérer comme des
ennemis. Nous avons payé cher, et payons encore, cette naïveté en prêtant le
flanc à des attaques dans le champ médiatique, domaine que nous maîtrisons mal
(preuve de l’incomplétude de l’outil). Le fait que vingt ans après on puisse encore
accorder crédit aux accusations les plus délirantes contre la France et ses
soldats est le signe d’une autre défaite stratégique. Au bilan, les présidences Mitterrand et Chirac ne sont guère riches en stratégies
victorieuses.
Alors
que se tient en ce moment à Paris une conférence internationale sur la guerre
contre l’Etat islamique, il faut bien constater que si nous avons fait des
progrès dans l’emploi de l’outil en renonçant à certaines méthodes, nous avons
aussi réduit les moyens ce même outil, sacrifiant une grande partie de l’ancien
corps de bataille pour ne conserver qu’une force de frappe nucléaire a minima
et sensiblement les mêmes capacités de projection qu’au temps de la Force
d’action rapide. Pour autant, nous sommes toujours à la recherche d’une grande
stratégie pour augmenter la puissance de la France dans le monde face à des
rivaux, ou d’une stratégie particulière face à l’ennemi du moment, les groupes
djihadistes. Il est vrai que cet ennemi à plusieurs têtes et que nous avons de
nombreux alliés, raison de
plus pour essayer de mettre un peu de cohérence dans cet ensemble.
Où
en sommes-nous, nous Français, actuellement dans cette guerre ? Tout en
poursuivant la guerre souterraine des services commencée dans les années 1990
et l’opération Vigipirate sur le territoire métropolitain, nous avons engagé
une première opération militaire d’ampleur contre les djihadistes au Mali en
2013 que nous avons étendue l’année suivante à l’ensemble du Sahel. Au même moment nous avons décidé d’intervenir
en Irak, puis en janvier à nouveau sur le territoire métropolitain en
développant considérablement le plan Vigipirate. Lorsque le groupe aéronaval
était dans le Golfe persique, nous avons même atteint le niveau opérationnel
prévu par le Livre blanc de 2013 pour un conflit majeur. Simultanément, nous
sommes toujours engagés dans des opérations héritées, au sud-Liban en particulier,
ou dans de nouvelles, en Centrafrique, qui n’ont rien à voir, au
moins directement avec la guerre en cours. Celle-ci est donc la première guerre de notre
histoire que nous menons de manière aussi dispersée. De fait, nous sommes
présents partout mais également faibles partout car nous n’avons pas d’axe effort
ou, plutôt, nous en avons trop, diplomatiques, commerciaux, anxiolytiques, visant simultanément des publics différents, alliés locaux ou Américains, clients actuels ou potentiels, opinion publique et enfin seulement l'ennemi avec ce qui reste.
Revenons
aux fondamentaux. Quel est vraiment l’objectif ? S’il s’agit de détruire
les organisations djihadistes, soyons réalistes c’est hors de portée pour la France
car cela supposerait d’agir, à l’intérieur même des frontières de pays arabes
pour s’attaquer à des causes politiques, économiques, sociales et idéologiques profondes
sur lesquelles nous avons peu de prises directes. Nous pouvons, en liaison ou non avec des forces étrangères, porter des coups,
affaiblir, détruire des bases, éventuellement des réseaux mais il ne s’agit que
de coupures de têtes d’hydre. La seule option raisonnable est d’endiguer
cet ennemi, qui pour l’instant, reste plus une nuisance qu’une menace mortelle,
en espérant, sa mort par contradictions internes à la manière de l’URSS. Dans
ce contexte de guerre de trente ans (dont vingt sont en réalité déjà passées depuis
les attentats de 1995), notre action doit s’efforcer d’abord de nous défendre
et éventuellement de tirer parti de la situation et de ses opportunités, en veillant
à ne pas introduire de contradictions entre ces deux éléments.
Comment
utiliser notre outil militaire dans ce cadre-là ? Produire le maximum
d’effets opérationnels en fonction des moyens dont nous disposons impose une
plus grande concentration des efforts. De fait, les points d’application semblent
limiter à trois : la France, le Moyen orient et l’Afrique.
L’option
« France d’abord » pour les forces armées est peu efficace. Sur le
territoire métropolitain, l’opération Sentinelle
permet de déployer en permanence environ 20 soldats par département. Si ce
déploiement a une utilité psychologique et a permis de défendre quelques
ressources budgétaires, son impact opérationnel est très limité, au prix d’une
réduction des capacités de projection ou d’entraînement et d’une pression
supplémentaire sur nos soldats. Hormis
certaines missions spécifiques de police en mer ou dans le ciel, de protection de
certains sites sensibles, ou ponctuellement pour faire face à une situation
d’urgence, la protection des Français en métropole est bien mieux assurée par
d’autres service, gendarmerie et police en premier lieu. La France a déjà des
services de renseignement performants appuyés par, sans doute, la législation
la plus favorable à leur action parmi les pays occidentaux. Tout cela est perfectible et si on considère que ces moyens sont insuffisants, outre
leur adaptation, on peut, comme dans d’autres pays envisager et dans un cadre strict, décider de faire appel à des sociétés privées, voir aux citoyens eux-mêmes plutôt qu’à des
soldats.
