vendredi 22 juin 2018

L’art de la guerre dans Starship Troopers- 1 Les Américains et la Première guerre interstellaire



Par décence, il ne sera question ici que du roman de Robert Heinlein 
et aucunement de ses pénibles adaptations cinématographiques.
Il ne sera pas question non plus de modèle politique



Starship Troopers (Etoiles, garde à vous ! dans la version française) de Robert Heinlein n’est pas une fausse Histoire, ni un traité de stratégie, mais l'aventure d’un individu ordinaire plongé dans une situation extraordinaire, en l’occurrence un simple soldat au cœur d’une guerre interstellaire. Outre que le héros est probablement philippin, Heinlein se démarque de cet argument très américain du héros modeste en ne tordant pas la situation jusqu’à l’absurde (l'éternel point faible de l’Etoile noire dans la saga Star Wars par exemple) afin de lui permettre d'avoir des effets stratégiques, voire de sauver le monde, à lui tout seul.

Juan Rico gravit simplement les échelons de simple soldat à chef de section de l’Infanterie mobile (IM). Il voit peu de choses mais il les voit bien et la description de son univers immédiat, même s’il combat en scaphandre des Arachnides géants, est une des plus réalistes qui ait jamais été faite de la vie d’un fantassin. Dans le même temps, et c’est ce qui va nous intéresser ici, écrit en 1959 Starship Troopers (ST) est une aussi une excellente description de la manière dont on voit la guerre à cette époque aux Etats-Unis, à l’ère de l’atome et du communisme triomphant.

Clausewitz dans l'espace

Dans Starship Troopers, la guerre est une affaire entre Etats, trois en l’occurrence : la Fédération terrienne, les Squelettes (Skinnies dans la version originale, terme repris en 1992-93 par les soldats américains pour désigner les Somaliens) dont on sait peu de choses et un Empire arachnide (les Bugs) qui ressemble fort à la Chine communiste.

Pas question donc, malgré le spectacle contemporain des conflits en Indochine, Malaisie ou en Algérie d’évoquer la lutte entre des Etats et des rébellions armées. Heinlein, grand voyageur, les connaît pourtant bien. Son héros dans ST cite comme grand stratège Ramon Magsaysay, organisateur de la guérilla aux Philippines pendant l’occupation japonaise avant d'en devenir le Président. Ceux de Révolte sur la Lune (1966) seront également des révolutionnaires mais cela se passe déjà pendant la guerre du Vietnam.

Au moment de la parution du roman, Heinlein reste plutôt dans le cadre d'une vision militaire américaine qui comprend mal cette forme de guerre. Politiquement, elle est associée à la décolonisation, affaire qui ne concerne pas les Etats-Unis. Techniquement, la guérilla est considérée comme un harcèlement mené par des partisans à partir d’un milieu difficile généralement en liaison, comme en Corée, avec une armée régulière sur la ligne de front. Pour le commandement américain, il s’agit simplement d’un combat « léger » à mener donc aussi par une infanterie légère, qui par son excellence et ses appuis, ne pourra manquer de l’emporter. Heinlein est plus subtil dans la mesure où par de nombreux aspects, c’est son Infanterie mobile (IM) qui va conduire une guérilla. Nous y reviendrons.

Le cadre stratégique de ST est donc interétatique mais hors d'un système culturel commun. Si plusieurs guerres spatiales sont rapidement évoquées dans le livre (probablement dans le système solaire), il s’agit cette fois de la première guerre entre systèmes stellaires différents au sein d’un espace de quelques dizaines d’années-lumière autour de la Terre (espace minuscule à l’échelle de la seule galaxie, ce qui tendrait à montrer que les civilisations y sont nombreuses). Ces civilisations différentes ne se comprennent pas bien ou même pas du tout. Les Terriens et les Squelettes, des humanoïdes de plus de deux mètres, sont suffisamment proches pour que ce dialogue qu’est la guerre soit possible. Les Squelettes et les Arachnides sont initialement alliés, ce qui témoigne là encore d’un échange possible et d’une vision commune. En revanche entre Terriens et Arachnides, l’incompréhension est profonde comme entre Conquistadors et Aztèques.

Ces différences et les peurs qu’elles engendrent (un thème cher à Heinlein) sont alors décrites comme la source première des affrontements. On ne sait rien à la lecture du livre de l’origine de la guerre entre Squelettes et Terriens, il semble que celle contre les Arachnides soit une réaction à la pénétration des humains dans leur espace. Après une période de tensions et d’accrochages, les Arachnides déclenchent véritablement les hostilités avec le bombardement de Buenos-Aires à l’aide d’un météorite détourné (attaque qui a donc duré des années et suppose un rapport au temps différent des humains). On songe alors à l’attaque de Pearl Harbor à cette différence près que le bombardement a visé une ville et non cherché à obtenir un avantage opérationnel décisif en frappant des forces. On songe aussi et surtout au déclenchement  de la guerre contre la Chine en Corée (la référence sous-jacente majeure du livre). En octobre 1950, la Chine est très inquiète de voir les forces des Nations-Unies (en réalité très largement américaines) commandées par le général Mac Arthur pénétrer en Corée du nord et progresser vers sa frontière. Elle envoie plusieurs signaux pour le signifier aux Etats-Unis, qui ne les perçoivent pas. Même lorsque la 4e armée chinoise est engagée contre les avant-gardes des NU avant de se replier, ce repli est encore interprété comme une acceptation de la supériorité américaine. Au final, les forces des Nations-Unies poursuivent leur progression et la Chine finit par entrer dans la guerre.

