dimanche 23 juillet 2017

Flop Gun

Il y eut des augures. Des symboles d’abord, le déplacement initial en command-car, la visite aux soldats blessés, le déplacement au Mali, toutes choses qui apparaissent désormais comme des figures imposées d’un Président de la république-chef des armées d’un pays en guerre. Hormis le command-car, François Hollande (qui voulait trancher avec les maladresses de son prédécesseur vis-à-vis des armées) avait fait de même et Emmanuel Macron y a ajouté quelques touches plus « américaines », voire « poutiniennes »,  avec ses visites « en panoplie ». Tout cela était sympathique mais restait quand même de l’écume.

Le changement de dénomination du ministère redevenu, celui « des armées », c’est-à-dire celui de l’outil mais plus celui de l’emploi fut un indice plus sérieux. Trois types de personnalités ont occupé traditionnellement ce poste : les ambitieux frustrés, les fortes personnalités sans ambition présidentielle et les purs techniciens. Avec le remplacement de Jean Yves Le Drian par Sylvie Goulard et surtout Florence Parly, on glissait de la seconde à la troisième catégorie sans le poids politique du premier mais sans non plus l’appétence et la connaissance de la chose militaire qu’avait pu avoir un André Giraud dans les années 1980. Surtout, la capacité de résistance de ministère se trouvait volontairement affaiblie.

S’il ne faut pas négliger le chef d’état-major particulier ou le délégué général de l’armement (DGA), qui vient de quitter ses fonctions sans avoir encore été remplacé, le troisième personnage important du triangle plus ou moins amoureux de la politique de défense est le chef d’état-major des armées (CEMA). Là encore, on a connu plusieurs personnalités sur le poste : les techniciens sans grands pouvoirs sous de Gaulle ou les opérationnels aux pouvoirs successivement élargis par six décrets. Avec celui de 2009, le CEMA, outre le commandement des opérations militaires, conseillait le gouvernement, assurait les relations internationales militaires, définissait les besoins des armées et en contrôlait la satisfaction. Il conduisait également les travaux de planification et de programmation. Tant de pouvoirs effraya sans doute. Nicolas Sarkozy contourna le problème d’un CEMA trop fort en nommant l’amiral Guillaud. Avec François Hollande et au nom du « recentrage sur le cœur de métier », on dépouilla le CEMA de la plupart de ses prérogatives qui furent confiées au ministre, un ami qui ne pouvait constituer un danger politique. Dans ce cadre restreint, on pouvait donc nommer un homme de personnalité, ce qui fut le cas avec le général Pierre de Villiers en 2014.  Tant que la direction civile du ministère fut forte (et écoutée du Président de la République), cela a permis au moins, dans une alliance entre le CEMA et le ministre, de résister aux assauts réguliers de Bercy. Rappelons l’épisode, qui paraît désormais si lointain, de mai 2014 lorsque le ministre (oui, c'est incroyable), le CEMA et les trois chefs d’état-major d’armées menacèrent ensemble de démissionner.

Le problème de cette configuration est qu’elle dépendait trop de la personnalité de Le Drian et de son chef de cabinet Cedric Lewandowski, ce dernier aussi peu apprécié des militaires que de Bercy. Lorsque ceux-ci ont été écartés et remplacés par un poids plume politique, le CEMA s’est retrouvé seul en ligne et avec des pouvoirs réduits. L’occasion était trop belle alors que Bercy prédominait jusqu’au secrétariat-général de l’Elysée, occupé par Alexis Kohler, ex-directeur de cabinet du ministère de l'économie et ex-vaincu des affrontements précédents. L’assaut fut mené très vite, plaçant le Président de la République, qui venait juste de reconduire le général de Villiers pour un an en lui donnant des assurances, devant le choix de trahir le CEMA ou d’arbitrer en sa faveur. Il a choisi de trahir sa parole et, c'est le plus surprenant, en ne comprenant visiblement pas ce qui allait suivre.