L’option
« Moyen-Orient d’abord », présente un intérêt économique évident mais
aussi des inconvénients politiques majeurs entre l’ambiguïté du soutien aux régimes sunnites archaïques et autoritaires de la région mais
aussi, de fait sur le terrain, aux régimes chiites de Bagdad, indirectement de
Damas et au bout du compte de l’Iran. Tout cela ne nous rend guère populaires
chez les masses arabes qui sont, ou se sentent, menacées et frustrées par
tous ces pouvoirs environnants, sentiment qui constitue le vrai centre de
gravité des groupes djihadistes. Tout cela nous rends aussi assez complaisants sur notre propre sol vis-à-vis du prosélytisme religieux officiel ou privé issu
des monarchies. Hormis dans un rôle de vitrine commerciale, l’action militaire
dans la région est par ailleurs délicate du fait de l’éloignement géographique
et surtout de la difficulté à envisager une opération directe et importante au
sol. On se contente donc d’une action indirecte de frappes contre Daech et de soutien
au régime irakien corrompue. Huit mois après le déclenchement de
l’opération Inherent Resolve contre
l’Etat islamique, on constate globalement que cette approche, si elle l’a
sans doute freiné, n’a pas vraiment empêché son expansion. Au sein de cette
opération, le dispositif français n’a réalisé qu’environ 5 % des frappes, tandis que les 120 conseillers et les armes livrées ne représentent qu’une
goutte d’eau par rapport aux besoins (si tant est que l’assistance militaire
soit le seul besoin). Autrement dit, l’opération Chammal ne sert pas à
grand-chose, dans un ensemble qui mettra des années à produire des effets décisifs.
L’option
« Afrique d’abord », c’est-à-dire le maintien de la sécurité et la
stabilité des pays des communautés économiques d’Afrique centrale et de l’ouest
face aux organisations djihadistes, est sans
doute la plus rationnelle pour la France. L’action de l’ennemi y a des effets
plus immédiats sur nos intérêts politiques, nos ressortissants (200 000 en
Afrique), nos entreprises, notre territoire même, directement par les
possibilités d’action à travers la Méditerranée ou indirectement par les
phénomènes de trafics, de migrations. De ce fait et parce que l’ennemi y est
plus faible en volume qu’ailleurs, c’est aussi là que notre action militaire
est la plus rentable, c’est-à-dire que l’action d’un soldat, d’un appareil de
combat, y produit plus d’effets stratégiques que partout ailleurs. Pour autant, avec les 3 000 hommes, six
avions, trois drones MALE et la vingtaine d’hélicoptères de l’opération Barkhane, nous ne pouvons actuellement guère
faire autre-chose que des raids et frappes, ce qui est très utile mais pas
complètement suffisant. Nous n’avons pas de réelles possibilités de contrôle de
zone et notre structure d’assistance militaire a été réduite à la portion
congrue. Quant à la coordination avec d’autres leviers d’action, elle est
inexistante (15 millions d’euros seulement sont consacrés à l’aide à l’agriculture
dans les pays du Sahel). En déployant au Sahel les six appareils actuellement
en Jordanie, les 900 hommes de l’opération Daman au Liban et une partie
seulement de l’opération Sentinelle, on doublerait déjà les capacités de Barkhane. Le dispositif de contrôle du
Mali serait plus étanche, les points clé de la région plus facilement tenus. On
pourrait même renforcer l’opération Sangaris
en Centrafrique afin de lui donner un peu plus de moyens à la hauteur de ses
besoins et d’accélérer sa conclusion. On
pourrait également participer plus activement à la défense des pays alliés de
la région contre Boko Haram et surveiller la région des trois frontières entre
le Congo-la Centrafrique et le Sud-Soudan.
A
plus long terme, si on maintient cette voie, il faudra certainement
reconsidérer le design de nos forces pour les adapter à ce qui est devenu un
vrai objectif stratégique. Il faudra, par exemple, renforcer les bases en Afrique et non
les réduire, redévelopper la coopération militaire sous toutes ses formes (et
la rattacher à nouveau au ministère de la Défense). Afin de pallier le manque d’effectifs
et de financement, il faudra peut-être imaginer des structures mixtes
françaises et locales, éventuellement dans le cadre d’entreprises de sécurité.
Il faudra surtout mieux intégrer les leviers d’action civils et militaires, en
dépassant les barrières idéologiques des ministères et en les plaçant peut-être
sous une direction unique. Il faudra également cesser cette pratique de sous-estimer
systématiquement le surcoût des opérations, comme si le Congrès américain avait
donné tous les ans le tiers de ce qui était nécessaire pour combattre l’Allemagne nazie pour corriger ensuite en fin d’année en ponctionnant sur le budget de
fonctionnement des armées.
Celui
qui ne se fixe pas d’objectifs ne risque pas de les atteindre. Si nous voulons
des résultats stratégiques, commençons par avoir une stratégie.