Le bombardement de Buenos-Aires par les Arachnides est donc un signal, signal fort certes puisqu'il équivaut à une frappe thermonucléaire mais malgré tout limité. On reste ainsi dans le bas de l’échelle de l’emploi des armes de destruction massive. On peut s’interroger sur la cause de cette limitation. Les Arachnides n’avaient peut-être pas les moyens techniques de détourner un météore plus gros capable de ravager toute la Terre ou d'en envoyer plusieurs simultanément. La Fédération terrienne ne se limitant pas à la Terre il n’était peut-être possible non plus de détruire tous ses mondes simultanément. Dans ce cas une riposte de 2e frappe, au moins de la même ampleur que l'attaque, était probable sur Klendathu, leur monde principal. Les Arachnides, qui savent certainement que les Terriens disposent d'armes thermonucléaires, auraient donc été dissuadés (terme qui n’apparaît jamais dans le livre) de frapper plus fort afin de contenir l’escalade.

Du côté des Terriens, de culture largement américaine, l’attaque de Buenos-Aires, à l’instar de l’explosion du cuirassé Maine à Cuba en 1898 à Pearl-Harbor en passant par l’annonce de la guerre sous-marine allemande à outrance en janvier 1917, constitue la grande source d’indignation nécessaire aux Etats-Unis pour justifier une guerre et la mobilisation générale des forces.

Détruire ou comprendre

La guerre est donc déclenchée mais comment la gagner ? Dans la culture stratégique américaine traditionnelle, la victoire est souvent synonyme de destruction de l’ennemi (« Je me tiens prêt à me déployer, à engager et à détruire les ennemis des États-Unis » Credo du soldat de l’US Army, novembre 2003) ou au moins et de manière plus réaliste sa « capitulation sans condition ». Il est difficile d’ailleurs d’envisager d’autre fin lorsqu’on a mobilisé toutes les forces de la nation, ce qui induit un but élevé (une « croisade » contre un ennemi vite associé au mal) et une fin décisive, si possible rapide. La guerre « à l’américaine » est donc fondamentalement une guerre « à but absolu » selon l’expression de Clausewitz. En réalité et par la force des choses, cette conception de la guerre à but absolu très visible, dont l’archétype est la Seconde Guerre mondiale, a toujours toléré à l'autre bout de l'échelle de la force de multiples opérations et expéditions périphériques, comme les Banana Wars du début du XXe, menées avec les petites forces permanentes à la disposition de l’exécutif.

Cette double vision de l’emploi des forces, massif et visible ou discret et réduit, s’est troublée avec la guerre de Corée (1950-1953), engagée à la manière des expéditions limitées mais avec des moyens considérables. Il n’y a pas eu de déclaration de guerre du Congrès. L’opération n’a donc pas été décrite comme telle mais comme une « action de police » (terme qui revient à plusieurs reprises dans ST essentiellement pour en critiquer l’hypocrisie) justifiée par un mandat du Conseil de sécurité des Nations-Unies. S’est ouverte ainsi une période de prédominance de l’exécutif américain sur l’emploi de la force qui se refermera avec la fin de la guerre du Vietnam, prédominance jugée alors d’autant plus préoccupante que la guerre froide a imposé le maintien d’une armée d’active importante et la centralisation des structures de commandement (avec la création contestée du Département de la Défense) [1].

La guerre de Corée s’est également terminée par une sorte de « match nul », incompréhensible à beaucoup d’Américains (dont on notera que les sports préférés ne comportent presque jamais cette possibilité) en particulier les militaires pour qui, comme le général Mac Arthur (limogé par Truman), « rien ne remplace la victoire ». Cette situation d’autant plus étonnante, sinon scandaleuse, que les Etats-Unis disposent alors, presque à discrétion, de l’arme absolue (sinon « providentielle » pour une nation d’une destinée particulière).

A la fin de la Seconde Guerre mondiale, les Etats-Unis se sont retrouvés dans une équation stratégique apparemment à la fois très positive et conforme à leur tradition. Comment imaginer d’être attaqué à nouveau comme à Pearl Harbor alors que l’on peut riposter, cette fois immédiatement, par des bombardements atomiques sur les villes de l’agresseur ? Les frappes sur Hiroshima et Nagasaki n’ont-elles pas conduit à la capitulation du Japon en quelques jours ? Dans ces conditions, conformément à l’esprit des Pères fondateurs, il est donc possible de dissoudre cette armée jugée politiquement dangereuse, et de conserver la Navy et la jeune Air force pour servir (et se disputer) cette arme miracle. Tout au plus, le rôle de l’Army et des Marines (par ailleurs redondants), sera de fournir aux armées importantes des bases proches de l’ennemi. Quelques siècles plus tard la recrue Juan Rico fait encore part de son interrogation à son instructeur : A quoi sert-il d’avoir des fantassins quand on dispose d’armes thermonucléaires ?