Le général de Villiers s’est toujours légitimement préoccupé des moyens qui lui étaient accordés pour exécuter les missions dont il avait la responsabilité. Comme il en a le droit (faut-il rappeler une nouvelle fois que l’autorisation préalable à l’expression publique des militaires a été supprimée il y a douze ans ?) et même parfois le devoir puisque le Code de discipline générale impose aux militaires de « rendre compte immédiatement » lorsqu’ils constatent que l’on n’a pas les moyens d’accomplir une mission, le général de Villiers s’est exprimé plusieurs fois pour expliquer la situation déplorable dans laquelle se trouvent les armées. Comme nous sommes au XXIe siècle et qu’il sait qu'un rapport de forces est le meilleur moyen de faire pencher un pouvoir politique, il a également utilisé les instruments d’influence à sa disposition et qui ne se trouvent que dans l’espace du débat public.

Ajoutons par ailleurs que le général de Villiers a toujours clairement expliqué qu’il ne voulait pas être considéré comme le « fossoyeur des armées » et que, n’attendant rien au-delà de ce poste, on ne pouvait le tenir de cette façon. Il est toujours dangereux de trahir et d'humilier des gens qui n'ont rien à perdre.

Tout cela était bien connu. On reste donc sidéré par la maladresse de la séquence qui a suivi.

La perspective de la démission était donc évidente (et même sans doute annoncée) du moment que, contre toute promesse et attente, on décidait d’accentuer encore la crise des armées. Elle le fut encore plus lorsque l’humiliation s’est ajoutée à la trahison de la parole donnée. Difficile de faire plus maladroit à l’égard des militaires que le discours d’Emmanuel Macron le 13 juillet, démontrant qu’il ne suffit pas d’endosser une tenue militaire pour comprendre ce que cela signifie concrètement. Entre l’affirmation inutile d’autorité, l’humiliation du premier des soldats...devant des soldats et l’ordre de fermer sa gueule tout manquait de classe et d'intelligence de situation. Ce n’est pas ensuite l’affirmation des promesses sur le budget de l’an prochain qui a vraiment arrangé les choses, en exposant à la fois qu’il n’y aurait pas d’augmentation significative par rapport à celle prévue par la loi de programmation (encore heureux que l’on applique la loi), que le prochain budget des opérations serait à nouveau largement sous-provisionné (avec donc à la clé au milieu de 2018 le même psychodrame) et, qui plus est, que ce budget serait désormais adossé à celui des armées, en contradiction donc avec le programme du candidat Macron. Après la diminution du budget en cours, c’était donc un nouveau coup porté aux pieds des promesses de réinvestissement.

Dès lors, la démission du général de Villiers était inévitable et les militaires ont spontanément fait en sorte qu’elle soit le plus spectaculaire possible dans les médias. La contre-offensive habituelle est venue, mélange un peu kitsch d’antimilitarisme, d’évocation (si, si !) du putsch de 1961 et des « armes qui cèdent à la toge » (comme si cela avait été la question à un seul moment), jouant même la carte de « cause de la fachosphère » ou des « fonctionnaires empêchant la France de se réformer ». Tout cela restait manquait quand même de force et de cohérence, sinon évidemment d’intelligence. Cela a surtout suscité un malaise parmi certains parlementaires (vous savez, ceux qui depuis l’origine votent les budgets, et qui, pour cela, de temps en temps, auditionnent qui ils veulent en leur demandant de parler librement), plus largement chez tous ceux qui s’intéressent un minimum à notre armée et à sa situation y compris dans les rangs de la majorité, et plus largement encore parmi tous ceux qui ne comprendront décidément jamais pourquoi dans un monde plus dangereux il faut absolument réduire les moyens des ministères qui assurent la sécurité des Français.

