Ça y est, c’est parti : le nouveau Service national universel (SNU) est lancé. Il comprendra deux phases. La première consistera, selon le jargon officiel, en « une occasion de vie collective permettant à chaque jeune de créer des liens nouveaux, d’apprendre une façon neuve de vivre en commun, et de développer sa culture d’engagement pour affermir sa place et son rôle au sein de la société ». En clair, il s’agit d’un internat de deux semaines vers l’âge de 16 ans, suivi, quelques mois plus tard, d’un projet de groupe de deux semaines également. Dans une deuxième phase, chaque jeune sera encouragé à poursuivre volontairement une période d’engagement d’au moins trois mois, dans un service public ou un organisme d’intérêt public.
Revenons sur la première phase. La ministre des Armées (mais pourquoi elle, au fait ?) l’a décrite l’an dernier comme « une période où les jeunes vivront ensemble, apprendront à se connaître, se comprendre, s’apprécier, quelles que soient leurs origines, leurs croyances ou leurs orientations. Ce sera utile pour notre jeunesse ». Cela ne vous rappelle-t-il rien ?
Edmond Cottinet a créé la première colonie de vacances en 1880. Dans son esprit, ce centre collectif en plein air était destiné à l’autonomisation des enfants et, surtout, à l’apprentissage du vivre-ensemble (on parlait alors de fraternité). Cette idée a très vite été reprise par différentes communautés religieuses, politiques ou même des entreprises, touchant des millions d’enfants dans les années 1950, puis déclinant en même temps que tous les groupes qui avaient des projets de société.
Nous voici donc en 2019, après avoir annoncé un service national obligatoire de plusieurs mois (avec une formation militaire) pour les jeunes adultes. On aboutit finalement à des colonies de vacances pour adolescents organisées par l’État. Pourquoi pas, mais commençons par admettre qu’il ne s’agit pas là d’un véritable service national, ne serait-ce que parce qu’aucun service n’est rendu à la nation. Les différentes formes de service, dont le militaire, consistaient, après une formation initiale, en un « retour sur investissement » de quelques mois, voire de plusieurs années dans le cadre des réserves. Que cela ait pu constituer une « occasion de vivre ensemble » et contribuer à la formation de la citoyenneté n’était qu’un effet induit, non l’objectif premier.
Ajoutons qu’à la fin du service national dans les années 1990, en même temps que celle des colonies de vacances, seulement un quart d’une classe d’âge effectuait sa composante militaire. Les filles, sauf de rares volontaires, en étaient exemptées, et les fils des milieux aisés disposaient de nombreux biais pour y surseoir ou effectuer un service dans des conditions plus confortables. Les bienfaits du « vivre ensemble » apparaissaient alors plutôt comme un impôt supplémentaire imposé aux garçons de la « France d’en bas ». Notons, au passage, que tous les promoteurs actuels et défenseurs des vertus du SNU, hommes et femmes, et le président de la République en premier lieu, auraient pu, à leur époque, effectuer le service national s’ils l’avaient voulu. Aucun ne l’a alors jugé digne de lui.
Le SNU n’apporte pas grand-chose à la nation dans sa phase obligatoire. La réunion « obligatoire et universelle » de mineurs à des fins d’apprentissage, que ce soit dans un collège ou en plein air, n’est pas un service, mais un projet éducatif, relevant donc pleinement du ministère de l’Éducation nationale (et en aucun cas, par exemple, des militaires, ou alors pourquoi pas des juges, des gardiens de prison, des préfets, des policiers, des chargés de mission de l’Élysée, etc.).
On se demande ensuite ce qui, durant ces quinze jours de vie collective, ne pourrait être appris au lycée. On trouve seulement deux choses : la Marseillaise, le respect du drapeau et l’uniforme, d’abord – non que cela soit techniquement impossible au lycée, mais on comprend bien que cela traumatiserait une partie du corps enseignant, et pas seulement lui.
Au-delà de cette innovation, qui sera toujours subtilement discutée sur les réseaux sociaux, le cœur du projet de société est de faire dormir dans un dortoir, hors de chez eux, des adolescents pendant quatorze jours. On est loin de la « levée en masse » de 1793, et il faudra quand même expliquer, de façon un minimum scientifique, par quel processus on ressoudera la nation avec ce qui est plutôt un « coucher en masse ». Ce qui créait de la cohésion dans un régiment d’appelés, ce n’était pas le dortoir, mais les épreuves, les marches, les entraînements, le froid, bref, des choses difficiles à faire ensemble pendant des mois. Il y a peu de chances que l’on soumette les futures classes de jeunes à de telles épreuves, et c'est tant mieux. Passons rapidement sur le projet découverte de deux semaines qui suivra ce petit internat, guère différent des stages déjà existants.
Si on ne voit pas très bien ce que tout cela apportera de nouveau, on voit bien, en revanche, ce que cela affaiblira, car tout cela sera très cher. Il est question d’un budget annuel de 1,5 milliard d’euros pour la phase obligatoire du SNU, sans compter les dépenses d’infrastructure initiales. Cet argent sera forcément ponctionné quelque part, soit dans la poche des contribuables, soit dans les autres ministères. Comme cette dernière hypothèse est la plus probable, on peut déjà annoncer que les services publics verront leurs moyens réduits par le SNU. On peut imaginer également que le bilan « cohésion sociale » ne sera pas en positif suite à cet arbitrage.
Le service national universel pouvait être un vrai projet ambitieux, un véritable projet de société. Mais en réalité, il n’y avait sans doute que deux voies cohérentes. La première était le retour à une forme de service national élargi à l’ensemble du service public. Cela supposait de surmonter l’interdiction juridique du travail forcé pour les adultes et, bien sûr, de traquer les inévitables resquilleurs, condition sine qua non de la justice de ce service. L’effort était considérable, mais on peut imaginer qu’un renfort de 800 000 jeunes aurait pu être utile à des services publics en grande difficulté.
La seconde consistait à s’appuyer sur l’existant. On remarquera combien la définition de la troisième phase du SNU : « un engagement de trois mois au moins, exclusivement volontaire, dans nos armées, nos forces de police, chez nos pompiers, nos gendarmes, dans des collectivités ou encore dans les associations » ressemble étrangement à celle du Service civique, un peu élargie. Or, chaque contrat rémunéré de Service civique de 6 à 12 mois coûte moins du double de ce que coûteront les quinze jours d’internat de chaque jeune « rassemblé ». On peut concevoir que le premier investissement public serait incomparablement plus utile et rentable, tant pour l’individu que pour la nation, que le second. On pourrait également évoquer les autres serviteurs volontaires, comme les pompiers ou les réservistes aux ministères des Armées ou de l’Intérieur, et imaginer ce que l’on pourrait y faire avec 1,5 milliard d’euros.
Au final, on ne pouvait pas s’appuyer sur l’existant, car il fallait concrétiser à tout prix un engagement de campagne, et l’on a reculé devant l’ampleur de l’œuvre qui aurait été nécessaire pour revenir à un vrai Service national. On a donc préféré accoucher d’une très coûteuse souris qui sera très vite chassée de tous les côtés.