Cette certitude facile de 1945 a en réalité été battue très vite en brèche par les tensions de la guerre froide et l'utilisation de procédés « sous le seuil nucléaire » comme la subversion ou les « coups » rapides, tels que l’invasion de la Corée du Sud par l’armée du Nord communiste en juin 1950. Il est apparu dans ce dernier cas que, pour de nombreuses raisons (arsenal limité à ne pas gaspiller pour des opérations secondaires, souci de ne pas détruire un pays allié ou simplement considérations humanitaires), il n'était pas possible d'y employer l'arme atomique et qu'il n'y avait pas d’autre solution que de combattre à nouveau avec des forces conventionnelles puissantes. Bien qu’envisagé encore par la suite en Corée, en Indochine ou lors de la crise ds îles Quemoy, l’emploi des armes nucléaires est toujours écarté par le Président Truman puis par Eisenhower. L’arme atomique est une arme particulière et finalement très délicate d’emploi sans certitude de succès. Après tout, toutes les villes d’Allemagne ont été détruites de 1942 à 1945 sans obtenir de soumission de l’adversaire et celle du Japon a été sans doute le résultat de bien plus de facteurs, dont l'écrasement préalable par des forces conventionnelles, que les deux bombardements atomiques.

Il est vrai qu’à partir de 1951, de nouvelles armes, thermonucléaires cette fois, sont apparues qui ont relancé l’idée qu’un ennemi puisse être (enfin) complètement détruit, à condition toutefois qu’il ne dispose pas lui-même de la même capacité. A la parution de Starship Troopers en 1959, non seulement le monopole nucléaire des Etats-Unis a disparu depuis longtemps mais désormais le sol américain peut lui-même être frappé par les bombes H portées par les missiles intercontinentaux soviétiques sans qu’on puisse matériellement les en empêcher. La doctrine d’emploi des armes nucléaires y est encore celle des « représailles massives » exprimée ainsi par le secrétaire d’Etat Dulles en 1953 (et adoptée par l’OTAN en 1954) qui prévoyait des représailles nucléaires massives, sans préavis et sans retenue contre tout agression quelle qu'elle soit d’un pays de l’OTAN. Elle est alors singulièrement mise en doute.

Dans Starship Troopers, il n’y pas de représailles massives après la destruction de Buenos Aires. Certains y songent et le réclament mais Klendathu n’est pas vitrifiée, pour au moins deux raisons, qui sont deux incertitudes : on ne sait pas si cela suffira à détruire un ennemi qui vit en profondeur et on ne sait pas si cela suffira à aboutir à la soumission à sa volonté d’entités dont on ignore tout. Par la suite, et alors que la Fédération dispose d’armes dites Novæ capables de casser une planète complète, elles ne sont pas  employées non plus pour ne pas tuer les prisonniers humains sur Klendathu.

En réalité, par la bouche de l’adjudant Zim répondant au soldat Rico, Heinlein qui, dès 1941 avec la nouvelle Solution Unsatisfactory, a réfléchi à l’emploi des armes nucléaires est proche  du courant de pensée qui sera exprimé en 1960 par le général (parachutiste) Maxwell Taylor dans Uncertain Trumpet. Pour Heinlein-Zim, outre le principe de proportionnalité (« dans certaines circonstances, il est aussi stupide d’envoyer une bombe H sur une ville que de corriger un bébé avec une hache »), « le but n’est pas de tuer l’ennemi pour le tuer mais de l’amener à faire ce que tu décides…pas de meurtre mais un usage mesuré et contrôlé de la violence » [2]. Cela se traduira dans les idées de Taylor puis finalement dans la doctrine de riposte graduée de Mac Namara (appuyée par beaucoup de théoriciens de l’époque comme Kissinger ou Kahn) par une échelle de la violence dont il faudra gérer le curseur afin d'obtenir des effets stratégiques positifs sans, si possible, parvenir jusqu'au seuil thermonucléaire. Il est donc nécessaire pour cela de disposer d’un outil militaire complet depuis les unités capables de mener les « guerres de brousse » jusqu’à la force de frappe thermonucléaire intercontinentale. Dans ST, avec une polyvalence qui permet de balayer l’ensemble du spectre, le bas de l’échelle est assuré par l’Infanterie mobile et le haut par la Flotte.

Cela n’empêche par l’action au bas de l’échelle d’être éventuellement d’une grande violence. Le souci d’éviter les pertes civiles n’apparaît vraiment que dans le raid initial contre les Squelettes mais les armes utilisées (mini-bombes atomiques, lance-flammes, etc.) n'y brillent pas par leur précision. Juan Rico admet par ailleurs qu’il n’hésiterait pas à tuer des civils s’il en recevait l’ordre, ce qui pour lui est presque totalement impossible. On notera que la notion de civils n’intervient en fait qu’avec ces Squelettes, qui sont humanoïdes et donc proches des Terriens. Il n’en est aucunement question lorsqu’il s’agit de tuer des ouvrières arachnides, pourtant par principe non combattantes, y compris avec l’emploi d’armes chimiques. L’éloignement culturel, réel ou fabriqué, facilite toujours l’emploi de la violence. Il est vrai qu’ouvrières et soldats « punaises » ne sont pas dotés véritablement de conscience.