Le discours du Président à Istres, est resté finalement le même que celui du 13 juillet, promesses inclues, l’hommage au général de Villiers remplaçant l’insulte à peine voilée, mais avec l’ajout de la non acceptation des « discours de défaite » (dont on ne sait pas très bien de quoi il s’agit). Malgré une nouvelle parade en tenue et surtout la nomination d’un nouveau CEMA aux brillants états de service, la confiance était clairement rompue et il faudra beaucoup de temps et surtout d’actes concrets pour la renouer. Il faudra d’autant plus de temps qu’une nouvelle charge, probablement la plus stupide de toutes, est venue dès le lendemain avec l’interview de Christophe Castaner dans Le Figaro, cherchant peut-être à transformer un fiasco en démonstration ratée d’autorité et en menace pour les éventuels haut-fonctionnaires rétifs. Les derniers sondages de popularité ne semblent pas montrer en tout cas que cela n'a pas été perçu comme tel.

Au bilan, une séquence d’une incroyable maladresse et qui, au lieu de modernité cool, paraît ramener les rapports entre le politique et les militaires des dizaines d’années en arrière. Si, pour reprendre les propos d’Emmanuel Macron, c’est le « sens de la réserve qui a tenu nos armées où elles sont aujourd'hui » (phrase un peu étrange quand même), on voit effectivement où cela mène lorsqu’on ferme sa gueule. A bientôt donc pour de nouveaux « discours de défaite ». 

mercredi 12 juillet 2017

Merci Bercy

Savez-vous qui a fait le plus de mal aux armées depuis la fin de la guerre froide ? L’armée irakienne ? Les Taliban ? Al-Qaïda ? Al-Mourabitoune ? L’Etat islamique ? Non, ce ne sont là de petits joueurs. Les organisations qui ont, et de très loin, réduit le plus nos capacités militaires s’appellent le Parti des petits boutiquiers politiques et le Groupe des hauts fonctionnaires de Bercy, les seconds servant de bras armé aux premiers…à moins que ce ne soit l’inverse tant les fonctionnaires des finances sont puissants.

A force de « dividendes de la paix », de commandes repoussées ou allégées, de gels budgétaires, d’opérations extérieures sous-financées (il faudra qu’on m’explique comment on peut prévoir 450 millions d’euros pour financer quelque chose qui en coûte en moyenne un milliard depuis 27 ans), de maintien en service de matériels anciens, de petits bouts de chandelles grattés à droite et à gauche (au sens politique) on parvient effectivement à faire fondre les armées bien plus vite que n’importe quel ennemi, voire de tous nos ennemis réunis.

Bravo donc à Bercy et aux petits minables qui ont réussi par leur action permanente à ce qu’on divise par trois le  « contrat opérationnel majeur » (en gros la « mobilisation générale ») en seulement vingt-cinq ans, sans même parler de toute idée de « remontée en puissance » purement et simplement sacrifiée. Merci d’avoir ramené l’armée de terre au niveau de l’armée d’armistice en 1940 sans avoir même eu à déployer un Panzer. Félicitations pour avoir réussi, malgré un Florange par mois et l’effondrement du volume des équipements, à repousser toujours la même « bosse » de 40 milliards d’euros à trouver pour simplement payer tout ce qui a été commandé dans les années 1990. Merci encore et enfin de nous obliger de plus en plus à faire appel aux autres et plus particulièrement aux Américains pour compenser ce que nous ne pouvons plus faire à grande échelle et sur la durée comme le transport aérien stratégique ou le ravitaillement en vol.

Saluons donc cette nouvelle offensive d’été de Bercy et l’empressement des bons élèves. Le changement de pouvoir et le remplacement d’un ministre-politique lourd (entendez « dont la menace de démission a un effet ») par une gestionnaire sans connaissance ni appétence particulière pour les armées n’y est certainement pas pour rien. Il paraît qu'elle connaît les arcanes budgétaires de Bercy, nous verrons si cela induira résistance ou complicité. Cette offensive aurait cependant pu être plus discrète tant est grand le décalage avec la posture, les gestes, les déplacements, les discours, sans même parler du programme de campagne du Président de la République mais tout est tellement prévisible parmi ceux qui s’acharnent sur les ministères régaliens (dont on rappellera qu’ils ne représentent que 2,8 % du PIB pour une dépense publique totale de 56 %).