Néanmoins, s’il n’est pas question de détruire l'ennemi, la question stratégique fondamentale reste de déterminer comment lui imposer sa volonté alors qu'on ne le comprend pas. La Fédération terrienne obtient la victoire contre les Squelettes en utilisant des modes opérationnels classiques. Face aux Arachnides, c’est plus difficile. Pour l’emporter, il faut d’abord comprendre quitte à combattre et mourir pour cela.

(à suivre)


[1] Voir Maya Kandel, Les Etats-Unis et le monde, Perrin, 2018.
[2] Robert A. Heinlein, Etoiles, garde-à-vous ! Jai Lu, 1974, p. 83.

samedi 16 juin 2018

Le pouvoir du Logrus-Micro-opérations et partisans mondialisés

Article paru dans DSI n°127, janvier-février 2017 


Dans La longue traîne, Chris Anderson décrit comment la démocratisation des nouvelles technologies de l’information a autorisé une extension de l’offre économique, en particulier culturelle, avec la création d’une multitude de petits producteurs qui sont venus concurrencer les sociétés déjà installées [1]. Sur une courbe d’une loi statistique de probabilité, avec la production d’effets en ordonnée et le nombre des « effecteurs » en abscisse, cela se traduit pas un tassement de la « tête », les quelques grosses organisations, et l’allongement sans fin de la « traîne », les petits groupes, de plus en plus nombreux et de plus en plus petits.

Ces mêmes technologies combinées à l’extension des flux de toutes sortes dans le cadre de la mondialisation ont également induit un phénomène proche dans le champ politique. Des petits groupes voire des individus seuls peuvent diffuser des idées à une vitesse et une échelle inconnue il y a vingt ans. Inversement, grâce à une sorte de Logrus [2], ce pouvoir de faire venir des choses à soi décrit par le romancier Roger Zelazny, ces mêmes groupes et individus de la « traîne » peuvent réunir suffisamment d’informations, de crédits et d’armes, pour contester plus facilement qu’auparavant le monopole étatique de la force. Par la combinaison de cette démocratisation des capacités de combat et de la résonance nouvelle des médias de toutes sortes, il est désormais possible à quelques « amateurs » de modifier par la force le comportement d’un Etat ou d’une quelconque entité politique, ce qui est la définition d’une « opération » militaire.

La longue traîne des groupes armés

Le premier des pouvoirs de ce Logrus est donc l’information, disponible à un niveau inédit grâce aux nouvelles technologies. L’accroissement soudain de la capacité à créer et diffuser des idées est souvent porteur de déstabilisation politique. L’invention de l’imprimerie en Europe a favorisé le développement du mouvement Protestant avec toutes ses conséquences. Au XVIIIe siècle, la création des journaux a joué un grand rôle dans la capacité des Révolutionnaires français à agiter les idées et à mobiliser les foules. Depuis la généralisation du réseau Internet, la distribution de l’information de toute sorte s’est également modifiée, les grands médias ont vu leur audience diminuer au profit d’autres canaux, blogs, réseaux sociaux, etc. plus réduits mais nombreux. La miniaturisation des machines jusqu’aux smartphones a également permis à cette information abondante d’être portable, offrant aussi une capacité civile de C3I (commandement, communication, contrôle et intelligence, au sens de renseignement) supérieure à celle de la quasi-totalité des unités de combat d’infanterie d’il y a vingt ans et encore de beaucoup aujourd’hui. Dans la même année 2005 en France, grâce à Internet de parfaits inconnus contestaient avec succès le projet de constitution européenne et des bandes dispersées parvenaient à s’organiser pour déclencher des émeutes dans les grandes banlieues.

La deuxième ressource provient des flux de l’économie illégale mondiale qui s’est développée au gré de l’abaissement des frontières et des contrôles et qui représentait près de 900 milliards de dollars en 2009 [3]. Cette économie grise offre des possibilités de financement, on a vu ainsi Al Qaïda participer au trafic de pierres précieuses en Afrique centrale, mais aussi et peut-être surtout des possibilités d’armement. La dynamite, découverte en 1866 et d’un emploi généralisé ensuite, avait armé le mouvement anarchiste à la fin du XIXe siècle, lors de la première mondialisation. La France seule avait ainsi connu une quarantaine d’attentats de 1881 à 1911. Dans la nouvelle mondialisation et plus particulièrement depuis la fin de la guerre froide, ce sont les fusils d’assaut et les lance-roquettes, en particulier ceux issus des arsenaux de l’ex-Pacte de Varsovie et de l’ex-Yougoslavie qui alimentent les groupes armés. La moitié du commerce des armes légères dans le monde échappe au contrôle des Etats, en particulier celui des fusils d’assaut Kalachnikov AK-47 et ses nombreuses variations dont peut-être 100 millions d’exemplaires circuleraient dans le monde au profit de la « traîne » des groupes armés désormais autonomes des sponsors étatiques étrangers.

Simultanément, beaucoup d’Etats soumis aux nécessités du désendettement, voyaient plutôt se dégrader leurs organes de défense et de sécurité, notamment ceux qui avaient été soutenus par l’Union soviétique. Là où un fusil d’assaut AK-47 fonctionne toujours, un arsenal non entretenu d’équipements lourds se dégrade très vite. Si ces Etats affaiblis ne se font plus que rarement la guerre, et si on peut désormais se rendre dans n’importe quel pays, on ne peut que rarement s’y déplacer partout en toute sécurité tant les zones de non-droit se sont multipliées dans les banlieues, bidonvilles géants, ghettos, quartiers, territoires occupés ou zones tribales. Beaucoup d’Etats ne contrôlent plus qu’une partie de leur territoire, le reste formant le côté obscur de la mondialisation, celui des oubliés du développement. Loin des foyers révolutionnaires des années 1960, ces « poches de colère » [4] sont désormais plutôt d’essence réactionnaire à l’unification culturelle, économique et politique.

Le Logrus des frères Kouachi

Cette longue traîne s’est prolongée jusqu’au cœur des nations les plus puissantes. A la fin de 2014, préparés techniquement et mentalement par leur expérience propre – prison, formation au Yémen pour l’un d’entre eux, contacts criminels, Internet- les frères Kouachi et Amedy Coulibaly ont pu grâce à l’argent de simples crédits à la consommation se doter d’équipements civils ou militaires et former un commando presque aussi puissant qu’un groupe de combat d’infanterie.

Certains gangs criminels peuvent aussi former des équipes aussi lourdement armés mais la destination de leur action n’est pas politique et l’usage de la violence y est normalement limité. Il y a eu également par le passé des attaques à destination politique, mais des groupes autonomes comme Action directe par exemple, avaient beaucoup moins de capacités militaires à leur disposition. L’acquisition de ces capacités représentait par ailleurs une grande partie de leur activité et imposait une structure permanente relativement lourde. De 1979 à 1987, les attaques d’Action directe combinant attaques de banques, tentatives d’assassinat et emploi de bombes artisanales, n’ont pas provoqué de changement sensible du comportement de leur ennemi. De leur côté, à trois et par une action de seulement trois jours, les frères Kouachi et Amédy Coulibaly ont provoqué la réunion de 40 chefs d’Etat à Paris, la manifestation de millions de personnes, l’immobilisation de milliers de soldats dans les rues de France pour des années et la modification des politiques de défense et de sécurité.

Ce résultat stratégique a été rendu possible par la supériorité tactique du commando sur les forces de sécurité rencontrées, jusqu’à l’intervention finale des groupements d’intervention de la Police et de la Gendarmerie. Durant leur action du 7 janvier au matin, les deux frères Kouachi ont mené six combats en seize minutes contre onze policiers. A chaque fois, ils ont bénéficié de la surprise, face l’unique policier inséré dans l’équipe de Charlie Hebdo mais aussi face aux équipes arrivées successivement sur les lieux en étant très mal informées par un réseau de communications centralisé et saturé.

Ils ont surtout bénéficié d’une meilleure capacité à combattre. C’est n’est pas simplement une question d’armes, les armes de poing des fonctionnaires de police étant efficaces à aussi courte distance. La différence résidait surtout dans la préparation à l’idée de tuer, exaltée et longuement préparée d’un côté, largement inhibée de l’autre par une formation insuffisante et de fortes contraintes juridiques.

Ces nouveaux commandos du Logrus auto-formés, bien équipés (y compris avec des armes par destination comme des véhicules civils) et fanatisés représentent un saut tactique net par rapport aux anciennes cellules terroristes, motivés mais mal équipées, ou les gangs criminels, parfois bien équipés mais peu suicidaires. Des hommes seuls très armés, comme Mohammed Merah en 2012 ou même d’Abdelhakim Dekhar à Paris en 2013 avaient déjà démontré toutes les difficultés que pouvait poser ce nouveau phénomène, rien n’avait pourtant été fait pour y faire face, car si ces petits groupes de la « traîne » sont si « efficaces » c’est également parce qu’ils rencontrent des institutions plus rigides que jamais.

La rigidité de la « tête »

Une caractéristique des grandes organisations de « tête » contestées par les nombreux groupes de la « traîne » est qu’elles sont obligées de dépenser de plus en plus ressources pour conserver leur statut. On peut surmonter cette crise schumpetérienne par des innovations de rupture, une redéfinition radicale des méthodes et des structures par exemple. Lorsque ces innovations de rupture ne sont pas possibles, souvent du fait de blocages internes, la voie habituelle consiste à rationaliser l’existant, c’est-à-dire à faire des économies sur ce qui ne paraît pas essentiel à l’action immédiate. On peut ainsi maintenir un temps une activité à un niveau presque identique mais au prix d’une plus grande rigidité et donc d’une plus grande vulnérabilité aux surprises. 