Quitte à parler de guerre, on aurait aimé entendre Mr Darmanin parler de celle qui serait menée impitoyablement contre les fraudeurs en tous genres et particulièrement les énormes, ceux qui représentent au moins 60 milliards d’euros de recettes en moins (au passage, où en sommes-nous du traitement des Panama Papers et du châtiment des voleurs ?). On aimerait savoir pourquoi chaque année 30 milliards d’euros (soit presque le budget de la Défense) sont donnés à des étrangers en remboursement d’intérêts de dettes alors qu’ils pourraient l’être à des Français (vous savez ce système d’emprunts qui permet à l’Etat de financer des investissements majeurs puis à soutenir la consommation intérieure en les remboursant). On aurait aimé entendre parler aussi du fameux plan de 50 milliards d’euros d’investissements du programme de campagne. En en consacrant une partie à la défense, cela permettre peut-être de sortir enfin de la spirale de crise qui affecte les armées depuis vingt-cinq ans tout en jouant sur une industrie de haute-technologie peu délocalisable et dont les effets bénéficierait à toute la société y compris aux finances publique (car et c’est là où la politique à la petite semaine est la plus stupide : un euro investi dans les armées est celui qui in fine ramène le plus de recettes). Au passage, on aimerait enfin avoir un jour un petit historique des sacrifices consentis par le ministère des finances sur l’autel de l’étouffement des moyens de l’Etat.

En mai 2014, face à l’offensive du moment (qui consistait simplement à faire en sorte qu’on ne respecte pas la loi qui venait juste d’être votée) le ministre de la Défense et les chefs d’état-major avaient menacé de démissionner. L’attaque était alors pourtant moins forte dans ses conséquences que l’actuelle car nous ne nous y trompons pas, Mr Damarnin est le Gamelin d’un nouveau « mai 1940 », l’occupation en moins, et il faut arrêter très vite cette folie. 

mercredi 14 juin 2017

Notre armée en route vers le "big crunch"

Résumé et adaptation d’un article paru dans 
Défense et sécurité internationale n°128, mars-avril 2017.

Le cycle électoral primaires-présidentielles-législatives suivi depuis 2008 d’un cycle spécifique Livre blanc-préparation de la loi de programmation militaire (LPM) constitue désormais l’arc bisannuel au sein duquel les questions de défense sont examinées en France pour aboutir à des engagements budgétaires qui sont ensuite immédiatement soumise à la double pression du ministère des finances qui s’efforce de grignoter autant que possible les moyens de faire la guerre et celle des évènements qui pousse à modifier plus radicalement mais de manière imprévisible les choix effectués. Le cycle actuel ne déroge pas à la règle.

Le cœur du problème budgétaire de nos forces armées réside dans le maintien des grands programmes d’équipements lancés à la fin des années 1980 et au début des années 1990 alors que le budget de la défense était, en euros constants, maintenu à celui de 1982 plus ou moins 10 %. Comme ces nouveaux matériels coûtaient unitairement entre deux et huit fois ceux qu’ils remplaçaient, ce gel des dépenses ne pouvait que provoquer une crise de financement. Cette crise a été gérée à la « petite semaine », c’est-à-dire d’une année sur l’autre et sans décision courageuse (financer réellement ou abandonner). On a commencé par réduire les commandes, ce qui a permis de réduire les dépenses immédiates mais au prix d’une augmentation très sensible des coûts unitaires. On aura donc moins d'équipements que prévus mais pour sensiblement le même coût total, voire même parfois supérieur, mais à très court terme les gouvernements ont pu faire de petites économies.