Les Etats en crise de financement, et ils sont nombreux, ont réduit leur « offre de protection », d’autant plus facilement que celle-ci apparaissait comme moins nécessaire avec la fin de la guerre froide. L’effort de la France pour ses quatre ministères régaliens, est ainsi passé de 4,5 % du PIB en 1990 à 2,8 % aujourd’hui. La seule évasion fiscale, favorisée par la mondialisation, représente désormais plus que cette offre de protection encore rigidifiée par des réglementations alourdies ou, pour le cas du ministère de l’Intérieur, en première ligne face aux cellules de combat renforcées de la « longue traîne », par la pression syndicale et les nombreux cloisonnements internes. Les frères Kouachi ont réussi leur opération avant le 7 janvier parce qu’ils ont échappé à la surveillance du renseignement intérieur (en partie par perte d’information entre services différents et concurrents), parce que les syndicats avaient obtenu la réduction de la protection de Charlie Hebdo, une cible pourtant clairement désignée, à un seul homme (rendu du coup très vulnérable à une attaque surprise) et parce que le centre opérationnel de la préfecture de Paris et les policiers au contact n’étaient pas du tout préparés à conduire un combat. 

La suite des événements a confirmé combien cette organisation, par manque de ressources et par blocages internes, disposait de peu de marge de manœuvre adaptative, au contraire de ses adversaires. Le 13 novembre 2015, une opération de plus grande ampleur organisée de l’extérieur par l’Etat islamique montrait que rien n’avait vraiment évolué du côté des institutions de la « tête ». Cette opération a peut-être été organisée en moins de trois mois alors qu’il en aura fallu dix-sept, de janvier 2015 à juin 2016, pour simplement adapter les règles d’ouverture du feu des soldats de l’opération Sentinelle.

Dans cette guerre civile mondiale de la « traîne » contre la « tête », ce sont très clairement les petites structures qui l’emportent par leur souplesse intrinsèque et leur capacité nouvelle à regrouper des ressources de combat, face à des institutions à la peine et d’une rigidité croissante. Certains Etats n’y ont pas survécu. D’autres, comme la France, considèrent que cette guérilla n’engage pas leur existence et préfèrent continuer à prendre des coups jusqu’à ce qu’ils soient vraiment obligés de se transformer en profondeur.

[1] Chris Anderson, The Long Tail: Why the Future of Business is Selling Less of More, Hachette Books, 2008.
[2] Le cycle des Princes d'Ambre est une saga en dix livres, écrite à partir de 1970 par l'écrivain américain Roger Zelazny. Il décrit un univers où des « princes » se déplacent comme bon leur semble grâce au pouvoir de la « Marelle » alors que leurs ennemis des Cours du Chaos ont, par le « Logrus », le pouvoir inverse de faire venir à eux ce qu’ils veulent.
[3] www.unodc.org/toc/fr/crimes/organized-crime.html
[4] Arjun Appaduri, Géographie de la colère, Payot, 2007.

dimanche 10 juin 2018

A partir de quel montant accepte-t-on l’échec ?

Ecrit le 07 juin 2016

La France a cette particularité lorsqu’elle est attaquée sur son sol d’envoyer ses soldats dans ses propres cités et non celles de l’ennemi. Cela ne sert généralement pas à grand-chose sinon à rassurer la population, ce qui n’est pas rien, et surtout à se donner à peu de frais une posture d’homme d’Etat énergique, ce qui est plus minable. Je garde ainsi toujours un souvenir ému de la mission Garde aux frontières lancée avec force effet de menton en 1986 par le Premier ministre de l’époque, à la suite d’une série d’attentats à Paris. Le même Premier ministre qui regardait vers l’horizon, c’est-à-dire l’élection présidentielle de 1988, savait pertinemment que ces attentats étaient liés à notre contentieux avec l’Iran. Je me suis donc retrouvé logiquement à aider douaniers et policiers de l’air et des frontières à surveiller la frontière luxembourgeoise tandis que des camarades barraient de leurs corps le Rhin ou les Pyrénées.

La mission fut un succès total puisqu’aucun terroriste ne pénétra sur notre territoire durant le temps de cette mission. Bien évidemment avec nos chargeurs enveloppés de plastique dur thermosoudé et nos règles d’engagement nous n’étions pas prêts à faire face à une attaque rapide un peu sérieuse, mais cela importait visiblement peu, l’essentiel étant que nous soyons visibles. Que pendant ce temps-là nous ne entraînions pas ou ne puissions être engagés sur quelque chose qui correspondait plus à nos compétences et notre mission première comptait encore moins. On eut au moins la sagesse à l’époque de démonter discrètement le dispositif, avant de le réactiver cinq ans plus tard sous la forme de Vigipirate.

Lorsque débute l’année 2015, on attend toujours le bilan officiel de presque vingt-cinq ans années de Vigipirate. Combien cette dizaine de millions de journées de présence/homme (à peu près l’équivalent de l’engagement français en Afghanistan) a-t-elle permis d’appréhender ou d’aider d’appréhender de terroristes ? Combien d’attaques et d’attentats ont-ils été évités grâce à ce dispositif ? Pour avoir travaillé dans le retour d’expérience dans l’armée de terre, je ne me souviens pas être jamais tombé sur un bilan de ce genre. On pourra rétorquer que, par principe, on ne voit pas forcément les résultats d’une dissuasion mais lorsqu’un dispositif est aussi visible et facilement contournable peut-on vraiment parler de dissuasion ? Des poteaux empêchent-ils une inondation ?

Ce qui est certain c’est que Vigipirate n’a en rien empêché ou entravé les attentats de 1995 ni les attaques de janvier 2015. Qu’à cela ne tienne, cela ne sert à rien donc il faut augmenter les doses. C’est de toute façon tout ce que l’on peut montrer de visible sans prendre de risques. Voici donc, alors que la France a été attaquée par seulement trois salopards, que l’on engage maintenant 10 000 hommes.  C’était effectivement ce qui était prévu pour une intervention des armées sur le territoire national métropolitain mais pour une situation d’urgence, comme une catastrophe naturelles, et limitée dans le temps comme la protection d’événements particuliers (où contrairement à des attaques visant toute la population il est possible de savoir quoi protéger).

Les auteurs des attaques étant déjà neutralisés à son déclenchement, l’opération Sentinelle n’avait évidemment plus d’effet sur la menace en cours, on l’a maintint néanmoins et sans limite de temps. On pouvait arguer que cela pouvait en prévenir d’autres mais les mêmes causes produisant souvent les mêmes effets, c’était évidemment s’exposer, comme cela n’a pas manqué hélas, à de nouvelles déconvenues à cet égard. Personne n’était vraiment dupe. Il s’agissait surtout d’une surenchère anxiolytique. Se sentant obligés de montrer qu’il faisait quelque chose, le « médecin » augmentait simplement très largement les doses d’un médicament placebo déjà appliqué, en lui donnant simplement un nouveau nom.

Les armées, l’armée de terre en particulier, étaient complices de ce subterfuge car cela permettait de faire face à des menaces bien plus dangereuses pour leur survie que Daech. Quelques jours après les attaques, le Premier ministre annonçait que nous étions en guerre (les aviateurs de l’opération Chammal et les soldats de Barkhane faisaient sans doute de l’humanitaire) mais en prenant soin de ne pas nommer d’ennemi (« le terrorisme » n’est pas un ennemi). Le Président annonçait ensuite comme mesure majeure que « le budget de la défense serait intégralement respecté », ce qui montre au passage qu’il était prévu qu’il ne le soit pas. Quelques mois plus tard, c’est l’arrêt de la poursuite (suicidaire) des réductions des effectifs qui était décidée, accompagnée de quelques financements supplémentaires. Ces inflexions face à ce qui n’aurait jamais dû être une surprise témoignaient du peu de cohérence de notre politique, autre qu’électorale, mais elles étaient bienvenues, au moins pour les armées, le ministère de l’intérieur voyant plutôt cette intrusion de très mauvais œil (Ah la colère du ministre lorsqu’un préfet a fait appel à une unité de l’armée de terre pour boucler le quartier de Saint-Denis investi en novembre !).

Ce faisant, avec ce cache misère, on plaçait des milliers de nos soldats en situation de pots de fleur avec ce premier risque d’en faire des cibles relativement faciles pour qui veut à s’attaquer à des militaires français. On compte déjà une moyenne de cinq incidents par jour et d’une agression physique par mois dont une, le 1er janvier 2016, avec une voiture. Les soldats de Sentinelle, immobiles, se sont trouvés également impliqués et malgré eux dans les mouvements sociaux violents de ses derniers mois. Des milliers d’hommes armés de fusils d’assaut et des dizaines de milliers de munitions, c’est une goutte d’eau par rapport à tout ce qu’il faudrait protéger, c’est néanmoins suffisant pour provoquer statistiquement des tirs par erreur de manipulation, surréaction voire volonté meurtrière. Avec des milliers de manipulation d’armes chaque jour, les incidents sont inévitables. J’ai connu le changement des procédures de désarmement, en pleine opération en 1986. J’avais alors calculé que ce changement permettait de moins user les percuteurs mais multipliait aussi par trois les risques d’incidents et donc aussi de désastres. Ce système est toujours le même. On s’est contenté de mettre en place des « témoins d’obturation de chambre » (TOC) qu’il faut armer pour l’enlever avant de pouvoir tirer. Sans entrer dans le détail, cette manipulation peut entraîner le blocage de l’arme, ce qui intervient dans environ 1/3 des cas.

Comme bien sûr Sentinelle n’était pas prévue, pour durer en tout cas, et qu’on l’est empressé depuis des années à solder les installations militaires, les conditions de vie de nos soldats ont dû être improvisées parfois jusqu’à l’indigne. Bien sûr, les périodes d’entraînement collectif ont été drastiquement réduites (d’un ordre de grandeur de moitié environ). Bien sûr, tout cela a fortement perturbé la gestion complexe des stages de formation individuelle et même celle des opérations extérieures. Bien sûr enfin, cette mission qui n’est pas forcément la plus exaltante est venue s’ajouter à une charge de travail et des conditions de travail dégradées (faut-il reparler des bases de défense, de la « gestion des parcs », de l’empilement de la réglementation de sécurité ou du prodigieux logiciel Louvois ?) dans une armée fondée sur le volontariat. Que nos soldats soient dégoûtés, et beaucoup le sont désormais par la manière dont ils vivent, et notre capital humain se dégradera avec les conséquences que cela peut avoir, comme la multiplication des accidents. Accessoirement enfin, c’est entre 500 000 et un million d’euros qui sont dépensé chaque jour pour Sentinelle (un total d'au moins 700 millions d'euros depuis le début de Vigipirate), tout cela pour ajouter 10 000 hommes à 240 000 policiers et gendarmes.