Le cycle 2007-2009 avait tenté de sauver ces programmes en sacrifiant 54 000 de ceux qui les utilisaient. Ce choix se trouvait cependant et presque immédiatement contredit par la crise financière mondiale (dont aucun prémisse n’apparaissait dans aucune réflexion de la période électorale jusqu’à la publication du Livre blanc). Au bilan, jusqu’en 2012 on a supprimé 40 000 postes et imposé des réformes organisationnelles catastrophiques sans résoudre aucunement le problème. Le cycle suivant, de 2011 à 3013 actait pour la première fois le franchissement du plancher des 35 milliards d’euros plus ou moins 10 %, ramenant le budget de la défense, en monnaie constante, à celui des années 1970. Pour faire bonne mesure, les commandes d’équipements étaient encore réduites mais on ajoutait une nouvelle facture de 24 000 postes à supprimer.

Comme si cela ne suffisait pas, cette LPM 2014-2019 de déclin était à peine votée que Bercy s’efforçait de la réduire encore. Il avait alors fallu la menace de démission du ministre et des chefs d’état-major d’armées pour provoquer l’intervention du Président de la République et repousser l’offensive de Bercy. Ce coup d’arrêt n’était que temporaire et il a fallu l’action des frères Kouachi et d’Amédy Coulibaly en janvier 2015, pour voir un léger reflux. L’action spectaculaire de trois salopards avaient ainsi plus d’influence que celle du ministre, des chefs d’état-major et de tous ceux qui alertaient depuis des années sur l’effondrement en cours de nos forces armées. Le Président de la République s’engageait alors à ce que le budget de l’année du ministère de la défense soit intégralement respecté (ce qui démontrait que ce n’était pas forcément le cas) et la LPM était légèrement modifiée. La mesure la plus spectaculaire était la « réduction de la déflation » des effectifs mais pour le reste les modifications de la LPM était faibles (+ 3 % de budget sur cinq ans et pour l’essentiel après 2017).  

Si l’hémorragie en hommes et femmes avait alors été enrayée (mais pas terminée), celle des matériels se poursuivait allègrement vers le « big crunch », ce point final de la contraction. On a tellement renâclé à prendre des décisions courageuses qu’on se retrouve désormais avec trois couches d’équipements également coûteux : ces mêmes programmes des années 1980-1990 dont on ne sait plus s’il faut les qualifier de « modernes » et donc on s’aperçoit qu’ils sont également beaucoup plus coûteux à faire fonctionner que leurs prédécesseurs ; les matériels anciens qu’il a fallu maintenir en état plus longtemps que prévu (ravitailleurs, aéronefs de transport, véhicule de combat, etc.) alors qu’ils ne sont plus soutenus par des industriels qui ne les fabriquent plus depuis longtemps ; les nouveaux équipements enfin, comme les sous-marins nucléaires lanceurs d’engin de troisième génération à plusieurs milliards d’euros/pièce, qu’il faudra bien payer dans quelques années.

Devant l’incapacité de tout financer, notre arsenal fond. La seule armée de terre dispose désormais de six fois moins de chars, quatre fois de pièces d’artillerie et deux fois moins d’hélicoptères qu’à la fin de la guerre froide. Les nouveaux équipements sont certes plus performants que les anciens mais quand on perd, comme pour l’année 2015, 452 véhicules de l’avant-blindé (VAB, contemporain de la Renault 16) pour ne gagner que 21 véhicules blindés de combat d’infanterie (VBCI), la balance n’est pas franchement favorable. Ajoutons, pour l’armée de terre, une politique de centralisation dans les grands parcs de stockage où les matériels s’usent à force de ne pas être utilisés et s’usent encore plus lorsqu’ils le sont par des personnels « non propriétaires », moins compétents en maintenance et surtout agissant dans des théâtres extérieurs bien moins cléments que le centre de l’Europe pour lequel tous ces matériels ont été conçus. On pourrait évoquer aussi, pour tous, l’étrange nécessité pour des équipements de combat de respecter de très tatillonnes normes de sécurité européennes et civiles ou encore les contrats de partenariat complexes avec les industriels et il faut retirer encore un bon tiers de matériels indisponibles à cet arsenal déjà déclinant.

Au bilan, si on est encore capable de gesticuler en déployant 7 à 10 000 soldats dans les rues de France, on est désormais obligé de compter en dizaines et parfois en unités dès lors qu’il faut engager des matériels majeurs au combat. Déployer sur la durée une vingtaine d'avions de combat et une dizaine d'hélicoptères d'attaque semble déjà représenter pour certains une performance. Dans l’état actuel des choses, il n’est même sûr que l’on soit encore capable de réaliser un engagement équivalent à celui de l’opération Daguet dans le Golfe en 1990 (58 aéronefs, 130 hélicoptères, 40 chars de bataille, 42 canons de 155 ou mortiers de 120 mm) alors que ce déploiement qui n’engageait alors que des unités professionnelles avait brillé par sa modestie, reléguant les forces françaises (renforcées par les Américains) à une mission secondaire de couverture.

Non seulement on a désormais, et malgré la professionnalisation complète, moins de soldats professionnels qu’à l’époque mais nous sommes plus capables de déployer autant de matériels. Il n’est même pas certain que l’ensemble des forces armées françaises d’aujourd’hui malgré ses nouveaux équipements seraient capables de vaincre celles de 1990 si elles combattaient en France. Pour une dépense budgétaire totale d’environ 900 milliards d’euros, dont au moins 200 milliards consacrés aux équipements, entre 1990 et aujourd’hui, le bilan est maigre, signe que nous sommes entrés depuis longtemps dans le régime de « cavalerie » décrit par Hyman Minsky où le budget, même inchangé, ne suffit plus en maintenir en état les choses. Significativement, durant le même temps, le « contrat opérationnel majeur » (ce qui est demandé aux armées de déployer pour faire face à un engagement majeur) a été divisé par trois. Cela a suffi à diminuer très nettement le nombre d’adversaires que la France pouvait vaincre seule, car bien entendu cette perte permanente de substances laisse apparaître des trous que l’on ne peut compenser qu’en faisant appel à d’autres, aux Américains en particulier. L’effondrement matériel que nous connaissons a aussi pour effet collatéral une perte d’indépendance.

A force de politique à très court terme, le « manque à payer » pour financer définitivement tous les programmes en cours reste de l’ordre de 40 milliards d’euros, quasiment identique depuis dix ans. Si on veut sortir de cette crise rampante, il n’est effectivement guère d’autres solutions que de faire un effort très conséquent en matière d’investissements, en urgence et maintenu sur une dizaine d’années. Cet effort financier doit être soutenu par un effort parallèle de volonté pour résister à la tentation de revenir dessus. Il faut admettre en parallèle de cet effort que dans un pays engagé dans des opérations de guerre le budget de la défense puisse souffrir de quelques dérogations et qu’il est peut-être sain que des états-majors dépensent plus d’énergie à lutter contre la guérilla de l’ennemi que contre celle du ministère des finances. Si on veut que les armées soient plus efficaces, il faut en finir avec des budgets pour les opérations extérieures financés au tiers de ce qui pourrait être raisonnablement anticipé, en finir avec les « gels » et « séquestrations » de crédits, artifices destinés à ne pas fournir aux armées même pas forcément ce dont elles ont besoin mais simplement ce qui a été voté. Il ne sert à rien d’annoncer une augmentation de l’effort de défense à 2 % du PIB si on accepte que cet effort soit grignoté en parallèle. Plus que tout autre, le budget de la défense est un objet stratégique et non comptable. Il serait contradictoire de continuer à vouloir toucher les « dividendes de la paix alors que nous sommes en guerre.