Surtout et comme il se doit, cette nouvelle opération Sentinelle a continué à ne pas empêcher les attaques, individuelles d’abord comme celle du train Thalys en août 2015, multiple ensuite avec l’assaut du 13 novembre. On aurait pu imaginer à cette occasion que les unités puissent au moins intervenir efficacement en réaction. Cela n’a pas été le cas, en grande partie, et c’est sans doute le plus rageant, car rien n’avait pas été prévu pour ça. Les unités de Sentinelle les plus proches des événements sont bien intervenues de leur propre initiative et au « au son du canon », dans la confusion. La coordination s’est presque toujours effectuée sur place avec les policiers et en excellente entente avec eux.  Rue de Charonne, il était trop tard pour empêcher le massacre mais l’intervention d’un groupe de combat a largement facilité l’organisation des secours et donc, directement ou non, sauvé des vies. 

Face au Bataclan, déconnecté du réseau  radio de police ACROPOL (resté sur les postes fixes), le groupe de combat est arrivé à 22h sans vraiment savoir ce qui s'y passait. Il s'est mis à la disposition des policiers de la Brigade anti-criminalité (BAC) et du commissariat du XIe arrondissement déjà sur place et qui sont déjà intervenu. Ce n’est que lorsque le groupe et les policiers ont été eux-mêmes pris à partie par des tirs de kalashnikovs depuis le premier étage du Bataclan qu’ils ont pris les dispositions de combat. 

Plusieurs blocages sont alors intervenus. L’ouverture du feu n'a pas été accordée par la Direction de la sécurité de proximité de l'agglomération parisienne (DSPAP) et le chef de groupe n’a pas pris l’initiative de désobéir pour pénétrer dans le Bataclan. Il est vrai que le doute subsistait sur une possible prise d’otages, situation pour laquelle ce groupe de tankistes n’était pas formé. De toute manière les manipulations des TOC avaient bloqué plusieurs Famas, ce qui suffisait à désorganiser une action tactique (mais pas à l’empêcher). A force de se méfier des gens, on finit pas les empêcher d'agir lorsqu'il le faut. A 22h30, des responsables de la Brigade de recherche et d’intervention (BRI) sont arrivés sur place. Le groupe Sentinelle a alors été placé en mission de couverture (sécuriser les abords) avant l’assaut de la BRI qui eut lieu deux heures plus tard après une vaine tentative de négociation (et la prise en compte des blessés).

Qu’on en soit à un tel point trois ans après l’attaque de Mohammed Merah et dix mois après l’attaque de Charlie Hebdo est à pleurer. Peut-être qu’en arrêtant de traiter chaque attaque comme un cas isolé de délinquance psychopathique mais plutôt comme des éléments autonomes d’un plan organisé on ne donnerait pas l’impression d’être surpris à chaque fois. Pire encore, tout se passe comme si on n’avait pas prévu une seule seconde qu’il faille faire face en France à une attaque multiple, un mode d’action pourtant utilisé depuis des années, et que des militaires puisse y être impliqués. A cet égard, le passage sur la nouveauté de ce type d’attaque terroriste dans le Qui est l’ennemi ? écrit par le cabinet civil du ministre de la défense ne cesse de surprendre.

Une telle rigidité des services de sécurité mêlée de rivalités internes, une telle absence d’autocritique, un tel refus de toute critique extérieure (les « pseudo-experts auto-proclamés, ou les « stratèges dans un fauteuil » !) témoignent d’un amateurisme criminel. Les soldats et les policiers intervenant sur le terrain ne sont pas en cause. Ils constituent, selon l’expression de Stéphane Berthomet, le gardien de but de l’équipe, celui qui se retrouve à agir dans l’urgence et en dernier pour rattraper l’échec de tous les autres.

Après l’Euro 2016, où le dispositif peut avoir son utilité momentanée, il faut en finir avec cette opération Sentinelle qui, finalement, nous affaiblit plus qu’elle ne nous sert dans cette guerre. Le slogan officiel, dit de « l’argument Kidal » (« on ne comprendrait pas que les soldats qui défendent les Français à Kidal ne le fassent pas à Paris ») est spécieux. Dans ce cas, envoyons aussi des CRS à Kidal. En admettant que leur syndicat trouve un hôtel à leur standing, ils participeront certainement à des raids de recherche et destruction dans le désert. Les missions de police et de guerre, il faut le répéter, ne sont pas identiques et ne doivent pas être confondues. Ce ne sont pas les mêmes tactiquement, ce ne sont surtout pas les mêmes stratégiquement, les premières relevant du maintien de l’ordre, au sens large, et les secondes de la politique (celle qui va au-delà des prochaines élections). S'il faut plus de présence policière, ce que je crois, pourquoi a-t-on accepté en toute connaissance de cause sa réduction ? Si le renseignement intérieur est aussi important, ce qui ne fait aucun doute, pourquoi avoir monté une telle usine à gaz ?

Il y aura d'autres attaques ennemies et la guerre est loin d'être finie. Il est temps d'être sérieux.